CHAPITRE
C'est une chose assez remarquable que cette unanimité de prévention contre le coloris des anciens, dans les personnes qui cependant n'ont jamais vu de peintures antiques. Elles se persuadent sans preuves que les peintres de l'antiquité ignoraient les artifices et les charmes du coloris, et qu'ils ne parvinrent jamais à porter cette partie de l'art au degré de perfection où l'ont portée depuis les Tiziano, les Rubens, les Teniers. Et d'où vient cette prévention ? Serait-ce de quelques nouvelles et savantes découvertes en fait de coloris? Non, assurément; cette prévention provient du mépris assez commun dans
les hommes pour ce qui les a précédés de très-loin. Ce mépris pour le coloris des anciens a la même source que celui qu'on porte à leur musique; et jusqu'à ce que des preuves sensibles viennent forcer les aveux et confondre les détracteurs, ils seront toujours les plus forts dans une pareille dispute. Je sais qu'on peut leur opposer le coloris de certaines peintures antiques ; mais ce coloris a été si souvent altéré par les restaurations et les vernis moder nes, ou même par les injures des siècles, que tant qu'on n'offrira pas à ces critiqiies prévenus des morceaux d'une grande énergie et d'une grande vivacité de couleurs, ils ne se laisseront vaincre ni par les indices de l'harmonie, ni par le reste des délicatesses apparentes dans ces. peintures.
Accoutumés que nous sommes à goûter les effets de la peinture telle qu'on la pratique de nos jours, persuadés que l'usage de l'huile dans les couleurs nous a enrichis de mille beautés dont les anciens n'ont jamais eu l'idée , persuadés aussi, comme je l'ai déjà dit, que la découverte du Nouveau-Monde nous a fourni des couleurs inconnues aux peintres d'autrefois, le diapazon de la palette mo-^ derne a trompé beaucoup de critiques irréfléchis. Ce qui lésa trompés encore, c'est, qu'ils ont jugé le coloris antique d'après des copies ou peintes à huile, ou enluminées, ou gravées en couleur; or ces copies ne répètent ni la rupture des teintes ni l'harmonie antique.
Une autre cause de malentendus dans ces critiques, c'est l'habitude de confondre le clair-obscur avec le coloris, deux parties cependant bien distinctes; en sorte que, comme le plus grand nombre des fragmens antiques ne représentent guère que des figures d'ornement, souvent
isolées et peu liées par les combinaisons du clair- obscur nécessaire dans un tout un et circonscrit, on en a conclu, puisqu'il y avait absence de clair -obscur combiné et choisi, qu'il y avait absence de coloris. Mais les teintes peuvent être très-justes, très-vraies, très-harmonieuses, très -magiques, sans que les calculs du beau dans les clairs et les bruns soient très-remarquables. Cependant les observateurs et les artistes d'un vrai mérite, discernent toujours la vérité; et, malgré quelques préjugés ou quelques goûis exclusifs, ils lui rendent toujours hommage. Voyons, par exemple, ce que pensait à ce sujet Josué Reynolds. « Nous trouverions, dit-il, dans les tableaux des anciens » maîtres, les figures aussi correctement dessinées que » l'est le Laocoon, et peut-être d'un aussi beau coloris » que celui de Titien. » Ailleurs, il regarde la peinture des noces aldobrandines, comme un des plus précieux restes de l'antiquité.
Mengs, qui a vu et copié beaucoup de peintures antiques, nous dit positivement qu'il s'imagine que Zeuxis et Apelle furent non-seulement vrais, mais encore très-beaux dans cette partie. Il ajoute qu'ils doivent avoir eu une idée exacte du coloris. « Le choix des couleurs locales de leurs » draperies, dit-il, a été très-bon, et la Roma du palais » Barbérini est d'un très-bon ton de couleur. »
Selon l'opinion des éditeurs des peintures antiques d'Herculanum , de Pompéi , etc. , elles réunissent aux autres qualités, celle d'un très-bon coloris. Le tems peut au surplus jeter par hasard un jour subit sur cette question, et un seul morceau, d'un excellent coloris, suffirait pour réunir toutes les opinions en dissipant tous les doutes.
Le père Zarillo, directeur des fouilles d'Herculanum, écrivait en i8o4 : Outre le Faune et la Nymphe qui » sont d'un excellent coloris, spécialement pour le nu qui » peut le disputer en ce genre au Titien.... on a décou- » vert un tableau de Diane et Endymion. La déesse est » d'un bon dessin et d'un excellent coloris.... » {Arcliiv. Itttér, année. Tom. 6. Pag. 278.)
En i8o5, pareilles expressions furent employées dans les journaux, lorsqu'on découvrit à Pompéi une peinture représentant Diane surprise par Actéon. « Le coloris de » Diane égale (Journal des Débats, 29 germinal an i3) » tout ce que le Titien a jamais produit de plus beau dans » ce genre. Actéon, déjà assailli par des chiens, fait des » contorsions par douleur, et cherche à se défendre avec » un bâton. Le coloris d' Actéon forme un contraste heu- » reux avec la délicatesse de celui de Diane. Les accès- » soires de ce tableau sont d'une beauté au-dessus de » toute expression, et le paysage surprendrait même » Claude. En général, cette peinture dispute le rang au » Thésée, au Chiron, et à tout ce qu'on a vu jusqu'ici » de plus parfait dans nos musées. »
Nous lisons dans le Moniteur du 28 avril 1826, ce qui suit : « On vient de découvrir à Pompéi deux nouvelles » fresques très-remarquables par la parfaite correction du i) dessin et l'excellence du coloris. Elles représentent » Briséis enlevée à Achille et les Noces de Thétts et de » Pélée. Ces deux tableaux, encore sur place, sont con- » sidérés comme les plus beaux de tous ceux qui nous » soient parvenus de l'antiquité. »
M"^ A. Lens, peintre, dit avoir vu à Rome un tableau antique de Jupiter et Ganimède, dont les figures sont
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représentées de grandeur naturelle; il parle de cet ouvrage comme étant d'un coloris admirable, mais il n'indique rien sur l'endroit d'où provenait et où l'on peut voir cette peinture.
Fr. Junius, Turnbull, Durand, et beaucoup d'autres, ont recueilli dans les anciens auteurs un assez grand nombre de citations à ce sujet; mais Webbs est celui qui fait valoir avec le plus de zèle ces autorités. Il brûle du désir de rétablir le lustre du coloris antique, et son estime pour ces tableaux va jusqu'à l'enthousiasme.
« Quand je vois, dit-il, l'unanimité des auteurs anciens » dans les témoignages qu'ils donnent de leur sentiment » au sujet du coloris antique, je suis tout porté à croire )) que les anciens ont égalé, s'ils n'ont pas surpassé les » modernes dans tous les points capitaux.... Quand je » vois analyser des effets qui ne peuvent résulter que de » la plus haute perfection, je ne puis résister plus long- » tems à la conviction. Voici deux exemples de cette » espèce qui me paraissent décisifs.
» Parrhasius et Euphranor avaient peint chacun un » Thésée. Euphranor disait que le Thésée de Parrhasius » avait l'air d'un homme nourri de roses, et que le sien » ressemblait à un homme nourri de chair. (Plutarc. )) BMo an Pace.).,.. Que pourrait-on dire de plus juste » du Titien et du Carrache ? Il faut cependant observer )) que ce style délicat et fleuri n'était pas la manière » constante de Parrhasius. Pline dit aussi qu'il peignit un )) héros nu, et que, dans ce morceau, il semblait avoir » défié la nature elle-même.
» Mais l'éloge que Properce fait d'Apelle, me paraît » le plus délicat de tous, et le plus propre à nous donner
» une idée juste du mérite de ce peintre dans le coloris. » Ce poète donc, voulant dissuader sa maîtresse de se » farder, lui vante la beauté vraie et naturelle de son » teint, et le compare à la couleur des tableaux d'Apelle, » comme si tout ce que la nature pouvait faire de plus » était de mériter la concurrence avec Fart de ce peintre.
» Si les poètes ont regardé la couleur comme une des » plus grandes beautés qui soient dans la nature, il n'est » point étonnant que les peintres, dont l'art est l'imitation )) de la nature, en aient fait le principal objet de leur )) étude. Aussi Parrhasius, Zeuxis et Apelle, qui sont les » plus célèbres peintres de l'antiquité, étaient-ils en même )) tems les plus grands coloristes. Ces louanges, qu'ils ont » reçues de leurs contemporains, tombaient principale- )) ment sur ce genre de vérité et de beauté qui est produit » par le choix de la couleur. C'était dans cette partie sur- » tout qu'excellait Apelle. Son chef-d'œuvre, et par consé- » quent le chef-d'œuvre de l'art, était sa Vénus Anadyo- » mène. Voici comment Cicéron {De D/atur. Deo. Lib. i) )) s'explique sur la perfection de ce morceau : Dans la Vénus » de Cos, ce que nous voyons n'est point un corps, mais » quelque chose qui y ressemble, et ce vermillon, mêlé » et nuancé de blanc qui en couvre la peau, n'est point » du sang, mais quelque chose que l'on prend pour du
» sang C'est au même tableau qu'Ovide fait allusion
» dans ces vers: {Lib. ii. TrisU) Sic Madidos.... C'est » ainsi que Vénus, sortant de la mer, presse de ses mains î> son humide chevelure; on voit encore couler sur ses » membres parfaits l'onde qui vient de lui donner l'être...
)) Et Ausonne, dans l'épigramme suivante, ne dit-il pas? » Voyez sous le pinceau d'Apelle, Vénus à peine sortie
)) du sein de Tonde qui vient de la former. Avec quelle j» grâce, pressant de ses deux mains son humide clieveî) lure, elle en fait tomber l'écume salée qui la couvrait î » Ne semble-t-il pas entendre et Junon et la chaste Pallas )» lui dire en ce moment : tu l'emportes, ô Vénus ! et }) nous t'abandonnons le prix de la beauté?.... On sait » qu'aucun peintre n'osa achever une seconde Vénus » qu'Apelle avait commencée et que la mort l'empêcha » de finir,
» On pourrait dire que le dessin ne donne que l'idée » générale des objets et que c'est la couleur qui leur » donne leur existence particulière. C'est là sans doute » ce qui a fait dire à Plutarque ( DePoët. Aud.)^ que dans » la peinture nous sommes plus frappés des couleurs que » du dessin, parce que ce sont elles qui produisent le » complément de l'illusion.
» Un autre auteur observe de même, que le peintre » peut bien tracer les contours et les proportions d'un )> homme , mais que ce n'est qu'avec le secours de la » couleur qu'il parvient à en faire un Socrate ou un n Platon. [Ammonius, In lo. Categ. Aristot.)
y> Les anciens non-seulement attribuaient à la couleur » le pouvoir de réaliser les objets, ils la regardaient » même comme l'ame de la beauté. Ecoutons encore )> Cicéron : Il y a dans le corps humain, dit-il, une cer- » taine harmonie de proportions qui, jointe au charme » du coloris, forme ce qu'on appelle la beauté..... Un » autre écrivain, non moins imposant, dit [De Causis j) Corrupt. Eloquent. C. 2 1 .) qu'on peut regarder comme )) vraiment beau, un corps dont un sang pur et tempéré » arrose toutes les parties, enfle les veines, teint les mus^