CHAPITRE
DES DIFFÉRENS CARACTÈRES DU STYLE DE LA PEIN- TURE ET DE LA SCULPTURE CHEZ LES ANCIENS.
Section F^ — Ce quon doit entendre par les dlfférens caractères des styles. Utilité et importance de cette question.
Par les difierens styles de la peinture et de la sculpture, chez les Grecs (voyez une exphcation du mot style au dictionnaire, vol. i^'^) on entend les différons caractères qui se .manifestèrent dans ces mêmes arts à certaines époques et dans certaines contrées. L'étude des véritables caractères de l'art antique est beaucoup pkis importante pour l'artiste que l'étude des dates très -précises auxquelles ces caractères peuvent être rapportés. Cependant les écrivains n'ont fait en général beaucoup de recherches que sur les époques, et n'en ont fait que fort peu sur ces caractères distinctifs des styles; aussi peut -on avancer
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que le travail que l'on publierait sur ce point important aurait l'avantage de la nouveauté.
L'étude des styles de l'antiquité est très-utile aux peintres. Les anciens eux-mêmes ont dû la considérer comme nécessaire, et il paraît que plusieurs artistes s'en étaient occupés dans des écrits. Leurs ouvrages, qui se sont perdus, sont fort à regretter, même sous ce rapport : celui de Pasitèle était probablement de ce nombre. Enfin, il faut remarquer que l'étude des styles de l'art est l'étude de l'art lui-même, et que suivre les caractères des écoles ou des maîtres, c'est faire réellement une analyse des parties de la peinture.
Qu'importeraient aux progrès des artistes des recherches de pure érudition sur ces questions ? Ce qu'il faut tâcher de démontrer, ce n'est pas quand et à quelles époques ou en quelles années précisément le goût des Grecs a été bon, meilleur ou parfait, mais par quels moyens ou par quels principes il est devenu réellement bon et excellent. Nous savons que l'art a fleuri sous Périclès, sous Alexandre, sous Auguste, sous Léon X et sous Louis XIV ; ce que nous ne savons peut-être pas encore d'une manière positive, et ce qu'il importe cependant le plus aux artistes de savoir, c'est comment il fut envisagé et quelles routes ou méthodes on suivit lors de ces époques connues.
D'ailleurs ne résulterait-il pas d'une étude, qui serait purement chronologique, des préventions funestes pour ou contre des productions qu'on croirait être de telle ou telle école, ou copiées d'après tel ou tel maître? Un monument romain, par exemple, sera déprécié par cela seul qu'il n'est pas grec; une peinture, quoique médiocre et
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d'imitation, mais qu'on aura appelée étrusque ou grecque d'ancien style, sera par pur caprice admirée et imitée, parce qu'on la supposera d'un caractère très-sévère ; des inscriptions suspectes seraient même de faux guides qui conduiraient à ces préventions et qui feraient des dupes. Enfin l'incertitude de la théorie laisserait un libre accès à la fantaisie, et la plus grande confusion accompagnerait toutes ces préférences. C'est ainsi qu'au sujet des écoles modernes, les noms imposans de quelques maîtres ont fait que chaque goût d'école, chaque caprice, chaque manière a souvent été louée, goiàtée et propagée par des contemporains prévenus et louangeurs, et par des imitateurs que ces louanges ont séduits. On ne verrait donc plus l'art et ses grandes parties liés dans l'ordre qui leur est propre et attachés par ces chaînons impérissables que le génie des Grecs a si bien établis ; ce ne serait plus l'art que l'on étudierait, mais les artistes ; ce ne serait plus les parties de la peinture, mais ses époques; on ne ferait pas frappé des qualités et des vices de la sculpture et de la peinture, mais des caprices et des fantaisies successives des hommes qui, à certaines époques, les ont exercées.
Ne peut -on pas dire au sujet de ces préventions qui égarent notre jugement sur le mérite et sur les qualités des ouvrages, que tant qu'on a cru, par exemple, que l'Apollon du Belvédère était une production du plus beau tems de l'art grec, on l'a considéré comme un chefd'œuvre archétype ? Il en a été de même du Laocoon et de quelques autres statues ; en sorte que c'est peut-être diminuer beaucoup aujourd'hui le crédit de ces ouvrages que ih prouver qu'ils ont été faits à Rome sous Trajan, lorsque l'art était dégénéré, et non en Grèce sous Périclès
OU SOUS Alexandre, c'est-à-dire lors du plus grand éclat de la sculpture ^
Quand on répéterait encore pendant plusieurs siècles que les premiers modèles sont cet Apollon, ce Laocoon, cette Vénus Médicis, etc., qu'en résultera- 1- il ? Cette admiration exaltée qui fait placer toutes ces statues au premier rang, servira-t-elle jamais à débrouiller l'étude des styles de l'art? Non : caria douzaine de statues qu'on cite ordinairement comme classiques, ne comprend pas tous les caractères qu'il faut étudier et comparer. Si un Grec revenait au milieu de nous, il nous demanderait les raisons artistiques qui nous attachent h ce petit nombre de statues exclusivement, et qui nous empêchent de chercher et d'analyser avec le même respect d'autres caractères essentiels dans le grand nombre de belles statues que nous possédons; il nous demanderait quels sont dans les bas-reliefs que nous appelons classiques, ceux qui nous semblent découler de la source la plus pure et de l'école qui a formé d'autres écoles, en un mot de celle qu'on a toujours considérée comme mère dans tous les tems et même lors de la décadence de l'art. Que répondrions-nous qui fût appuyé sur de solides raisons? Mais, ajouterait- il , les pierres gravées doivent vous donner aussi probablement des points de repère certains, pour classer les styles et les écoles. Que répondrions-nous encore qui fût bien motivé ? Nous mettrions en avant toute
* Ce qu'on entend dire à quelques personnes qui ont visite' à Londres les monumens apportes d'Athènes, ferait croire que déjà le Laocoon et PApollonsontrele'gue's un peu loin dans Tadmiration des nouveaux appre'ciateurs des richesses attiques du muse'c britannique ; or, pour îa plupart des regardans, ce sont les noms de Phidias et de Périclès qui Irappent, qui imposent, et non la supériorité' du style de ces monumens.
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l'érudition conjecturale de nos archéologues ; nous ferions voir que nous avons disséqué Pline etPausanias; que nous avons confronté les écrivains anciens, et même relevé chez eux quelques erreurs chronologiques : mais nous ne pourrions pas démontrer que nos études analytiques du dessin aient gagné la moindre chose à ces recherches.
Ce qui embarrasse et arrête l'artiste, lorsqu'il consulte les écrits des archéologues au sujet des divers styles de l'art antique et au sujet des caractères des écoles grecques, c'est que ces archéologues, dans leurs recherches historiques et à propos de reviremens d'époques, citent avec le même intérêt les Pisano et les Donatello des Florentins, que les Scopas ou les Lysippe des Grecs; c'est-à-dire qu'ils s'attachent beaucoup à l'étude des tems et des circonstances, et fort peu l\ l'étude des caractères de l'art.
Mais, pourra-t-on objecter, on n'a point poursuivi cette étude des styles, parce qu'elle est impossible; on ne s'y est point appliqué , parce qu'elle est conjecturale ; et d'ailleurs, quant aux styles de la peinture, la disette des monumens nous alTranchit de l'obligation de ces recherches. Qu'on ne s'y trompe pas. Si l'on n'a pas pénétré plus avant dans ces questions, c'est qu'on a négligé de s'aider du flambeau de la théorie, c'est que la marche et l'incertitude du goût moderne s'y sont long-tems opposées, c'est qu'au lieu de séparer dans la contemplation les diverses parties de l'art, selon la véritable méthode, on les a confondues, on n'a éprouvé que le résultat de l'ensemble sans analyser les causes, on n'a pas bien distingué dans le plaisir que procurent les monumens, les causes diverses et plus ou moins essentielles de ce plaisir, en un mot, c'est que les artistes n'ont point assez commu-
niqué sur leur art, car les plus éclairés d'entr'eux reconnaissent tous les jours combien d'erreurs et de préjugés se sont propagés au sujet des styles de l'art des anciens, combien de fragmens peu honorés du public sont audessus des statues illustrées et citées par la routine comme étant des archétypes du premier ordre, etc. Aujourd'hui donc que le goût de l'antiquité se répand de plus en plus; aujourd'hui que l'artiste dans son atelier ne déprécie plus l'antiquaire, et que l'antiquaire dans son cabinet n'a plus à critiquer l'ignorance de l'artiste; aujourd'hui que l'art et la science marchent en se donnant la main, ne restons point en arrière dans des questions qui peuvent éclairer les arts, et identifions-nous de plus en plus avec la méthode de ces illustres Grecs qui seront long-tems nos maîtres et nos modèles.
On doit conclure de ces différens aperçus que le plus grand avantage qui soit attaché à cette étude raisonnée des styles de l'antiquité, c'est qu'en perfectionnant la théorie de l'artiste, elle le préserve des goûts exclusifs et d'une admiration limitée. Éclairé par les longues réflexions que suggère cette étude attrayante, on se méfie de son propre sentiment en présence des antiques, on ne juge plus d'après un goût vague et susceptible de changement, mais on juge d'après des principes et des données invariables. Le sentiment pour cela ne perd rien de ses droits, et l'artiste qui a, par exemple, de la propension, soit pour la belle ordonnance, soit pour la grandeur des formes, qualités qui dominent dans l'art sous les Antonins, conservera ce goût et cette propension malgré l'analyse et la connaissance des qualités sévères des antiques écoles grecques. De même celui qui aime passionnément le goût
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pur, châtié, vif et si simple de la haute école grecque, conservera toujours des préférences pour ce style et en embellira ses ouvrages, malgré tout le cas qu'il fera en même tems de la belle ordonnance et des beaux calculs optiques dont l'art s'est enrichi plus tard. Ainsi, dans tous les cas rappelons-nous sans cesse ce mot de Quintilien, qui disait à certaines gens qui se faisaient une idée étrange du style grec : « Je vous prie de croire qu'écrire et parler )i attiquement, c'est écrire et parler de la manière la plus » parfaite. » [Institut, Lib, 12. cap. 10.)
Au chap. 48, on trouvera encore quelques observations sur l'utilité de cette étude.
Section — Idées confuses des écriçaîns sur les différens styles de l'art chez les anciens,
Pline ne manifeste point d'idées qui lui soient propres relativement aux différons styles de l'art. Ce célèbre naturaliste, en compulsant divers écrits sur les arts, ne considérait pas ces écrits sous le rapport de cette question, et il est même probable qu'il était embarrassé parfois pour traduire dans sa langue certains passages des artistes grecs qui employaient dans leurs notices des expressions et des tours techniques dont ne s'est jamais enrichie la langue des Latins, ce qui est pour nos arts un très-grand dommage.
L'ordre que Pline a choisi en citant les artistes, est tout à fait étranger à une classification par styles. Certains artistes grecs qui avaient écrit sur l'art semblent euxmêmes avoir adopté des classifications par ordre de sujets représentés, tel fut Antigène. D'autres suivirent l'ordre alphabétique des noms des artistes. Mais ces mêmes écri-
vains avaient dû, dans quelques réflexions faites sur le caractère des ouvrages, établir des analogies que Pline n'était pas tenu de recueillir dans son histoire naturelle, où il parle des arts seulement à propos des matières et des substances employées par la peinture et la sculpture. Suivant M. Heyne, Pline avait sous les yeux des renseignemens trèsdifférens qu'il a cherché quelquefois à accorder entr'eux, et que souvent aussi il a placés les uns à la suite des autres : ces renseignemens étaient de simples ouvrages historiques ou des chroniques très-concises et n'offrant aucune réflexion sur le mérite des ouvrages ni sur l'art.
Une remarque de Pline doit être signalée ici, c'est celle qu'il fait au sujet de l'ignorance où l'on était de son tems sur les auteurs d'une foule de très-beaux ouvrages qu'on avait apportés de la Grèce à Rome (Pline écrivait sous Vespasien, soixante-dix ans environ après J.-C). Cette remarque de Pline suit celle qu'il fait au sujet de cette Niobé, qu'on ne savait auquel des deux statuaires, Scopas ou Praxitèle, on devait attribuer. (L. 36. ch. 5.)
Il paraît que Pline n'était pas le seul de son tems qui mît peu d'importance à la connaissance des styles de l'art. Pline le jeune, son neveu, nous en donne dans une de ses lettres une preuve assez remarquable (Liv. 3. Lettre 6 à Sévère). Voici ce qu'il écrivait : « Ces jours passés j'ai » acheté des deniers d'une succession qui m'est échue, » une figure d'airain de Corinthe, petite à la vérité, mais » b(?lle et très-expressive, au moins suivant mes lumières, » qui ne vont pas loin en aucune chose, moins encore » dans celle-ci. Je crois pourtant en avoir assez pour juger )) de l'excellence de cette statue. Comme elle est nue, )) elle ne cache point ses défauts et nous étale toutes ses
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h beautés : c'est un vieillard debout; les os, les muscles, » les tendons, les veines, les rides mêmes vous paraissent » comme dans un homme vivant {ut spirantis apparent) ; » ses cheveux sont clairs et plats, son front large, le visage » étroit [contracta faciès) , le col maigre, les bras abattus, » les mamelles pendantes, le ventre enfoncé; le dos exj) prime aussi parfaitement la vieillesse {A tergo quoque » eadem œtas, ut à tergo) ; la couleur du bronze ne per- » met pas de douter que la figure ne soit fort ancienne » [jEs tpsum,,,, vêtus j, etc.) ; enfin, tout y est tellement » traité qu'elle peut arrêter les yeux des maîtres et char- /) mer ceux des ignorans. C'est ce qui m'a engagé à l'a- » clieter, tout médiocre connaisseur que je suis, non dans » le dessein d'en parer ma maison, car je ne me suis point » encore avisé de la décorer avec des antiques en bronze, » mais pour orner quelque lieu remarquable dans notre » patrie, comme le temple de Jupiter; le présent me pa- » raît digne d'un temple, digne d'une divinité. Faites » donc faire à ma statue un piédestal de tel marbre qu'il » vous plaira, etc., etc. »
Dans tout ce passage, Pline le jeune ne manifeste aucun regret de ne pas connaître l'auteur de cette statue, il n'indique même rien sur le style et le caractère sculptural de cet ouvrage, et son insouciance est même encore plus grande que ne le serait celle d'un amateur de nos jours, qui donnerait, au moins par induction, le nom d'un maître quelconque aux morceaux de sculpture ou de peinture qu'il viendrait d'acheter; car ce nom supposé semblerait coïncider sans doute à peu près avec le style de l'ouvrage.
Pline l'ancien n'est donc sur ce point qu'une autorité