CHAPITRE
DE L'INFLUENCE QU'ONT DU EXERCER SUR LA. PEIN- TURE DES GRECS LES DOCTRINES ET LA PHILOSOPHIE DES ARTISTES.
J B considère donc la perfection de l'art grec comme ayant sa source presqu'exclusivement dans l'excellence des maximes et dans la constance avec laquelle les artistes surent s'y conformer. C'est à la différence qui existe entre les méthodes qu'ont suivies les artistes anciens et celles qu'ont suivies les modernes, qu'il faut attribuer, selon moi, la différence remarquée dans les productions des uns et des autres.
Ce n'est point ici qu'il convient de rechercher en quoi consistent ces méthodes des anciens; dans tout le cours de cet ouvrage je dirigerai mes efforts vers ce but. Ce
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dont il s'agit seulement ici, c'est de démontrer l'influence que les doctrines des Grecs exercèrent sur leur peinture, c'est de prouver que leurs maximes étaient unes, qu'elles n'ont pas plus varié que la saine raison, enfin qu'elles ont été respectées pendant plus de deux mille ans. Mais comme ces diverses questions reviendront naturellement dans plusieurs parties de ce traité, je me restreindrai dans ce chapitre à un petit nombre d'aperçus.
Cette unité et cette persévérance dans les doctrines ont été senties par tous ceux qui ont beaucoup étudié les monumens des anciens. Chacun s'est dit : si les anciens eussent travaillé au hasard, comment serait-il possible que dans cette multitude infinie de formes qu'ils nous ont laissées, on vît un ordre de choses et un point de ralliement qui indiquent qu'on s'est conduit par les mêmes maximes, en quelques tems et par quelques mains qu'elles aient été mises en pratique. M. D'Hancarville applique même cette observation aux vases, dont les formes sont si diversifiées. « Les anciens, dit-il, ont varié » les formes de leurs vases presqu'à l'infini, et tandis que » celles que nous avons inventées, se réduisent à une )) trentaine, ils nous en font connaître presqu'autant » qu'ils ont de vases différens. » C'est cette grande variété dans les productions des anciens qui sert à faire remarquer l'unité et l'immutabilité de leurs principes; car dans toutes leurs productions, cette variété ne sort jamais de l'unité des maximes, et elle prouve en même tems leur excellence , puisqu'au lieu -de restreindre le génie dans ses inventions et dans ses conceptions, ces maximes lui permettent le plus grand développement et la plus grande diversité.
On sait que depuis Phidias jusqu'à la conquête de îa Grèce, il ne s'écoula h peu près que trois cents ans, et cependant quelle quantité de statuaires et de peintres admirés dans cet intervalle ! La nature fut-elle alors plus prodigue? Non; mais la théorie était meilleure, tout aussi sévère, plus complète et toujours respectée.
« L'artiste, pour se faire une science à lui, dit encore )) l'auteur des Recherches sur l'art statuaire, n'était pas » obligé d'oublier, après de longues études, des leçons ); disparates et quelquefois vicieuses. Des principes simples » et très-unis entr'eux s'épuraient en passant d'un maître » à l'autre, de même que la sève des beaux fruits s'élabore » par l'effet des greffes successives. L'art ne rétrogradait f> jamais. » Voilà la cause de leur excellence; car avec ces doctrines, avec ces méthodes parfaites, ils purent atteindre à cette perfection qu'ils se proposèrent constamment pour but. Peut-on en dire autant des peintres modernes qui ont aspiré aussi à la perfection, et ne se sontils pas fait souvent des idées et des maximes qui y étaient absolument contraires ?
Euripide, qui avait employé trois jours de fatigue à faire trois vers seulement, en fit l'aveu à un autre poète. « J'en » aurais fait cent pendant ce tems^ dit celui-ci. — Oui, » répondit Euripide, mais qui n'auraient duré que trois » jours. » J. Jordaëns, Rubens, Piétro di Cortona, etc. firent des tableaux par centaines. A quoi leur eût servi la méthode la plus parfaite? On voit donc qu'il faut non-seulement une méthode ou des règles excellentes, mais qu'il faut que cette méthode ait été instituée dans des écoles, et rendue familière et sacrée lors des premières études. Or, tel fut l'avantage particulier dont ont joui les Grecs.
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Avouons-le donc, ces vraies doctrines, les modernes les ont ignorées : et trop souvent les ayant aperçues, ils les ont fuies et redoutées. Cependant la nature n'a rien refusé aux modernes en fait de moyens et d'heureuses dispositions. Michel-Ange est peut-être aussi extraordinaire que Phidias, Rubens aussi étonnant qu'Apelle ; mais plusieurs ouvrages de Michel -Ange sont ridicules et barbares; beaucoup de tableaux de Rubens sont laids et repoussans, tandis que tous les ouvrages de Phidias et d'Apelle étaient nobles, naturels et gracieux. Ainsi, les Grecs n'ont pas eu plus de talent dans la bonne route, que les modernes dans la mauvaise. Suivons donc le même chemin que les anciens en nous dirigeant au même but; car si nous dévions, comment pourrons-nous les atteindre ? S'il nous plaît d'abandonner ce vrai chemin, quel droit aurons-nous d'exhaler nos regrets et de nous plaindre quand nous serons égarés ? Puissent les doctrines et les méthodes proposées dans ce traité nous rallier sur cette route ; puissent les moyens qu'on y enseigne aider les artistes et les faire parvenir enfin jusqu'à ce but, jusqu'à cette perfection !