CHAPITRE IL
De la configuration et de l'agrégation.
$ 26. Il est des corps, comme les solides, qui remplissent l'espace d'une manière durable et uniforme, tandis que d'autres, les liquides, varient dans celle dont ils le remplissent. Ces derniers, l'air et l’eau, sont les véhicules qui contiennent les corps solides. Tous les corps organiques , de même que les minéraux, à l'exception du mercure, sont solides. Les corps organiques ont en même temps une forme régulière, que les minéraux ne présentent qu'à l'état de cristallisation. En comparant ces deux groupes de corps sous le rapport de leur configuration et de leur agrégation, nous sommes obligés de nous restreindre, pour les minéraux, à ceux qui sont doués d’une forme régulière.
S 27. Fous les corps organiques, les plantes aussi
bien que les animaux, ont une forme plus ou moins ronde et ovalaire, ou branchue et articulée, et ils sont limités par des lignes courbes ou onduleuses , de même que par des surfaces convexes ou concaves (1). Les corps inorganiques, au contraire, lorsqu'ils ont une forme régulière, comme les cristaux, sont bornés par des surfaces planes et des lignes droites, de la jonction desquelles sous certaines inclinaisons résultent des arêtes et des angles. C’est ce que Romé de l'Isle (2), Bergmann (3), mais surtout Haüy (4), Brochant de Villiers (5) et autres ont suffisamment démontré. On sait que les cristaux offrent une grande diversité de formes simples et compliquées : ce sont des cubes, de hexaèdres, des rhombes, des prismes, des colonnes, etc., (6);
‚(4) Plusieurs principes organiques immédiats font exception à cette règle , en ce qu'après avoir été extraits des corps vivans ou sécrétés par eux, ils cristallisent de différentes manières. La choléstérine, l'acide urique et le sucre de lait sont dans ce cas, parmi ceux qui proviennent du règne animal. Beaucoup de substances végétales, le sucre, divers acides , tels que le sinapique pur, le benzoique et autres, mais surtout les bases salifiables végétales, comme la morphine , la narcotine, la strychnine, le brucine, la quinine, etc., enfin les sous-résines c'istallisent. Cependant les formes de ces dernières sont la plupart du temps globuleuses ou rayonnantes , comme des étoiles et des rosettes, suivant Bonastre. (Sur la forme cristalline de plusieurs sous-résines ; dans Annales de la société Linneenne de Paris, novembre 1827, p- 549. )
(2) Essais de cristallographie, ou Description ‘de figures geometriques propres aux differens corps du règne mineral. Paris, 4772, in-80,
(3) Ueber die Gestalten der Krystalle , 4773.
(4) Essai d’une théorie de la structure des cristaux. Paris, 1784, in-80. — Traité de minéralogie. Paris , 1822.
(3) De la cristallisation considérée géométriquement et physiquement. Strasbourg, 1819, in-80.
(6) Quand l'opération de la cristallisation vient à être troublée , et que les molécules se précipitent tout à coup, la forme géométrique régulière change, et il se produit fort souvent des formes arrondies ; mais celles-ci, d’après la remarque parfaitement juste de Haüy, indiquent un défaut de perfection dans le règne minéral.
ET LES CORPS INERTES. 119 mais , quelque variées que soient leurs formes, on peut cependant , d'après les rapports de leurs parties, les ramener à certaines formes primitives et à certains systèmes de cristallisation (1). Ainsi ces corps, comme l’a trèsbien remarqué Kiclmeyer (2), représentent en quelque sorte l'effet d'une géométrie élémentaire , tandis que la nature s’est servie d’une haute géométrie en procédant à la formation des corps vivans. On peut dire aussi, ce qui revient au même, que les formes des corps organiques sont plus compliquées que celles des corps inorganiques.
$ 28. Le règne organique offre une abondance et une diversité de formes bien plus grandes que celui des corps privés de la vie. Les milliers d'espèces végétales et animales, qui présentent tant de différences dans leur configuration, en sont la preuve. D’après une estimation faite il ya quelques années par Humboldt (3), on connait près de cinquante-six mille espèces de plantes, et cinquante-ün mille sept cents animaux ; mais, depuis cette époque, il a été découvert encore un grand nombre de végétaux et d'animaux nouveaux.
$ 29. Si nous comparons les corps vivans avec les minéraux relativement à leur agrégation , nous remarquons que , suivant les expressions de G.-R. Treviranus (4), les corps organiques se distinguent, et par la régularité, et par l'hétérogénéité de leurs parties, tandis que les autres sont pourvus seulement du premier caractère et manquent du second. Tous les corps vivans, végétaux et animaux, sont composés de parties hétérogènes. Ils
(1) Weiss, dans les Abhandlungen der physikalischen Klasse der Akademie der Wissenschaften von Berlin. Ann. 1814 et 1815, p, 289.
(2) Dans ses Cours sur la zoologie générale.
(5) Annales de chimie , t. XVI.
(4) Biologie, t.T, p. 158.
contiennent toujours des parties solides et liquides , ce que Humboldt (1) considérait comme un caractère essentiel pour eux. En outre, nous remarquons dans tous, à l'exception des plus simples, un grand nombre de parties hétérogènes : nous voyons, chez les plantes, des racines, des feuilles, des fleurs ; chez les animaux, des muscles, des nerfs, des vaisseaux, des os et des viscères de plusieurs espèces. Ces parties, régulièrement arrangées et distribuées, sont composées elles-mêmes de partes plus simples, les tissus. Au contraire, les corps inorganiques ne résultent point d’un assemblage de parties hétérogènes, ou si, par fois, ils présentent ce caractère , les parties ne sont que simplement mêlées les unes avec les autres. En général, les cristaux ne sont composés que de parties solides homogènes (2).
$ 50. De ce que les corps organiques sont composés de solides et de liquides, résulte immédiatement qu'ils ont peu de consistance et de rigidité. Tous sont mous et flexibles, soit en totalité, soit dans un grand nombre de leurs parties. A la vérité, leur consistance varie beaucoup, tant chez les végétaux que chez les animaux, et non pas seulement dans les différens groupes de corps vivans , mais même encore dans les diverses parties de
(1) Aphorismen aus der Pflanzen-Physiologie , p. 35.
(2) On ne peut point présenter comme une objection les gouttes d’eau qui se rencontrent quelquefois dans des cristaux, parce qu’elles y sont purement accidentelles. Ainsi Brewster (Transactions ofthe royal society of Edinburgh, t. X, p. 1) a trouvé des liquides incolores et transparens dans quelques topazes, dans le chrysoberyl, dans le quarz de Québec, dans laméthyste, etc. Ordinairement ces liquides ne remplissaient qu’en partie les cavités des cristaux, et contenaient encore une bulle d’air, qui disparaissait par Paction de la chaleur. Il y avait parfois aussi de petits cristaux dans le liquide. — On ne saurait non plus objecter l’eau de cristallisation, puisqu'elle est combinée intime: ment avec la matière même des cristaux, et qu’elle n’est point distribude dans des espaces particuliers, comme le sont les humeurs des
corps vivans.
chaque individu. En général, nous remarquons que les parties les plus importantes de ces corps, celles qui jouent le rôle principal dans l'accomplissement de leurs manifestations spéciales d'activité, sont celles qui ont le moins de consistance et de solidité , comme le chevelu des racines, les vaisseaux seveux, laubier, les feuilles et les fleurs chez les plantes; les nerfs ; le cerveau, les muscles , les vaisseaux destinés à la digestion, à la respiration , au mouvement des humeurs et aux diverses sécrétions, chez les animaux. La consistance varie aussi en raison de l’âge. A cet égard on peut poser en principe qu’elle est d’autant moindre, chez les végétaux et les animaux, que ces Corps sont plus rapproches de leur origine, ou des périodes de leur développement et de leur accroissement, tandis qu'elle augmente, ainsi que la rigidité, à mesure qu'ils avancent vers le terme de leur carrière.
Les corps inorganiques , au contraire , qu sont composés uniquement de parties solides, se font remarquer par une grande rigidité. On ne voit point en eux de parties qui different sous le rapport de la consistance. Leur rigidité ne varie pas non plus en raison de la durée de leur existence. | |
5 51. Un autre résultat du mélange de solides et de liquides qui entrent dans la composition des corps vivans, comme aussi de leur état de mollesse,, est la facilité avec laquelle ils subissent des changemens dans leurs rapports de structure, c’est-à-dire avec laquelle ils se meuvent. Ces deux mêmes circonstances rendent leur Composition chimique plus facile à attaquer par les influences exterieures, celles de la chaleur et de l'air, qui agissent principalement sur leurs parties liquides. Les minéraux, qui sont composés de solides, et qui ont de la rigidité, n'offrent pas de changemens dans les rapports mutuels
de leurs parties, c’est-à-dire qu'ils ne se meuvent point, et sont moins sujets à varier dans leur composition par l'action des influences extérieures , notamment de la chaleur et de l'air.
$ 32. Non seulement tous les corps organiques résultent d’un assemblage de parties solides et de parties liquides, mais encore ce mode de constitution est indispensablement nécessaire à leur existence et à leur conservation , parce que c’est la réaction des solides et des liquides qui détermine et entretient les manifestations d'activité où de vie (1). Si l’on enlève les sucs à une plante, elle meurt; si l'on soustrait à un animal la masse de ses humeurs, et qu'on vide ses vaisseaux du sang qui s'y trouve contenu, la vie s'éteint en lui. Que l’on détruise les parties solides d’une manière mécanique ou chimique, les manifestations de la vie cessent également. Par conséquent, les solides et les liquides des corps vivans sont dans une réciprocité continuelle d'action indispensablement nécessaire au maintien de la vie.
$ 35. Une autre cause encore du rapport essentiel et nécessaire qui existe, dans les corps organiques, entre les parties liquides et les parties solides, c’est que cellesei tirent toujours leur origine de celles-là. Tout animal
(1) Certains végétaux et animaux, de l’espèce la plus simple toutefois, par exemple, les mousses, les infusoires, les rotifères (vorticella rotatoria) , les vibrions (vibrio anguilla), etc., survivent pendant quelque temps à la perte de leurs liquides ; on peut les dessécher, de manière qu'ils ne donnent plus aucun signe de vie, et lorsqwensuite on vient à les humecter, les phénomènes de la vie se raniment en eux, comme le démontrent les expériences de Needham (Nouvelles découvertes faites avec le microscope. Leyde, 1744), Baker (Æmployement for the microscope. Londres, 1764), Spallanani ( Observations sur les animaux qu'on peut tuer et ressusciter a sen gré; dans Opuscules de physique, t.2, p. 261) et Fontana (Sur le venin de la vipere, t. I.)
nait d'un liquide, au sein duquel il se forme. Ce sont aussi des liquides qui fournissent continuellement les matériaux de la nutrition des solides. Ces derniers n'ont l'aptitude à exercer leurs manifestations d'activité qu'aussi long-temps qu'ils sont nourris. Toute substance quelconque qui pénètre dans les corps organiques, à titre d'aliment, doit être liquide, ou du moins susceptible de le devenir. Les solides eux-mêmes se résolvent pareillement en liquides. Enfin, toutes les matieres qui sont éliminées et rejetées des corps vivans pendant la vie, sont plus ou moins liquides. Mais la constitution des liquides dépend à son tour des manifestations d'activité des solides, car ces derniers sont la principale source des ue qui les distinguent.
$S 54. Il n'est pas difficile non plus de se convaincre que les parties qui entrent dans la composition des corps organiques sont d'une autre nature que celles qui constituent les minéraux, en les examinant avec attention au moyın d'un microscope. Cet instrument fait apercevoir, tant dans les liquides que dans les solides des végétaux et des animaux, des corpuscules globuleux ou ovalaires , quelquefois aplatis. Les animaux les plus simples , les infusoires et les polypes, de même que les plantes les plus simples , les conferves ‚les tremelles ‚les champignons pulvérulens , les byssus, etc., sont composes de globules, comme il résulte des observations de Trembley (1), Schæffer (2), Cavolini (3) et autres. El a été trouvé des globules dans la plupart des humeurs animales , dans le sang , le chyle, la salive, le suc pancréatique, la graisse, le sperme, le lait, par Leeuwenhoek (4),
(1) Mém. pour servir à l'histoire d'un genre de polypes d'eau douce. Le yde, 1744 , p- 54.
(2) Fon den gruenen Ar mpolypen. Ratisbonue, 4753, p. 24.
(3) Ueber Pflanzenthiere des Mittelmoers, p. 56.
(4) Opera omnia seu Arcana nature, Leyde, 1722
Hewson (1), et tout récemment par Home, Prevost et Dumas. Rafn (2), G.-R. (3) et L.-C. Treviranus (4), etc., en ont également rencontré dans les sucs propres des plantes, surtout de celles qui sont lactescentes. Des globules de diverse nature se voient dans les cellules dés végétaux. Tels sont ceux d’amıdon qu'on trouve dans les cotylédons ; Valbumen des graines céréales et les racines tubéreuses ; les globules résineux de chlorophylle dans le parenchyme des feuilles, et les globules colorés dans les cellules des fleurs. Des globules semblables ont été aperçus aussi dans le tissu cellulaire, les membranes séreuses. et muqueuses, le cerveau et les nerfs, les muscles, les tendons et les diverses glandes. des animaux, par Leeuwenhoek, Hooke, Swammerdam, Della Torre, Prochaska, Fontana, etc., et dans ces derniers temps par Barba, Home, G.-R. Treviranus {5), Milne Edwards (6), Dutrochet (7), Prevost et Dumas (8), Hodgkins et Lister (9). Enfin on en découvre aussi dans les embryons de plantes et d'animaux qui se
(4) Opus posthumum. Description of the red particles of the blood. Londres, 4777.
(2) Entwurf einer Pfleanzenphysiologie , p. 9.
(3) Ueber die Gefesse und den Bildungssaft der Pflanzen ; dans Vermischte Schriften , t. 1, p. 448.
(4) Ueber den eigenen Saft der Gewæchse; dans Tiedemann’s und Treviranus's Zeitschrift fuer Physiologie, t. I, p. 447.
(5) Ueber die organischen Elemente des thierischen Koerpers; dans Kermischte Schriften, t. 4, p. 447.
(6) Sur la structure élémentaire des principaux tissus organiques des animaux ; dans Archives générales de médecine , 1823, t. III. — Recherches microscopiques sur la structure intime des tissus organiques des animaux ; dans Annales des sc. nat., 1824, t. IX , p. 562.
(7) Recherches anatomiques et physiologiques sur la structure intime des animaux et des végétaux et sur leur motilité. Paris, 4824.
(8) Bibliothèque universelle des sciences et arts, t. X VIH.
(9) Philosoph. magaz. and Annal. of philosophy , no 8, 1827.
forment, comme l'ont démontré Swammerdam (1), C.-F. Wolf (2), G-R. Treviranus (3), Sprengel (4), L.-C. Treviranus (5), Link (6), Rudolphi (7), J.-F. Meckel (8), et plusieurs autres encore. | $ 55. Ces globules ou corpuscules propres aux Corps organiques , dont on ne trouve point les analogues dans les minéraux, doivent être considérés comme les formes élémentaires de ces corps, comme les dernières molécules organiques douées d’une forme distincte qu'on puisse apercevoir en eux. Les matières organiques en général paraissent avoir la propriété de prendre la forme de globules dans certaines circonstances. C’est ce que l'on remarque principalement lorsqu'elles passent de l'état liquide à l’état solide. G.-R. Treviranus a vu se former, pendant la coagulation du blanc d'œuf, des globules qu'il n'avait point distingués dans l’albumine liquide. Prevost et Dumas ont observé le même phénomène sur de l’albumine dont ils avaient opéré la coagulation en la soumettant à l’action du pôle positif de la pile galvanique. Ce sont aussi des corpuscules globu- . laires qui paraissent d'abord "uand des infusoires se forment au milieu de matières organiques en décomposition.
$ 56. Ces globules organiques élémentaires, dont le
(1) Biblia nature, p. 817. — Il a vu des globules sur de jeunes tétards de grenouille.
(2) Theoria generations , t. II, p. 2, 16, 33.
(3) Biologie, t. III, p. 233, t. IV, p- 9.
(4) Von dem Bau und der Natur der Geweechse. Halle, 1842, p. 71.
(3) Vom inwendigen Bau der Gewæchse, p- 2. Beytræge zur Pflansenphysiologie , p. 1.
(6) Grundlehren der Anatomie und Physiologie der Pflanzen, p. 29, Nachtraege, p. 3. |
(7) Anatomie der Pflanzen, p. 27.
(8) Vergleichende Anatomie, t. 1, p. 40.
volume , la couleur et les autres qualités présentent tant de différences dans les liquides et solides des plantes et des animaux, forment la base des divers tissus dont la. présence distingue les corps vivans des minéraux, dans lesquels on n’apercoit absolument rien qui puisse leur être comparé. Les tissus animaux résultent des différens modes de disposition des globules. Ceux-ci sont rangés en séries et en lignes dans les tissus fibreux des nerfs, des muscles et des tendons. Ils sont étendus en forme de lamelles dans le tissu cellulaire et les membranes principalement composées de ce tissu, les séreuses, synoviales et muqueuses, de même que dans les parois des vaisseaux. On les trouve diversement réunis en masses dans les organes glandulaires, le foie, les reins, les glandes salivaires, le pancréas et les testicules.
$ 57. La réunion des tissus, dans des combinaisons, des dispositions et des formes extrêmement diversifiées, donne lieu aux parties que nous voyons exercer des fonctions diverses chez les corps organiques , pendant leur vie, et que nous diznons sous le nom d'organes pour l'exercice des différentes manifestations de la vie. On ne rencontre jamais de parties semblables dans les corps, inorganiques.
$ 58. Enfin les corps organiques, du moins les plus compliqués, ont leur surface garnie d'une enveloppe, qui les limite, et qui entoure les diverses parties liquides et solides, organes, tissus et combinaisons de tissus, entrant dans leur composition. Cette enveloppe est appelée peau chez les animaux, et écorce chez les plantes. Les ouvertures plus ou moins grandes dont elle est criblée , permettent aux corps vivans d’absorber et d’expulser des substances dans le monde extérieur. On ne
trouve rien de semblable dans les minéraux. Les particules qui les constituent sont immédiatement à nu ‚et rien ne les sépare des milieux ambians.
3 59. Toutes les parties qu’on trouve dans les corps organiques, et qui les constituent par leur réunion, tiennent ensemble par les liens d’une étroite causalité. Elles dépendent les unes des autres relativement à leur origine et à leur formation. Cette proposition ne découle pas seulement de ce qui a été dit plus haut, touchant le rapport des liquides aux solides, mais encore de la manière dont les corps organiques se forment au milieu des matières qui les produisent. La radicule sortant de la graine fécondée d’une plante, détermine l’accroissement de la tige, qui joue ensuite le même rôle à l'égard des feuilles et des fleurs. Les parties qui paraissent les premières sont la cause de la manifestation de celles qui surviennent plus tard. Ainsi, dans les embryons des animaux les plus compliqués, ce sont les deux appareils généralement répandus, le système nerveux et celui des vaisseaux sanguins, qui se forment d’abord, et de la formation desquels dépend celle de tous les autres.
Une relation pareille de cause à effet n'existe. point entre les parties dont l'agrégation produit les minéraux. Quand un cristal se forme au sein d’un liquide, les particules qui le constituent s'unissent les unes aux autres d’après les seules lois de l’affınite et de la cohésion, sans que celles qui se rapprochent les premières exercent une action déterminante sur la formation et la disposition des autres, comme il arrive dans la formation des corps organiques.
$ 40. Les parties solides et liquides une fois produites et formées, demeurent. pendant leur durée, dans un lat continuel de dépendance et de réciprocité d’ac-
tion (1), c’est-à-dire, qu’elles se comportent les unes à l'égard des autres comme cause et effet, ou, pour employer les expressions de Kant (2), comme moyen et but. Les liquides contenus dans des espaces déterminés de diverses espèces, et répandus entre les solides, se combinent avec ceux-ci, et passent de l’état liquide à l’état solide. Les solides, au contraire, se redissolvent, et retournent à l’état liquide. En outre, les liquides agissent sur les organes, qu'ils déterminent à produire des manifestations d'activité, de même que les organes réagissent à leur tour sur les liquides, les entretiennent en mouvement et modifient leurs propriétés. Toutes les parties d’une plante ou d’un animal contribuent, par leurs manifestations d'activité, à la conservation de l’individu, au plein exercice de ses facultés, et médiatement aussi au maintien de l'espèce. La durée des végétaux, à quelques exceptions près, dont il sera parlé plus tard, dépend de la racine, de la tige et des feuilles, qui toutes y contribuent par leurs fonctions spéciales. Ces parties et les fleurs, ou organes génitaux , qu'elles ie, assurent la durée de Vespece. Il en est de même chez les animaux. Les organes de la digestion, de l'absorption, de la respiration, de la circulation et de la sécrétion assurent, par le faitmême de leurs manifestations d'activité, et leur propre conservation, et celle de l'appareil nerveux , des organes des sens et de l'appareil locomoteur, tout comme les fonctions de | ceux-ci contribuent aussi à la conservation des autres organes et d'eux-mêmes. Les parties génitales, dont (4) L'action réciproque des parties dans les corps vivans était déjà connue d’Hippocrate , puisqu'il a dit (lib. de alimento ) : Consensus unus, conspiratio una, consentientia omnia ; et dans un autre endroit ( de locis in homine ) : mihi quidem videtur principiüm corporis
nullum esse, sed omnia similiter principium et omnia finis.
(2) Kritik der Urtheilskraft, t. II p. 292.
Fexistence et les fonctions dépendent des autres appareils de l'individu, ne réagissent pas sur eux comme cause, ne sont point nécessaires à la conservation de l'individu, mais assurent celle de l'espèce par leurs manifestations d'activité. Toutes les parties qui entrent dans la composition d’un corps organique , avec leurs qualités et manifestations d'activité, sont donc dans une dépendance mutuelle les unes des autres, et constituent un ensemble parfait, de manière que l’activité particuliere appartenant à l'individu et à l'espèce se trouve conservée par-là.
Les particules homogènes qui constituent un cristal, et qui sont unies par cohésion , n’ont point cette réciprocité d'action les unes par rapport aux autres, ainsi que l'a démontré Bichat (1). Elles ne jouent pas mutuellement le rôle d'agent conservateur et de cause , relativement à leurs qualités, comme il arrive aux parties d'un corps organique.
$ 41. Comme les diverses parties solides et liquides qui existent dans un corps organique sont dans un rapport intime les unes avec les autres , et que leur durée a pour condition la réciprocité d’action des parties qui les constituent, la plupart des corps vivans, notamment tous ceux qui sont composés, ne se prêtent point à la division, qui les prive de l’existence et de leur activité propre. Les corps organiques sont donc, dans l'accep- Lion rigoureuse du mot, des individus, des corps qui ne peuvent point être partagés, attendu que la division anéantit en eux la vie. |
À la vérité, il existe plusieurs Corps organiques qui sont susceptibles d’être divisés jusqu’à un certain degré, sans que Cette opération compromette leur existence.
(4) Anatomie générale. Introduction , UE
De ce nombre sont beaucoup de plantes, surtout vivaces, et, parmi les animaux, les polypes , certains radiaires et les vers. Cette circonstance ne détruit pas ce qui vient d'être dit, que l’indivisibilité est un caractère des corps vivans. D'un côté, beaucoup de plantes, à l'instar des polypes, représentent une réunion ou collection sur un seul tronc de plusieurs organismes plus petits, qui peuvent continuer à vivre après qu'on les a détachés de leur souche. D'un autre côté, toutes leurs parties offrent une certaine uniformité d'organisation et d'action, et une telle indépendance, qu'elles peuvent subsister chacune à part, et produire ou régénérer par leur propre activité les parties nécessaires à la perfection de l'espèce. Le caractère de l’individualité se prononce d'autant mieux, dans les corps organiques, que leur structure est plus compliquée , et que leurs manifestations d'activité sont plus variées. Moins, au contraire, les parties qui entrent dans leur composition présentent de différence, ou plus elles se ressemblent, et moins on aperçoit de diversité dans leurs actions, moins aussi le caractère de Vindivisibilite est sensible , et plus la liaison des parties en un organisme unique est faible, parce que les parties similaires ont davantage les conditions de leur existence en elles-mêmes, et dépendent moins les unes des autres.
Quant aux corps inorganiques , ils ne forment point des individus, puisqu'ils résultent d'un assemblage de particules homogènes, n'ayant aucun rapport de production ou de conservation les unes avec les autres, comme les différentes parties des corps organisés. Les corps inorganiques peuvent donc subsister après avoir été divisés en morceaux. Chaque morceau d’un eristal qu’on a cassé subsiste tout aussi bien que s’il se trouvait,
um aux autres (1). Les corps inorganiques ne peuvent pas non plus, comme beaucoup de corps vivans simples qui sont divisibles sans perte de leur existence , reproduire ou régénérer par une force propre les parties qui leur ont été soustraites.
$ 42. Si nous avons égard, relativement à la forme et à la composition des corps, aux changemens qu'ils éprouvent pendant leur existence, à leur durée, à leur mode d'origine et à leurs rapports avec les influences extérieures, nous découvrons également des différences considérables entre ceux qui sont organisés et ceux qui ne le sont pas.
La forme et l'agrégation de tous les corps vivans varient, pendant leur existence, à des époques déterminées, et d'après des lois ayant leur fondement en eux. Tous les végétaux et animaux naissent sous une forme trèssimple, et, au moment de leur origine, ils sont composés, dans l'intérieur, d'un petit nombre de parties ayant une configuration simple. Peu à peu, à mesure que leur volume augmente , leur forme et leur agrégation deviennent plus compliquées. Tous parcourent des périodes de développement. Nous observons en outre que la plupart d'entre eux éprouvent peu à peu, par les progrès de l’âge , un affaissement dans leur forme ,
(4) C’est ce que Richerand a parfaitement exprimé en ces termes : « Toutes les parties d’un corps vivant, soit végétal , soit animal, ten- » dent et concourent à un but commun, la conservation de l'individu » et de lespèce; chacun de leurs organes, quoique doué d’une action » particulière, agit pour remplir cet objet; et de cette série d'actions » concurrentes et harmoniques résulte la vie générale ou la vie pro- » prement dite. Au contraire chaque partie d’une masse brute ou inor- » ganique est indépendante des autres parties, auxquelles elle n’est unie » que par la force ou l’affinité d’agrégation ; lorsqu'elle en est séparée,
elle existe avec toutes ses propriéiés caractéristiques, et ne dif-
{ère que par son volume de la masse à laquelle elle a cessé d’appar- » tenir. »
et des changemens dans la composition de leurs liquides et de leurs solides. |
Les cristaux ne présentent point, dans leur forme et leur agrégation, de changemens qu'on puisse considerer comme des résultats d’un développement ou de périodes d'âge ; ils n’en subissent aucun dont la cause soit en eux-mêmes et tienne à leur durée.
$ 45. Fous les corps organiques, plantes comme animaux, Ont, pour leur configuration et leur agrégation, une certaine durée, qui varie beaucoup suivant les genres, les espèces et les individus, mais qui néanmoins dépend principalement de circonstances inhérentes à euxmêmes. La durée de la forme et de l'agrégation des Corps inorganiques, des cristaux, n’est point astreinte à une période déterminée ; quand elles viennent à être détruites; c’est surtout par l'effet de circonstances qui leur sont extérieures.
$ 44. La production de nouvelles formes organiques d’une espèce est le résultat de manifestations d'activité de formes déjà existantes. Ces manifestations d’activité, que l’on appelle generation, ne sont point des effets de l'affinité chimique et de la cohésion, mais d’une force particulière , appartenant aux corps organiques, qui se montre avec des modifications spéciales dans les diverses espèces de corps vivans, se propage ou s’épanche dans le produit pendant l’acte générateur, et en dirige la forme et l'agrégation de telle manière qu’il ne se forme ou se produise que des êtres de la même espèce.
Au contraire, la production de nouvelles formes cristallines suppose la destruction, l’anéantissement et la dissolution dans un liquide de cristaux déjà existans. Ces nouvelles formes, qui se sont développées d’après les simples lois de l’affinité et de la cohésion, aux dépens
des matériaux de l’ancienne dissous dans un liquide, peuvent être fort différentes. En effet , les recherches de Mitscherlich (1) ont appris qu'un corps composé de mêmes principes, en mêmes proportions, peut acquérir des formes diverses. La forme cristalline ne dépend done pas de la nature des atomes, mais de leur nombre et de leur mode d’agregation. Des atomes en même nombre produisent une même forme cristalline quand ils sont réunis de la même manière.
$S 45. La forme et l'agrégation des corps organiques ne peuvent subsister et jouir d'une certaine durée qu’à la condition d'une réciprocité d’action avec les choses extérieures, et surtout à celle d’un changement continuel qui s'ensuit dans leur substance matérielle. Tous les corps organiques puisent autour d’eux et attirent des principes constituans de l'air, de l’eau et des alimens, qu'ils font entrer dans leur composition et dans leur forme. En même temps ils éliminent différentes matières de leur composition et de leur forme. C’est seulement aussi long-temps que durent cet échange et ce renouvellement de matériaux, qu'ils persistent dans la forme et l'agrégation qui leur sont propres.
Au contraire, la subsistance et la durée de la forme et de l'agrégation des corps inorganiques, des cristaux, supposent que leur composition est dans un repos absolu, et quil ne s'y opère aucun changement. Si des choses extérieures ayant une plus grande affinité avec leurs matériaux, viennent à agir sur eux, ils se combi nent avec elles d’après les lois de l’affinité , et de là résultent la destruction et l’anéantissement de leur forme et de leur agrégation. Un renouvellement de matière , qui est absolument nécessaire pour que les corps orga-
(1) Konigl. Vetensc. Acad: Handling. 1821, p. A.
\ 120 PARALLÈLE ENTRE LES CORPS VIVANS niques subsistent, exerce donc une action destructive sur les corps inorganiques. :
$ 46. Du parallèle qui vient d'être établi « entre la forme et l'agrégation des corps organiques et celles des corps inorganiques, ressortent donc des différences essentielles. Tous les corps organiques ont une forme réguliere, terminée par des lignes onduleuses et des surfaces qui ne sont pas planes. Tous résultent d'un assemblage de parties hétérogènes, liquides et solides, ayant un mode particulier de disposition et de distribution, et liées ensemble de manière à produire un tout harmonique, c’est-à-dire , engagées dans une réciprocité d'action nécessaire à la conservation de l'individu. La forme et l'agrégation se commandent mutuellement : la destruction de l’une entraîne celle de l’autre. Tous les corps organiques conservent leur forme et leur agrégation en vertu d’une activité intérieure, sous l'influence d'actions extérieures , et au milieu de changemens continuels dans leur substance matérielle ou dans leur composition. Îls se développent les uns des gs, se pr oduisent eux-mêmes, se forment et se conservent par leur activité propre , sont assujettis à des changemens réguliers , et jouissent d’une certaine durée.
Ainsi, ces corps constituent des êtres à part, dont les diverses parties, avec leurs différentes qualités, ont une configuration et une agrégation telles, qu'il peut résulter de là et qu'il en résulte effectivement unité, harmonie, concours d'action dans un but commun, la conservation de l'individu et de l'espèce. Ils sont relativement plus parfaits (1) que les corps inorganiques.
(4) La perfection absolue appartient à tout être quelconque, puisque chacun est ce qu’il doit être d’après les lois de la nature. Maïs les divers groupes d'êtres présentent des différences sous le rapport de la perfection relative. Bonnet ( Contemplat. de la nature „t. Il, ch. 2),
Leur plus grande perfection relative s'exprime par le nombre plus considérable des diverses parties et matières qui entrent dans leur composition, ainsi que par la connexion plus intime et la réciprocité d'action plus précise qui existent entre toutes ces parties et matières, de sorte qu'on ne peut méconnaître une conspiration tendant à un but ou à l'unité de but,
$ 47. Si enfin nous posons la question de savoir sur quoi repose la propriété qu'ont les corps organiques de présenter cette disposition , cette combinaison et cette réciprocité d'action, dans les parties dont ils sont composés, nous n'avons d’autre réponse à faire, sinon qu'on doit la chercher dans leur substance matérielle même 3 dans la matière organique. Tous les Organismes proviennent, autant que nous en pouvons juger d’après l’observation , de matières organiques, qui se montrent à nous comme étant susceptibles d'organisation. Tantöt ils se forment aux dépens de la matière d’un individu organique dont la putréfaction s’est emparée, ainsi qu'on le voit dans le cas de génération spontanée , où les organismes qui se développent varient en raison des in.
s’est exprimé très-exactement à cet égard, de la manière Suivante : « Tous les êtres sont parfaits, considérés en cux-mêmes ; tous ré. « pondent à une fin. Les déterminations et les qualités propres à chaque être sont les moyens relatifs à cette fin. Si ces détermina tions changeaient, elles ne seraient plus en rapport avec la fin je « et il n’y aurait plus de sagesse. Mais à une fin plus noble répondent « les moyens plus relevés. L’être appelé à remplir cette fin est enri « chi de facultés qui lui sont assorties. Considérés sous ce point de « vue, ces êtres nous offrent différens degrés de perfection relative. « La mesure de cette perfection est dans les rapports que chaque être « soutient avec le tout. L’&tre dont les rapports au tout sont plus va « riés, plus multipliés , plus feconds , possède une perfection plus « relevée. » Nous apprécions la perfection relative d’un corps orga nique par la multiplicité, la diversité et le Be se de ses paı ties. Quand nous apercevons une grande div € dans la conformatio:: organique , constamment aussi nous voyons une grande variété et ung srande combinaison dans les manifestations de ]
Le
ni
a vie
fluences extérieures auxquelles sout soumises les matières organiques. Tantöt des organismes ou des tissus organiques se forment d’une manière déterminée, et avec une forme également déterminée, au sein de matières organiques liquides, produites par les manifestations d'activité d'organismes déjà existans , ainsi qu'on l'observe dans la génération proprement dite, et dans les actes de développement, de formation et de nutrition. Chaque espèce d’animal et de végétal offre une organısation qui lui est propre, et possède la faculté de se conserver, malgré le caractère périssable et le renouvellement continuel des individus. Si l’on cherche à découvrir d’où provient cette qualité des espèces animales et végétales, on se perd dans les régions de l'inconnu. Nous n’en savons pas plus sur l’origine des premiers individus d’une espèce animale ou végétale, que sur celle des matières organiques à la surface de notre planète. Provisoirement nous désignerons la faculté ou force que les matières organiques ont de prendre la forme et l'agrégation organiques en certaines circonstances sous le nom de force plastique ou d'organisation , et nous la regarderons comme une qualité propre à ces matières, de manière que nous considérerons l'agrégation par le fait de l'attraction purement mécanique ou chimique, comme une qualité particulière de la matière inorganique.
SECTION DEUXIÈME
PARALLÈLE ENTRE LES MANIFESTATIONS D ACTIVITÉ DES CORPS ORGANIQUES ET CELLES DES CORPS INORGANIQUES.