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plet dont nous avons l'idée par les figures du style parfait de Praxitèle, de Lysippe et des grands statuaires du beau siècle d'Alexandre.
Que Michel-Ange fasse approcher de cette figure son Moïse prétendu terrible ou ses fortes statues de Florence, il paraîtra chargé et sans ressort, il paraîtra lourd et bosselé. Aucune des statues même les plus vraies et les plus étudiées de cet illustre Florentin ne se soutiendra auprès de cette figure toute vivante. Il suffit même pour porter ce jugement de comparer quelques parties, telles que le col, par exemple, vu parderrière sur ce Moïse à S*-Pierre-ès-liens, et le derrière du col de notre figure qui tourne noblement la tête vers l'épaule. Je dis donc que celte sculpture impose tellement, qu'on ne pense plus en la voyant à rien demander à l'art. Cependant quel est l'artiste un peu exercé qui n'exigerait pas que les deux pectoraux si excellemment placés et modelés selon leur mouvement, offrissent la même excellence dans les dessus ? Le pectoral droit n'a point vers son renflement dans sa partie inférieure cette abondance charnue que fait désirer la plénitude de l'autre pectoral plus étendu. De même dans ce pectoral gauche alongé vers l'humérus qui le tire, on ne trouve point ce mouvement de la chair exprimé avec élasticité, avec vraisemblance , tel enfin qu'il est si bien imité sur la belle figure du J\il exécutée cent ans plus tard dans l'école de Lysippe.
Une autre observation porte sur l'extrême vérité individuelle qu'offrent une portion de dos, une main, un bras et d'autres fragmens de figures de jeunes garçons. On ne peut pas, au sujet de ces morceaux, s'exprimer autrement qu'en disant que ces marbres semblent moulés et estam-
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pés sur les individus pris pour modèles. Mais il faut dire plus : ils sont plus vrais que s'ils étaient ainsi moulés. Enfin, aucune figure antique que nous connaissions, soit le gladiateur, soit la statue dite le Germanicus, soit la Vénus du capitole, soit enfin le Mercure de Naples ou le tireur d'épine, n'approche de ce haut degré de vie et de naïveté.
Quant à la plus belle tête de cheval de ce fi:*onton, je dirai que celles des chevaux de Venise, comparées à celleci, paraissent engorgées, lourdes et sans feu. Sur le marbre grec, c'est l'espèce arabe qui respire et dont l'œil étincelle. Si on lui compare encore immédiatement et sous le même Jour la tête du cheval de Marc-Aurèle, on n'en croira à peine ses propres yeux. Cette tête, qui sur la place du capitole, comme dans les ateliers même, fait admirer son exécution et son beau caractère, s'éteint aussitôt et devient sans vie dès qu'on l'approche à côté de ce marbre animé. Rien n'est instructif comme ces comparaisons, car ou il faut être sans chaleur, sans goût et sans amour pour l'art, ou il faut en présence de ces diffiérences se rendre compte du pourquoi. La tête du capitole est donc froide et pesante. Dans celle du Parthénon au contraire on sent un air bridant s'exhaler de ses naseaux, les oreilles sont vivement agitées, un sang exalté court en se ramifiant sous cette peau légère et tressaillante : l'agilité se fait sentir jusque sur son front. Enfin, on sent que l'animal jouit de l'instinct de sa force, de sa vélocité et de son fier courage. Mais quelles savantes recherches d'anatomie, de plastique et de pondération ! Quel artifice, quel génie dans la manière de rendre et d'exprimer ! Combien il est évident ici que c'est l'instruction qui a échauffé l'artiste ! Combien il est évident en voyant le bronze du capitole, que c'est le
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manque de savoir qui a refroidi son auteur ! Au reste, n'estce pas ce même savoir qui élevait Phidias lorsqu'il traitait les plus petits sujets. Martial admirait des poissons modelés par ce grand artiste. « Qu'on ajoute un peu d'eau, disait- )) il, et ils nageront [Adde aquam^ natabunt» Epigr, 35. Lib. 3.). ))
Enfin, pour bien sentir ces comparaisons, ces nuances de l'art, il faudrait d'abord opposer à ces fameux bas-reliefs les sculptures languissantes de l'arc de Septime-Sévère, puis les bas-reliefs de l'arc de Titus, et ceux de Marc- Aurèle placés aujourd'hui sur l'escalier du musée du Capitole, il faudrait ensuite remonter par des confrontations successives jusqu'à l'époque que l'on veut étudier ici.
Je ne dirai que peu de mots de l'art surprenant avec lequel, sur ce fronton du Parthénon, certaines figures de femmes assises sont vêtues et drapées. Non-seulement le savoir le plus profond et l'imagination la plus élevée ont composé et ajusté ces draperies, mais l'exécution en est d'une hardiesse, d'une liberté, d'une intrépidité et d'une dextérité vraiment étonnante ; ces draperies offrent des modèles inconnus jusqu'ici dans ce genre.
Il nous est facile maintenant de concevoir par induction le style et l'efFet du Jupiter olympien. La composition nous en est à peu près conservée dans le Jupiter qui provient du palais Vérospi et qu'on voit au Vatican, et aussi par quelques médailles. Ainsi, à cette noble composition que nous connaissons, nous devons ajouter la gravité, la magnificence, le style élégant enfin, et l'espèce de symétrie de l'école austère de Dipœnus et Scyllis; nous devons supposer une simplicité de formes et une grandeur de contours tout- à -fait appropriées au sujet, un mouvement
fin et noble à la fois, animé et d'une décence majestueuse; nous devons supposer les grâces de la jeunesse dans les extrémités, sur les joues, les lèvres et sur toutes les autres parties, caractère de jeunesse que favorisait, non ce poli
souvent insignifiant du ciseau égyptien, mais la finesse des plans et l'austérité du ciseau vivifiant de Polyclète, Enfin, nous devons supposer que ce chef-d'œuvre de l'art se faisait remarquer par un laconisme énergique qui devait saisir le spectateur, qui devait sembler agiter l'or et l'ivoire, et qui tenait en extase les peuples accourus à Olympie pour jouir de la présence du dieu \
La belle Minerve, dite la Pallas de Vellétri (musée de Paris, n*" 3 lo), est-elle copiée d'après Phidias ? On peut le croire, bien qu'elle n'ofii e point précisément les caractères décrits par les auteurs qui ont cité les dilTérentes Minerves produites par ce statuaire. Le buste colossal de la villa Albani semble en être une autre répétition. Le style de ces figures est admirable; mais elles ont été très-certaine-
' Ecrivant plus pour rinstruction des artistes que pour les gens du monde, je pre'vois que ceux-ci seront fatigue's de Telo^e tout technique que je fais de ces illustres monumens. Plusieurs lecteurs voudraient sans doute qu'un ne parlât de Phidias ou des grands artistes grecs que dans un langage exalte' loutpoe'tique, c'est-à-dire en fournissant des expressions qui sont si fort de mode aujourd'hui : mais comme je ne m'attends pas à ce que mon ouvrage se trouve jamais dans les boudoirs ou entre les mains des aimables du jour, je ne courrai point après celte chaleur d'emprunt. D'ailleurs pourquoi tenterais-je une poe'sie dans le goût de ces exigeans ? Savez-vous quelle ide'e se font du Jupiter olympien ces beaux esprits à pre'tentioAjCes de'daigneux rccherche's, cese'legans qui se piquent d'un goût exquis ? Croyez- vous que rc'ellement ils s'identifient avec les gracieuses et nobles pense'es des Grecs ? Ils en sont bien loin, et vous seriez fort surpris de dc'couvrir, si vous leur demandiez au sujet du Jupiter de Phidias leur réponse le crayon à la main, qu'ils ne se figurent rien de fort différent d'un grand tambour- major ou d'un lourd capucin.
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ment copiées bien long-tems après cet illustre chef de l'école d'Athènes. La Pallas de Vellétri est un de ces monumens dont la grandeur et la majesté de style imposent tellement que, quand on le voit, la pensée se transporte aussitôt jusqu'au tems de Périclès.
Faisons remarquer, au sujet des Minerves de Phidias, que celle de la citadelle dont on voyait l'aigrette, ainsi que la lance, du cap de Sunium, distant de cinq lieues d'Athènes, était par conséquent différente de la nôtre, dont^ le casque est tout uni. Celle qui était placée dans une des cours du Partlîénon et qui avait trente-sept pieds de haut, différait encore de la nôtre; car du milieu de son casque s'élevait un sphinx, et de chaque côté Phidias avait placé deux griffons (Paus. L. i. C. 24). On retrouve ce même casque sur une Minerve Hygiéa, bas-relief admirable qui décore une des trois faces du piédestal d'un grand candélabre au musée du Vatican. Je dis admirable, et j'ajoute qu'il le paraît de plus en plus à mesure qu'on l'étudié. Une des preuves de la justesse de ce que j'avance ici, c'est la difficulté qu'éprouvent les artistes pour bien copier cette figure et pour lui conserver la même noblesse, la même grâce et cette finesse éloquente qui appartient si bien au style de Phidias. L'aigrette très -élevée dans la Minerve d'Aspasius, pierre gravée, nous fait encore voir ce même casque : je \eux parler de celte figure gravée qu'on a faussement appelée Aspasie. Ces données sur le style de Phidias nous portent à croire que son style participait beaucoup du grand goût de décoration qui ennoblissait les très -anciennes statues de Minerve des Endœus, des Dipœnus et des Scyllis, statues conformes aux types consacrés et desquels Phidias ne devait pas même oser s'éloigner.
Cette conjecture serait fortifiée, si l'on admettait comme ouvrage incontestablement copié d'après lui la Minerve au colier (musée de Paris, n° 192), dont le travail et la disposition symétrique indiquent évidemment un style beaucoup plus antique que celui de notre belle Pallas de Vellétri.
Cependant Phidias a dû varier ces Minerves non-seulement par fécondité de génie, mais aussi par le calcul que lui commandaient les caractères différens qu'il devait imposer à ces diverses images. Notre Minerve représenterait donc la déesse des arts de paix. Son regard chaste et pénétrant, sa bouche où réspire la sagesse, ses grandes joues calmes et qui indiquent la méditation, enfin cette magnificence et cette haute simplicité de costume n'exprimentelles pas à merveille toute cette pensée ?
On attribuerait d'autant moins volontiers cet ouvrage au talent de Praxitèle ou de Lysippe^ que ces artistes ne sont point cités pour avoir représenté cette déesse. Scopas seulement et Euphranor, parmi les très-habiles statuaires postérieurs à Phidias, en exécutèrent l'image. Mais Alcamène en fit deux, une à Thèbes, une autre à Athènes en concurrence avec Phidias par qui il fut vaincu. Agoracrile en exécuta aussi une en bronze à Coronée.
Qu'importent au reste à nos études ces difficultés ? Oui, la Pallas de Vellétri est dans le style de Phidias. Un statuaire très-habile fit cette belle copie; et telle qu'elle est, nous pouvons la considérer, sous le rapport de l'invention et do la donnée générale, comme un modèle de ce style qui sépare l'antique manière de celle du tems d'Alexandre. Mais si nous pouvions voir les Minerves mêmes de Phidias, combien celles-ci nous paraîtraient froides et travaillées
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de pratique, puisque les marbres du Parthéiion nous mettent sous les yeux la vie, Famé et le mouvement même de la nature ! '
Au reste, ces mêmes incertitudes feront long-tems le charme de cette étude des styles pour laquelle il suffit d'avoir de grandes données distinctes et bien établies. Combien de conjectures ne peut-on pas former sur une foule de monumens dont le caractère ne semble pas appartenir à des styles d'école bien reconnus ? N'est-il pas évident, par exemple, que les figures de la tour des vents, que certains bas-reliefs de Phigalie, etc* offrent un style d'une nuance fort particulière et dont il nous serait difficile de classer heureusement le caractère ? Mais parlons des deux principaux élèves de Phidias.
Agoracrite était remarquable par sa beauté et par l'agrément de sa personne, et il est à croire qu'on retrouvait dans les productions de ce beau statuaire la noblesse et la grâce qu'il savait mettre dans ses manières. Phidias, qui le chérissait, fit passer plusieurs ouvrages de cet illustre élève pour les siens propres. PHne dit (L. 56. C. 5) , au sujet de la Vénus Némésis d' Agoracrite, que Marcus Varron lui donnait la préférence sur toutes les autres statues [Omnibus signîs prœtulit). Selon M. Heyne, il créa peutêtre le type de Cibèk.
^ On a cru reconnaître que quelques parties de la Pallas de Velle'tri avaient été colore'es en rouge ; mais on ne doit point regarder cette particularité comme un indice certain de haute antiquité'. En effet, on a pu employer ce moyen pour des copies exe'cute'es très-long-tems après les anciens originaux qu'on a voulu remplacer et dont on aura cru devoir re'péter aussi la couleur anciennement re've're'e. Il paraît au reste qu'on a aperçu des traces de couleur rouge sur des statues représentant des personnages romains du tems même des Antonins.
Quant à Alcamène, il semble queDenys d'HalycarnassQ Tassimile en quelque sorte à Phidias. On trouve ce rapprochement dans la comparaison que fait cet écrivain entre le style de Démosthène et les ouvrages de Phidias.
La Vénus d'AIcamène, son Amour qu'on voyait à ïhespies, ses centaures, ses statues d'or et d'ivoire admirées à Athènes, son Vulcain, etc. étaient sans doute hrillans de grâce et remarquables par leur caractère. Il paraît qu'on regardait Alcamène comme un des plus grands statuaires après Phidias. Son Pentathle en bronze fut surnommé Encrinoménos p ce qui veut dire généralement approuvé.
Suivant M. Heyne, Alcamène aurait eu la gloire de créer l'image archétype de Mars, ainsi que celle de Vulcain dont il représenta la pose avec tant d'art et de fiaesse. Une réflexion de Pausanias terminera ce que je voulais dire sur Alcamène, c'est qu'à Athènes, où tant d'ouvrages admirables attiraient les regards, on ne se lassait point de contempler la beauté de sa Vénus qu'on appelait V cnus aux Jardins, h cause du quartier où elle se trouvait. On remarquait surtout la belle forme de son sein et toute la partie antérieure du corps, ainsi que la grâce et les charmes de la main dont les doigts se terminaient avec élégance (V. Lucien, dialogue des portraits). Aussi les envieux disaient-ils que Phidias avait retouché cette figure. (V. sur Alcamène^ Cicéron et V alère-M axime.)
On cite encore comme élèves de Phidias, Colotès et Théocosme. Colotès travailla au Jupiter olympien. L'Esculape d'ivoire qu'il avait fait pour les Éléens, était un ouvrage admirable, selon Strabon. Théocosme travailla aussi avec Phidias à un Jupiter qui resta imparfait à Mégare.
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Je crois que c'est dans ce même tems que fut exécuté rori2;inal d'un groupe superbe dont nous avons retrouvé plusieurs copies , je veux parler du sujet représentant Ménélas emportant le corps de Patrocle. La beauté de ces copies atteste la célébrité du commun original dont néanmoins nous ne trouvons pas l'indication dans les écrivains. Il me semble que ce groupe a dû être l'ouvrage de quelque fameux statuaire venu immédiatement après Phidias. Le peu de calcul qui se trouve dans la disposition de cette sculpture parait le prouver. Quant à la manière large et moelleuse dont sont traitées quelques-unes de ces copies faites beaucoup plus tard, cela ne doit point nous faire prendre le change, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas toutes exécutées dans la manière probablement trèsaustère et très-vive de l'original.
Une simplicité, une grandeur, une naïveté bien remarquable, et de plus une forte expression des caractères, tout cela rappelle dans ces morceaux trop peu connus de nos artistes le style héroïque, et je pourrais dire homérique, des antiques écoles grecques, en sorte que la donnée de cet ouvrage presque colossal fait remonter l'imagination aux tems fameux où la grandeur primitive s'alliait à la vérité et à la correction : union bien précieuse que ces maîtres grands et sévères, et Phidias surtout, surent effectuer dans leur art : époque mémorable où l'on vit la sculpture et la peinture s'agrandir et se fortifier mutuellement, et où apparurent de nobles images toutes vivantes et des statues rivales des héros.
Le court examen que nous allons faire des répétitions antiques de ce monument va prouver de nouveau que, si quelquefois l'étude des styles n'est fondée que sur des
conjectures, îl n'en est pas moins vrai que cette étude ouvre la porte de la théorie, fixe les idées sur des points artistiques très-importans et nous fait sortir de cette langueur volontaire où une admiration peu raisonnée nous laisse en présence d'un nombre infini d'antiques , qui toutes, selon leurs difierences, doivent cependant nous rapporter quelque fruit.
Il existe cinq à six répétitions ou fragmens de répétitions antiques du groupe de Ménélas ; peut-être en existet-il un plus grand nombre encore ça et là , que l'on n'a pas signalés. Le plus beau de tous est le fragment qui est à Rome et qu'on désigne sous le nom de Pasquino \ Après celui-ci, on remarque à Florence deux groupes entiers et assez bien conservés : l'un se voit au palais Pitti, l'autre sur le Ponte -Yeccliio. C'est, je crois, sur une troisième copie antique que M. Giraud a fait mouler la précieuse empreinte qu'il possède à Paris et à laquelle il a réuni des jambes moulées sur celles que l'on conserve au musée du Vatican avec d'autres fragmens de ce même groupe, fragmens parmi lesquels se voient les épaules de Patrocle avec la blessure qu'Euphorbe lui avait faite : on y conserve aussi la tête de Ménélas. Ces fragmens furent trouvés de nos jours à la villa Adriana à Tivoli. M. Giraud possède en outre l'empreinte du bras droit de Ménélas, bras provenant d'une autre copie; il conserve aussi un pied de Patrocle appartenant à une autre répétition àntique.
La réunion et la comparaison de ces divers fragmens
' Ce Pasqvino est un torse fort mutile qu'on a place au coin d'une rue, et sous lequel on laisse placarder des satyres ou des notes piquantes, qu'on appelle Pasguinate.
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seraient sans doute bien instructives ; mais dans cet écrit je ne puis qu'indiquer certains rapprochement. Le groupe conservé chez M. Giraud, groupe parfaitement moulé, malgré sa grande dimension, donne selon moi au premier abord l'idée qu'il a été exécuté par un copiste fort postérieur à l'époque oii fui produit l'original. Cependant une certaine retenue arrête dans ces critiques : c'est ainsi qu'en présence de l'Apollon du Belvédère, on tremble de dire qu'il n'est qu'une copie, on pourrait même dire celle d'un statuaire dégénéré, et qu'il ne perpétue point la pureté et la naïveté altique du modèle archétype. En effet, après quelque tems d'examen, ces copies deviennent moins imposantes, et tout en excitant notre admiration et nos regrets pour les vrais originaux perdus, elfes nous laissent libres à la fin dans l'analyse qu'il nous importe d'en faire. Ce fut donc avec raison que je crus trouver dans l'exécution de l'admirable groupe en question une certaine facilité un peu insouciante et une certaine exagération froide qui n'a pas dû appartenir à la haute science que font supposer dans l'original la donnée et le mouvement général du groupe et de ses grandes parties. Je pensai que ces plans, qui devaient avoir été si savans, si fidèlement et si laconiquement répétés d'après nature, avaient sûrement perdu dans cette copie beaucoup de leur chaleur et de leur expression animée. Enfin, je reconnus le très-habile praticien et le sage statuaire, mais non le rival hardi de la nature, qui semble soufiler la vie sur ses images en usant habilement des secrets de la mécanique et de l'anatomie, et en écrivant avec les termes les plus propres et les plus précis. Certains passages même me parurent factices et plus téméraires que vrais, plus TOME u. ^5
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hasardes que libres et ressentis. Cependant ces regrets me semblèrent un peu vagues, mes idées sur la perfection un peu exaltées, et il n'y avait que quelque répétition meilleure du même groupe qui eût pu me satisfaire et justifier l'espèce de retenue que j'imposais à mon admiration. Ce fut d'abord l'empreinte du bras moulé sur le Pasquino qui dissipa une partie de mes doutes; puis un pied de la figure de Patrocle fixa mes préférences. Ce pied est plus vrai, plus savant, plus naïf et plus délicalcment exprimé que tous les autres; et dans le Pasquino, le bras, le pectoral, la main et le pouce de la main, sont plus vrais, sont traités par plans plus savans et plus animés que ces mêmes parties dans le groupe entier qui, selon moi, laissait beaucoup h désirer. Dans ces frag;mens, point de vain luxe d'outil, point de ciseau routinier et conventionnel; c'est vraiment l'imitation de la nature par des moyens simples et puissans. Cependant je suis convaincu que dans l'original même ces moyens étaient encore plus simples et encore plus conformes à l'art : nous possédons quelques fragmens grecs qui, par leur caractère et leur travail antique, peuvent nous en donner la preuve.
Mais, me dira-t-on, c'est peut-être le contre-pied de votre opinion qu'il conviendrait d'adopter, et l'ouvrage original a peut-être été composé sous les Antonins par un statuaire qui aura voulu ressaisir l'ancien style; en sorte que cette particularité ou toute autre aura fait répéter fréquemment ce morceau célèbre. Que l'on sache bien, répondrai-je, qu'on peu ' renouveler en effet l'aspect de l'ancien style, sa simplicité et même une certaine austérité qui rappelle les hautes écoles : c'est ainsi que peutêtre on nous fera encore des pastiches de Léonard de Vinci
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OU de Masaccio ; cependant, outre que Texéculion moderne trahit presque toujours l'ouvrage, le sentiment vrai, énergique et naturel n'y domine jamais. Ces tours heureux saisis avec justesse; ces riens offerts par le modèle, et qui, 50US une main peu habile, sont négligés et même abandonnés, mais qui, sous un ciseau savant, deviennent des expressions pleines de caractère et de propriété; ce goût d'ajustement, de coiffure, de draperie, qu'on peut singer et non pas égaler, parce qu'il faut le trouver dans la nature, quoiqu'on prétende le répéter de souvenir; toutes ces choses, dis-je, font reconnaître aisément les procédés et les goûts d'imitation suivis à certaines époques chez le» Romains : goûts et travail qui percent, malgré les précautions et les efforts des artistes pour s'en affranchir. Ces artistes sont louables, il est vrai, de puiser ainsi aux sources pures de l'antiquité; mais, quel que soit leur mérite, on distingue toujours l'époque où ils ont voulu en vain lutter avec les modèles des hauts tems de l'art.
Pour en revenir à notre groupe, je répète qu'il est à regretter que les élèves le connaissent si peu. Quelle vérité, quelle robuste jeunesse dans ce beau corps de Patrocle que la mort vient de frapper ! Comme le roi de Sparte est noble dans cette attitude vigoureuse ! Son bras droit, qui soulève Patrocle, fait tressaillir le spectateur; sa tête est martiale. On entend sa voix sonore, et l'ardeur des combats anime tout ce sujet. Non, Homère lui-même n'a pas mieux peint les héros.
Je ne puis taire ici l'opinion de Cochîn au sujet de ce morceau fameux. Le même critique, qui trouva pitoyables les peintures d'Herculanum, a pensé et a dit que le groupe de Ménélas du Ponte-Vecçhio de Florence est un
ouvrage moderne : et, comme on ne doit pas rester en si ])eau chemin lorsqu'on n'a à craindre que le blâme des savans à venir, il a ajouté avec la même impertinente sécurité que ce morceau est de la main de Jean de Boulogne. Or, ce qu'il y a de restauration moderne dans ce groupe n'est même pas de ce sculpteur, mais bien de Ludovico Salvetti. Qu'on soit insensible aux beautés d'une sculpture grecque, cela peut se concevoir : mais qu'on ait l'impudeur de trancher sur des questions qui ne peuvent être traitées qu'à l'aide d'un long et savant examen, cl qui intéressent autant le goût public, c'est ce qu'on ne peut que difficilement tolérer.
Mais parlons de quelques peintres de cet âge. Panœnus était frère de Phidias qui faisait grand cas de ses conseils. Strabon (liv. 8) nous dit que Panœnus partagea les travaux de Phidias dans la confection de son Jupiter, surtout quant à l'efFet coloré des draperies. On assure même que Phidias ne fit cette fameuse statue qu'après avoir consulté Panœnus sur la disposition qu'il devait lui donner. Voici la matière d'une digression particulière sur l'influence qu'a pu avoir eue dès ce tems la peinture sur la sculpture. Phidias se serait-il servi de Panœnus, comme Praxitèle se servit plus tard de Nicias, pour colorer ou vernir ses statues? Ou bien les calculs d'optique que Panœnus avait étudiés comme peintre, déterminèrent-ils cette déférence de Phidias pour les conseils de son frère ? On peut répondre qu'il est très-vraisemblable que les conseils d'un peintre tel que Panœnus, furent d'un grand secours à Phidias, de même que ceux de Parrhasius le furent aux statuaires qui observèrent et étudièrent ses peintures. Celte donnée est un point d'appui qui dès à présent nous
STYLE DE l'art E?Ç G1\£GE. PlîRiODE. 55 7
sert pour asseoir noire opinion au sujet de l'influence qu'Apelle et quelques-uns de ses devanciers exercèrent sur la statuaire du tems d'Alexandre.
On ne peut mettre en doute que le même style et la même science de dessin possédée par Phidias caractérisèrent les peintures de Panœnus, dont la réputation, quoique beaucoup inférieure à celle de son frère, était néanmoins fort considérable. Voici quelques sujets peints par Panœnus et qui semblent nous avoir été transmis par les ouvrages ultérieurs de la sculpture : i** Hercule supportant le ciel et la terre. Si les atlas antiques que nous connaissons sont imités de cette peinture de Panœnus, nous devons croire qu'il possédait bien l'art des raccourcis et de la perspective, car celte figure ne peut-être rendue vraie en peinture sans ces moyens. 2*^ Cassandre, après l'injure qu'elle reçut d'Ajax. Plusieurs pierres antiques nous retracent cette composition. 5° Penthésilée rendant le dernier soupir dans les bras d'Achille. Tout le monde connaît la fameuse pierre gravée qui semble représenter ce sujet et qui, en effet, paraît avoir été fournie par une peinture, vu la ressource du peintre pour dissimuler par le coloris et par l'effet des masses de draperies, certaines lignes croisées trop tranchantes et peu agréables dans ce groupe expressif. Winckelmann a publié le premier cette pierre et veut qu'elle représente Thésée après avoir tué Phœa ou Phaya. Dans tous les cas, et sans rechercher s'il est vraisemblable que cette antique soit une copie du sujet peint par Panœnus, je la considère comme très-propre h nous donner une idée du style de cet artiste. On voit la gravure d'une autre cornaline pareille dans la Description des pierres du cabinet de Stosch, p. Ssf). /j^ Enfin le combal
(les Athéniens contre les Amazones. Si certaines compositions que nous avons de ce sujet, soit sur des pierres gravées, soit sur des bas-reliefs, et entr'autres celle d'un superbe sarcophage en marbre gris du musée de Vienne, .sont des imitations de Panœnus, nous ne saurions douter de la beauté et de la force de ses conceptions pittoresques.
Panœnus obtint un grand succès dans son tableau du Pœcilc où il représenta la bataille de Marathon ; les Athéniens y croyaient reconnaître leurs propres chefs et ceux des ennemis : du côté des Grecs, Miltiade, Callimaque, Cynégire; et du côté des Perses, Datys et Artapherne. Si Ton objectait que le talent de saisir les ressemblances n'illustre pas toujours un artiste, il faudrait faire observer que c'étaient les mœurs de ces capitaines que Panœnus avait su rendre reconnaissables. Cependant, malgré tout son mérite, il fut vaincu aux jeuxpythiens par Timagoras de Chaîcis avec qui il concourut (Pline. L. 55. Ch. 9.). Il faut croire que ce Panœnus était fort instruit aussi sur le matériel de l'art : il fit en Élide, dit encore Pline (L. 36. Ch. 23.), un enduit ou tectorium, dans le temple de Minerve, et cet enduit était composé de lait et de safran; ce qui se reconnaît encore aujourd'hui, ajoute-t~il, car si l'on frotte cet enduit avec le pouce humecté de salive, ou obtient bientôt le goût et l'odeur du safran.
Il paraît que c'est Polygnote qui fit réellement faire un grand pas à l'art de la peinture; il l'emportait évidemment sur Micon et sur Aglaoplîon. Quoique Polygnote ne connût pas tous les artifices du coloris, quoiqu'il eût conservé la pratique antique d'inscrire le nom des personnages auprès des figures, quoique la composition de ses tableaux de Delphes où il avait épuisé tout son art, comme dit Syné*
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sius {Epist 35.), et où il avait représenté la prise de Troie au moment du départ des Grecs, ainsi que la descente d'Ulysse aux enfers, quoique ces compositions, dis-je, paraissent, d'après la longue description de Pausanias, avoir été disposées sans liaison et sans ensemble, ce qui a fortement choqué certains écrivains modernes, dont la critique h cet égard n'affaiblit cependant en rien le mérite de ces tableaux, malgré même le blâme de Quintilien que nous allons citer, on peut assurer que le talent de Polygnoto dans la partie du dessin et de l'expression des caractères ou des mœurs était très-grand et très-remarquable. Voici celte critique :
« On tient, par exemple, que les premiers peintres céî) lèbres qui aient été, et dont les ouvrages soient recom- » mandables pour autre chose que pour leur antiquité, » sont Polygnote et Aglaophon, dont le coloris tout simple » et nullement varié plaît encore tellement à quelques-uns » que, charmés de ces ébauches imparfaites, pour ne pas )i dire grossières, et qui, à le bien prendre, sont les com- » mencemens d'un art naissant, ou, si l'on veut, des pré- » sages de sa grandeur future, ils les préfèrent aux ouvrages » des plus grands maîtres, sans raison pourtant, selon moi, » et seulement pour faire croire qu'ils s'y connaissent... » {Instit, Orat. Lib, 12. Cap, 10.)
Rien en eifet n'était plus propre à provoquer la critique que cette prétention des faux connaisseurs de placer Apelle ou Protogène au-dessous de Polygnote; mais remarquons enmêmetems comment Quintilien s'expUque : « Les pre- » miers peintres célèbres, dit-il, dont les ouvrages soient » recommandabies pour autre chose que pour leur antij* quité, sont Poîvgnoie et Agiaophon.... Ik étaient donc
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recommaïulabies par de véritables qualités, et peut-être que si Quintilien eût aussi bien connu la théorie de la peinture que celle de l'art oratoire il eut, comme Aristote, recommandé aux jeunes artistes l'étude des peintures de Polygnote. « Il faut, dit ce fameux tliéoriste {Poiitic. L.8. C.5), » que les jeunes gens qui se destinent soit à la sculpture, » soit h la peinture, étudient autant avec leurs yeux qu'avec 7> leur esprit les ouvrages de Pauson et de Polygnote. » Ailleurs il s'explique ainsi sur la qualité dominante de ce dernier : « Polygnote excelle dans la représentation des )) mœurs. » Or, comment concevoir cette expression des mœurs, sans la qualité du dessin? 11 faut remarquer qu'Aristote était plus voisin du tems de Polygnote que Quintilien, et qu'il habitait la ville même où étaient la plupart des ouvrages de ce peintre. Ces mots de Quintilien, qui écrivait dans le tems où le goût romain dominait les arts, jie rappellent-ils pas les expressions des écrivains contemporains de nos Guido-Reni et de nos Guercino? Ces admirateurs exclusifs de la manière moderne des élèves des Carracci n'accordaient qu'avec peine quelque mérite aux vives peintures des écoles primitives de Perrugino , de Masaccio et des peintres antérieurs. On appelait aussi alors les ouvrages de ces derniers des ébauches imparfaites et grossières, et cela parce qu'elles étaient dépourvues de ce moelleux, de cette douceur dont on a si souvent abusé, et dont on fit parade au préjudice de la sévérité, de la naïveté et de cette correction puissante qui, dans tous les tems, est l'âme et la vie de l'art. Au reste Quintilien appelle ces anciennes peintures les présages de la gloire future de l'art; un tel hommage n'a jamais été rendu par les critiques modernes aux artistes primitifs du siècle.
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Denys d'Halycarnasse [De Demostlienis acumine ac vi.) range Polygnote au nombre des artistes les plus estimés. Voici comment il s'exprime ailleurs sur le mérite des anciennes productions de l'art, probablement de ce tems : « Je citerai quelques tableaux, dit-il (Art. 4» sur Isée) , pour » faire connaître d'une manière plus sensible la différence » qui se trouve entre ces artistes. Les anciens ouvrages de » ce genre, quoique d'une seule couleur, sont cependant » bien dessinés et paraissent très-agréables. Les tableaux » qui ont été faits dans la suite, sont d'un dessin moins » pur, mais on y remarque beaucoup plus d'art et d'effet )' dans le jeu des lumières et des ombres ; c'est de là qu'ils » tirent leur mérite. Lysias, fameux rhéteur, ressemble à j) un ancien tableau, par sa simplicité et les agrémens de » son style; Isée, au contraire, peut être comparé à ces » tableaux qui sont plus travaillés, et où l'on voit plus » d'art. )) La force et la puissance du dessin étaient donc senties, reconnues et appréciées par presque tous les hommes de génie de l'antiquité.
Écoutons Cicéron ( De claris Oratoribiis) : « Dans y> Zeuxis , Polygnote, Timanthe, et dans les peintres qui » ne se servaient que de quatre couleurs, nous louons les » formes et le dessin, etc.. » Philostrate, dont le jugement doit aussi faire loi, écrivait [De vitâ Apoliinii, Lib. ii. Cap, 9) : (( Les tableaux de Zeuxis, de Polygnote et d'Eu- » phranor, sont remarquables par la vie, la consistance et )) le relief qu'ils ont su donner à leurs peintures. »
On sait que Polygnote était statuaire, et quand même Pline et l'Anthologie ne nous l'apprendraient pas, nous devrions le conjecturer. Pour peindre les mœurs, il faut être consommé dans le dessin. Ce n'est pas une expression
vague, une certaine physionomie agitée dans les personnages, ce ne sont pas des émotions incertaines et des gestes imaginaires, quoiqu'animés, qui peuvent servir à Lien représenter les mœurs; c'est dans la nature qu'il faut les trouver et les prendre, mais les prendre en entier, les enlever, les transporter sur le tableau ; c'est la science des lignes, des plans, des formes ; c'est l'art du statuaire enfin qui devient, après la philosophie, le principal guide du peintre.
II faut prévenir ici l'objection que feront avec plaisir les personnes oiFensées des louanges qu'elles entendent donner aux anciens. L'expression dans les tableaux de Polygnote, diront-elles, était bien peu de chose, puisque Pline nous dit positivement que Parrhasius fut le premier qui mit de l'expression dans ses tableaux, et le premier qui rendit les finesses du visage. Mais ces ennemis des anciens n'ont pas compris qu'Aristote entendait par le mot étiios les mœurs; ce qui n'est point encore, il est vrai, l'expression des mœurs mises en action, ou ce que les anciens appelaient perturbationes les passions. Or, pour bien rendre ces mœurs seulement, il faut avoir déjà acquis des qualités dont ne manquent que trop souvent les modernes qui prétendent à l'imitation des perturbations sans savoir exprimer même les mœurs ou les caractères.
Polygnote voulut représenter dans un de ses tableaux du Pœcile, Laodice, une des Troades, et il choisit pour modèle la sœur de Cimon ; on la nommait Elpinice. Il est à croire que Polygnote, le peintre des mœurs, ne fit pas ce choix sans un motif de convenance; il fallait que cette Elpinice eût un caractère convenable à son sujet. Or, comme on reconnaissait la ressemblance de la sœur
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de Cimoii, sous les traits de Laodice, j'en conclue que Polygnote avait très-bien représenté les mœurs, car Plutarque ne nous eût pas conservé ce fait (m Cimoiiis vitâ) uniquement pour nous dire que Polygnote avait fait ce modèle ressemblant; c'eût été un bien faible mérite : il fallait donc que ce fût un éloge.
Quintilien dit du coloris de Polygnote , qu'il est tout simple, n'étant nullement varié. Je remarquerai d'abord que ce coloris tout simple devait ne point repousser et qu'il n'offrait probablement point toutes ces teintes à prétention, si communes parmi les modernes et dont l'effet tend beaucoup moins à la naïveté d'aspect qu'au factice et à la recherche. Polygnote cependant par le moyen du coloris avait fortifié l'expression de l'infortunée Cassandre, qu'il avait représentée à l'instant où elle venait d'être outragée par Ajax. On voyait, disent les historiens, la rougeur sur le front de celte princesse, à travers le voile dont elle se cachait la tête, ce que nous avons déjà eu occasion de citer. Peindre avec succès cette rougeur pudibonde, n'est point un triomphe aussi vulgaire qu'on le pense, car le plus ou le moins produit aisément dans ce cas ou un contre-sens grossier ou un effet choquant. Or le peintre des mœurs ne devait pas être si ignorant dans le coloris, puisqu'il atteignit le degré d'expression qu'il se proposait de rendre dans sa peinture.
Aristote dit de Polygnote {Cap. 3. de Poeticâ) qu'il peignait les hommes mieux qu'ils ne sont. ^Elien, dans un passage que nous allons citer à l'article de Denys de Colophon, semble faire un grand éloge de Polygnote. Ce passage, qui s'applique au talent de ce peintre, quant à l'expression des mœurs et des caractères, fortifie l'idée que
nous en donne Aristote; il s'applique même à rexcellence de Polygnote dans l'art des draperies. Synésius nous 'prendiEpîst. i35) qu'un proconsul romain ne put résister à l'envie d'enlever de très-belles peintures de ce maître.
Polygnote dessinait très-bien les animaux, et cela devait être le résultat de sa science dans l'art de rendre les lignes, les plans et les mouvemens de la nature. Il avait peint un âne et un lièvre qui devaient être d'une rare perfection, puisque plusieurs auteurs en ont parlé avec éloges malgré le peu de beauté du sujet. On lui attribue aussi un cheval peint dans le Pœcile, et le chien de Marathon représenté à côté de son maître dans le tableau du combat de Marathon. iElien a dit cependant [de Animalibus, L. 7. C. 28) que ce chien était peint par Micon.
On sait que ce grand artiste refusa d'être payé de ses peintures du Pœcile. Les Amphictyons, qui étaient les états-généraux de la Grèce, ordonnèrent, pour répondre à sa générosité, qu'il aurait partout son logement gratuit. (Pline. Liv. 55. Ch. 9.)
Pausanias, dans sa Description de la descente d'Ulysse
aux enfers par Polygnote, nous dit : a Plus haut, on
» voit Marsyas assis sur une pierre; un jeune enfant est » auprès qui apprend à jouer de la flûte : c'est Olym-
» pus » Dans une peinture déterrée à Résina en 1 ySg
et gravée dans le tome i^'' des peintures d'Herculanum, planche 9 , on trouve le même sujet représenté ; on le trouve aussi dans une autre peinture déterrée à Civita en 1760 et gravée dans le 3^ volume du même recueil. Je croirais plutôt que c'est cette dernière qui pourrait être la copie de l'ouvrage de Polygnote. L'action en est vraie, et il y règne une ingénuité prise sur la nature. La disposition
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n'en est pas très-agréable, et ce caractère fortifierait ma conjecture, puisque la partie de la disposition qui tient aux calculs attrayans de l'optique, n'a été véritablement déterminée et généralement connue, dans la peinture surtout,qu'aprèsParrhasiusetZeuxisou vers le temsd'Apelle. Cette même considération m'a fait regarder le beau groupe de la galerie de Florence , représentant Pan et Olympe , comme étant d'une époque très-postérieure à Polygnote. J'en parlerai à l'article d'Héliodore.
Dans ce même tems fleurit Apollodore d'Athènes. Ce peintre fit faire de grands progrès h l'art. Il fut inventeur et éclaircit la théorie de l'optique pittoresque. De son vivant même des hommes habiles profitèrent de ses découvertes et il en conçut un vif chagrin. Zeuxis surtout l'avait éclipsé. Apollodore exhala sa douleur par des vers dans lesquels il convient de la supériorité de son rival. « J'avais trouvé, dit-il, pour la distribution des ombres » des secrets inconnus jusqu'à moi; on me les a ravis! » L'art est entre les mains de Zeuxis. » Il avait en ejfTet écrit un traité sur les règles de son art et était parvenu à des découvertes dont Zeuxis sut aussitôt tirer avantage. Pline parle d' Apollodore avec enthousiasme, et ajoute même, peut-être au figuré, qu'on lisait sur ses ouvrages : Il sera plus facile de les critiquer que de les imiter. Ses plus fameux tableaux étaient un prêtre en prière devant une idole et un Ajax frappé de la foudre : ces ouvrages étaient très -admirés. Plutarque dit que c'est ce peintre qui a inventé la fonte des couleurs et le véritable caractère des ombres. Suivant Pline, il montra plus d'art dans le maniement du pinceau que Polygnote. D'autres veulent qu'avant lui on n'eût point encore exécuté de
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peinture au pinceau ; mais je pense qu'on ne doit riea affirmer sur un point qui paraît si douteux.
Apollodore était très -fier de ses succès et se regardait comme le prince des peintres. Il est évident que c'est ce qu'il ajouta au clair-obscur et peut-être au coloris qui le rendit aussi glorieux, car ce ne peut être par les caractères ni par le dessin qu'il se distingua de ses devanciers, puisqu'on ne le vante point sous ce rapport, mais par le pittoresque des masses et par ce qu'on appelle l'effet et l'harmonie. Le grand enthousiasme de Pline pour ce peintre, prouve combien le charme du clair -obscur a d'empire sur tous les admirateurs des tableaux. Pline dit d' Apollodore : aNeque anteeum tabula ullius ostendhur » quœ teneat oculos. Avant lui on n'avait encore vu aucun » tableau capable de retenir la vue (L. 35. C. 9.). » Cette expression de Pline n'a pas besoin de commentaire.
Qu'on ne croie point ici que ces peintres, après avoir découvert les principes du clair-obscur, aient abandonné pour cela le dessin, et que, comme tant d'élèves de Rubens, ils n'aient plus vu dans la peinture que des teintes et des effets de clair-obscur. On peut recueillir certains éloges servant à expliquer quelle fut en ce point, comme en tous les autres, la marche régulière de l'art antique. Enfin ne perdons jamais de vue l'influence que dut avoir la parfaite imitation des formes sculptées, sur l'art de les représenter avec le pinceau. A ce sujet, on peut citer Stratonicus, statuaire de cette époque. Il avait représenté en bronze un satyre endormi. Cet ouvrage était si vrai qu'on le vantait de mille manières, u C'est le statuaire qui l'a en- » dormi, disait-on; pousse-le, tu l'éveilleras. [Aiiiliol. » L. 4* !*>.) — Ce satyre n'est pas l'ouvrage de Strato-
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» nicus. L'artiste l'a pris tout endormi et l'a posé sur cette r> pierre. (Pline. L. 33. C. 12.) — II dort, parle tout bas 1* de peur que tu ne l'éveilles (Philost. Ico?i. L. 1. m Midâ,), » On voit à Rome, au palais Barbérini, une statue semblable ; elle est frappante de vérité, et n'est sans doute qu'une bonne copie d'après ce bronze célèbre. Mais revenons aux peintres.
Après Polygnote, on remarque dans l'histoire des peintres, Aristophon, son frère, qui peignit comme lui des tableaux contenant un grand nombre de figures. Pline en cite un où l'on voyait Priam, Hélène, la Crédulité, Ulysse, Déiphobe et Dolus. Il représenta aussi dans un autre ouvrage Ancée, blessé par le sanglier de Calydon,avec Astypalé, compagne de sa douleur. Vient ensuite Pauson, qui excellait, comme nous l'avons dit, dans l'expression des mœurs et dont Aristote recommandait l'étude aux jeunes peintres.
Dans le même tems on remarqua Denys de Coîophon, qui imitait la perfection de Polygnote. Il représentait moins en grand que lui ; mais on voyait d'ailleurs dans ses ouvrages, dit iEIien (Var. Hist. Lib. 4» Cap, 3.j, la même excellence dans l'imitation, la même expression des affections de l'ameet des mœurs, la même exactitude quant aux habitudes du corps, le même art enfin et la môme élégance dans les draperies.
Si l'on en croit Plutarquc, il y avait moins de facilité dans les tableaux de Denys, Cet écrivain dit [in Timoleoiite) que les poésies d'Antimaque et les tableaux de Denys, qui étaient tous deux de la ville de Colophon, ne manquaient point de vigueur et de force, mais qu'on y sentait trop la peine et le travail ; tandis que les peintures
de Nicomaque, comme les vers d'Homère, avaient, indépendamment du nerf et de la grâce, le mérite d'être faciles et de couler pour ainsi dire de source. Enfin Aristote, dans sa poétique (chap. 2) dit que Denys peignait les hommes tels qu'ils sont.
a Parrhasius d'Éphèse, dit Quintilien, s'attacha parti- » culièrement à la justesse des contours. Il était si correct )) et si exact, qu'il est regardé aujourd'hui comme le lé- » gislateur des peintres, parce que tous les tableaux qu'il » a laissés des héros et des dieux sont comme autant de » modèles que tous les peintres suivent comme si c'était » une nécessité mdispensable. » Ici Quintilien, semble nous donner à entendre que cet assentiment des artistes se rapporte à l'excellence des divers canons (ou proportions) déterminés par ce peintre et adoptés ensuite par eux pour la représentation des dieux et des héros, de même qu'ils adoptèrent celui de Polyclète pour la figure de l'homme. Voyez, pour l'intelligence de cette question, ce qui est dit au chapitre 226 et suiv. au sujet des proportions. Parrhasius semble en elTet avoir été le Polyclète de la peinture. Il écrivit sur les proportions et même sur le coloris. On appelait ses peintures des réalités, et Grégoire de Nazianze dit qu'il ne produisait que des chefs-d'œuvre. Socrate était souvent chez Parrhasius, dont la maison, fréquentée par les citoyens de la première distinction, était quelquefois le théâtre des disputes, des conférences et des lectures de Socrate. L'art dut s'enrichir beaucoup alors des lumières de la philosophie. L'entretien de Parrhasius avec Socrate, rapporté par Xénophon, nous laisse entrevoir l'importance des questions dont ils s'occupaient et la profondeur de leurs recherches sur l'essence de l'art.
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Parrhasius fut donc un grand dessinateur; aussi tous les peintres allèrent étudier après sa mort les dessins qu'il avait laissés. Ce fut lui qui fournit les sujets que Mys grava sur le bouclier de la grande Minerve en Lronze de Phidias.
Antigène et Xénocrate, qui avaient écrit sur la peinture, citent Parrhasius comme un modèle dans l'art de peindre les contours. Et non-seulement ils accordent à ce peintre cette qualité, mais ils la recommandent en la louant. Nous avons vu, p. 200, comment Pline rapporte leur observation. Aucun écrivain ne pourrait aujourd'hui enchérir sur les expressions employées dans ce passage, même lorsqu'il voudrait signaler et vanter les contours moelleux de Corrégio ou de Tiziano. Pline dit aussi que Parrhasius excella dans l'art de bien rendre la finesse du visage et les agrémens de la bouche ; il vante encore l'élégance de ses chevelures. « Enfin, ajoute cet écrivain, Par- » rhasius d'Ephèse apporta beaucoup de grandes qualités » à son art [Ipse multa constituit), »
Il paraît certain que Parrhasius recherchait l'expression des passions. Son Prométhée déchiré par le vautour, ses deux Hoplites, son Ulysse contrefaisant l'insensé, son peuple d'Athènes, son Philoctète soulTrant, et de plus la nature de ses entretiens avec Socrate, semblent le prouver assez. Au sujet de son Prométhée, on fit un conte qui est peut-être le résultat de la vive et déchirante expression qui saisissait à la vue de cette figure célébrée dans l'Anthologie : on dit, et c'est Senèque le père qui l'a écrit, qu'il fit supplicier un esclave posé dans l'attitude de ce Prométhée. Mais ce sont de ces histoires qui courent les livres et que les modernes mêmes ont répété au sujet d'une figure de Michel-Ange.