‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 74 sur 174 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

TJne grande incertitude s'est perpétuée jusqu'ici parmi les savans sur les véritables caractères des écoles antiques et sur leur différence respective. Les écrivains de l'antiquité ne s'attachent point à cette question , et ce qu'ils disent en passant à ce sujet est loin d'être suffisant. Pausanias distingue, il est vrai, les écoles très-anciennes, l'ancienne école grecque, l'école d'Athènes ; il parle aussi de l'école de Sicyone fondée par Dédale, de l'école d'Egyne et de l'école d'Égypte : mais ces indications sont peu satisfaisantes.

Nous savons bien par d'autres auteurs, que l'on avait compté quatre écoles célèbres de peinture: celle d'Athènes,

celle de Sicyone, celle de Rhodes et celle de Corinthe, auxquelles il faut peut-être ajouter celles d'Egyne, de Sparte, d'Ephèse et d'autres encore. Pline nous dit, il est vrai, que le talent particulier du peintre Eupompe fut de tant de considération qu'il divisa en trois écoles la peinture qui avant lui n'en reconnaissait que deux , savoir : l'helladique ou attique et l'asiatique; et que, comme il était de Sicyone, le style asiatique fut divisé en sicyonique et en ionique, ce qui distingua les écoles d'Athènes, de Sicyone et d'Ionie. Nous n'avons d'ailleurs point de détails positifs sur le style d'Eupompe, qui devint style sicyonique, non plus que sur les autres écoles. Pline au surplus ne cite d'Eupompe qu'un seul tableau; il représentait un vainqueur aux jeux gymniques tenant la palme. Le même Eupompe, qui indiquait h Lysippe la nature pour modèle, fut peut-être le premier peintre qui se rattacha à la nature, tellement qu'on distingua pour cela son style ou son école, et on l'appela sicyonique, parce que Sicyone était sa patrie. Pausanias semble parfois avoir adopté la classification par écoles de maîtres, et cette méthode est certainement celle que l'on devrait préférer. Elle paraît aussi la meilleure quant à l'historique de l'art moderne; en effet, on est bien plus intelligible en disant l'école de Raphaël ou l'école de Phidias, qu'en disant l'école romaine moderne ou l'école grecque antique de la deuxième époque, etc.

Voyons si les modernes nous apprennent quelque chose d'instructif à ce sujet. « On a coutume, dit Hagedorn, de » donner à l'école de Sicyone, les contours faciles, cou- » lans et grands, contours qu'on aperçoit dans le fameux » torse du Belvédère. On oppose le style qu'on remarque )) dans cette figure, à la manière forte et ressentie des

» Athéniens, à la manière faible et efféminée des Corin- » thiens, et à la manière moelleuse et gracieuse des Rho- » diens. » Cette division ainsi énoncée, Hagedorn cherche à faire des applications : il rappelle qu'Apollonius, auteur du torse, était de l'école d'Athènes; il compare certaines productions des écoles antiques avec celles de Michel- Ange, de Raphaël, etc. ; toutes ces applications, ainsi que toutes ces définitions, senxblent être plutôt un jeu de l'auteur qu'un travail sérieux.

On lit aussi dans Testelin un parallèle des écoles modernes avec les écoles grecques, mais ces deux écrivains se sont copiés; l'école de Sicyone y est comparée à l'école lombarde, l'école d'Athènes à l'école romaine, etc.

Voici les caractères des écoles antiques, ainsi que nous les a dopnés Florent le Comte, autre copiste : « École de » Sicyone, douce et correcte; école de Rhodes, tendre et » gracieuse; école d'Athènes, forte et ressentie; école de » Corinthe, faible et efféminée. »

Au sujet de l'école tendre et gracieuse de Rhodes, il ajoute : « Qualités qu'avaient surtout recherchées Phidias » et Praxitèle. » On voit comme Phidias est placé ici à l'aventure. « Quant à l'école de Sicyone, elle était distinguée, » dit-il, par des contours grands, naturels et faciles; » cependant il ne cite point d'auteur ancien à l'appui de cette assertion. Plus loin, il dit : a L'artiste qui vise au sublime » ne saurait trop exalter son imagination, lorsqu'il médite » son idéal. Dans les momens de son enthousiasme, nous » lui accorderons de ne reconnaître pour grâce, que ce » qui pourra remplir la plus haute idée que nous en ayons, » que ce qui pourra le transporter, pour ainsi dire, au mi- » lieu des artistes de l'école de Sicyone. » Ici il se méprend

sans doute et veut parler de Técolc de Rhodes ou d'Athènes. La même confusion se fait remarquer dans les comparaisons qu'a cherché à étabhr Gérard-Lairesse , qui ne s'accorde pas avec Florent le Comte dans le passage suivant, puisqu'il y regrette dans Phidias le manque des qualités de tendre et de gracieux. « Il paraît certain, dit -il » (tom. 2. p. 449) > si Phidias et Praxitèle eussent été » doués du talent du Bernin dans la partie de l'exécution » et de l'élégance, ou que celui-ci eût possédé le savoir et » le génie des deux artistes grecs, ils auraient été tous les » trois beaucoup plus admirables encore dans leur art. » Or on sait que l'exécution de Bernini était tendre , pour ne pas dire molle et douillette, et que celle de Praxitèle était merveilleusement imitatrice du caractère des chairs.

J'ai cité des écrivains qui, je le sais, sont beaucoup plus en arrière sur ces questions que certains observateurs d'au jourd'hui; néanmoins on peut dire qu'on ne découvre rien de positif et de satisfaisant dans les auteurs qui ont eu récemment occasion de parler de ces fameuses écoles antiques. Ces recherches seront probablement faites un jour avec plus de succès par quelqu'artiste savant : elles peuvent éclairer beaucoup non -seulement sur l'étude des styles, mais même sur celle des caractères de l'art ou sur la théorie.

Au surplus, les divers goûts des écoles antiques ne de vaient point être des goûts de caprice, des goûts accidentels et étrangers aux caractères essentiels de l'art. Il n'en résultait point des manières fantasques, bizarres, et comme disent les modernes, originales; ces goûts étaient seulement le résultat d'une application particulière et plus ou moins exclusive à certaines parties de l'art ou à certaines beautés de la nature, ce qui est la môme chose. Les écoles

de Corlnthe, de Sicyone et d'Athènes étalent peut-être distinctes à certaines époques par les préférences des gens de l'art et des connaisseurs ; mais tous ces goûts d'école étaient certainement moins des préjugés qu'une ancienne impulsion et une détermination presque religieuse pour la méthode que quelque maître fameux avait adoptée et consacrée dans les moyens d'exprimer et de caractériser. Ce qui nous autorise à croire que, malgré les diversités de styles dans les écoles antiques, on se proposait néanmoins constamment la nature pour modèle et les vraies conditions de l'art pour règles , c'est que les écrivains anciens n'emploient aucun terme de critique ni de blâme pour caractériser quelques-unes de ces écoles ; car ce qu'ils ont dit sur la dureté du goût toscan et égynétique, est la seule critique que l'on remarque à ce sujet, tandis que nous autres, au sujet de nos écoles modernes, nous nous exphquons sans équivoque en signalant dans l'école romaine, par exemple, la beauté du dessin et le défaut de coloris; dans l'école vénitienne, l'excellence du coloris et la négligence du dessin ; dans l'école flamande et hollandaise, la vérité de représentation et l'absence d'idées élevées; dans l'école française du 1 8^ siècle surtout, la manière et la facilité; et dans l'école anglaise, l'incorrection, le fantasque et le grandiose. On peut donc avancer que les variétés des écoles antiques appartenaient à la nature, malgré les nuances qui les faisaient distinguer, et que les peintres et les sculpteurs de l'antiquité étaient différens entr'eux , non par des manières ou par l'oubli des règles, mais, ainsi que leurs écrivains, par quelque caractère distinct dans quelques-unes des véritables conditions de l'art.

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