DE L'INFLUENCE DES MŒURS DES GRECS SUR LEUR PEINTURE
C'est surtout dans les mœurs des Grecs qu'on a cru voir les causes dominantes de la perfection de leurs arts. Mais peut-être a-t-on confondu les institutions qui en effet sont le résultat des mœurs, avec les mœurs elles-mêmes,
CAUSES PRÈTEINDUES DE L^'eXC. DE l'auT CU. LES GRECS. I79
€n sorte que, pour éclaircir celle question, il resterait à expliquer ce qu'étaient ces mœurs; je ne dois point entrer dans cette digression. Mon but est uniquement de faire reconnaître que si les mœurs ont influé sur les beauxarts de la Grèce, celte influence a été comptée pour beaucoup trop par certains écrivains. En efiet, étrangers h la théorie complète des arts et considérant Texcellence comme le résultat indubitable de certaines dispositions particulières des esprits, de certaines idées et inspirations suscitées par des causes non communes à toutes les nations, ils ont cru qu'on ne formait pas des artistes avec des préceptes, avec des théories et des institutions, mais que les artistes, comme les arts, étaient l'ouvrage ou le produit des mœurs, des habitudes de voir et de sentir, l'ouvrage enfin de la civilisation. Sans examiner ce qu'il peut y avoir d'irréfléchi ou de spécieux dans cette opinion, contentons - nous d'une réflexion. Qui affirmera que les statuaires et les peintres grecs qui portèrent leurs talens, leur génie et toutes leurs précieuses doctrines au milieu des Romains, aient été arrêtés ou détournés même par les mœurs difiérentes de ce peuple, si long-tems inculte et guerrier? Sous les Plolémées, les Grecs avaient apporté leur science en Egypte, et ils y créèrent des chefs-d'œuvre. Les Grecs savans dans leur art l'eussent exercé partout, et même au milieu de nos mœurs, avec le même succès. On sait d'ailleurs que plusieurs artistes très-célèbres de l'antiquité n'étaient point Grecs, et que plusieurs artistes grecs n'exerçaient point leur art en Grèce; par exemple, Téléphanes de Phocée résidait en Perse où il travailla pour Xercès et Darius, et on assimilait ses ouvrages h ceux de Polyclète.
l8o HISTOIRE DE LA PEINTURE.
Je dis donc <juc cette différence vient de la différence des doctrines, €t que les Roniains qui traitèrent les artistes grecs en despotes , imposèrent <le nouvelles lois plus ou moins funestes à l'art : ce qui était le résultat de leur ignorance et non de leurs mœurs. C'est ainsi que Poussin, se trouvant à Paris après un long séjour à Rome, recevait certains ordres tyranniques des gens puissans des faiseurs en vogu€ de ce tems. Gn voulut substituer aux sages préceptes et à la belle théorie de ce peintre philosophe les préceptes et les doctrines à la mode; Poussin s'enfuit en gémissant, non sur les mœurs, mais sur les idées fausses des prétendus connaisseurs de Paris,
Ce qui prouve ensuite que l'art peut varier souvent sans que les mœurs changent, c'est qu'en France on a vu cinq ou six peintures différentes sans que ks mœurs aient changé. De ce que les gouvernemens ont voulu dans les tableaux tantôt des faits républicains, tantôt des sujets de batailles, tantôt des sujets de religion, il ne s^en suit pas que l'art ait varié, quoique le choix des sujets ne fût pas le même. L'art €st un, et s'il est vrai que tel artiste sympathise mieux qu'un autre avec une composition ou un style quelconque, il ne s'en suit pas que l'art tomb€ ou se relève selon les sujets qu'il traite; en sorte qu'on peut dire qu'en Europe les mêmes mœurs subsistent depuis plus de deux siècles, et que cependant la peinture, la sculpture et l'architecture n'ont point ressemblé à elles-mêmes dans ce long intervalle. David a changé l'art, parce qu'à trente ans il changea de doctrine : ce n'est point parce qu'il a été influencé par les mœurs de son pays, car ce fut en Italie et à Rome qu'il se perfectionna , mais c'est parce qu'il eut recours h d'autres idées et à une autre théorie.
CAUSKS PRÉTENDUJES DE hEXC. DE l'arT CH. LES GRECS. l8l
Il est donc permis d'avancer que les Egyptiens eussent produit^ ainsi que les Chinois, des chefs-d'œuvre, non pas si leurs mœurs eussent changé, mais si on leur eût laissé la liberté seulement d'ajouter ce qui manquait à leur théorie; et que, quand bien même leurs mœurs eussent changé en effet, l'art chez ces^ peuples fût resté stationnaire tant que les mêmes causes eussent empêché la théorie de se perfectionner. En effet, l'influence que peuvent exercer sur les arts quelques caractères de défectuosité dans les mœurs, est toujours neutralisée par la grande influence et la grande puissance des doctrines, surtout lorsqu'elles sont consacrées et respectées.