‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 58 sur 174 · DE L'INFLUENCE DES AUTRES ARTS SUR LA PEINTURE DES GRECS · texte numérisé non relu

DE L'INFLUENCE DES AUTRES ARTS SUR LA PEINTURE DES GRECS

On comprend assez qu'ici je veux parler de l'influence exercée par l'excellence des autres arts, et non par les autres arts bien ou mal cultivés; car dans ce dernier cas les modernes cômparés aux anciens n'ont point de désavantage. C'est ainsi que je suppose en même tems l'influence funeste que la corruption des autres arts doit avoir et qu'elle a en efiet sur la peinture. Je dis donc que, si l'on convient que la musique, la danse, la poésie, l'architecture et la sculpture ont été portées au plus haut degré chez les Grecs, il faut reconnaître aussi que la peinture a nécessairement retiré de ces mêmes arts de très -grands avantages. De plus, il est à remarquer que les artistes grecs exerçaient plus d'un art à la fois. Presque tous les peintres étaient sculpteurs ou plasticiens ; ils étaient aussi architectes, poètes, etc., ce qui devait les affermir dans leur excellent goût. Et pour rappeler l'observation précédente, je dirai que, si Poussin eût pratiqué l'architecture et la sculpture, on pourrait même ajouter la poésie, en se conformant au goût qui dominait ces difilérens arts au tems où il vivait, nous eussions eu de moins belles peintures de ce maître. Les vers de Salvator-Rosa, ceux de Michel-Ange, sont tout-à-fait dans le goût de leur tems, et leur peinture s'en est fort ressentie. On se figure aisément ce qu'on avait à attendre du pinceau d'un danseur

de l'Opéra sous Louis XV, ou du ciseau d'un architecte décorateur à la même époque.

Pausanias nous apprend que Gitiadas, sculpteur de Sparte, qui y construisit un temple tout d'airain et une statue de Minerve du même métal, avait fait plusieurs cantiques, et entr'autres une hymne pour cette déesse, sur des airs Doriens. Pausanias appelle aussi Bupalus grand architecte et grand sculpteur. Scopas construisit à ïegée le temple de Minerva Alea ; Phidias était peintre, Euphranor était statuaire, etc.

Il faudrait se figurer la beauté ravissante de la danse antique, l'élégance et la majesté de tous ces temples décorés de statues d'or et d'ivoire , la grâce et la richesse des costumes dans les pompes ou les spectacles de la Grèce; il faudrait avoir une idée vraie de cette musique employée par les philosophes à embellir les mœurs et à honorer les dieux : alors on conjecturerait quels tableaux devait produire le génie des peintres de ces tems fameux. Rappelerons-nous aussi la magnificence et la décoration de ces cités de l'Attique, remplies des merveilles de l'architecture? Un seul mot de Pausanias semble nous en donner une idée complète. « Panopée , dit-il , est une » ville de la Phocide : si pourtant on peut appeler ville » une bicoque où il n'y a ni sénat, ni lieu d'exercice, ni » théâtre, ni place publique, ni fontaine. » Cet écrivain se dispense d'indiquer tous les autres caractères et tous les autres ornemens qui constituaient une ville grecque, tels que les portiques, les arènes, les divers temples, les tombeaux, etc.

(( L'emploi des monumens pubUcs, dit Mîllin, est peut- » être ce qui distinguje le plus les mœurs de nos tems de

CAUSES PRÉTENDUES DE l'eXC. DE l'arT CH. LES GRECS. 207

» celles des anciens Grecs. A peine un Grec pouvait-il » dans sa patrie, soit dans les villes, soit sur les grands » chemins, faire mille pas, sans trouver quelque monu- » ment imposant. Les monumens sépulcraux n'étaient pas » placés comme ceux des modernes, dans des endroits où » personne n'aime à s'arrêter, mais le long des chemins » où ils ne pouvaient pas rester sans être remarqués. » Dans les villes, toutes les places publiques, toutes les » promenades, et difTérens édifices construits pour ce » même usage, étaient remplis de monumens publics ; de » sorte qu'on ne pouvait aller nulle part, sans trouver de » fréquentes occasions de faire des réflexions sérieuses, » propres à élevefi" l'ame et à former le goût. »

Que ne pourrait-on pas dire encore sur la magnificence et l'éclat de leur théâtre, sur l'élégance déployée dans les gymnases, dans tous les exercices publics et les diverses solennités si multipliées chez les Grecs ? On ne saurait disconvenir de la grande influence de toutes ces causes sur la peinturé et la sculpture. Enfin il est permis de penser qu'un peintre grec, qui sans être prémuni reviendrait parmi nous , serait non-seulement importuné et ty rannisé par les doctrines et les recettes de nos écoles, mais qu'il serait encore persécuté, rebuté, assourdi et paralysé par le despotisme de nos poètes, de nos danseurs, de nos comédiens, de nos ébénistes, de nos tapissiers et de nos marchandes de modes.

Page 1