‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 87 sur 174 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

niSïOIBE DE LA PEINTURE,

Cléomène ne put s'élever qu'à un certain degré, vu l'état où se trouvait l'art de son temps. Quant à cette délicatesse du travail et à ce fini des formes, j'ajouterai que des artistes qui ont vu des empreintes de cette célèbre Vénus, faites avant sa restauration, ont affirmé qu'elle était embellie de beaucoup plus de charmes encore, mais qu'ils ont disparu par la maladresse peut-être de ces mêmes ouvriers qui de plus lui ont adapté ces bras si ridicules et si éloignés des mœurs antiques et naturelles. Je ne veux point omettre la description que nous en a laissée Winckelmann, quoique les artistes n'y puissent rien apprendre de technique ni de nouveau : « La Vénus do j> Médicis est semblable à une rose qui parait à la suite » d'une belle aurore et s'épanouit au lever du soleil; elle » entre dans cet âge où les vaisseaux commencent à s'é- » tendre, où le sein prend de la consistance. Quand je » la contemple dans son attitude, je me représente cette » Laïs qu'Apelle instruisait dans les mystères de l'amour; » je me figure la voir comme elle parut, lorsqu'elle se vit » obligée la première fois d'ôter ses vêtemens et de se y> présenter nue aux yeux de l'artiste extasié. » Il serait à désirer qu'on réunit les empreintes des Vénus les plus célèbres, afin de pouvoir les comparer. On en cite plusieurs que les artistes étudieraient avec beaucoup de fruit. Heyne fait mention de celle de Jenkins, trouvée en 1762; elle est en Angleterre, à Newby, près Rippon en Yorkshire, campagne de M. Wcdels. La collection des Dileltanti en signale une remarquable, tom. i^^ Nous venons de parler de celle qu'on a découverte h Naples en 1817. Rome et Paris e:a offrent plusieurs, etc. Enfin, différons torses, connus par des empreintes, ont déjà beaucoup servi à l'instruction

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des artistes. L'utilité de notre projet de calcographie universelle d'antiques peut encore être rappelée ici.

Le groupe de Laocoon est un des plus imposans de tous les monumens conservés et retrouvés dans les ruines. Le riche spectacle qu'offrent les trois figures qui le composent, le concours des premiers sculpteurs modernes pour remplacer le bras non retrouvé, sa rare conservation, la description que Pline fait de cet ouvrage (on croît du moins qu'il parle du même groupe que nous possédons) , les grands éloges qu'il lui donne, la place qu'occupait ce monument dans une des salles du palais de l'empereur Titus, le crédit enfin qu'il obtint dans nos écoles, depuis sa découverte jusqu'à nos jours, tout nous porte à considérer ce morceau de sculpture comme une des productions les plus recommandables et les plus précieuses de l'antiquité. Cependant il conviendrait de faire abnégation de plusieurs de ces considérations, et de la juger par rapport à l'art seulement et sans prévention.

Je vais d'abord exposer ici l'opinion de Mengs sur ce morceau fameux. « Pline, dit-il, qui a fait un éloge maî) gnifiquede cet ouvrage, assure que c'était la plus belle » production d'art qu'il connût. On pourrait cependant )> demander si Pline était un juge compétent, d'autant plus )> qu'il admire surtout les serpens qu'il appelle des dray> gons, et que cette admiration des accessoires ne prouve i) pas une grande intelligence, puisque dans ce cas ils » nuisent aux choses principales. D'ailleurs, il reste à )) mettre en doute si le groupe de Laocoon que nous posji sédons est bien le même que celui dont parle Pline, qui )) nous apprend qu'il était fait d'un seul bloc de marbre, » tandis que celui que nous connaissons est de cinq mor-

5oô HISTOIRC DE LA PEINTURE.

» ceaux. Les anciens écrivains ne parlent point d'Agé- » sander comme d'un excellent sculpteur, et comme il est }> vraisemblable que le groupe de Laocoon n'est pas le » seul ouvrage qu'il ait fait, on peut croire que les éloges » que Pline lui prodigue étaient dictés par d'autres motifs » que la beauté de ce groupe même, tels que son amitié » pour l'artiste, sa complaisance pour l'empereur Titus à » qui peut-être ce monument plaisait beaucoup, ou bien » l'impression que les serpens avaient faite sur son esprit, » puisque ces serpens sont la seule partie qu'il loue de » prédilection , tandis que l'ouvrage offre tant d'autres » beautés qui méritent d'être admirées, n Mengs ne trouve pas non plus que les figures des deux fils soient exécutées avec la délicatesse qu'on admire dans d'autres antiques.

Voici maintenant la description que Winckelmann nous a laissée de ce groupe. « Le Laocoon nous offre le spec- )» tacle d'une nature plongée dans la plus vive douleur, )> sous l'image d'un homme qui rassemble conlr'elle toute » la force de son ame. Quoique la violence de ses tour- )» mens soit imprimée sur chaque muscle et semble enfler )> tous ses nerfs, vous voyez la sérénité de son esprit briller j) sur son front sillonné, et sa poitrine oppressée par une res- » piration gênée et par une contrainte cruelle, s'élever avec » effort pour renfermer et concentrer la douleur qui l'a- » gîte. Les soupirs qu'il n'ose exhaler, lui compriment le » ventre et lui creusent les flancs de manière à nous î) faire juger du mouvement de ses viscères. Toutefois ses » propres souffrances paraissent moins l'affecter que celles » de ses enfans qui lèvent les yeux vers lui et qui implo- )) rent son secours. La tendresse paternelle de Laocoon y> se manifeste dans ses regards languissans ; on croit voir

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» la compassion nager dans ses yeux comme une vapeur » trouLIe; sa physionomie exprime les plaintes et non » pas les cris; ses yeux, dirigés vers le ciel, implorent » l'assistance suprême; sa bouche respire la langueur, et » la lèvre inférieure qui descend, en est accablée ; mais » dans la lèvre supérieure qui est tirée en haut, cette lan- » gueur est jointe à une sensation douloureuse. La souf- » france, mêlée d'indignation sur l'injustice du châtiment, » remonte jusqu'au nez, le gonfle, et éclate dans les na- » rines élargies et exhaussées. Au-dessous du front est » rendu avec la plus grande sagacité le combat entre la » douleur et la résistance, qui sont comme réunies en un )) point ; car pendant que celle-là fait remonter les sour- » cils, celle-ci comprime les chairs du haut de l'œil et les )) fait descendre vers la paupière supérieure qui en est » presque toute couverte. L'artiste, ne pouvant embellir » la nature, s'est attaché à lui donner plus de développe- » ment, plus de contention, plus de vigueur. Là même oii » il a placé la plus grande douleur, se trouve aussi la plus » haute beauté. Le côté gauche, dans lequel le serpent D furieux lance son mortel venin par sa morsure, est la » la partie qui semble souffrir le plus à cause de la proxi- » mité du cœur, et cette partie du corps peut être regar- » dée comme un prodige de l'art. Ses jambes semblent » faire un mouvement pour se soustraire aux maux qu'il )> endure. Aucune partie n'est en repos. Les traces mêmes )y du ciseau paraissent comme autant de rides qui contri- » buent encore à l'expression de la douleur. »

Cette description du Laocoon antique est fort belle, mais elle ne porte ni sur le style ni sur l'originalité du monument, et rien n'empêche que toute cette expression.

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toute cette poésie ne soit copiée d'après un archétype plus parfait, qui ne nous est point parvenu. Pourquoi ce monument n'est-il pas allé embellir Constantinople avec les précieux ornemens des temples et des palais de Rome ? Pourquoi surtout l'exécution mécanique de ce morceau est - elle si supérieure à la science et à la sévérité des formes ? Pourquoi le genou offre-t-il des erreurs assez remarquables contre l'anatomie? Ces chairs si habilement taillées, ne nous plaisent point par celte naïveté, cette souplesse appartenant à la pondération et au caractère varié des corps compressibles et élastiques, comme on les voit sur les fleuves du Vatican, sur la figure de Ménélas, sur le torse même du Belvédère et sur plusieurs autres antiques du premier mérite. Pourquoi ce calcul un peu routinier dans toutes les formes, dont le travail indique beaucoup de luxe dans l'outil, mais peu de retenue et peu de sévérité dans l'imitation? Pourquoi enfin plus d'écorce que de pulpe, plus de dehors que de dedans?

Le groupe de Laocoon semble donc être une copie faite à Rome d'après un original bien meilleur et admirable, ainsi que celte copie, par l'expression et le sentiment. On rencontre d'ailleurs des fragmens d'un groupe pareil, et ces fragmens qui rappellent un style bien plus ancien, n'ont pas été par conséquent exécutés d'après celui que nous possédons Pline peut n'avoir pas connu l'original de cette copie qu'il admira. D'ailleurs celui qu'il vante et dont il loue les dragons, était peut-être placé dans une pièce autre que celle où l'on déterra notre groupe décorant aussi le palais de Titus. On peut supposer encore

* On en voit un entr'autres au Capltole dans la cour à gauche, près le buste colossal de la Roma, vis à-vls le Marphorio.

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que Virgile aura été frappé de l'expression de quelque monument plus ancien que le notre, et représentant cet épisode auquel ce grand poète a donné une teinte si pathétique dans son Énéide. Voyez sur cette question ce qu'a écrit Lessing. Il paraît que Pline cite le Laocoon en copiant quelque Recueil où il s'agissait d'ouvrages d'un seul bloc, car, avant et après avoir indiqué ce Laocoon, il indique aussi comme étant d'un seul bloc, un ouvrage de Lysias et un autre d'Arcésilas, puis le groupe deZéthus, parTauriscus et Apollonius deRhode, se servant de l'expression [ex tmo lapide) d'une seule pierre. C'est ainsi que Pline réunit aussi les noms des artistes qui ont fait des ouvrages de très-petite dimension. Le groupe du Laocoon est l'ouvrage d'Agésander et de ses fils Athénodore et Polydore de Rhode : on sait qu'un Polydore travailla en bronze. La chevelure de Laocoon est d'une disposition qui rappelle un original en bronze. Nous venons de voir que Pline prétend que ce groupe est d'un seul bloc, et cependant on y reconnaît six pièces aujourd'hui. On répond à cela que les joints n'étaient pas visibles du tems do Pline; une remarque de cette sorte était pourtant de la compétence de ce savant naturaliste.

Si le torse du Belvédère a été souvent ou mal étudié ou parodié dans l'école de Michel-Ange, la figure du Laocoon a été ou mal sentie ou parodiée par beaucoup de peintres et statuaires de l'école des Carracci. J'en ai vu une copie exécutée en terre cuite par le célèbre Algardi où il y avait deux fois plus de bosses et de creux que dans l'original. J'ai vu des dessins de maîtres, ou pour mieux dire des bavardages de maîtres dans lesquels ce Laocoon était dépécé, bosselé et boursouflé. On en a donc souvent

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abusé, et, si Ton a tant vanté cette sculpture dans les ateliers, c'est moins, je crois, parce qu'elle exprime fortement la douleur, que parce qu'elle ressemble, plus qu^'aucune autre production antique, par son goût de dessin, aux figures des écoles lombardes et en général à celui des dernières écoles et académies d'Italie. Je n'omettrai pas de rappeler que l'on a signalé avec raison l'analogie qui est à remarquer entre le travail de cette sculpture et celui des Centaures des musées du Capitole et de Paris. Il est évident que le défaut de simplicité dans les formes, et quelque chose de cahoté et de ressenti avec affectation, rappelle dans ces sculptures, exécutées au tems d'Adrien, les ressources d'artistes éloignés déjà des écoles austères et naïves du haut tems de l'art. Quant à ces traces du ciseau, qui contribuent, dit-on, à l'expression de la douleur physique, ou qui forment ce travail brut, grenu et semblable à la peau d'un homme sain, ainsi que le dit ailleurs Winckelmann, ce sont de véritables rêveries. On voit, en examinant ce morceau avec attention, qu'il a reçu par quelque main ignorante des coups d'Erilloir sur quelques parties, et ces traces, loin d'être l'effet de la science, sont des accidens étrangers à l'intention de Tauteur.

Tout ce que je viens de dire ici (car je suis obligé de m' expliquer de nouveau), n'est point avancé dans l'intention de hasarder une opinion étrange. Je prétends sentir autant que tout autre, ce que cette sculpture a de pathétique, de fort et de touchant, mais je crois devoir sacrifier tout ce qui me semble préjugé au désir d'éclairer la théorie de l'art et de rétablir l'ordre véritable dans les maximes. Je pense donc que le groupe que nous pos-

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sédons n'est qu'une copie qu'on voyait dans le palais de Titus d'après l'original beaucoup plus ancien et justement admiré dans le même palais.

<i Que dirons -nous maintenant, continue Mengs, des » plus belles statues antiques qui nous restent, telles que >» celle de l'Apollon Pythien du Belvédère? La regarde- » rons-nous comme un de ces ouvrages qui ont immorta-- » lisé leurs auteurs ? Si sa beauté nous faisait croire qu'elle )) doit être placée dans cette classe, il faut remarquer ce- » pendant qu'elle est de marbre Carara ou Séravezza \ » et si l'on prétendait qu'elle a été exécutée en Italie par » quelque grand artiste des plus beaux siècles de la Grèce, » je pourrais objecter que les carrières de Lunes ou de » Carara venaient d'être nouvellement découvertes du » tems de Pline, de sorte qu'il est probable que cette sta- » tue fut faite sous le règne de Néron et placée à Nettuna » où elle a été trouvée. Il est h croire aussi que son au- » teur n'a pas eu autant de talent que les autres statuaires )) employés par cet empereur à ses édifices de Rome où » devaient nécessairement se faire les plus belles choses » par les plus habiles artistes. Il est à croire que l'endroit » où l'Apollon fut découvert a été la villa qu'Adrien avait 7) à Anzio, où, suivant Philostrate, cet empereur avait dé- D posé un livre et plusieurs lettres de ce philosophe, et il » ajoute que cette villa était de toutes les maisons impé- » riales celle où Adrien se plaisait le plus. »

Maintenant écoutons Winckelmann. « De toutes les » statues antiques qui ont échappé à la fureur stupide des » barbares et à la puissance des tems, la statue d'Apollon » est sans contredit la plus sublime. L'artiste a composé

^ Yoypz la note de la page 460.

cet ouvrage sur l'idéal et n'a employé de matière que ce qu'il lui en fallait pour exécuter et représenter son idée. Autant la description qu'Homère a donnée d'Apollon surpasse les descriptions qu'en ont faites après lui les poètes, autant cette figure l'emporte sur toutes les figures de ce même dieu. Sa taille est au-dessus de celle de l'homme, et son attitude respire la majesté. Un éternel printems, tel que celui qui règne dans les champs fortunés de l'Elysée, revêt d'une aimable jeunesse son beau corps et brille avec douceur sur la fière structure de ses membres. Pour sentir tout le mérite de ce chef-d'œuvre de l'art, tâchez de pénétrer dans l'empire des beautés incorporelles, et devenez, s'il se peut, créateur d'une nature céleste; car il n'y a rien ici qui soit mortel, rien qui soit sujet aux besoins de l'humanité. Ce corps n'est ni échaulTé par des veines, ni agité par des nerfs. Un esprit céleste circule, comme une douce vapeur, dans tous les contours de cette figure admirable. Ce dieu a poursuivi Python, contre lequel il a tendu pour la première fois son arc redoutable. Dans sa course rapide il a atteint le monstre, et il lui a porté le coup mortel. De la hauteur de sa joie, son auguste regard perce comme dans l'infini et s'étend bien audelà de sa victoire. Le dédain siège sur ses lèvres. L'indignation qu'il respire gonfle ses narines et monte jusqu'à ses sourcils; mais une paix inaltérable est empreinte sur son front, et son œil est plein de douceur, comme s'il était au milieu des Muses empressées à le caresser. Parmi toutes les figures de Jupiter, vous ne verrez dans aucune le père des dieux approcher de la grandeur, avec laquelle il se manifesta jadis à l'intclli-

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» gence d'Homère, aussi bien que dans les traits que vousof- » fre ici son fils. Les beautés individuelles de tous les autres » dieux sont réunies dans cette figure comme dans celle » de Pandore. Ce front est le front de Jupiter renfermant » la déesse de la Sagesse; ces sourcils, par leur mouve- » ment, annoncent sa volonté; ce sont les grands yeux de » la reine des déesses, et sa bouche est la bouche même » qui inspirait la volupté au beau Branchus. Semblable » aux tendres rejetons du pampre, sa belle chevelure » flotte autour de sa tête, comme si elle était légèrement » agitée par l'haleine du Zéphir; elle semble parfumée de » l'essence des dieux , et attachée négligemment par la » main des Grâces. A l'aspect de ce chef-d^œuvre j'ou- » blie tout l'univers ; je prends moi-même une attitude 7> noble pour le contempler avec dignité. De l'admiration » je passe à l'extase. Je sens ma poitrine qui se dilate et » s'élève, comme l'éprouvent ceux qui sont remplis de » l'esprit des prophéties. Je suis transporté à Délos et » dans le bois sacré de la Lycie, lieux qu'Apollon hono- » rait de sa présence; car la figure que j'ai sous les yeux » paraît recevoir le mouvement comme le reçut jadis la 7) beauté qu'enfanta le ciseau de Pygmalion. Mais com- » ment pouvoir te décrire, ô inimitable chef-d'œuvre! » Il faudrait pour cela que l'art même daignât m'inspirer » et conduire ma plume. Les traits que je viens de crayon- » ner, je les dépose à tes pieds ; ainsi ceux qui ne peuvent » atteindre jusques à la tête de la divinité qu'ils adorent, » mettent à ses pieds les guirlandes dont ils auraient voulu » la couronner. »

Que critiquer après une pareille description ? Quels doutes proposer au sujet de ce prétendu chef-d'œuvre des

chefs-d'œuvre? Cependant, pourquoi l'amour de la

vérité céderait - il ici à une vénération peu raisonnée, et pourquoi n'étudierions-nous pas cette très -belle statue dans l'intention de la juger, de la classer et non uniquement de nous extasier sur ses perfections.

Michel-Ange s'est dit élève du torse; mais personne ne s'est dit élève de l'Apollon. Sous Bouchardon, les crayonneurs d'atelier donnaient même à cet Apollon le nom trivial de navet ratissé; et cette critique, bien qtie faite lors du mauvais goût des écoles, n'est pas à rejeter. Rubens, dans son Apollon de la galerie de Paris, semble avoir voulu, comme nous le dirons ailleurs, donner une leçon au statuaire ancien en peignant avec souplesse et une certaine mollesse les chairs de l'Apollon de son tableau : mais malheureusement Rubens échoua dans cette critique, qui toute fondée qu'elle était, sortait de la compétence de son pinceau. Mengs n'hésite pas à dire que cette figure n'a pas la morbidesse qu'on remarque dans quelques autres ouvrages antiques. Tout le monde sera de son avis.

Qui oserait nier que cette statue d'Apollon ne soit noble, animée et divine? Qui ne sent pas qu'elle représente la colère superbe d'un dieu? Qui n'admire et l'élégance de son corps, et la jeunesse de ses jambes, et la beauté de ses pieds et de sa chaussure? Mais il ne s'agit pas de cela, et ce n'est point en montant sur son trépied qu'on admirera mieux ce dieu.

Cet ouvrage ne serait pas en marbre de Carare, il serait en marbre penthélique que je dirais : cette statue est la copie d'une belle figure grecque, ajustée à la romaine. Le statuaire qui fil cette copie était plein de sentimenU

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de verve et de belles idées ; mais il n'appartient pas à l'école grecque pure et des tems fameux de l'art. Les formes, le jeu des os et des grandes parties est exprimé de sentiment, il est vrai, et dans un caractère ou mode convenable; mais l'artiste manquait de ces études, de cette méthode sévère de la statuaire, études par lesquelles on rend la vérité dans tous ses caractères, par lesquelles on est très-correct en faisant beau, précis et poétique à la fois, enfin châtié et tout naturel en paraissant inspiré et brûlant d'enthousiasme.

Quant à cette chevelure que Winckelmann parfume de l'essence des dieux et qu'agite légèrement le zéphir, elle devrait peut-être moins voltiger dans cette poésie sculptée, et je croirais qu'elle n'excite pas l'admiration de tout le monde, malgré l'adresse de l'outil, qui au surplus montre très-évidemment dans cette chevelure une exécution non pratiquée lors des plus belles époques de l'art, et qui, soit dit en passant, pourrait peut- être servir à prouver qu'elle est répétée d'après un bronze, vu la fragilité qui résulte de tant de mèches de cheveux isolées et toujours assez solides quand elles sont exécutées en métal. On doit aussi se méfier, je le sais, de l'analogie qu'elle offre avec les coiffures déplaisantes du siècle de Louis XIV, et il faut considérer pour quelque chose le dégoût que peut causer cette impression. Malgré tout, je crois devoir persévérer dans mon opinion.

Pour ce qui est de la pantomime et du geste, on aperçoit dans cette figure un certain aprêt, un certain étalage et un calcul un peu recherché dans son mouvement; contraste qui, bien que conforme aux règles et à l'expression, rappelle les tems de luxe et d'apparat, ainsi que la

pompe théâtrale des Romains. Au surplus, connaissonsnous l'historique de toutes les antiques? N'aurait-on pas, sous les Antonins, exigé certaines copies d'ouvrages classiques avec des changemens ? N'aurait-on pas influencé les artistes par quelques volontés capricieuses et un peu contraires à l'art?.... J'ai déjà fait part de cette conjecture. Mais, disons encore, au sujet de la pantomime de l'Apollon du Belvédère, qu'il est essentiel de se rappeler ici combien est grande l'altération que subit l'expression, lorsqu'on change en plus ou en moins certaines parties d'une figure. Aussi on ne doit point s'étonner, par exemple, que les bras modernes de la Vénus Médicis en aient fait une figure coquette. De même, ce théâtral que nous remarquons dans l'Apollon et qui n'existait probablement point dans l'original, est peut-être l'ouvrage du copiste qui travaillait à Rome

Il convient encore de proposer h ce sujet une remarque que j'étendrai à son lieu ; c'est que dans cette période, oii l'art commençait à être influencé par le goût romain, il semble que les artistes aient recherché avec quelqu'afTectation les pantomimes développées et calculées dans leur signification. Etait-ce pour dédommager l'art de ce qu'il perdit du côté de la perfection des formes et de l'imitation de la vie ; ou bien cette recherche était-elle le résultat de l'influfcnce des théâtres de Rome ? Je laisse à résoudre cette question. Ce qu'on ne saurait nier, c'est que les bas-reliefs et les monnaies mêmes de ce tems, nous frappent par une certaine énergie un peu factice qui fait ressortir davantage et qui fait regreter l'éclat et la simplicité pure de l'art

* J*aî eu occasion de dire quelque chose, pag. 57, concernant les restaurations qu'a subies PApoilon du Belvédère.

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îrttique. La Dia»e à ia biche, statue dont nous allons parler, offre une preuve de ce que j'avance ici.

Il existe des ouvrages postérieurs à Adrien qui peuvent soutenir la comparaison, quant au travail et à la science, avec cette statue célèbre d'Apollon. Prenons, par exemple, certains portraits, et un entr'autres trouvé à Gabies (musée de Paris, n"" 97), et représentant Géla, frère de Caracalla. Ce buste antique est sain comme s'il sortait de l'atelier de l'artiste, et nous pouvons en raisonner. Je dirai d'abord que la draperie de ce buste, ainsi que celle de Septime-Sévère, qui lui sert de pendant [idem 99 ) , ne le cède en rien à celle de l'Apollon et sous aucun rapport. Quant au nu de ce Géta, la tête est pleine de vie et de vérité, les plans sont vrais autant que dans l'Apollon. Une harmonie excellente règne dans le tout. Le tour du col sur le buste, et de la tête sur le col est tout aussi habilement traité, dans son genre, que celui de l'Apollon. Même fini, môme douceur d'outil, mais aussi même froideur de plans, même routine de métier. Etranger à cette vive méthode grecque qui faisait arriver au fini par la vraie science des formes et de l'anatomie, l'artiste n'a pas su mépriser l'espèce de poli qui n'est pas le résultat de l'imitation.

Les finesses qu'on apperçoit au flambeau sur l'Apollon, me semblent même prouver l'époque de son exécution. On fit sous Adrien des statues très-finement travaillées; mais les formes auraient du être franches, libres, tirées, comme je viens de le dire, de la connaissance immédiate des plans, et puissées toujours dans la nature. Dans l'Apollon ces finesses paraissent timides, sans vivacité €t sans variété. Tous les petits plans des muscles y sont

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indiqués, il est vrai, mais comme si l'artiste les y avait ajoutés, non en bâtissant le tout, mais pardessus, isolément, et comme pour faire voir un grand soin. Or, la sculpture grecque des plus beaux tems de l'art, ne se traitait pas ainsi, puisque les finesses étaient les conséquences de beautés premières et fondamentales, et qu'elles étaient homogènes avec ces beautés.

N'osant pas critiquer l'Apollon, on vous dit qu'il a été altéré par devant, et que, n'ayant pas été retouché par derrière, il offre de ce côté un plus admirable travail. On veut absolument que ce soit un ouvrage du premier ordre, et d'un des plus fameux statuaires qui aient existé. Or, voici le vrai moyen de se convaincre de la vérité. Placez le torse de l'Apollon à côté du torse de Bacchus de Naplcs ou de la Vénus Milo ou des figures du Parthénon : vous verrez bientôt que c'est la pantomime de ce bel ouvrage et l'élégance des proportions surtout qui vous séduisent, mais que la vie, la vérité et la souplesse du mécanisme osseux n'y sont pas exprimées au même degré que dans ces morceaux classiques. D'ailleurs cette chair si jeune, si divine dans cet Apollon, est loin d'être aussi vraie que dans les plus belles Niobés qui, bien qu'elles ne représentent pas des divinités, sont traitées dans le style de la haute beauté.

Si donc on veut trouver qu'elle est parmi les statues d'Apollon citées par les écrivains, celle de laquelle le nôtre pourrait bien être la répétition, on peut admettre la supposition qu'il a été imité d'après celui de Briaxis qui devait fleurir presque en même tems que Praxitèle. Nous avons vu que S* Clément d'Alexandrie, en parlant de cet ouvrage, qu'on voyait à Daphné, l'appelle admi-

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rable et inimitable. Le dieu était représenté lançant ses llèches contre le serpent Python. Si donc l'original de l'Apollon du Belvédère est de Bryaxis, il est évident que son copiste qui travailla sous Néron, près de 4^0 ans plus tard, ou peut-être sous Trajan, n'a pas atteint le degré de savoir et de naïveté qui était propre à presque tous les ouvrages fameux des écoles qui brillaient au tems de Philippe et d'Alexandre.

Je ne puis m'empecher ici de dire un mot sur la belle statue de Diane que possède la France depuis plus de deux siècles, et dont le vrai mérite semble cependant avoir été méconnu jusqu'ici. Aujourd'hui on la croit exécutée par l'auteur de l'Apollon du Belvédère. Cette conjecture n'a rien que de très-raisonnable, car on y voit même vivacité d'expression, même élan, même contraste, même fierté. Je me garderai bien de dire qu'elle est plus belle que l'Apollon; mais j'assurerai que la contemplation de cette statue excite en moi d'aussi vifs sentimens d'admiration que le fameux marbre du Belvédère. Je trouve de plus que les jambes de cette statue, et qui sont la plus considérable partie du nu, sont d'un travail plus savant, plus vrai et tout aussi beau que celui de l'Apollon. Ce qui me paraît remarquable surtout dans cette belle figure, c'est le caractère de chasteté qui y est exprimé avec une unité, et, si je puis dire ainsi, avec une intensité merveilleuse. Rien de voluptueux, rien d'amoureux dans cette image de la chaste sœur du dieu du jour. Une austère pudeur semble préserver cette vierge de toute atteinte. Elle impose même et commande le respect, tant les mœurs de la déesse sont manifestées avec force et propriété dans cette admirable sculpture. Combien les copies mo-

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