‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 48 sur 174 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DES DIVERSES CAUSES AUXQUELLES ON ATTRIBUE L'EXCELLENCE DE LA PEINTURE CHEZ LES GRECS.

Plusieurs écrivains modernes se sont efforcés de retrouver les causes de l'excellence de l'art des anciens, mais

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toutes leurs recherches n'ont été utiles que lorsqu'elles nous ont éclairés sur l'excellence de la théorie des écoles antiques. En effet, à quoi peut nous servir la preuve de plusieurs causes de cette excellence, si elles ne doivent se renouveler qu'accidentellement et peut-être même jamais parmi nous? Nous tâcherons, au surplus, de démontrer que ces causes ne sont le plus souvent que trèssecondaires ou au moins très-indirectes, et que la véritable raison de la supériorité des Grecs en peinture, est la supériorité de leurs doctrines. Que parmi ces causes on en signale que les modernes pourraient faire renaître, j'y consens. Lien qu'il soit peu vraisemblable que nos mœurs s'en accommodent; telles sont les palestres, les jeux olympiques, l'usage d'innombrables statues honorifiques, etc. Mais, lorsqu'on nous signale pardessus tout et avant tout, comme sources de la perfection des artistes grecs, leur excellente organisation, leur goût naturel, leur délicatesse extrême, la beauté de leur climat, la beauté des habitans de la Grèce, enfin tant d'autres faveurs particulières du ciel, je dis que c'est plutôt inspirer à nos artistes la défiance d'eux-mêmes, le dégoût et le découragement, que ce n'est exciter un enthousiasme utile et une salutaire émulation.

Les écrivains qui ne pouvaient nous indiquer les secretsde la théorie antique nous ont donc exposé, chacun à leur manière et avec plus ou moins d'importance, leurs conjectures sur des causes qui ne sont que secondaires : les uns ont attribué la supériorité des Grecs dans les arts à leur amour constant et à leur enthousiasme pour la liberté; d'autres, les trouvant plus près de la nature parleurs mœurs pastorales, ont cru y voir la source de cette in~

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génuité et de cette naïveté qui séduit dans leurs ouvrages ; ceux-là ont vu la cause de la beauté et de Texcellence de leurs statues dans le culte mythologique et dans le charme de leur religion ; quelques-uns ont cru en trouver le principe dans l'excellence des modèles nvis, comme s'il n'y avait de beau que le nu dans les ouvrages de la sculpture grecque. Enfin, tantôt c'est la douceur et la pureté du climat, tantôt ce sont les mœurs ; ou biea ce fut une disposition innée et toute particulière aux Grecs qui les a rendus si supérieurs à tous les autres peuples du monde. Pourquoi donc tant de gêne, tant de détours pour rencontrer une chose qui n'est point un mystère? Pourquoi supposer tant de petites différences en tout point, lorsqu'il n'y en a qu'une grande en un seul je veux dire la différence de la théorie ?

Ainsi, pour combattre ce que ces écrivains disent, par exemple, sur l'influence des mœurs, du patriotisme et de la religion, ne peut-on pas faire remarquer qu'il s'est trouvé de même parmi les sculpteurs et les peintres modernes des hommes chez lesquels ces mêmes vertus étaient dominantes; des esprits élevés et purifiés par les bonnes mœurs, des ames ardentes pour tout ce qu'a de beau, de grand et de sublime, la rehgion, l'amour de la patrie et du prince, la gloire nationale, etc., etc. ? Et certes ces artistes n'ont pas créé pour cela des chefs-d'œuvre égaux aux chefs-d'œuvre grecs. C'est donc faute de documens et de bonnes théories qu'ils n*ont pu les égaler.

Il ne suffit pas, lorsqu'on est en présence d'une ébauche en argile, ou d'un tableau commencé, de s'inspirer de tous ces grands sentimens de patrie, de religion, d'héroïsme et de triomphes; il faut penser à l'art lui-même, à ses

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grands préceptes et à ses règles techniques. S'il s'agit, par exemple, du mouvement ou du jeu mécanique de tel os ou de tel muscle, il faut puiser dans la science anatomique et artistique. Socrate, Périclès, Pallas elle-même viendrait dans l'atelier du peintre, qu'il n'en serait pas plus aidé, si ces êtres fameux ne lui ouvraient le livre de la science. Il s'agit de formes, de contours, d'aplomb, d'ordre, de disposition, de perspective, d'harmonie, d'unibé, de convenances, de vérité de formes, de beauté, enfin il s'agit de toutes ces connaissances immenses, infinies, profondes, cachées, et qu'il est si difficile de rassembler et de mettre en pratique.

Le Bernin, lors de la force de son talent, aurait retrouvé l'ancienne Athènes ou le beau ciel de l'Ionie, y serait allé exercer ron art à sa façon, y serait devenu mythologue et républicain, qu'il n'en aurait pas moins exprimé sur le beau marbre de Paros des chairs flasques et des os douillets; et Michel-Ange, transporté au milieu de ces pays délicieux, en présence des plus élégantes courtisannes de l'attique, n'en eût pas moins bosselé ses contours et torturé ses déesses. L'école est tout. La théorie, excellente ou vicieuse, produit l'excellent ou le vicieux. Le génie élève, il est vrai, l'artiste plus haut que les règles, et le fait planer au-dessus des simples documens; et en cela on peut le comparer à l'aigle qui élève jusque dans les nues son vol majestueux; mais de même que l'air soutient les ailes immenses de l'oiseau de Jupiter, de même la science et la théorie servent toujours de moyens aux plus heureux génies.

« L'infériorité des statuaires modernes, dit M. Emeric )) David (Recherches, etc.), ne saurait être attribuée ai

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» à l'impuissance du climat, ni à la sainteté de la religion » chrétienne, ni aux formes constitutionnelles des gou- » vernemens, considérées du moins en elles-mêmes. Il )> est donc, poursuit cet écrivain, d'autres causes dont » il faut nécessairement reconnaître ici la puissance. » La cause que l'auteur considère comme dominante dépend, selon lui, de la volonté des législateurs. « Les arts, » dit -il ailleurs, sont semblables aux plantes fragiles » qui exigent une culture assidue et des soins raisonnés. )) Ils résistent aux orages, aux frimats, aux guerres, aux » révolutions : ils périssent par l'indifférence ou les er- » reurs de la main qui doit les protéger.... De même que j> l'abondance et la beauté des fruits de la terre, sont la » récompense des travaux et de la sagesse du cultivateur; y> de même les productions du génie dépendent des soins » des législateurs. »

Rien de plus juste que cette comparaison ; cependant il s'agit de désigner les moyens qui sont entre les mains des législateurs. L'auteur, dans tout le cours de son ouvrage, en indique plusieurs : il semble vouloir, dans le passage suivant, les signaler de nouveau.

« Faire aimer l'art, dit-il, en le rendant utile aux nobles )) passions dont les peuples peuvent être animés; éclairer » le goût général, en multipliant les moyens de compa- » raison; faire en sorte qu'il dirige l'opinion des hommes » en place, et que les préjugés des hommes en place n'aient )) aucune influence sur le goût des artistes ni sur celui du » public; donner au génie l'assurance qu'il sera jugé avec » connaissance et avec sévérité; garantir les artistes de » la nécessité de se livrer à l'intrigue et de chercher des » protecteurs; rendre inutiles ces funestes ménagemens

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» qui, enchaînant trop souvent la critique, laissent régner » les erreurs les plus dangereuses; décerner avec justice » et sans prodigalité les honneurs promis aux grands ta- » lens; en assurer l'ordre et la dispensation par des lois )> immuables; les graduer de telle manière, que sans cesse » une palme conquise, en fasse rechercher une autre d'un )> plus grand prix : tels sont en général les moyens de faire )) naître et de soutenir l'émulation, de maintenir la pureté )) du goût , d'exciter le génie à des recherches et à des » efforts dont la perfection de l'art puisse être l'effet. » Ailleurs l'auteur paraît indiquer particulièrement trois moyens principaux. « Ce sont les honneurs qui font vivre » les arts, dit-il; mais les honneurs ne suffisent pas. Les » arts exigent encore des travaux capables d'inspirer de » nobles idées, et une saine théorie que le goût général » ait sanctionnée , que le goût général protège , que les » opinions particulières ne puissent altérer. »

Or c'est cette saine théorie qui, selon moi, fut la grande cause de l'excellence de l'art grec, et le grand moyen qui se trouve à la disposition des législateurs de tous les pays, de tous les tems, et sous tous les climats; c'est cette saine théorie, protégée par le bon sens et la philosophie des Grecs, qui a surtout différencié les anciens des modernes; c'est par cette théorie enfin, dont nous ne devons cesser d'étudier, de respecter et de propager les lois dans des écoles autrement organisées que celles que nous avons aujourd'hui, que nous pourrons réellement devenir les rivaux des anciens.

Au reste, tout ce secret des Grecs n'est-il pas trèssimple? Ils voulaient exceller dans les arts, ils le voulaient tous : chacun apporta ses idées, ses maximes, et l'on fut

toujours d'accord sur le meilleur choix. Il en résulta une théorie fixe, universelle, que rien ne put corrompre ni ébranler. Les artistes n'en dévièrent point, et n'eurent qu'à opérer ; et comme cette volonté des Grecs d'exceller dans les arts, découlait d'une première volonté bien plus éminente, celle d'exceller en tout sur les autres peuples de la terre (sentiment qui leur fit employer les beaux-arts comme moyen de maintenir leur religion, d'entretenir leur patriotisme, d'élever leurs mœurs par l'idée et le goût du beau), il se trouva des milliers de tableaux à peindre, des milliers de statues à sculpter. Ainsi l'ignorance ou l'inaction des artistes de la Grèce eût été bien plus surprenante que ne le fut leur science immense, leur constante activité.

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