‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 80 sur 174 · TOME u · texte numérisé non relu

TOME u

Polyclète tendaient déjà à cette aisance agréable que ni Calarnis, ni Myron n'avaient point encore assez cherchée.

On peut donc croire que Polyclète s'attacha plus à la stricte vérité qu'à la grandeur et à la divinité, et quoique sa fameuse Junon de Mycènes, statue d'or et d'ivoire, passât pour égaler en mérite les grands ouvrages de Phidias, il n'en est pas moins évident qu'il rechercha plus la perfection des images que leur aspect imposant : son Apoxyomènos le prouve. Il voulut obtenir l'excellence par l'imitation ; la poésie, par les caractères; l'expression, par la vie au moyen de la géométrie, de l'anatomie et des proportions : précieuse résolution qui purifia et perfectionna l'art; idée forte et naïve à laquelle on dut plus tard les merveilles du pinceau de Protogène et celles du ciseau de Lysippe, lequel avait tant étudié Polyclète et avait pris pour guide son célèbre Canon (Cic. Declar. oratorîbus). Enfin de là vint la correction constante qui concourut si long-tems à l'excellence des chefs-d'œuvre de l'école grecque.

Polyclète fit donc une statue qu'on appela le Canon ou la Règle, tant elle était correcte et sévère, tant les lois de la mécanique osseuse et musculaire et des proportions y étaient observées. «C'est vraisemblablement, dit un auteur » moderne, pour transmettre à la postérité la tradition des » règles de la sculpture que Polyclète avait fait une statue i> qui les contenait toutes, et qu'il appelait à cause de cela )) la Règle ou le Canon, w Cette conjecture n'est point satisfaisante; toutes les dissertations qu'on a faites sur cette statue ont été inutiles, et PHne nous a laissé à ce sujet dans une incertitude qui prouve qu'il n'avait point luimême une idée nette du caractère de cet ouvrage. « Les » artistes, dit-il, étudient le dessin de cette statue, et ils

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» en font pour l'art une espèce de loi ; Polyclète est enfin » le seul de tous les hommes qui ait créé l'art par une pro- » duction de l'art ( Fecit et quem Canona artifices vacant » lineamenta artis ex eo petentes^ velut à iege quâdam, » solusque hominam artem ipse fecisse artis opère judi- » catur. L. 34. C, 8.) »

Il est absurde de penser avec quelques écrivains étrangers à la sculpture, que cette statue était le type de toutes les proportions, ou de la meilleure proportion, puisque la diversité des caractères nécessite la diversité des proportions. Il eut été plus naturel d'imaginer qu'on la considérait comme parfaite dans son genre, sous le rapport de la propriété dans la proportion, ainsi que sous le rapport de l'imitation et du mécanisme. Je crois avoir découvert ce qu'on pensait dans l'antiquité et quel usage on faisait de cette statue de Polyclète; je renvoie le lecteur à ce qui sera dit aux chapitres 226 et suivans sur les proportions. Je me contenterai d'avancer ici que cette statue représentait seulement l'homme et qu'elle offrait le véritable point moyen entre les individus modèles, par conséquent plus ou moins imparfaits, et les figures embellies, héroïques ou divines. Elle n'avait donc d'autre caractère déterminé que celui de la perfection de l'homme en général, et tenait le milieu entre l'individu et l'archétype, en sorte qu'elle servait de canon ou de règle pour embellir l'un et éviter le fantastique dans l'autre. Comme le procédé de tous les artistes les obligeait à faire usage d'un canon, ils désiraient beaucoup en avoir un qui fût excellent, et ils adoptèrent la figure que Polyclète avait exécutée. Cette figure représentait simplement un homme debout, armé d'une lance.

Il importe de rappeler ici la conjecture erronnée des

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écrivains qui ont supposé que Tari avait commencé par la plus rigide vérité, et qu'il ne s'était élevé qu'ensuite à la haute beauté; nous voyons au contraire que les artistes de cette époque avaient déjà délaissé par trop les antiques arrangemens que Phidias ne manqua pas de ressaisir et d'emprunter avec une juste convenance.

Rassemblons ici les sujets que choisit Polyclète pour atteindre au but qu'il se proposait par l'extrême justesse d'imitation , c'est-à-dire à la pureté, à la naïveté et à la force. Il fit sonDiadumènos, c'est-à-dire un jeune homme ceignant sa tête, statue que l'on acheta un très-grand prix; son Apoxyomènos ou athlète se frottant avec un strigile; son joueur d'osselets; ses Astragalizontes, ou deux jeunes garçons nus, jouant aux osselets; son Périphorétos, qui représentait Artémon. Il fit la statue d'un brave prenant ses armes pour courir au combat; deux Canéphores ou jeunes filles portant des corbeilles; Alcibiade, statue dont les mains étaient mutilées du tems de Dion-Chrysostôme (on sait avec quel art Polyclète représentait les mains); enfin, ce fameux Doryphore, c'est-à-dire un homme portant une lance, statue célèbre qui servit de canon à tous les artistes qui vinrent depuis.

Cicéron {In Ferr.) nous a laissé une description des Canéphores do Polyclète. c C'était, dit-il, deux statues de » bronze, d'une dimension médiocre, mais de la grâce la » plus exquise; leurs vêtemens et leur maintien rendaient » témoignage à leur virginité : elles portaient sur la tête » les choses sacrées à la manière des vierges athéniennes j> qu'on nommait Canéphores. Les personnes mêmes » ajoute-t-il, qui n'avaient aucune idée de l'art, ne pou- » vaient se défendre d'admirer la beauté de ces figures. »

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On a cru que des copies de ces Canéphores se voyaient h Ja villa Albani dans quatre statues servant à décorer deux espèces de grottes qui se trouvent à l'entrée du parterre; je doute fort que le rapprochement soit heureux.

On croit, par exemple, avec assez de raison, que la pierre gravée, publiée par Winckelmann sous le nom de Tydée, qui, dit-on, se retire un javelot du pied, n'est qu'une imitation de l'Apoxyomènos de Polyclète. Winckelmann regarde comme étrusque cette figure qui n'est pas d'une disposition gracieuse, et dont cependant l'original pouvait être un chef-d'œuvre à cause de sa vérité; il en était de cette figure comme du discobole de Myron, C'est ce qui me fera dire au sujet de Praxitèle que si Polyclète fit concourir le choix du mouvement à la vie, Praxitèle le fit concourir à la vie et à la beauté.

Winckelmann trouve aussi une copie du fameux Diadumènos dans une statue plus petite que nature, qui se voit à la villa Farnèse; il croit également en reconnaître une autre copie en bas-relief sur une urne funéraire de la villa Senibaldi. Ne connaissant ni l'une ni l'autre de ces figures, je suis dispensé d'émettre mon opinion sur cette comparaison. Quant à ces figures si souvent répétées, assises par terre une main appuyée sur le sol et jouant aux osselet^s, on peut penser qu'elles sont des imitations des Astragalizontes de Polyclète. Nous savons aussi par Pausanias que Polygnote avait peint à peu près le même sujet; c'était les deux filles de Pindare jouant aux osselets. Pline, en parlant de ces Astragalizontes, dit que ces figures qu'on voyait de son tems dans les appartemens du palais de l'empereur Titus, passaient pour être l'ouvrage le plus parfait qu'on eût jamais vu. (V. ce qui a été dit au ch. 48. p. 2 7 1 . )

Vasi dit que la Flore Farnèse (c'est une Therpsîcore) est l'ouvrage de Polyclète, et que l'on croit que c'est une des statues de ce célèbre Sicyonien rassemblées par Titus dans le vestibule de son palais. Il est vrai que ce que Cicéron dit du vêtement des Canéphores justifierait assez cette conjecture; cependant aucun écrivain ancien ne fait mention de cette prétendue Flore, et ce n'est probablement que parce que Titus avait réuni des ouvrages de Polyclète, qu'on a attribué à cet artiste la statue dont il s'agit. Il ne faut pas cependant rejeter toutes les vieilles traditions conservées à Rome au sujet des auteurs des antiques. Leurs inscriptions perdues depuis leur découverte, certaines confrontations faites par des praticiens sur le matériel de l'art, certains manuscrits consultés peuvent nous avoir conservé la vérité des faits. Malgré tout, d'après sa belle disposition dans l'ensemble, je crois que cette élégante figure appartient à une époque non antérieure à Praxitèle.

On lit dans Auct, Rhet. ad Herenium. Lib. l\. que Polyclète excellait dans la représentation du torse de l'homme et de la poitrine. Enfin M. Heyne croit que Polyclète fixa le type de Mercure ; c'étatt en effet une statue dans son genre. M. Heyne a sans doute voulu indiquer le Mercure que, suivant Pline, on voyait à Lysimachie. Rappelons ici qu'à Naples on conserve un bronze de grandeur naturelle représentant une excellente figure d'un jeune Mercure assis. La vérité, la simplicité de la pose, la grande justesse de mouvement rappelle le style pur et châtié de Polyclète; on en possède un ectype à l'école de Paris. L'étude de cette figure peut donner une idée du style de l'art grec dans cette période : on y remarque cette justesse extrême résultant de la pratique des proportions prises au

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compas avec un scrupule remarquable, méthode qui seule pourrait faire refleurir l'art chez les modernes, bien qu'il soit certain que le sentiment et le grand gout doivent, ainsi que la philosophie, présider à tout ce que produisent les beaux-arts. Une mauvaise copie de la Flore Farnèse se voit aux Tuileries à l'entrée de la grande allée. Cette copie, faite sans exactitude et sans expression, nous fait bien voir où peuvent conduire le sentiment et la manière, lorsqu'aucun procédé rigoureux, austère et précis ne sert de soutien à l'artiste.

Quoique je ne doive considérer ici Polyclète que comme statuaire, je ne puis passer sous le silence un mot de Pausanias sur ce grand artiste, a Dans le temple même d'Esw culape, dit-il (liv. 2. c. 27.), les Epidauriens ont un » théâtre qui est à mon avis d'une beauté remarquable, 9 puisque les théâtres des Romains surpassent évidemment » tous les autres en magnificence, en ornemens et même » en grandeur, sans en excepter celui qui est à Mégalo- » polis chez les Arcadiens : mais pour l'élégance et la » symétrie, qui pourrait le disputer à Polyclète? Or, c'est » Polyclète lui-même qui a été l'architecte de ce théâtre que )} l'on voit à Épidaure, aussi bien que de la rotonde dont » je viens de parler (celle qui renfermait des peintures de Pausias). » Enfin Pline, grand admirateur de Polyclète, termine son article en disant qu'il avait encore ajouté à ce que Phidias trouva dans l'art de la toreutique.

Vers le même tems, on vit fleurir Naucydès d'Argos, très-habile statuaire; il s'illustra par des statues iconiques. On admirait de lui Euclis de Rhodes, vainqueur au pugilat; l'athlète Chimon, ouvrage dont on embellit Piome; la fameuse Erinne de Lesbos, femme poète à laquelle on

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érigea celte statue de bronze; un homme sacrifiant un bélier; un Discobole en bronze, et d'autres sujets. Pline indique cette statue de Discobole, sans ajouter aucune description de l'ouvrage. Il eut été à désirer que quelques indications nous fissent connaître par induction si cette statue était la même qu'on a répétée souvent dans l'antiquité, et dont nous avons une copie si excellente au musée du Vatican. On pourrait supposer que cette copie approche de très-près de la beauté de l'original lui-même, tant elle est supérieure aux autres répétitions de cet ouvrage; elle n'est pas entièrement terminée, et c'est peut-être ce qui l'a préservée des enlèvemens d'autres fois. Cette belle antique a été trouvée près de Rome, vers la fin du 18® siècle: la tête, qui est antique, provient d'une autre statue et a été rapportée. On peut dire ici en passant que l'étude de cette figure classique est une des plus utiles que puissent faire les dessinateurs sous le rapport de l'imitation du mouvement et des plans. Cette précieuse statue, bien que d'une austère correction, est loin d'offrir une disposition désagréable, et on serait tenté de croire que déjà Phidias avait influé sur l'art lorsque cette excellente figure de bronze fut exécutée. Le caractère du style transmis sur cette copie ainsi que l'époque à laquelle nous savons que fleurit Naucydès coïncident par cette supposition qui nous conduit naturellement à la période suivante.

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