‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 90 sur 174 · HISTOIRE DU STYLE PRIMITIF DE L'ART ROMAIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU STYLE PRIMITIF DE L'ART ROMAIN

Rome possédait une statue d'Hercule 1269 ans avant notre ère, c'est-à-dire 3oo ans avant la guerre de ïroie : cette statue, qu'on disait consacrée par Evandre, se voyait encore du tems de Pline. Quoique l'âge des plus anciens monumens, qu'on supposait avoir été exécutés h Rome, fût incertain, on savait très-bien cependant que les Etrusques, voisins des Romains, avaient exercé les arts avec succès dans un tems où la sculpture et la peinture étaient à peine connues en Grèce. Pline dit que les peintures qu'on voyait de son tems à Céré, ancienne ville d'Etrurie, étalent regardées comme plus anciennes que la fondation de Rome, et il paraît même que Ludius d'Etolie avait peint le temple d'Ardée plus de soixante ans auparavant.

Romulus et tous les rois ses successeurs s'étaient fait ériger des statues, ce qui fait remonter l'art à Rome vers l'an 716 avant notre ère, époque où florissait le peintre Bularque. Numa dédia, 672 ans avant J.-C, une statue de Janus,et sous le règne de Tarquin l'ancien, 100 ans après, on plaça à Rome deux statues de Sybilles, ainsi que celle de l'Augure Attus Navius, et de plus, un Hercule et un Jupiter en terre cuite : cette époque correspond à celle où fleurirent en Grèce Dipœnus et Scyllis. Horatius Coclès obtint les honneurs d'une statue, l'an 007 avant noire

' Il faut entendre ici par Vnrt romain Part exercé par les Romains, ronïnic on enten»! par Vart grec Part exerce par les Grecs.

ère. Pline nous apprend que la première statue d'airain, faite à Rome, date de 484 ans avant J.-C; les biens confisqués de Spurius Cassîus servirent aux frais de cet ou-^ vrage. L'an 5o2 avant J.-C, Trémulus obtint le même honneur. On avait aussi récompensé par une statue, 5o ans avant, Hermodore d'Ephèse, interprète des décemvirs. Enfin, si l'on consulte sur ce point les écrivains, on pourra compter encore plus de huit statues érigées depuis cette dernière époque, jusqu'au tems de Fabius Pictor.

Vers ce même tems aussi, Appius Claudius consacra des boucliers ornés de portraits de famille; mais nous ignorons s'ils étaient peints, ciselés ou sculptés. Nous savons encore queiSo ans plus tard on éleva deux statues équestres, l'une à Luc. Fur. Camillus, et l'autre à Maenus. Ce fut à cette époque, 3oo ans avant J.-C, que Fabius Pictor peignit à Rome le temple de la déesse Salus : d'autres Fabius exercèrent après lui la peinture. Il fut le deuxième peintre et le premier historien de Rome; la famille Fabius était illustre. 11 est à remarquer que les statues romaines eurent la barbe et les cheveux longs jusqu'au tems de ce Fabius. La statue en bronze d'Apollon que l'on consacra dans ce même tems au Capitole, était si grande qu'elle était vue du Mont-Albain. Le siècle et demi qui s'écoula ensuite, vit sûrement naître des artistes, dont Jes noms ne nous sont point parvenus. Cependant , 260 ans avant notre ère, M. V. Messala fit placer sur Jes murailles de la Curia -Hostilla un tableau où était peinte sa victoire sur les Carthaginois. On plaça aussi vers ce tems dans le Capitole deux tableaux représentant, l'un la victoire de Lucius Scipion en Asie, et l'autre la prise deCarthage ; dans ce dernier on remarquait Lucius

STYLE PRIMITIF DE l'aRT ROMAIN. 7* PÉRIODE. 5^1

Hostilius Mancinus, montant le premier à l'assaut. 2 1 2 ans avant J. C. , le goût des arts se répandit à Rome : il y entra avec les dépouilles de la Grèce. Cependant les personnes de condition ne se livrèrent plus à la peinture, et Pacuvius, poète et peintre, fut un des derniers de cette classe qui s'y exerça, au moins dans ces premiers tems de l'art. Il décora de ses tableaux le temple d'Hercule dans le Forum Boarium. Un peu auparavant, c'est-à-dire, à la suite de la prise de Syracuse, on envoya à Rome le premier artiste grec qui y ait paru. Ce fut vers l'an 1 76 avant J. C, que Manlius, triomphateur, fit connaître aux Romains les trépieds, les meubles d'airain, etc., travaillés avec art. La peinture faisait dès-lors quelques progrès, et on avait déjà représenté des victoires nationales. Enfin, on vit Turpilius s'illustrer par beaucoup de belles peintures qu'il exécuta à Vérone.

Cette époque nous ramène à celle où les Romains apportèrent successivement de la Grèce une foule de chefsd'œuvre. On étalait donc déjà dans cette ville conquérante une grande quantité de statues et de tableaux apportés du dehors. Les généraux vainqueurs regardaient comme un objet de luxe les tableaux qu'ils enlevaient aux ennemis, et ils trouvaient glorieux de les exposer aux yeux du peuple romain. Curius Dentatus, après la défaite de Pyrrhus, avait apporté à Rome des tableaux avec d'autres richesses ; mais ce fut Marcellus qui, au dire de Plutarque, apprit le premier aux Romains à estimer et à admirer les beautés et les grâces de ces chefs-d'œuvre qu'il avait enlevés aux Syracusains. Bientôt Lucius Scipion plaça au Capitole un tableau de sa victoire en Asie; ctCaïus Torenlius fit voir des peintures représenlant des combats

de gladiateurs. Le fameux triomphe de Paul-Emile fut peint par Mélrodore. Le peuple vit lors de ce triomphe deux cent cinquante chars remplis de tableaux et de statues.

Mais la plus grande vogue des tableaux étrangers commença à l'époque de Lucius Mummius, vers l'an 1 5o avant notre ère. Ce fut ce consul qui dédia le premier dans le temple de Cérès le fameux tableau de Bacchus, peint par Aristide, tableau qu'il avait enlevé à Corinthe. Lorsque ce Bacchus fut mis en vente à Corinthe, le roi Attale, comme nous l'avons dit, poussa l'enchère jusqu'à la somme considérable de six cents mille sesterces. Mummius fut surpris d'une offre aussi forte, et s'imaginant que ce tableau avait quelque propriété secrète, il refusa de le céder à Attaie. Lors de cette prise de Corinthe, les Romains sentaient encore si peu le prix de la peinture, que les soldats se servaient des tableaux, jetés confusément par terre, pour faire des tables sur lesquelles ils jouaient aux dés. Velleïus Patercuîus nous raconte {Hist. Rom, L. i.) que ce mêmeMummius dit aux pilotes du vaisseau chargé des plus belles statues de Corinthe, que, s'ils ne les amenaient pas à bon port, il leur en ferait rendre d'autres {Si cas perdidissent^ novas reddituvos). Mais depuis Mummius, les Romains virent fréquemment des tableaux grecs exposés dans les portiques, dans les temples et jusque dans les marchés. Enfin Marcus Agrippa en consacra aussi et prononça à cette occasion une belle harangue, dont le but était de ne souffrir qu'aucun particulier possédât en propre des tableaux ou des statues et de faire déclarer tous ces objets appartenant à la république.

STYLE PRIMITIF DE l'aRT ROMAIN. 7^ PÉRIODE. SsS

L'an 1 45 avant J.-C. , on vit au Capitole les premiers plafonds dorés. 42 ans après, Scaurus bâtit pour quatre-vingt mille personnes un théâtre qui ne devait durer qu'un mois, et trois mille statues le décorèrent. Ce Scaurus forma le premier une dactyliothèque ou collection de pierres gravées. Sylla dépouille Athènes en l'an 86, et en 75Verrès compose sa fameuse galerie. Enfin vers ce tems on prit goût pour les perles, les pierres précieuses, les vases Murrhins, etc. Une dactyliothèque fut consacrée au Capitole. Les triomphes de César étalèrent des images d'argent, d'écaillé, d'ivoire, représentant des villes conquises. On revêtissait déjà les maisons de marbre, et on les décorait avec des colonnes de marbre de Caryste et de Luni. Ce fut à cette époque que Lucullus enleva d'Apollonie un Apollon de trente coudées. Plus tard, Jules César enrichit de peintures grecques plusieurs temples de Rome dans lesquels il les >^ consacra. Il avait formé une belle galerie ou pinacothèque, et consacra six collections de pierres gravées. Nous savons de plus qu'il acheta pour la somme de quatre cent trente-deux mille francs l'Ajax et la Médée de Timomaque. Auguste exposa publiquement deux peintures qui représentaient, l'une la victoire d'Actium, et l'autre son propre triomphe. Il fit aussi placer dans le temple de son père adoptif Jules César, un tableau des Dioscures et un autre de la Victoire. Dans la salle du sénat, il fit appliquer sur le mur une peinture représentant la forêt de Némée personnifiée et assise sur un lion : on la voyait accompagnée d'un vieillard debout avec son bâton; au-dessus était représenté un char avec deux chevaux. Enfin Auguste plaça dans le même endroit un autre tableau : on y voyait un fils en âge de puberté, qui Ressemblait parfaitement à

son père, malgré la différence d'âge. Les Romains qui étaient riches imitèrent le luxe d'Auguste, et Marcellus consacra à Rome une dactyliographie. Ce fut sous Auguste que le peintre Ludius se faisait remarquer par ses tableaux représentant des paysages et des marines avec des figures.

Nous voici revenus à l'époque où nous avons laissé l'art à Rome et en Grèce. Il resterait maintenant à faire connaître quel était le caractère de ce style primitif de l'art à Rome. Rien ne nous fait présumer que ce style ait eu quelque caractère particulier, ni qu'il différa de celui qui était pratiqué par les artistes de la Grèce du même âge. Ainsi, les statues de Clélie, d'Horatius Codés et autres étaient prohablement exécutées en Sphurélaton et dans le style des ouvrages de Dipœnus et Scyllis. Il est possible que Fabius Pictor, contemporain des élèves d'Apelle, tint dans son style du caractère des maîtres plus anciens, par la raison que les progrès de l'art grec n'ont pas dû influer promptement sur l'art naissant à Rome. De mêmePacuvius n'était peut-être pas aussi avancé, quant au style, que ceMétrodore, appelé de Rome par Paul-Émile dans le même tems que lui. Enfin on doit croire qu'avant la conquête de la Grèce par les Romains, aucun goût particulier n'influa sur le peu de productions d'art que Rome put fournir, mais que ce fut seulement depuis l'époque de sa domination que commença cette influence. Attachons -nous donc à dépeindre avec justesse ce caractère qui domina l'art, cette corruption qui en prépara et en hâta la chute.

STYLE DE l'art ROMAIN. 7* PERIODE. 59*5

Page 1