‹ Traité complet de la peintureChapitre 15 sur 114 · CONSIDERATIONS SUR LA RENAISSANCE DE LA PEIN- TURE CHEZ LES MODERNES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS SUR LA RENAISSANCE DE LA PEIN- TURE CHEZ LES MODERNES

Jlrésque tous les écrivains qui se sont occupés de l'origine de la peinture chez les modernes, ont été dupes du même préjugé que nous avons blâmé dans les Grecs qui prétendaient avoir inventé seuls les commencemens de l'art. En effet ces écrivains nous parlent avec tant de pitié des peintres ou plutôt des ouvriers mosaïcistes que, disentils, on fit venir de la Grèce à Florence dans le treizième siècle, qu'ils voudraient persuader que l'art était alors comme oublié sur toute la terre, en sorte que sans les efforts de l'illustre inventeur florentin Cimabué, la peinture serait, selon ces écrivains, restée ignorée bien longtems encore dans toute l'Europe. La peinture, disent-ils, était anéantie, lorsque Cimabué parut; on ne faisait plus de tableaux, quand Cimabué en composa un qui fut porté

en triomphe Qui peut croire ces invraisemblances?

Et comment ont pu se propager ces erreurs ? Les biographes florentins voulurent fixer un commencement* à leur histoire moderne de l'art, et Cimabué se trouve là tout à propos; il est donc cité par Yasari et par ses compilateurs, comme étant seul le fondateur de l'art moderne.

Ouvrez le livre de M. de Piles qui écrivait plus d'un siècle après Vasari, vous lirez ce qui suit : « Les beaux- » arts s'étaient éteints dans l'Italie par l'invasion des bar- » bares ,* le sénat de Florence fit venir des peintres de la » Grèce pour rétablir la peinture dans la Toscane, et Ci- » mabué fut leur premier disciple. » .... Pourquoi Vasari ne voit-il que la ville de Florence et que le peintre Cimabué ? Pourquoi des peintres grecs n'auraient-iîs pas instruit dans leur art tous les autres Italiens qui allaient communiquer avec la Grèce ? Pourquoi la peinture n'auraitelle commencé à servir le christianisme qu'à Florence, et pourquoi Venise, Bologne, Naples, Gênes et la Sicile auraient-elles ignoré un art que l'on cultivait toujours en Grèce et qu'elles pouvaient facilement y aller chercher ? Il est bien plus vraisemblable que l'on n'eût recours aux Grecs que pour les mosaïques et pour d'autres pratiques particulières, et nous devons présumer qu'il y avait de ces mêmes Grecs à \enise, à Naples et ailleurs. Ainsi un historien vénitien eût pu, comme Vasari, donner à la peinture de Venise la même origine que celui-ci donne à la peinture de Florence, et trouver aussi un Cimabué vénitien. D'ailleurs rien ne prouve qu'on se soit servi des Grecs pour perpétuer ou renouveler la peinture. Les anciennes pratiques romaines conservées en Italie et surtout dans l'état de Venise, dispensaient de ce secours.

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Au surplus Malvasia a disputé vivement aux Florentins cette prééminence et l'a réclamée en faveur des Bolonais. Toute cette discussion, qu'on pourrait pousser fort loin, intéresserait peu les artistes : elle ne convient qu'aux curieux qui se plaisent à s'exercer dans ces sortes de débats. Quiconque voudra prendre îa peine de lire à ce sujet Vasari, Baldinucci, Bottari, Lami et plusieurs autres, trouvera abondamment matière à discuter ce point historique de l'art.

Voici au reste ce qu'en a écrit M. Artaud dans ses Considérations : « Si toute l'amélioration de la peinture, dit- » il, n'était due qu'à Cimabué et à Giotto, tous les bons » artistes seraient donc sortis de Florence ? Si tous les » peintres n'avaient vu que ces deux maîtres, toutes les » manières seraient donc semblables à celle des Florentins » véritablement leurs élèves?..... Mais on remarque un » style différent dans les anciennes peintures de Pise, de » Sienne, de Venise, de Milan, de Bologne et de Parme : » ce sont d'autres idées, un autre choix de couleurs, un » autre goût de composition, un autre système de dra- » peries, une invention tout à fait différente : il n'y a au- » cune conformité de style dans les ouvrages de Cimabué » et ceux de Gnido de Sienne, de Giunta de Pise qui fut » invité à venir peindre h Assise vers i25o, de Bonna- » venture Berlinghieri de Lucques qui florissait en 1255, » de Nicolo délia masnada di San Giorgio qui peignait à » Ferrare en 1240, de Gnido de Ventura et d'Urssone » dont on trouve les traces à Bologne jusqu'en 1248, et » encore moins dans les portraits de Tullio di Pérugia » qui travaillait en 1219.

» On parle à nos jeunes artistes de Raphaël, dit lou-

» jours le même écrivain, comme du peintre qui a îe » plus honoré le 16e siècle : on rend à ce grand génie » toute la justice qu'il mérite; mais pourquoi ne pas leur « apprendre et leur démontrer que quatre siècles avant » Raphaël il y avait déjà de la grâce dans les composi- » tions; que dans plusieurs parties le dessin offrait de la » correction et de la pureté, et qu'enfin avant lui Or- » cagna, Starnina, Dello, Fra Lippi , Pesellino-Peselli, » avaient peint, sous le nom de Caissons, de grands ta- » bleaux sur bois, où l'on voit les Arabesques, que suivant » plusieurs auteurs, Raphaël n'aurait vues nulle part, où » l'on trouve une grande fraîcheur de coloris, une assu- » rance de pinceau qui n'est accompagnée d'aucun re- » pentir, des draperies raisonnées, des morceaux d'ar- » chitecture éclairés du jour convenable, et même assez » d'érudition pour prouver que ces maîtres ont connu les » vêtemens respectifs des nations, les nuages^ les animaux » et les plantes du climat où la scène se passe? Raphaël » n'est pas tombé tout à coup du ciel pour illustrer le » siècle de Jules II et de Léon X,- son talent est l'addition » de tous les taîens qui avaient existé précédemment : il » est bien que ces talens soient aussi connus. »

On peut donc ruiner tout ce faux système par des preuves incontestables; on peut démontrer que les peintres se sont succédés sans interruption depuis îe moyen âge jusqu'à Cimabué. Il existait, dit Lanzi, t. 4» P* 119, des peintres à Crémone en 1 2 13, puisque cette ville ayant remporté une victoire sur les Milanois, on représenta en peinture cette victoire dans le palais de Lanfranco-Oldovino, un des chefs de l'armée de Crémone» Lanzi indique encore avec preuve un Bartoloméo, peintre, qui à Flo-

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