‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 84 sur 174 · TOME ïl · texte numérisé non relu

TOME ïl

Outre qu'il est naturel de supposer qu'on n'eût pas laissé à Rome des marbres originaux aussi célèbres, il existe des preuves que dans ces monumens nous ne possédons que des copies. L'examen attentif de quelques parties de la figure de Niobé mère fait découvrir qu'elle est sûrement une copie, les inexactitudes qu'on y remarque étant des oublis dont les auteurs originaux eussent été incapables. Que l'on observe, pour ne citer qu'un exemple, l'insertion des deux muscles sterno-mastoïdiens sur la poitrine, et l'on verra que le tendon gauche devait se prolonger davantage sur le sternum, et cela, malgré les ménagemens prescrits par les lois de la beauté. Une pareille erreur ne peut être que celle d'un copiste.

Il importe peu dans le fait que les très-belles statues des Niobés que nous possédons soient sorties du ciseau même de Praxitèle ou de celui de Scopas : le nom de l'artiste ne nous fait rien ; il suffit de reconnaître ces figures pour classiques après en avoir étudié les caractères relatifs. Il nous suffit aussi d'affirmer, pour compléter ici notre système sur les styles, et cela malgré le doute de Pline, que Scopas participait plus de l'école antique et austère de Polyclète que de l'école gracieuse de Praxitèle.

Ces admirables morceaux sont de l'excellente école grecque, et la nuance qui peut les diffi^rencier des autres ouvrages de ces beaux tems tient peut-être plus au génie naturel du sculpteur qu'au crédit de certaines maximes. La beauté s'y trouve soutenue de toute la force résultant de l'exactitude et de la vérité, et ce qu'on appelle l'idéal y est en tout conforme aux caractères de la nature. La poésie n'y diminue point l'imitation; l'imitation exacte ne diminue en rien l'éclat de la poésie. Ces inappréciables pro-

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ductions ne repoussent point l'esprit vulgaire et peuvent remplir l'ame la plus élevée : elles émanent d'une source pure et vivifiante que nous ne pouvons assez apprécier. Enfin ne peut-on pas, au sujet de ce chef-d'œuvre, employer la même expression dont se sert Pline, lorsqu'il parle du portrait d'Apollodore fait par Silanion, et dire que cette jeune figure de Niobé représente moins une fille innocente que l'innocence elle-même, et que la principale figure représente moins Niobé que la douleur et l'effroi d'une mère ?

Je n'ajouterai rien à l'article de Scopas, sinon que, selon M. Heyne, ce statuaire semble avoir fixé l'archétype de Mars. Le Mars assis de la villa Ludovisi pourrait bien en être une copie. On voyait l'original au cirque flaminien : il était colossal. Le même savant croit aussi que Scopas fixa l'archétype de Diane dans celle qu'on appela EucUa ou la glorieuse. Enfin, nous savons que Scopas fut l'auteur d'une Bacchante furieuse : Callistrate, l'Anthologie et Pausanias en font mention. Or plusieurs bas-rehefs que nous possédons, et entr'autres celui du musée de Paris, n°200,pourraient bien, ainsi que plusieurs pierres gravées, en offrir des copies. Cette figure y est représentée vue parderrière, un genou plié et appuyé sur une base, le corps et la tête surtout fort renversés en arrière, les cheveux épars; enfin cette pose semble bien exprimer la fureur bacchique et rentre évidemment dans le mode phrygien. Il est à croire aussi que plusieurs bas-reliefs ou pierres gravées représentant des Néréides et autres figures marines assises sur des tritons et des chevaux marins, sont des répétitions de Scopas. (V.Pline. L. 34. C. 5.)

Ici je crois convenable de rappeler de nouveau une des

causes qui contribuaient à la grande vérité, à la vie et à la ressemblance qu'on mettait alors dans les portraits , qualités qui caractérisent encore l'art de cette époque; j'entends parler de l'usage des images iconiques, et des statues ressemblantes des vainqueurs dans les jeux, genre de représeïîtation qui, comme je l'ai dit, a du perpétuer dans la statuaire l'antique exactitude dans l'imitation.

Un peu avant Scopas, on admirait donc les ouvrages d'Alype de Sicyone, élève de Naucydès d'Argos. Il représenta entr'autres figures exécutées en bronze Néolaïdas, enfant vainqueur au pugilat, et Archidamas, enfant vainqueur à la lutte. Rien n'empêche de croire que le bronze que nous connaissons sous le nom de Tireur d'épine et que l'on voit au capitole dans le palais des Conservateurs, ne soit une copie d'après ce maître. La précision du mouvement, la naïveté de l'imitation, ainsi que le travail fin et précieux de la chevelure, atteste la sévérité de la haute école grecque dans laquelle florissait Alype de Sicyone, dont Pausanias avait remarqué les ouvrages à Delphes et dans l'Altys. On voyait encore d'Alyve de Sicyone, l'athlète Symmaque et l'athlète Euthymène, tous les deux en bronze, et de plus sept statues de chefs alliés. Le statuaire Tysaudre en avait fait onze autres. Lyson représenta les mêmes sujets. Amphion de Cnosse fit à Delphes, en bronze probablement. Battus sur un char conduit par Cyrène, Lybie couronnant Battus. CalHclès de Mégare, très-vanté par Pausanias, fit sortir de son ciseau, outre ses statues de philosophes en bronze, Diagoras et Gnaton, tous les deux vainqueurs au combat du ceste. Stipax imita en bronze un jeune esclave soufflant le feu, pour faire rôtir des viandes. Philotimus fit pour l'Altys la statue

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équestre de Xénombrote. La prêtresse Lysimaque, l'é^ cuyer Sarnienès, qui le premier écrivit sur l'équitalion, et Péléichus d' Alopée semblaient vivre en bronze par l'art de Démétrius. Enfin Micon de Syracuse jetait aussi en bronze des figures d'athlètes, et il fit deux statues d'Hyéron, l'une à pied et l'autre à cheval. Jusqu'à l'époque de Zeuxis, on trouve aussi des peintres occupés de pareils sujets. Simonide employait ses pinceaux à représenter des portraits, et dans le même tems Aristophon peignit, outre son fameux tableau d'Alcibinde avec Némée, beaucoup de tableaux iconiques. On peut ajouter encore à ces contemporains de Scopas, Samolas qui fit Triphilus et Azan; Astérion qui représenta l'enfant Chéréas , vainqueur ; Pison de Calaurie, chef d'école, dont on voyait à Delphes le devin Abas ; enfin Dédale de Sicyone, qui produisit aussi des portraits. On admirait de ce dernier dans l'Altys, Aristodème, vainqueur à la lutte; Eupolème, vainqueur à la course; Naryadas, lutteur; Timon et son fils à cheval, vainqueurs des Lacédémoniens; Trophonius; deux statues d'Arcas, et deux enfans de bronze se frottant avec le strigile. Mais ne dois-je pas ajouter la statue d'Yppon, enfant vainqueur au pugilat? Ce fut l'ouvrage de Démocrite de Sicyone, qui fit en bronze des statues de philosophes. Enfin, toutes ces statues d'enfans vainqueurs, ouvrages en bronze de Cléon de Sicyone, et pour en finir, celle du jeune Cratinus, le plus beau et le meilleur athlète de son tems, sont aussi de cette époque. Ce fut Cantharus de Sicyone qui exécuta cette dernière image ainsi que celle d'Alexinicus, lutteur et vainqueur au palestre entre les enfans.

Maintenant nous devons citer le peintre Eupompe qui

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fut maître de Pamphile. Nous avons vu qu'il fit distinguer dans l'école asiatique, l'école d'Ionie et l'école de Sicyone. A l'article de Lysippe, nous dirons que le même Eupompe conseillait de ne s'attacher à aucune manière des maîtres , mais d'imiter la nature. Il paraît que son ' athlète vainqueur fut un tableau très-célèbre.

Il importe aussi, pour caractériser cette période de l'art, de ne pas oublier de citer Pamphile d'Amphipolis, maître d'Apelle. Ce Pamphile, qui cultivait toutes les parties des belles lettres, était profondément instruit dans les mathématiques et la géométrie, et il les regardait comme les fondemens de la peinture. Un professeur aussi savant dut avoir une grande influence sur son art. Il exigeait de ses élèves dix ans d'études chez lui, et un talent ou cinq mille quatre cents livres pour ces dix années. Nous savons qu'Apelle et Mélanthius lui payèrent cette somme. Pamphile donna tant de lustre à la peinture, qu'elle fut mise au premier rang entre les autres arts libéraux. Il fut cause que les jeunes gens bien nés étudièrent l'art du dessin. Pline dit qu'on apprenait à tous les jeunes gens non pas à peindre, mais l'art graphique, ce qu'on appelait /?tcmm in buxOj c'est-à-dire dessin sur buis ou sur des tablettes de buis, probablement enduites de cire noire, ce qui permettait d'efiacer aisément les erreurs qu'on voulait rectifier. Ce fut aussi Pamphile qui fit porter une loi qui ne permettait qu'aux personnes libres d'exercer la peinture, sage précaution à laquelle il est permis d'attribuer en partie la longue durée de cet art. Eupompe, maître de Pamphile, a dû coopérer à ces innovations philosophiques, et Aristote, ce profond théoricien, n'était peut-être pas étranger aux fortes résolutions qui dominèrent dans l'art

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SOUS Alexandre. Nous verrons que ce prince ne permit qu'à Apelle de peindre son portrait, à Lysippe de couler son image et à Pyrgotèle de la graver. Pamphile élait d'ailleurs fort habile dans l'exécution; Quintilien dit positivement qu'il se faisait admirer par une grande connaissance du dessin et par la beauté de l'ordonnance. Aratus n'estimait rien tant que les tableaux de Pamphile et de Mélanthius. Il fit présent à un roi d'Egypte de quelquesuns des ouvrages de Pamphile, les accompagnant de ceux de Mélanthius, son élève {Plutarcli. in Arato). On cite de Pamphile, le combat de Phliunte, la victoire des Athéniens, un tableau que Pline nomme Cognatio et qui représentait peut-être un sujet de famille, enfin le débarquement d'Ulysse. Il convient, je crois, de rappeler ici que Lucullus, qui à la vérité devait payer très-cher de simples fantaisies, acheta les Argonautes deCydias, peintre de cette époque, la somme de i4o ooo sesterces, c'està-dire 28 110 francs.

Échion, peintre et sculpteur, fut considéré par Pline et par Cicéron comme un artiste excellent ; Pline le cite parmi les peintres qui, avec quatre couleurs seulement, produisirent les plus beaux ouvrages , et il parle avec éloge de ses tableaux représentant la comédie et la tragédie, Sémiramis, une vieille portant une lampe, et surtout de cette jeune mariée dont la pudeur était si remarquable. L'expression que Cicéron emploie au sujet ^l'Echion est affirmative et décisive; après avoir parlé des qualités des plus grands peintres qui précédèrent celui-ci, il finit par dire : « Quant à Echion, tout est parfait dans ses ou- » vrages. » Quoique le nom de ce peintre soit peu répété par les écrivains, l'assertion remarquable de Cicéron et

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les éloges de Pline doivent nous le faire regafider comme un artiste du premier ordre. Son talent en sculpture, ou peut-être en plastique, doit augmenter cette prévention.

'Hyppatodore fut aussi un artiste très-habile : sa belle Minerve à Aliphèze, Amphiaraiis sur son char, et des figures iconiques attirèrent sur lui l'admiration des Grecs. Enfin Léocharès, si toutefois il est plus jeune que Praxitèle, doit être cité ici à cause de la beauté d'un ouvrage d'or et d'ivoire représentant Philippe, Alexandre et Amyntas. On remarquait aussi comme autant de chefs-d'œuvre son Jupiter tonnant, transporté par les romains au Capitole, son Apollon coiffé d'un diadème, et son enlèvement de Ganimède où l'on distinguait la précaution avec laquelle l'aigle approchait ses serres des vêtemens du bel adolescent : deux groupes semblables de marbre qui se, voient dans le musée du Vatican représentent le même sujet. Martial a rendu la même idée dans ces deux vers :

AEthereas aquilo puerum portante per auras^ lllœsum timidis unguihus hœsit onus.

Liv. I. Epigr. 7.

Un des derniers statuaires célèbres avant Praxitèle, est Briaxis. On voyait de lui à Daphné près d'Antioche, un Apollon; c'était un ouvrage admirable et inimitable au dire de saint Clément d'Alexandrie, qui ne tarit point sur l'éloge qu'il fait de cette statue. Briaxis avait fait encore les statues de Jupiter et d'Apollon, et ceux qui voyaient ces ouvrages à Patarès doutaient s'ils étaient de lui ou de Phidias. Ce doute suffit pour nous détourner de l'idée que l'Apollon du Belvédère est copié d'après ce statuaire, car les éloges de saint Clément d'Alexandrie sont bien moins une preuve ici que ne Test la différence extrême entre le

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style de notre Apollon et celui de Phidias ou de Briaxîs,. Enfin Pline appelle ses statues qu'on voyait à Gnide, des chefs-d'œuvre, et les Grecs le mirent au rang de leurs plus fameux statuaires. Il représenta deux fois Esculape. J'aimerais bien mieux entendre attribuer à Briaxis l'original d'une excellente statue d'Esculape de la villa Albani, aujourd'hui au musée de Paris, ïf 192, que d'entendre lui attribuer l'Apollon du Belvédère. Cet Esculape est d'un style, il est vrai, tout-à-fait différent de celui de notre Apollon; cependant il offre une majesté, une grâce et une certaine finesse vraiment remarquables, bien qu'il tienne de la très-grande simplicité et du travail austère de l'antique école d'Athènes.

Nous pourrions citer encore le statuaire Aristodème, contemporain du roi Seleucus : il travaillait en bronze. Comme Polyclète, il fit un Doriphore d'une grande beauté. Tatianus, en parlant de son portrait d'Esope le fabuliste, dit que cette statue contribua à la célébrité de celui qu'elle représentait autant que ses fables mêmes ; cet éloge n'est pas à délaisser. Pline nous dit qu' Aristodème fit des lutteurs. Piien ne peut, ce me semble, empêcher d'attribuer à cet artiste célèbre le groupe des lutteurs de Florence; l'indication de Pline nous y engage. Cependant l'inspection du style de ce monument nous inviterait aussi à l'attribuer, comme je l'ai dit, à Céphissodote, fils de Praxitèle, et qui, cinquante ans plus tard qu' Aristodème, excellait, comme son père, dans l'art d'exprimer la chair.

Mais un autre beau monument qui peut, selon moi, être cité et classé ici sans inconvénient, c'est le groupe de Pan et Olympe. Nous ignorons le nom de l'auteur de cette excellente sculpture que conserve le musée de Florence.

Serait-ce Héliodore, cité par Pline (1. 34- c. 8) comme ayant exécuté en bronze Pan et Olympe qui se disputent le prix de la flûte? Il dit que ce groupe passait pour le second en beauté parmi tous ceux qu'on connaissait. L'autre, plus admiré encore, était celui de ce même Céphissodote dont nous venons de parler. Le groupe en marbre de la galerie de Florence semble avoir été exécuté d'après un bronze : il fait voir une vive expression et offre un excellent mode d'exécution qui rappelle la savante école de cette époque. Une aisance, un naturel, une variété piquante, une propriété de caractère remarquable et beaucoup de nerf dans l'exécution, font de cet ouvrage une des plus précieuses leçons de l'antiquité.

Citons maintenant quelques peintres qui illustrèrent la fin de cette période. Pausias, chargé de réparer les peintures de Polygnote, voulut employer l'encaustique au pinceau; mais, comme ce n'était point dans ce genre que les originaux avaient été exécutés, on remarqua le nonsuccès de Pausias. Pline nous a transmis ce fait qui, en prouvant que Pausias était étranger à l'espèce d'encaustique employée par Polygnote, prouve aussi qu'il était digne de remplacer les parties effacées de cette peinture et d'associer ses travaux à ceux d'un des plus grands dessinateurs. D'ailleurs le choix de ses propres tableaux et leur renommée servent à démontrer qu'il était lui-même, ainsi que son fils Aristolaiis, un peintre sévère. Il peignit Glycère assise ; elle était représentée la tête ceinte d'une de ces couronnes de fleurs qu'elle savait faire avec tant d'adresse. Cet ouvrage était si admiré que Lucullus en paya une copie près de onze mille francs. Pline dit que Pausias avait aimé, étant plus jeune, cette Glycère qui

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était une célèbre bouquetière de Sicyone, et qu'en voulant rivaliser avec elle dans l'art de composer des couronnes, il fit faire un pas à la peinture, en imitant la belle variété des fleurs {Lib. 35. Cap. 1 1) : Pline aurait pu ajouter et leur vive harmonie. Pausias avait peint un Amour prenant une lyre et laissant ses flèches; de plus, une femme personnifiant l'ivresse et dont on distinguait les traits à travers le flacon dans lequel elle buvait. Ce peintre, ajoute Pline, passa sa vie à Sicyone, ville qui fut long-tems la patrie de la peinture.

Aristolaiis, fils et élève de Pausias, était aussi un peintre très-sévère, et ses tableaux furent fameux par l'excellence du dessin. Nous remarquerons qu'ils étaient pour la plupart d'une seule figure. Il fit plusieurs portraits de héros; Thésée, Épaminondas, Périclès, Médée, la Vertu, le peuple d'Athènes, retrouvèrent la vie sous son pinceau. Pausanias vante ces admirables ouvrages. Ce peintre avait exécuté aussi de vastes tableaux , et entr'autres un sacrifice de bœufs qui alla plus tard embellir à Rome le portique de Pompée; mais il préférait exécuter des tableaux de petite dimension. II représenta souvent des enfans. Les grâces et la correction des ouvrages d' Aristolaiis ne l'empêchaient pas de travailler très-vîte, et il fit un tableau qui fut appelé Hémérésios ou l'ouvrage d'un jour : il représentait encore un enfant. Méchopane, autre élève de Pausias, était un peu dur de couleur, mais il réparait ce défaut, dit Pline, par une exactitude que les artistes seuls étaient capables d'apprécier. Ce peintre, ajoute Pline, était élégant et soigné dans son art, et peu de peintres peuvent lui être comparés quant à la beauté; il joignait à ces qualités une manière grande, grave et digne du cothurne.

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Nous ne saurions douter qu'Euphranor n'ait été un peintre excellent, car tous les auteurs qui le citent sont d'accord sur son grand mérite. Quintilien le met au premier rang; il le compare, dans son art, à Cicéron dans le sien, et il dit : « Qu'il l'emportait sur tous les autres peintres, » en ce qu'il possédait presque toutes leurs différentes » qualités dans un degré aussi éminent qu'eux. » Il excella aussi dans la sculpture, et travaillait en marbre et en airain. Cet artiste studieux et savant avait écrit plusieurs livres sur les proportions. Il forma un élève bien remarquable dans Cydias dont les ouvrages se payaient extrêmement cher, car Hortensius lui compta 44 ooo sesterces pour son tableau des Argonautes, et il fit faire une salle particulière pour placer cette peinture dans sa maison de Tusculum. Plus tard, ce tableau fut mis dans le portique de Pompée par Marcus-Agrippa, qui en fit l'acquisition.

« Euphranor, dit Philostrate {Devttâ Apollonii. L. ii. » C. 9.), faisait sentir la vie dans ses figures, et le relief de » ses peintures étonnait tous les yeux. » Il avait écrit aussi sur le coloris. Lorsque Paul Diacre voulut vanter le talent de l'empereur Adrien en peinture et en sculpture , il le compara expressément à Euphranor et à Polyclète. Dans cette citation il ne s'agit pas de la flatterie de l'auteur, mais de la comparaison faite entre notre peintre et le grand statuaire de Sicyone. Pline dit qu'il était toujours égal à lui-même dans quelque genre qu'il travaillât, et que son talent très-docile était soutenu par la plus constante application.

Euphanor avait peint la bataille de Mantinée. Plutarque nous apprend que ce tableau était divinement exécuté. Pausanias a occasion de vanter aussi cet ouvrage en par-

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lant des peintures du Céramique; il paraît que ce morceau était plein d'enthousiasme. Ce peintre y avait représenté aussi douze grands dieux, et on remarqua qu'il avait épuisé toute l'expression de la dignité et de la majesté dans la figure de Neptune, mais qu'il se trouva embarrassé pour exprimer convenablement celle de Jupiter.

On voyait de lui un tableau représentant l/lysse qui contrefait l'insensé en attelant ensemble un bœuf et un cheval en présence de deux hommes en manteau qui le considéraient avec attention. Il peignit aussi un général remettant son épée dans le fourreau, un Apollon, le Peuple, la Démocratie, et d'autres tableaux dont l'indication ne nous est pas parvenue.

Quant à ses statues, nous en connaissons par tradition une douzaine. Toutes étaient en bronze : Pâris, Minerve, Latone, le bon Succès, la Vertu, la Grèce, une Adorante, Vulcain, Philippe, Alexandre, un héros armé d'une massue, bronze qui, selon Pline, était d'une grande beauté. Enfin il fit plusieurs colosses, des quadriges et des vases.

Il y a beaucoup de raisons pour considérer Euphranor comme le peintre qui compléta la peinture; de même que Praxitèle fut le sculpteur qui perfectionna et qui compléta la sculpture. Les statues du peintre Euphranor ont même dû être d'un grand secours à Praxitèle pour ajouter ce qui manquait encore à la statuaire, je veux dire la souplesse et la douceur des chairs, ainsi que la belle disposition dans laquelle on doit comprendre la combinaison du clair-obscur en tant qu'il concerne l'art de la sculpture. Il serait fort inutile de tenir compte ici de la critique de Pline qui lui reproche les corps trop grêles, les têtes et les articulations trop fortes. Le rapprochement que nous

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venons de citer d'après Paul Diacre, entre ce peintre et Polyclète, maître fameux dans les proportions, détruit cette imputation qui (je suis obligé de renouveler ici cette conjecture) ne se rapportait sûrement qu'à quelques proportions qu'Euphranor avait cru devoir adopter pour les canons particuliers à certains caractères déterminés.

Quand même Quintilien ne nous aurait pas dit que la peinture était plus florissante encore que la sculpture vers le règne de Philippe, et jusqu'aux successeurs d'Alexandre, nous sommes portés naturellement à le supposer. Aussi nous allons remarquer des peintres qui, chacun selon son génie particulier et ses diverses préférences pour telle ou telle partie de l'art, prouvent incontestablement qu'il n'y avait plus rien à ajouter à l'art et qu'il avait à cette époque acquis toute son intégrité. Les peintres ne pouvaient plus étonner par de nouvelles qualités inconnues jusqu'à eux, et cependant ils ne se livraient point à des fantaisies vicieuses qui pussent porter atteinte à la chasteté de leur art. La peinture se maintenait toujours sévère, pure et élevée. Point de cette orgueilleuse insouciance qui fait négliger les études austères et difficiles; point de cette témérité pauvre et funeste qui, en étourdissant les gens étrangers à la définition de la peinture, en accélère la décadence. Tous ces Grecs, si sensibles et si bien instruits, ne cessaient de se rendre encore plus sensibles , encore plus instruits, encore plus sages, plus délicats et plus énergiques.

Antidote fut un peintre sévère qui travaillait beaucoup, mais qui produisit peu d'ouvrages. Son joueur de flûte, tableau qu'on voyait à Athènes, était une peinture achevée. Qui nous empêcherait de supposer que les figures souvent

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répétées de jeunes Faunes, jouant de la flûte et dont on en voit deux fort gracieuses au musée de Paris, n° 146, ne soient exécutées d'après cette peinture d'Antidote ? La disposition en est excellente et le travail rappelle l'époque où nous les plaçons ici. Une copie plus sévère serait nécessaire, il est vrai, pour fortifier cette conjecture. On a voulu aussi qu'elles soient copiées d'après l'Anapauoménos de Protogène : il est certain qu'elles semblent représentées dans le moment où elles prennent haleine, moment exprimé par ce mot grec. Antidote et Protogène florissaient à peu près dans le même tems.

Athènes, patrie de Nicias, honora ce peintre de la sépulture accordée aux grands hommes. Cet artiste méritait ce souvenir et par son talent et par sa générosité, car les offres considérables du roi AttaIe,pour un de ses tableaux, ne le détournèrent point de l'idée d'en faire hommage à son pays. Nicias avait les sentimens d'un véritable peintre. Ce n'était point dans le monde qu'il travaillait à ses succès, mais au sein de son atelier. Il portait l'assiduité à l'excès, car il fallait l'avertir quand il avait oublié de prendre ses repas. Ce peintre, malgré ses richesses, ne cessait de travailler à acquérir de la gloire. On peut voir dans Démétrius dePhalère quelle haute idée Nicias avait de son art. Aussi avait-il coutume de dire que le sujet n'est pas moins important dans le tableau que la fable dans un poème. « Les grandes actions, ajoutait-il, élèvent et agrandissent j) le géiiie du peintre, comme les actions basses et com- » munes le rétrécissent et le rabaissent. »

On cite, comme un de ses plus beaux ouvrages, son Évocation des Ombres. Ce tableau représentait Ulysse évoquant les ombres des morts, tel que le décrit Homère.

4oO HISTOIRE DE LA PEINTURE.

Ce fut de ce chef-d'œuvre qu'il fit don à sa patrie. Un autre ouvrage de Nicias, presqu'aussi remarquable, était son Hyacinthe ; la plus grande beauté juvénile brillait sur cette charmante figure, et rappelait tout l'amour qu'Apollon lui avait porté. Auguste fut séduit par ce tableau qui était à Alexandrie, et l'envoya à Rome ; plus tard, Tibère le consacra dans le temple d'Auguste.

Voici la description que Pausanias nous donne ( L. 7 , C. 22.) d'une des peintures de Nicias : « Avant d'entrer à » Tritia, ville d'Achaie, on voit, dit-il, un magnifique tom- » beau de marbre blanc, plus précieux encore par les pein- » tures de Nicias, que par les ouvrages de sculpture dont il » est orné. Une jeune personne, d'une grande beauté, est 7> représentée assise dans une chaise d'ivoire; à côté d'elle » est une de ses femmes qui lui tient une espèce de parasol » sur la tête. De l'autre côté on voit un jeune garçon qui » n'a point encore de barbe : il est vêtu d'une tunique et » d'un manteau de pourpre ; près de lui est un esclave » qui, d'une main, tient des javelots, et de l'autre des » chiens de chasse en laisse. On ne put pas me dire les » noms de ces figures, mais je compris sans peine que c'é- » tait le tombeau d'un mari et d'une femme. » Un vase grec publié dans Passeri, et d'autres monumens, ne retracent-ils pas cette peinture ?

Nicias excella dans la représentation des femmes, ainsi que dans celle des animaux; sa Némée, assise sur un lion, fut apportée d'Asie à Rome. Il peignit lo; Calypso assise; Andromède; Diane; et un Alexandre d'une grande beauté.

Outre ses qualités remarquables en fait de dessin, on admirait la justesse et la force de son relief, et ses rigoureuses études sur le clair-obscur [Lumen et umbras

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custodivit, atque ut eminerent è tabulis pîcturœ maxime curavit, Pline. L. 55. C. ii). Ce n'est point ici le lieu de parler de son enduit encaustique [circumlinitio) dont Praxitèle faisait tant de cas, et il faut remarquer que Pline dit que peut-être ce fait doit être appliqué à un autre Nicias que celui-ci.

Il nous faut citer ici Athénien que la mort enleva avant qu'il ait pu multiplier ses chefs-d'œuvre, et qui promettait de surpasser tous les autres peintres. On mettait même ses ouvrages au-dessus de ceux de Nicias. Son coloris, dit-on, était austère, et ses tableaux n'en étaient pas moins agréables, car cette austérité faisait ressortir ses vives expressions. On admirait surtout son palefrenier avec un cheval; son Polygynœcon qui représentait une assemblée ou une procession de femmes; Ulysse découvrant Achille caché sous des habits de femme; et Phylarque, tableau peint dans le temple de Cérès Eleusine.

Nicomaque, que Cicéron range parmi les excellons peintres, fit remarquer, outre son grand savoir, une facilité étonnante. Cette facilité n'était point une pratique vaine et impertinente; c'était une belle qualité dont il était naturellement doué. Plutarque fait à son sujet une comparaison qui est bien honorable pour l'artiste; il dit : « Que » sa manière facile de peindre était semblable à celle avec )) laquelle Homère faisait ses vers.... » Cette facilité, jointe à un grand art, fut très-remarquée dans l'ouvrage qu'il fit pour Aristrate, tyran de Sicyone : c'étaient les peintures du tombeau du poète Téleste (Pline. Liv. 55. Ch. ii).

Vitruve dit aussi de ce Nicomaque, habile élève du trèshabile maître Aristodème de Carie, qu'il posséda un rare talent, mais qu'il eut à combattre la fortune et les con- TOME II. 26

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trariétés de l'intrigue. Il sentait vivement et pénétrait dans les secrètes beautés de l'art. Aussi n'osa-t-on pas entreprendre de mettre la main à une Vénus que la mort l'avait empêché d'achever. Un ignorant ne trouvait rien de beau dans une Hélène de Zeuxis : « Prends mes yeux, » lui dit Nicomaque, elle te paraîtra une déesse. »

On cite de Nicomaque, outre cette Vénus, l'enlèvement de Proserpine; la Victoire s'élevant sur un quadrige; Apollon; Diane; la mère des dieux sur un hon; Ulysse, qu'il imagina le premier de représenter coiffé ; et enfin son tableau où l'on voyait des Bacchantes et des Satyres.

Mélanthius, élève de Pamphile, imita son maître. Ce peintre donnait pour maxime dans ses écrits sur la peinture : « Qu'il faut savoir mettre de l'austérité et de l'as- » surance ( M. Heyne traduit une certaine hardiesse et du- » reté de pinceau) dans ses ouvrages comme dans ses » mœurs [Laërt. L. 4» De vitâ Philosopha inPolemone.),yi Selon Quintilien, on remarquait que le caractère de ce peintre, comme celui de son maître, était la sagesse, et que, comme lui, il était admirable par une grande connaissance du dessin et la beauté de l'ordonnance. Pline, en citant Mélanthius avec d'autres artistes qui n'usaient que de quatre couleurs, dit : « Qu'il produisit des ouvra- » ges immortels, ne s'attachant pas seulement à des de- » hors spécieux (Liv. 35. Ch. 7.)». Ces indications sont importantes , surtout parce qu'il s'agit d'artistes qui étaient maîtres ou contemporains du grand Apelle, dont nous voudrions tant connaître le style.

Plutarque (m Arato) nous apprend qu'Aratus , doué d'un goût éclairé pour l^peinture, faisait le plus grand cas des tableaux de ce peintre, et qu'il ne voulut pas dé-

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truire un portrait d'Aristrate que Mélanthius avait représenté placé sur un char de triomphe avec la Victoire et environné de toute sa cour. Ce tableau, où Apelle avait mis la main, se trouvait à Sicyone avec les autres portraits des tyrans que détruisit Aratus, lorsqu'il affranchit cette ville. Le peintre Néalcès contribua aussi par ses instances auprès d' Aratus à la conservation de cette peinture. Il lui disait comme Protogène disait à Démétrius : « Tu viens faire la guerre aux tyrans, mais non pas à la » peinture. » Plutarque ajoute « que l'école de Sicyone » était alors dans toute sa splendeur et parée de toute sa )) grâce, » Il est à remarquer aussi que c'est vers cette époque qu'on produisit les plus belles médailles.

Protogène travaillait donc à une époque très-favorable à son talent naturel, vu la marche sévère que la peinture avait suivie jusqu'à lui, et il paraît que ce grand peintre sut très-bien en profiter. Il aspirait à la plus haute perfection. Non-seulement il voulait que ses tableaux rivalisassent avec les plus belles statues ; mais il voulait produire par le pinceau quelque chose de plus surprenant et de plus vivant que les ouvrages les plus beaux en marbre ou en airain. Savant et correct, délicat et plein d'énergie, il voulait être excellent en tout point. Mais il ne put aller au-delà des bornes prefscrites à l'humanité; il ne put outrepasser les forces naturelles de son talent ni les limites de son art. Aussi il semble qu'il les a plutôt mises en évidence qu'il n'a su les déguiser. En effet, à force de vouloir perfectionner, il oublia l'art de s'arrêter. Apelfe ^ s'en aperçut, et tout en admirant son grand talent, il l'avertit de cet excès qui, selon lui, privait de grâces ses précieuses peintures.

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On a supposé que Protogène avait de la difficulté dans l'exécution. Le tems fort long qu'il employait à terminer ses tableaux pourrait le faire croire; mais cette conjecture est peu solide, et c'est plutôt la sévérité de son esprit que l'inhabileté de sa main, qui lui aurait causé cette difficulté. Car de même que Léonard de Vinci ne regardait aucun de ses ouvrages comme finis et qu'il les reprennait sans cesse, de même Protogène trouvait toujours dans son génie de nouveaux perfectionnemens à exécuter sur ses tableaux. Quintilien dit : « Protogène était admirable » par le soin qu'il prenait, en ne laissant sortir de ses » mains aucun ouvrage qui ne fût achevé. )>

Le plus fameux tableau de Protogène représentait Jalysus, fils du Soleil et de la nymphe Rhodos. Un chien accompagnait ce personnage, ce qui le fit appeler un chasseur. L'application avec laquelle Protogène travailla à ce tableau fut fort remarquée. Il paraît que €ette peinture resta sept ans soumise aux rigoureuses corrections de son auteur, qui ne considérait comme terminée, au bout de ce tems, que la figure seule de Jalysus. On ajoute que, pendant qu'il y travaillait, il vivait avec une frugalité sans pareille. L'expression de Pline indique même un excès de sobriété que l'on peut regarder comme une précaution née de la tournure d'esprit de cet artiste. Mais Pline avait apparemment sous les yeiix un historien fort exagéré et très-conteur, lorsqu'il s'occupait de l'article de Protogène. En effet, notre écrivain naturaliste, plus d'une fois répète sans ménagement des assertions très-hasardées et quelquefois ridicules. Il ne donne donc pour tout aliment à Protogène, pendant les sept ans qu'il travailla à son Jalysus, que des lupins détrempés dans l'eau : or, il faut

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savoir que ces lupins sont des pois jaunes qui ne valent pas grand'chose, même en Grèce, pour ceux qui ont trèsfaim. Pline ajoute, au sujet de ce peintre célèbre « que » son Jalysus fut peint quatre fois successivement sur la » même superficie (ce qui eût fait quatre Jalysus les uns » sur les autres) et que ce procédé fut imaginé pour la » plus longue durée de l'ouvrage.*. » Mais on voit que Pline, ou l'auteur qu'il compulsait, s'étant embrouillé dans une question d'encaustique, s'en tira par une historiette plus risible que vraisemblable. C'est sûrement le même conteur qui fit dire à Pline que Protogène, impatienté de tenter vainement l'imitation de la bave du chien, lança son éponge sur le tableau et fut servi à souhait par le hasard qui fit d'une tache d'éponge une excellente représentation de cette bave. Un critique demande à ce sujet si Protogène jeta aussi quatre fois l'éponge sur cet endroit de son tableau. Pline dit ailleurs que Néalcès en fit autant pour exprimer l'écume d'un cheval retenu par son écuyer. Ces espèces de plaisanteries nous prouvent que chez les anciens il y avait des faiseurs d'histoires qui cachaient leur ignorance sous l'apparence du merveilleux, quelque trivial qu'il pût paraître aux yeux des gens instruits.

N'oublions pas que Protogène était statuaire, ce qui explique très-bien sa grande application au dessin, aux formes et à la correction. Son nom est trop célèbre pour que nous puissions douter de son mérite, et sa première pauvreté de laquelle il ne sortit que par la force de son talent, sert a confirmer cette opinion. On sait qu'Apelle, frappé du grand mérite de ce peintre que ses compatriotes récompensaient mal, lui offrit généreusement cinquante talens

de ses ouvrages, et fixa ainsi l'opinion des curieux sur la valeur de ses peintures. Son savoir lui attira ensuite les égards deDémétrius dePhalère, lorsqu'il assiégeait la ville de Rhodes. Ce roi, qui connaissait son beau tableau de Jalysus, épargna le quartier habité par ce peintre logé en dehors de la ville, et il alla le voir souvent, lui laissant une garde qui fît respecter son repos. « Je sais, lui disait » Protogène, que vous êtes venu pour faire la guerre aux yt Rhodiens , mais non aux beaux-arts... » Il travaillait alors à la figure qu'on appela Anapauoménos. Nous venons d'en parler à l'article d'Antidote, pag. 699. Je ne dirai rien ici au sujet des lignes d'Apelle et de Protogène, et de l'espèce de combat qui donna lieu à ces délinéations, conservées sur un panneau qu'on voyait à Rome. J'en parlerai ailleurs.

Le tableau le plus fameux de Protogène, après le Jalysus, fut celui de Nausicaa. II prit ce sujet dans l'Odyssée, et représenta cette jeune princesse conduisant une voiture tirée par des mulets. Il fit aussi, d'après les conseils d'Aristote, le grand Alexandre et plusieurs sujets tirés de la vie de ce prince. Il peignit la mère d'Aristote, ainsi que le poète Pliiliscus occupé à composer une tragédie. Protogène représenta le roi Antigène, Paralus, Cydippe, Tléopolème, le dieu Pan, un athlète, et fit encore d'autres tableaux dont l'indication ne nous est pas parvenue. Pline, qui dit qu'on avait de lui des statues de bronze, n'en cite aucune en particulier.

Pausanîas parle aussi des travaux de ce peintre et des portraits d'hommes illustres qu'on voyait de lui à Athènes. Aucun écrivain ancien ne lui reproche de défauts ; je ne sais donc pourquoi l'auteur, chargé de son article dans

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l'Encyclopédie méthodique, s'exprime ainsi : « Ce qu'on » peut croire, c'est que Protogène était un peintre très- )) pur, mais un peu froid, un peu timide, un peu peiné, D et qu'il devait pécher dans la manœuvre, parce qu'il » avait été obligé de chercher, en tâtonnant, les procédés » du métier. » Où cet écrivain a-t-il puisé ces indications? Nous l'ignorons; mais ce qui est évident, c'est que ni Pausanias, ni Pline, ni Quintihen, ni Cicéron, en parlant de ce peintre classique, ne disent de cela un seul mot. Quintilien cependaat, qui sait 'bien nous dire que le peintre Antiphile était admiré par la légèreté de son pinceau, aurait pu remarquer l'embarras et la peine dans celui de Protogène. Quant à Pétrone il me semble faire l'éloge le plus complet de ce peintre, lorsqu'il dit : « Et » Protogenîs rudimcnta cum ipsius naturœ veritate cer- » tantia^ non sine quodam liorrore traclavL Je vis des » tableaux de Protogène qui, par leur vérité, luttaient » avec la nature, et je ne pus mettre le doigt sur ces fi- » gures sans éprouver un certain frémissement. »

On dit que Protogcne avait travaillé jusqu'à l'âge de cinquante ans aux peintures des navires. Mais il ne faut pas ici comparer ces peintures à celles de nos frégates d'aujourd'hui, ni même à celles de nos gros vaisseaux du 17® siècle, tels que ceux que le statuaire Puget décorait à Marseille avant de se livrer à la sculpture en marbre. Les vaisseaux d'alors étaient décorés magnifiquement. Celui de Ptolémée-Philadelphe était orné de statues d'ivoire et de superbes peintures. Au reste, un artiste aussi châtié, aussi profond que Protogène doit acquérir et se perfectionner jusqu'à l'âge de vieillesse, et il était peut-être trèsvieux, lorsque Démétrius lui témoignait tant d'égards.

HlSTOlllli DE LA PJilNTliRE.

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