‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 49 sur 174 · DE L'INFLUENCE DE LA RELIGION DES GRECS SUR LEUR PEINTURE · texte numérisé non relu

DE L'INFLUENCE DE LA RELIGION DES GRECS SUR LEUR PEINTURE

Combien de fois n'a-t-on pas dit que la sculpture grecque devait son excellence à une religion qui, favorisant le perfectionnement des sens, et ne combattant point les penchans de la nature, aiguisait la sensibilité et rendait encore plus délicat et plus exquis, le sentiment de la grâce et de la beauté? Cette obligation, répète-t-on, où étaient les artistes anciens de reproduire constamment les charmes des dieux et des déesses, a dû influer sur la perfection de leurs ouvrages. Est-ce donc raisonner avec circonspection que de faire valoir autant l'influence de ces causes ?

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Il est vrai que les peintres et les sculpteurs étaient tenus de représenter la beauté et la perfection dans les images des dieux ; les prêtres et la religion le prescrivaient : mais aujourd'hui combien de Mécènes puissans, combien de souverains, combien de protecteurs qui ont exigé de nos artistes des conditions semblables au sujet de telle ou telle figure, de telle ou telle histoire, et même au sujet de saints personnages de notre religion ! et cependant qu'ont produit ces volontés, comment les peintres ont-ils répondu à de tels ordres ? Ce n'est donc point parce qu'on commandait aux artistes grecs de peindre les dieux avec toute la perfection de l'art, mais bien parce que ces artistes savaient exprimer les beaux caractères, savaient en étant vrais et en embellissant, représenter les dieux, que leurs ouvrages se trouvent aujourd'hui si au-dessus de ceux des modernes. Il me semble d'ailleurs qu'en raisonnant comme on le fait on établit mal la question ; car on devrait demander, non pas si la religion fut favorable à l'art, mais si la science des artistes fut favorable à la religion.

Je conviens que les prêtres durent veiller avec un zèle scrupuleux à ce que les artistes ne sortissent jamais des types consacrés par leur mythologie, et que cette fixité de caractère a du rendre cette rehgion conservatrice des arts dont la destination était aussi d'honorer les dieux; mais nos conciles, que n'ont-ils pas prescrit au sujet des images de notre religion ? Combien a été attentive leur surveillance en ce point? Cependant les beaux-arts n'ont point répondu à tant de zèle. Enfin d'où vient cette différence entre les anciens et nous, si ce n'est de ce que les prêtres chez les Grecs étaient initiés dans les mystères de la peinture, de la sculpture et de l'architecture ; qu'ils en

possédaient les doctrines ; qu'ils avaient eux-mêmes institué ces doctrines; tandis que les ministres du christianisme furent trop souvent étrangers aux moyens des beaux-arts? Aussi quelle n'a pas été parfois l'influence des évêques, des abbés instruits dans ces mêmes arts l Combien d'églises doivent à leur savoir ce qu'elles ont d'élégant, de grand et de magnifique ! Combien d'anciennes sculptures embellies par leur autorité et sous leur surveillance !

Mais quoi ! nous attribuons au paganisme Fèxcellence des artistes payens, nous voulons que ces dieux, ces déesses aient inspiré les peintres, et que, s'offrant pour modèles à leur imagination, ils leur aient fait produire des cbefs-d'œuvre; et nous semblons ne tenir aucun compte de la beauté morale qui éclate dans les sublimes modèles que nos artistes chrétiens ont à représenter ! Quand bien même il serait vrai que la grande chasteté de notre religion exclue les représentations du nu et les attraits attachés à la beauté des formes humaines, exclusion qui n'a point lieu, comme on le sait et comme le prouvent tant de tableaux admis dans nos temples; quand même, dis-je, cette èspèce de beauté serait interdite à nos pinceaux modernes, les évêques, les pasteurs interdisent-ils la beauté morale par laquelle les artistes peuvent faire admirer leur talent? N'excitent-ils pas au contraire les peintres à s'élever jusqu'à la sublimité des saints, à représenter d'une manière ravissante le haut caractère des pères de l'église, la pureté et la foi des martyrs, l'héroïsme des vierges, tous modèles de force et de simplicité, de sainte sagesse et de charité?

Or, si les vertus des dieux prétendus de la Grèce ont

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été si bien peintes dans les tableaux des Parrhasius , des Euphranor, pourquoi les vertus de nos héros chrétiens sont-elles si faiblement retracées, si pauvrement écrites dans les milliers de peintures destinées à décorer nos églises? Qui oserait dire encore que c'est la différence de religion qui fait la différence de succès et la différence de résultats ? Au reste, les modernes représentent aussi dans les galeries et les palais, des Jupiter, des Apollon, des Vénus; et ces figures sont cependant fort inférieures à celles d^s Grecs. C'est, dira-t-on, parce que nos artistes ne sont point identifiés avec les mythes antiques ; mais on peut faire remarquer encore que les héros grecs qui sortent tous les jours de leurs pinceaux, que leurs Thésée, leurs Achille, leurs Aristide, leurs Phocion, sont tellement éloignés du caractère offert sur de pareilles figures antiques, qu'on les reconnaît pour modernes au prime abord. Or, rien n'empêcherait nos artistes de s'élever au moins à la même philosophie, à la même moralité d'images que les artistes grecs. Laissons donc là ces excuses et tous ces prétextes, et avouons que notre ignorance et notre routine sont les vraies causes de notre infériorité.

Cependant, poursuivra- t-on, une chose que l'on doit considérer comme ayant dû singulièrement influer sur la beauté de leurs figures de divinités et sur toutes les représentations relatives au culte mythologique, c'est l'idée très-élevée qu'on était parvenu à leur inspirer au sujet de cette même religion. On citera peut-être à ce sujet quelques exemples pour preuve de leur respect inviolable et de leur jaloux enthousiasme pour leurs dieux; et peutêtre choisira-t-on le suivant. Dans une pièce d'Eschyle, il se trouva quelque chose qui sentait l'impiété; aussitôt

tout l'auditoire prit feu, et se levant tout-à-coup, s'écria : Qu'on fasse périr le blasphémateur des dieux ! Amynias, frère d'Eschyle, s'élança d'abord sur la scène, et fit voir le reste du bras qu'il avait perdu h la bataille de Salamines; il représenta aussi le mérite de Cynégyrus son autre frère, qui dans le même tems s'était généreusement sacrifié pour la patrie. Le peuple condamna Eschyle d'une voix unanime, et lui accorda la vie à la considération de son frère Amynias. Tels étaient, ajoutera-t-on, ces Grecs, qui peu de tems après s'illustrèrent dans les arts, et qui portèrent la perfection de la sculpture et de la peinture à un si haut degré.

La crainte des dieux, dira-t-on encore, suite de ces hautes idées de vénération, a dû influer aussi sur les images ; la lecture d'Homère et d'Hésiode nous en peuvent donner une idée. Enfin honorer les dieux était pour les Grecs le premier des devoirs ; et ces dieux, ils se les figuraient beaux, pleins de majesté et brillans d'une grâce infinie.

Mais, que prétend-on prouver avec cette comparaison? Notre respect pour le vrai Dieu est-il donc moins profondément établi dans nos ames? Nos mystères saints seraient-ils moins sacrés pour nous, moins honorés; et l'idée ique nous nous faisons du Tout-Puissant n'est -elle donc pas au-dessus de la beauté des images les plus parfaites? Ainsi, il serait faux de dire que plus de vénération, plus d'amour, plus de religion ajouterait quelque chose, sous le rapport de la majesté et de la sainteté, à nos peintures.

Certes, ce n'est pas le caractère d'onction ou de piété qui manque, soit dans le célèbre tableau de la communion

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de Saint- Jérôme, peint par Dominichino, soit dans le tableau de Jésus pleuré par les saintes femmes au pied de la croix, peinture fameuse d'Annibal Carracci et qu'on admirait dans l'ancienne collection d'Orléans, soit enfin dans toutes ces figures de Christ et dans ces sujets de l'Assomption, représentés habilement par nos premiers maîtres ; non , mais c'est par le style qu'ils pèchent , c'est par le manque de justesse et de beauté des personnages; beauté qu'ils ne pouvaient égaler à celle des anciens, puisqu'ils ont ignoré jusqu'à présent l'art des diverses proportions, et celui d'embellir proportionnellement les parties et l'ensemble de leurs modèles; justesse qu'ils ne pouvaient porter aussi loin que les peintres grecs, puisque les pratiques modernes éloignent les instrumens propres à vérifier les mesures, et ne reposent guère que sur le sentiment.

Le Brun, par exemple, a peint avec une expression vraiment religieuse le martyr de Saint-Etienne ; on voit l'ame de cet illustre confesseur de Jésus-Christ en rapport déjà avec la divinité. On voit sa sainte joie croître avec ses souffrances, et, malgré ces bourreaux qui le lapident, ce n'est pas la mort de Saint-Etienne que nous voyons dans ce tableau, c'est sa nouvelle vie dont le commencement fait tout l'objet de notre pieuse contemplation. Et cependant, pourquoi ce tableau est-il d'ailleurs assez faible ? Pourquoi ce peu de vie dans le corps du saint héros ? Pourquoi ces bourreaux faux d'action et d'un dessin si incertain ? Pourquoi ces draperies et tout ce site offrant si peu d'accord et d'unité avec le sujet, si peu de poésie, bien que l'auteur de cette peinture fut doué d'un grand et beau génie ? Point d'autres causes

que les idées courantes de son tems, que les conventions d'atelier d'alors, que les bornes et les obstacles amoncelés par les préjugés. Le Brun, à l'école des Grecs, eût été un autre Timanthe; Le Brun, premier peintre à la cour de Louis XIV, ne sera jamais placé par les connaisseurs qu'au second rang parmi les peintres célèbres.

Et d'ailleurs nous n'ignorons pas que plusieurs artistes modernes étaient non-seulement très-pieux chrétiens, mais attachés même directement à la religion par les liens du sacerdoce; cependant les figures de leurs tableaux ou de leurs sculptures n'en eurent pas, malgré tout leur saint zèle, plus de divinité, de grâce ou de perfection. Le père Doissin, par exemple, qui a fait un poème sur la sculpture, en vers latins assez bons, était prêtre et rempli de vertu; cependant, au peu de science et de lumière que fait paraître sa doctrine versifiée, on peut assurer qu'il était incapable de représenter un seul saint de la légende avec quelque dignité. Tous les ecclésiastiques qui, en Italie, en Espagne, ont manié le pinceau, font voir dans leurs peintures le goût de peinture usité de leur tems. Les moines du moyen âge, ceux du i5^ siècle, ceux du 17^ siècle, ont eu chacun leur peinture, bien qu'ils n'eussent tous qu'une religion. Chez les Grecs, au contraire, l'art fut un, parce que les principes d'écoles furent eux-mêmes uns, et que leur théorie n'éprouva point de vicissitude.

Notre peinture en Europe, il faut en faire l'aveu, ne s'est point élevée à la hauteur de notre éloquence sacrée; mais la cause de ce retard ne provient nullement de notre religion. Si l'on a su et si l'on sait encore aujourd'hui en quoi consiste l'éloquence et qu'elles en sont les véritables

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règles, on n'a guère su et on ne sait même guère aujourd'hui en quoi consiste la peinture et quels sont ses vrais préceptes : voilà la cause des succès constans de l'éloquence ; voilà la cause de tant de triomphes équivoques de la peinture.

Il ne peut y avoir de similitude, avouons-le donc, entre les résultats qu'obtenaient nos Bossuet, nos Massillon, nos Bourdaloue, par ces admirables discours qu'ils adressaient aux fidèles et aux puissans de la terre, et ces peintures que les Mignard, les S. Bourdon, les Jouvenet exposaient pour la même fin dans les palais et dans les temples.

On met encore en avant, pour attribuer à la religion des Grecs une partie des succès de leur peinture, l'influence que devait avoir sur les artistes le spectacle de ces fêtes, de ces cérémonies qui étaient portées au dernier degré de pompe, d'élégance, de goût et de simplicité. Je conviens de cet avantage, mais peut-être ne fut-il pas l'effet direct de la religion ; car on pourrait démontrer que c'est plutôt la peinture qui a prescrit les embellissemens du culte, que ce n'a été le culte qui a servi aux embellissemens de la peinture, en sorte qu'aujourd'hui il ne tiendrait qu'à nous d'obtenir les mêmes causes et les mêmes résultats. Fixons les règles des beauxarts, obligeons dans nos écoles les élèves à s'y conformer, et alors la religion pourra recueillir avec profit les beaux fruits de la peinture.

Enfin concluons que les célèbres artistes de la Grèce feraient encore d'inimitables chefs-d'œuvre, s'ils revenaient parmi nous pour représenter et nos saints mystères, et nos saints personnages, et la majesté et la bonté

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de Dîeu, la divine figure de Jésus-Christ ou la grâce si chaste de la reine des anges. Ils nous feraient voir ce que Francia, Léonard de Vinci, Raphaël, etc. ont vainement cherché, bien qu'ils aient rendu avec vérité, soit la candeur et l'innocence d'une vierge, soit la gravité et la haute décence des figures de Dieu, bien qu'ils aient su offrir aussi d'heureuses idées. Mais les grands peintres du beau siècle de la Grèce atteindraient tout d'abord à la hauteur de nos saintes écritures, ainsi qu'ils atteignirent à celle d'Hésiode et d'Homère ; ils produiraient des images admirables et instructives par la force de leur vérité et de leur convenance, par la perfection des caractères et par la beauté des formes ; nous verrions cette perfection dans la figure du Christ, nous verrions la divinité dans Marie, une grâce céleste dans les anges; nos apôtres, nos saints martyrs offriraient des images toutes morales et frappantes par les vertus diverses qui les ont illustrés ; c'est alors que chacun pourrait dire : la beauté de la i^eligion des chrétiens influe sur la beauté de leur peinture. (V. le chap. 102.)

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