‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 52 sur 174 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DE LA FACILITÉ QU'EURENT LES ARTISTES GRECS D'OBSERVER DE BEAUX INDIVIDUS.

XJne autre excuse à laquelle ont recours les modernes, c'est la facilité qu'avaient souvent les Grecs d'observer de beaux individus. Cette raison ne me paraît pas trèspropre à expliquer leur supériorité. Il faudrait, pour admettre cette preuve, reconnaître premièrement que nos artistes sont privés de l'avantage de contempler souvent le nu, et secondement que les modèles vivans qu'ils consultent sont moins beaux que les modèles dont se servaient dans la Grèce les peintres et les statuaires.

l84 HISTOIRE DE LA PEIISTURE.

On doit convenir que les occasions d'observer le corps humain entièrement nu, ont été plus fréquentes chez les anciens; et même il est h croire que la connaissance de l'homme physique fut plus généralement répandue chez les Grecs que parmi nous, les artistes l'acquérant pour ainsi dire en naissant. Cependant nos artistes sontils privés autant qu'on voudrait le donner à croire des occasions d'étudier le nu? N'ont -ils pas à leur disposition, quant aux études d'anatomie et de physiologie, les mêmes moyens que les médecins et les chirurgiens ? Un peintre peut à Paris avoir constamment sous les yeux des modèles nus de tout âge et des deux sexes : non- seulement les écoles publiques les lui procurent, mais les ateliers particuliers en sont tous pourvus. L'artiste qui se hvre à des observations suivies relatives à cette étude trouve donc aujourd'hui suffisamment des ressources. On sait d'ailleurs combien est ingénieux le désir de l'instruction, et combien peu d'occasions favorables lui échappent. Au reste quand tous les habitans des villes se montreraient nus parmi nous, qu'y gagnerait le dessin ? Rien, je pense, ni en beauté ni en correction.

Mais une réflexion bien naturelle se présente à ce sujet. Les artistes voient tous les jours des têtes, des mains qu'ils peuvent observer et étudier à leur aise; représentent-rils mieux ces parties dans leurs tableaux? Les artistes de l'Europe qui ont habité l'Amérique oii ils ont pu voir beaucoup de beaux nègres nus ou demi-nus, en rapportent-ils plus de savoir et de bon goût dans les formes de leurs figures ? Enfin on affecte de regretter de ne pas voir comme les anciens les lutteurs dans l'arène, tant de beaux modèles nus dans les palestres, les gymnases et les

CAUSES PRÉTENDUES DE l'eXC. DE l'arT CH. LES GRECS. l85

bains ; on regrette peut-être aussi de ne pas voir nues les jeunes filles de Sparte dans leurs courses célèbres; mais tous ces regrets excusent peu les modernes. D'ailleurs les mœurs des femmes grecques mettaient beaucoup d'obstacles à l'étude des beautés du sexe, et les artistes n'avaient à leur facile disposition que les maisons des courtisannes où il fallait, comme aujourd'hui, se présenter l'argent à la main. Or il est reconnu que les sculpteurs excellaient autant dans l'art d'exprimer ces beautés que dans celui d'exprimer les perfections viriles. Tout ce qu'on peut dire sur les danseuses publiques, sur les figurantes dans les mystères de Bacchus et de Cérès, ne prouverait presque rien.

Venons à une autre raison et prenons -la dans l'étude que nécessite la représentation des enfans. En cela nous sommes aussi bien servis que les anciens; aucun pays dans nos mœurs n'a opposé ici de préjugé. On peut contempler autant d'enfans nus qu'on en a besoin, et cela sans alarmer la pudeur. N'oublions pas de rappeler encore l'excellence des anciens dans leurs figures d'animaux de toutes espèces. Dirons-nous, par exemple, que nos chevaux en sculpture sont moins beaux que les leurs, parce que les modèles nous manquent ? Quant à ces belles draperies dont nous n'avons pu jusqu'ici égaler la perfection, le jet, la grâce et la grande vérité, est-ce donc à des modèles plus heureux que les nôtres que nous devons attribuer leur convenance, leur excellent mouvement et leur admirable exécution ?

D'ailleurs les peintres et les sculpteurs de l'antiquité auraient-ils donc tous été dans une position si favorable? Toutes ces belles statues faites dans les Gaules, faites dans de très-petites villes des colonies romaines, faites aussitôt

l86 HISTOIRE DE LA PEINTURE.

après quelques triomphes dans les pays barbares, toutes ces statues ne sont-elles donc belles, que parce que des centaines de modèles étaient là tout prêts à la disposition des statuaires qu'on appelait selon le besoin vers ces lieux de triomphe, et dans lesquels ils seraient arrivés munis de leurs modèles amenés à grands frais pour leurs ouvrages ? Ils auraient donc amené dans ces villes étrangères leurs, belles formes attiques, leurs Lays, leurs Phrynés ? non, pas plus que leur climat et leurs institutions olympiques. Mais, comme Bias le philosophe, ils portèrent tout avec eux : leur savoir et leur philosophie.

Venons à l'autre objection, la beauté des modèles. On a dit : l'étude longue et difficile des beautés du corps humain semble impossible dans nos mœurs, qui ne nous permettent de voir le nu que sur des mercenaires que l'on engage par argent à se dépouiller. Nos mœurs sont tellement sévères à cet égard, que ces mercenaires sont difficiles à trouver. Comment donc l'artiste pourra-t-il comparer entr'eux un assez grand nombre de beaux modèles nus, pour se former par la contemplation habituelle de leurs formes diffiirentes et de leurs diffiJrentes défectuosités, l'idée d'une nature parfaite?

Les artistes, ajoute-t-on, qui, isolés dans les provinces, ont à exprimer les formes du corps humain dans leurs tableaux, sont réduits pour toute ressource à la contemplation de quelque misérable individu, et n'ayant d'ailleurs sous les yeux qu'une ou deux empreintes d'après l'antique, ils se voient forcés de recourir à ces estampes maniérées, triviales et dégoûtantes qui infectent tous les portefeuilles de l'Europe, en sorte que ces artistes conservent pendant toute leur vie une maigreur, une sécheresse, une manière

CAUSES PRÉTENDUES DE l'eXC. DE l'arT CH. LES GRECS. 187

exagérée et un mauvais goût de formes, dont pourrait les aflranchir la contemplation fréquente de très-beaux individus.

On a ajouté que les formes nationales de certains peuples, dans certaines provinces, sont pour les modernes un obstacle, et on a cité entr'autres Rubens, comme n'étant tombé dans des formes flasques et grossières, que parce qu'il avait sous les yeux des modèles semblables à ses figures, compliment assez impertinent pour les Flamands des deux sexes parmi lesquels au contraire on remarque de très-beaux hommes et de très-belles femmes. Mais on n'a pas osé dire que Rubens était bien loin de la science des sculpteurs qui nous ont laissé les Niobés, les Vénus, le Discobole et tant d'autres chefs-d'œuvre; on a trouvé plus commode de dire que les Flamandes avaient les genoux boursouflés, que de s'aventurer à trouver laids dans le dessin Rubens ou Gaspard-Crayer qui boursouflaient un beau genou, et cela par routine, par manière et parce qu'on négligeait les études philosophiques du dessin, études dans lesquelles la pratique par proportions constamment mesurées eût à la vérité forcé Rubens et autres à ne produire que la moitié du nombre de leurs tableaux.

« Au reste, dit un de nos plus habiles écrivains, les » femmes d'Athènes ne furent jamais très-renommées pour h leur beauté ; et la preuve que leur empire n'avait pas » beaucoup de puissance, c'est que presque tous les hom- » mes célèbres d'Athènes furent attachés à des étrangères: )) Périclès, Sophocle, Socrate, Aristote, et même le divin » Platon. » Voici un mot de Cicéron qui semble encore propre à nous préserver de regrets exagérés. « Quand

l88 HISTOIRE DE LA. PEINTURE.

» j'étais à Athènes, dit-il (1. 2. c. 79 de la nature des » dieux), à peine voyait -on un individu vraiment beau » parmi la foule de jeunes gens qui s'y trouvaient. »

Ce n'est donc pas dans la beauté des individus, mais c'est dans la beauté des modèles d'art et des théories qu'il faut trouver la cause de la supériorité des artistes de la Grèce. C'est la contemplation des chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture qui formait le goût, fixait les idées et facilitait les moyens de l'artiste. En sorte que si les mêmes individus qui ont servi de modèles à Polyclète, à Protogène, etc. revenaient aujourd'hui à la disposition de nos statuaires, ceux-ci n'en feraient pas pour cela des figures supérieures à celles qu'ils font sortir ordinairement de leur ciseau; et de même, si un Grec revenait au milieu de nous et qu'il n'eût à sa disposition que nos modèles de Paris, nous le verrions produire des statues aussi parfaites que s'il les eût exécutées en Grèce et avec ses propres modèles. Les mêmes individus qui servaient à David pour produire ses plus belles figures étaient à la disposition d'une foule de peintres médiocres, qui, de son tems, ignorant l'art de s'en servir, n'en obtenaient cependant rien de beau. D'ailleurs quel est le statuaire aujourd'hui qui ne s'alarmerait pas de cette conjecture, puisqu'elle fait supposer d'abord et sans qu'on regarde même son ouvrage, que dans la statue qu'il produit il n'a pu atteindre à la beauté ? Avouons donc que les anciens ont obtenu la perfection par une vérité savante, par une imitation des caractères principaux et qui échappent aux artistes mal instruits. Ceux-ci, étrangers à l'art positif des proportions, ne s'attachent le plus souvent qu'aux choses ou inutiles ou contraires à l'expression du beaa«.

CAUSES PRÉTENDUES DE l'eXG. DE l'aRT CH. LES GRECS. 1 89

Tout le monde peut faire la comparaison suivante. Que l'on confronte un beau torse antique avec un torse vivant, de même caractère et posé dans le même mouvement que ce torse antique, le premier aura toujours une espèce d'avantage tant par la belle proportion et les grandes données, que par les vérités mêmes qui s'y trouveront plus sensibles, j'ose le dire, que sur la nature à laquelle on l'aura comparé. Sur la nature comparée à cette antique, la vie s'exhalera il est vrai par le mouvement réel et inimitable ; mais les inflexions de la chair se manifesteront peut-être par des effets incertains, étrangers ou accidentels, et seront même parfois ou fausses ou sans signification. Sur un excellent marbre grec, au contraire, toutes ces vérités seront comme rattachées à une cause fixe et fondamentale, à un caractère un, et à une action mécanique et anatomique une et déterminée ; on y verra enfin ce que la nature eût offert, si l'individu eût été parfait. Ce sera la chair d'un adulte, d'un homme fait, d'un dieu, d'une nymphe dont le physique est positivement de telle ou telle espèce. Les divisions seront dans un ordre optique plus beau que sur l'individu, les proportions seront rétablies dans les hauteurs et les épaisseurs ; l'art enfin sera la cause de cette excellence, et non l'individu servant de modèle. Combien ces considérations ne nous font-elles pas regretter les préceptes écrits par les maîtres de l'antiquité, ainsi que tous les merveilleux documens consacrés dans ces fameuses écoles ! On peut donc conclure encore que la supériorité des anciens provient de ce qu'ils savaient mieux que nous choisir, proportionner, disposer et représenter, conditions que nos routines et le manque de bonnes écoles nous empêchent de remplir.

igO HISTOIRE DE LA PEINTURE.

Non-seulement on a prétendu que les Grecs avalent sous les yeux de bien plus beaux modèles que les nôtres, une plus belle nature qui donnait le ton à leur imagination et d'après laquelle ils produisaient leurs chefs-d'œuvre ; on a voulu qu'ils aient eu mieux que nous le don de se remplir d'idées sublimes et que leurs ouvrages aient été le fruit d'un génie poétique supérieur à celui des modernes. On doit répondre, ce me semble, que les modernes ont, autant que les anciens, fait preuve d'enthousiasme pour la haute beauté, pour la grandeur et la magnificence des formes : cette exaltation poétique fut assez remarquable sous le ciseau des Michel-Ange et des Puget, sous le pinceau des Primaticcio et des Carracci. Où cette exaltation a-t-elle conduit tous ces artistes, si ce n'est à des résultats imaginaires, à des figures fantastiques et de mauvais goût? Ce n'est donc pas faute d'idées grandes et élévées, c'est faute d'idées justes sur l'art que les modernes sont restés audessous des anciens.

Quoique Michel-Ange ait fait passer l'art du mesquin au grandiose, de l'état froid et inanimé où était avant lui le dessin de la figure humaine à un état de convulsion et de fureur nerveuse; de ce qu'il est en effet grandiose, fier et terrible, devons-nous conclure inconsidérément qu'il a atteint le but? Le Jupiter olympien, au dire de toute l'antiquité, exprimait la majesté et la grandeur du dieu; mais les colosses modernes en sculpture, les vastes peintures, soit de Dominichino, soit de Rubens, soit de Raphaël, soit de tant d'autres maîtres qui ont aspiré à la sublimité poétique et fait preuve d'un génie très-élevé, ont-elles jamais rien offert d'analogue aux images vraiment homériques, vraiment divines de la statuaire antique ? non. Cependant

C\USES PRÉTENDUES DE l'eXC. DE l'arT CH. LES GRECS, KJl

ces mêmes grandes productions des modernes prouvent évidemment qu'ils ont su, comme les anciens, se remplir d'idées sublimes et du feu tout divin de la poésie de leur art.

Qui les retenait, qui empêchait leurs efforts? Ne voulant rien attribuer à notre ignorance, nous attribuons à des causes qui sont hors de l'art notre infériorité; nous nous plaignons de nos modèles, de notre climat et de notre organisation. Au surplus, ces modèles imparfaits, selon nous, savons-nous les imiter, les copier au moins dans leur faible beauté ? En tirons -nous au moins tout ce que leur médiocrité nous présente? Faisons- nous voir «nfm dans nos ouvrages plutôt le terme de perfection de nos modèles, que le terme de notre savoir?

Les modernes n'égaleront les anciens que lorsque leurs institutions classiques les auront enrichis des véritables règles de leur art, et qu'ils changeront en plaisir et en sécurité leur incertitude et leurs procédés sans principes, procédés qui peuvent les faire comparer avec assez de justesse aux Danaïdes condamnées à ne jamais parvenir à leur but tout en s'accablant de fatigues.

Poursuivons. Quand il arrive que le nu consulté par nos artistes n'est pas aussi beau qu'il le faudrait pour la perfection de leurs figures, cela vient surtout du mauvais choix qu'ils font des individus servant de modèles.

Etudiez pendant quelques jours seulement, mais avec constance, les ouvrages antiques dans les musées du Vatican, de Paris, etc.; étudiez-y l'art sous tous les points : disposition, mouvement, convenance, justesse de représentation, exécution; puis jetez un regard sur les productions de l'art moderne; celles-ci vous choqueront

immédiatement, elles vous répugneront par le désordre, la barbarie, l'inconvenance, la manière, la prétention et le peu de naïveté. Prenez aussi le modèle vivant après vous être pénétré de l'antique, et vous verrez ce modèle tout autrement, vous le sentirez tout différemment, vous y retrouverez le goût et les beautés de l'antique, de même qu'auparavant vous croyiez y apercevoir l'accent et la manière modernes. Vous ne regretterez plus les beaux individus grecs modèles, mais les leçons des écoles grecques. Phidias , en présence d'un torse , voyait tout autre chose que n'eût vu Le Brun, Michel-Ange ou Vanderverff, sur ce même torse. Enfin un beau site représenté par un paysagiste ignorant, ne deviendra pas un beau paysage sous son pinceau.

Je ne doute pas que l'érudition ne pût retrouver beaucoup de passages des écrivains anciens cherchant à démontrer que les artistes voyaient mieux la figure humaine que le commun des observateurs et qu'ils apercevaient des choses qui échappent aux yeux du vulgaire. Cicéron l'a dit positivement au sujet du clair-obscur et du coloris. « Les peintres, dit-il, voient dans les ombres et dans les » clairs des choses que nous autres n'apercevons pas. »

« Oh ! que je vois le modèle bien autrement que vous, )> répétait David à un élève peu instruit ! Les plus belles » indications vous échappent, parce que vous ne savez » voir qu'en laid. Étudiez l'antique, il vous apprendra à » voir la nature. »

D'ailleurs ce beau modèle, remarquons bien ceci, il faut le mettre en action selon l'art, tout en restant dans le naturel et le sujet; il faut savoir choisir l'action qui lui convient le mieux, Il faut l'animer par une beauté

CAUSES PRÉTENDUES DE l'eXC. DE L*ART CH. LES GRECS. igS

que n'offre souvent pas sa simple structure géométrique dénuée d'un beau mouvement. Enfin il ne s'agît pas de présenter au spectateur l'image d'un bel individu tel qu'il est, vaille que vaille ; car le spectateur veut autre chose qu'un calque et qu'une empreinte insipide sans but ou sans unité d'intérêt. Un coup-d'œil jeté sur la Vénus de Gnide dont nous possédons une copie antique (voy. ch. 54) suffit pour faire comprendre que le même modèle, animé par l'art de Praxitèle, pourrait ne produire qu'une statue ordinaire sous le ciseau d'un sculpteur inhabile dans le choix des mouvemens favorables à son art ou à la beauté.

Voilà donc deux conditions bien plus rares que les beaux modèles vivans : le choix d'action ou de mouvement et l'art de voir en beau les formes particulières. Mais tranchons la question. Un bel individu étant trouvé, étant même exactement répété et dans un bon choix d'action, il reste un secret antique à connaître et à pratiquer, c'est l'art des mesures et des embellissemens proportionnels, c'est l'art de remplir toutes les conditions que je tenterai d'expliquer en parlant de l'archétype, du canon et de l'individu. (V. les ch. 184 et suivans, relatifs à ces questiens toutes nouvelles pour nous et bien familières aux Grecs de tous les tems.) Or, c'est ici assurément que la science semble être seule la grande, la première cause de la perfection et de l'excellence des figures. C'est ici que l'obligation de corriger habilement et naturellement l'individuel est reconnue pour une des premières obligations de r^rt, sous tous les climats, dans tous les tems et dans tous les pays.

HISTOIRE Dli LA PEINTURE.

Page 1