‹ Traité complet de la peintureChapitre 10 sur 114 · DE LA PEINTURE DU MOYEN AGE DANS LE NORD · texte numérisé non relu

DE LA PEINTURE DU MOYEN AGE DANS LE NORD

v/n ne trouve chez les peuples de l'occident ou du nord presqu'aucuns vestiges de la peinture du moyen âge ; le tems les a détruits presque tous, l'insouciance les a délaissés, et l'envie ou l'ignorance leur a fait substituer des peintures plus récentes. La rareté de ces peintures ne doit cependant point nous faire supposer que cet art ait été moins cultivé dans les contrées du nord que dans celles

de l'Italie. Partout on employait la peinture pour l'ornement des temples et des palais. Les particuliers, il est vrai, ne possédaient guère de collections de tableaux, mais les églises, les monastères et les grands édifices en étaient abondamment pourvus.

Au reste, on sait que la peinture, comme la sculpture, suit presque toujours les destinées de l'architecture. Depuis les Egyptiens jusqu'à nous, n'a-t-on pas eu recours, pour compléter l'embellissement des monumens , à la sculpture, à la ciselure, à la niellure, à l'orfèvrerie et à la broderie? Pourquoi donc aurait-on négligé la peinture ? L'histoire nous fournit d'ailleurs des preuves de la continuité de cet art. Les princes et les évêques encourageaient , protégeaient et employaient les peintres. Sous Charlemagne, qui savait les apprécier, on vit en Allemagne, en Angleterre, en France, s'élever des églises, des abbayes décorées par de riches mosaïques et par de grands tableaux. Dans les monastères plusieurs abbés, plusieurs religieux cultivaient avec ferveur la peinture et maintenaient dans cet art la dignité des idées et la beauté de l'exécution. Les éloges des plus judicieux écrivains de ces tems au sujet des peintures qu'ils voyaient de toutes parts sont un témoignage suffisant. Enfin les diptyques portatifs et les manuscrits devaient seuls occuper le pinceau d'un très-grand nombre d'artistes.

Il paraît qu'un des plus beaux restes de cet art à cette époque est la grande peinture exécutée en France à l'abbaye de Cluny, il y a 800 ans. Voici ce qu'en dit M. Lenoir dans son ouvrage sur les anciens monumens français : « La belle coupole de l'abbaye de Cluny, qui est » parfaitement dtns le style et dans le goût de celle de

» S,e-Sophie de Gonstantinople, offre une peinture faite » l'an 1000 environ. Cette peinture est de la plus grande » conservation et du plus beau style; les couleurs en » sont tellement fraîches, qu'elles semblent sortir du » pinceau de l'artiste. On y voit Jésus-Christ de dix pieds » de proportion, assis sur des nuages, ayant une main ap- » puyée sur l'apocalypse, tandis que de l'autre il désigne » le ciel comme le trône de sa toute-puissance. Les quatre » points cardinaux du ciel exprimés par le bœuf, le lion, » l'aigle et l'homme, arrêtent les angles de cette compo- » sition gigantesque, laquelle se détache sur un fond d'or » orné de losanges en forme de mosaïques '. »

1 « La belle église de Cluni, dit M. Em. David (P. 218. Discours, etc.), » a été démolie presqu'entièrcment pendant les orages de la révolution. » La voûte du choeur et la peinture colossale dont elle était ornée ont » échappé au vandalisme. M. Millin en a parlé succinctement dans une » lettre qui a été publiée dans le Magasin Encyclopédique (octobre 181 1. » p. 36o et 362). Cette peinture représente le Sauveur assis au milieu des » signes allégoriques des quatre évangélistcs, entouré de saints, de saintes » et de séraphins. J'en parle moi-même d'après une note et un dessin » que M. Furtin, maire de Cluni, a bien voulu m'adresser. Les peintures » qu'on voyait dans le réfectoire, représentaient les fondateurs du mo- » nastère, les historiens de l'Ancien et du Nouveau Testament, et le » jugement dernier. Ista domus refectorii habetur gloriosa in pic- » turisy tàm novi quant veteris Testamenti, etc. (Chron. Clun. in » Bibl. Clun. Col. 1640 et 1662. Mabill. Annal. Ord. S. Bened. T. 5. » Lib. 67. p. 25a). Il s'agit, dit-on, de détruire la partie de l'église qui » subsiste encore. Puisse l'amour des arts empêcher l'exécution de ce » projet ! Pourquoi ne pas laisser subsister un monument d'une si grande » importance pour l'histoire de la peinture et de l'architecture, de même >» que nous conservons les ruines grecques et romaines ? » On regrette toujours que les personnes qui se donnent la peine d'examiner et de signaler les monumens, gardent le silence sur tant de points qu'ils pourraient si aisément vérifier. Pourquoi ne nous apprend - on pas , par exemple, si cette peinture est peinte à fresque, àr' détrempe ou à l'en-

5o IÏÏST0ISE DE Ï.A PEINTURE.

Revenons à l'erreur de bien des personnes qui donnent indistinctement le nom ridicule de gothique, soit aux productions du moyen âge antérieures au rétablissement des arts à Florence, soit aux ouvrages faits dans le nord vers le 1 6e siècle. Le vrai goût barbare, le vrai goût gothicomoderne ne se manifesta qu'après que Florence eût des écoles et des maîtres accrédités. Ce goût détestable qui infecta le nord de l'Italie, l'Allemagne et la France, fut, comme je l'ai dit, le résultat des pitoyables traductions que les Français et les Allemands rapportaient chez eux de la manière de Michel-Ange et de ses élèves. A leurs études vicieuses ils associèrent un certain goût de terrojr, provenant de la barbarie des mœurs du nord et de la bizarrerie triviale du costume de leur pays; mais il faut le répéter, ces images hideuses n'ont rien de commun avec la science, avec l'éclat de l'antiquité perpétuée dans les peintures du moyen âge, et, si les ouvrages barbares des habiles peintres du Nord influèrent sur le goût des écoles modernes, il faut convenir qu'elles n'inspirèrent jamais rien de bon ni à Poussin, ni à Le Sueur, ni aux peintres chastes et jaloux de la beauté. Il eût même été plus heureux que les peintres du nord, tels que Cranack, Van-Eick, Classens, Albert-Durer, n'eussent rien offert d'instructif dans leur expression, car alors on eût abandonné leur style et on n'eût pas propagé jusqu'à nous, à travers les académies de l'Europe, un certain goût bur-

caustîque ; si elle est soluble à l'eau et sur quel enduit elle est appliquée ; si la superficie qui la reçoit est courbe ou plane; si les figures sont dessinées sans égard à l'art tout moderne , je crois , de faire plafonner les objets représentés ; si enfin le dessin est d'une belle forme et les draperies d'un beau style ?

lesque, ignoble et sauvage qui fait encore des dupes, malgré les exemples attrayans des Grecs et des Piomains.

Je finirai par une observation sur la rareté de ces peintures dont le nombre devait être immense. J'y remarque trois causes : la plus ancienne date des tems des iconoclastes ' ou briseurs d'images, dont les partisans produisirent tant de ravages; la seconde vient de la cupidité des gens avides qui en voulurent retirer l'or et le lapis; et la troisième, qui de toutes est la plus affligeante, vient de celte vile jalousie des plagiaires, qui non - seulement les anéantirent eux-mêmes, mais qui cherchèrent à éterniser un mépris ridicule pour ces images qu'ils n'ont cessé de consulter, d'imiter, et que bien des artistes mettent encore tous les jours à contribution. Enfin telle était l'influence de ces ennemis dédaigneux, que sous le pape Jules on allait abattre sans répugnance au Vatican une fresque de Pérugino pour faire place à celle que devait exécuter Raphaël, lorsque ce sublime artiste, aussi recommandable par son ame grande que par son esprit éclairé, s'y opposa avec courage. On conçoit maintenant pourquoi ces peintures, et surtout celles qui pourraient offrir le plus d'intérêt, sont très-rares en Italie et même dans toute l'Europe.

Il serait à désirer que ceux qui sont si habiles aujourd'hui à détruire tant d'édifices anciens, fussent au moins conservateurs des productions d'art qui décorent ces édi-

1 Léon l'Isaurien, qui voulut abolir le culte qu'on rendait aux images, et même à celles de J.-C, fit brûler en 726 avec les tableaux et les antiquité^, 5o 000 manuscrits et tous les savans qui s'opposèrent à son projet: tout fut enfermé et consumé dans la bibliothèque de Constantinoplc. La destruction des images dans toute la chrétienté dura 119 années. (Voy. sur ces questions les écrits de MM. Em. David, Artaud, Monnier, etc.)

iices. Mais la manie répandue dans toute l'Europe de n'estimer en fait de peinture que ce qui porte le cachet moderne, ôte toute considération pour ces monumens. Malvasia prétend qu'un grand nombre d'anciennes peintures sont cachées sous la chaux et qu'on les trouvera plus tard. Barbouiller de chaux une ancienne peinture, parce que quelque marguillier prétend avoir ouï affirmer que cette peinture était laide et gothique, et suspendre à sa place quelque pancarte copiée d'après certaine peinture académique, c'est sans contredit faire preuve d'une honteuse barbarie ; mais abattre et briser sans scrupule une peinture exécutée sur mur, lorsqu'on ne veut obtenir que des pierres, et ne pas scier et enlever cette peinture, ne pas consulter enfin des connaisseurs avant d'opérer cetle destruction, c'est le comble du vandalisme et de la grossièreté. Parmi les écrivains qui se sont occupés de recherches sur les productions d'art dans le moyen âge, on peut citer Tiraboschi, Muratori, Ciampini, Frisi, qui ont publié des gravures d'après les monumens de Théodélinda, reine des Lombards, monumens qu'on voit encore à Monza, à Pavie et à Naples. Maffei, Dionisi, ont publié les peintures du cimetière souterrain de Sto-Nazario de Vérone. Carlo Magri a publié des recherches sur l'état de la peinture dans le 6e siècle. M. Emeric David a traité avec un grand talent et une érudition remarquable cette histoire de l'art du moyen âge. Il nous identifie avec la magnificence et le goût chaste et religieux des artistes de ces tems, goût trop peu remarqué jusqu'ici. Dagincourt dans un ouvrage destiné à remplir cette lacune historique du moyen âge, ouvrage auquel il a consacré plus de vingt ans à Rome même, nous fait voir aussi des ri-

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