CHAPITRE PREMIER
Des manifestations d'activité communes aux corps organiques et inorganiques, et de leurs modifications dans les premiers.
$ 48. Les manifestations d'activité des corps inorganiques peuvent se réduire à la répulsion et à l’attraction. La première se manifeste par l’impénétrabilité et l'étendue ; la seconde par l'attraction mécanique , la pesanteur, la cohésion, l'adhésion et l’affınite chimique. Les physiciens désignent sous le nom d’attraction et de répulsion les causes inhérentes aux corps d’où ces phénomènes dépendent. Ils ont trouvé une grande partie des lois d'après lesquelles ces forces agissent, sans avoir pu en découvrir la cause fondamentale.
$ 49. Des phénomènes ou manifestations d'activité semblables s’observent dans les corps vivans. Tous sont étendus et pesans ; la cohésion et l'adhésion s’exercent dans tous, et dans tous aussi on voit le jeu des affinités chimiques. Mais ces phénomènes, quoique eflgts des forces physiques générales, sont modifiés par les manifestations d'activité propres aux corps organiques qu'on appelle vie, et par des forces d’une espèce parti-
culiere , les forces organiques. Toutes les. propriétés physiques et chimiques des plantes et des animaux , la manière dont ils remplissent l’espace , leur étendue , leur cohésion, les affinités chimiques qui se déploient en eux, dépendent plus ou moins des forces organiques dont ils sont animés. Ce qui le prouve déjà, c'est que les plantes et les animaux sont produits par d'autres corps vivans de la même espèce qu'eux, et que toutes leurs qualités, la forme, les particularités de pesanteur, d'adhésion et de cohésion, la forme et la composition de leurs parties, enfin le mode de leur activité propre, sont déterminés par les forces organiques des corps qui les procréent. Nous ne connaissons pas un seul corps vivant qui soit né par l’action de forces purement physiques ou chimiques. Toutes les qualités des corps oaganiques doivent donc être considérées comme des effets de la vie. Ceux même des phénomènes observables en eux qui leur sont communs avec les corps inorganiques , reçoivent des modifications de leur activité spéciale, et doivent être considérés comme subordonnés aux forces organiques.
$ 50. Le poids des divers corps vivans dépend de leur vie, et varie suivant les périodes de l’âge, l’état des fonctions nutritives, et diverses influences , tant extérieures qu'intérieures , qui modifient les manifestations d'activité de ces fonctions. La pesanteur spécifique de toutes leurs parties solides et liquides est sujette aussi à des changemens continuels pendant le cours de leur existence. Les liquides contenus dans les divers espaces, cavités ou vaisseaux des plantes et des animaux, ne sont pas distribués d’après la seule loi de la gravitation; souvent ils se meuvent en sens inverse de leur pesanteur, et leur mode de mouvement et de distribution dépend de leurs manifestations de vie.
S 51. Le degré de cohésion, d'adhésion et de consistance des corps organiques, de toutes leurs parties Iiquides et solides, varie extrêmement selon la durée de leur existence et suivant leurs manifestations d'activité. Les plantes et animaux ont peu de cohésion et de consistance dans les premiers momens de leur existence. Ces propriétés deviennent plus prononcées en eux à mesure qu'ils se développent, et la plupart du temps elles atteignent leur maximum dans l’âge avancé. Diverses influences, qui modifient leurs manifestations de vie ‚la chaleur, la lumière, Vair, l’eau et les alimens , produisent des changemens dans leur cohésion. Celle-ci change même par l'effet de leur activité intérieure, comme on le voit particulièrement dans la contraction des muscles. I en est de même à l'égard des affinités chimiques qui se rencontrent dans les corps vivans. La composition de ces corps, tant dans leur ensemble que dans leurs diverses parties, avec tous les changemens qui ont lieu pendant l'existence des corps organiques, doivent être considérés comme des effets de la vie (1).
La chaleur ne se répand pas non plus dans les corps vivans de la même manière et d’après les mêmes lois que dans les corps sans vie. La plupart des animaux
(1) C'est ce que Berzehus ( Traité de chimie, trad. par 4A.-I.-L. Jourdan, t. V), a reconnu aussi, quand il a dit: « Les élémens pa- « raissent obéir, dans les corps vivans, à d’antres lois que dans les ‘ Corps morts ou sans vie. Par conséquent les produits de leur action « réciproque sont d’une autre espèce que ceux des corps qui ne « jouissent pas de la vie. La cause de cette différence s’est soustraite « Jusqu'à present à nos recherches, et nous l’attribuons A une force « de nature particulière , qui n'appartient qu'aux corps vivans, la « force vitale. Ce quelque chose est place tout-à-fait en dehors des él. « mens inorganiques, ce n’est point une de leurs qualités originelles , « comme la pesanteur, l’impénétrabilité, la polarité électrique , etc. ; « mais nous ne concevons ni ce que c'est, ni comment il naît ou ee finit. »
conservent la température qui leur est propre, quoique celle des milieux ambians soit différente.
$ 52. Lors même que la vie des corps organiques est éteinte , nous devons considérer les qualités qu'ils possèdent encore depuis la mort jusqu'à la résolution complète de l’organisation, ‚comme étant les résultats des forces organiques dont l’action s’est déployée en eux. Bichat, outre les forces de la vie, admettait, dans les corps organiques, des qualités particulières, parmi lesquelles il rangeait l’extensibilité, la contractilite et l'élasticité des tissus, et qu'il regardait comme inherentes à leur texture et à la disposition des molécules dont ils sont composés. Il les croyait indépendantes de la vie, parce qu’elles persistent après la mort, et qu elles ne sont anéanties qu'après l'établissement de la putréfaction et la destruction des organes. Il ajoutait que la vie accroît bien leur énergie, mais qu’elle n’en est point la cause. Ces propriétés sont aussi des effets des forces que la vie avait mises en jeu, car les tissus qui les possèdent ont été produits pendant la vie et par elle. Les qualités qui leur sont inhérentes encore après la mort résultent de leur composition et de leur texture , qui ont été produites par des manifestations de la vie. Dès que les affinités chimiques prennent le dessus dans les corps morts, pendant la fermentätion et la putréfaction, ces propriétés des tissus disparaissent aussi, et sont détruites comme derniers restes des effets de la vie.
$ 55. El résulte de là que les qualités des corps organiques, tant celles qu'on observe pendant la vie que celles qui persistent encore après la mort, doivent être considérées comme des effets et des résultats de forces spéciales , qui n’exercent leur action que là. Tous les phénomènes de ces corps, même ceux des forces physiques générales, sont produits ou modifiés par la vie et
ses forces. Reil (1) avait donc raison de dire que, dans un organe vivant, rien n'est mort, pas même l’elasticité, et que tout y est modifié par ce que nous appelons vie. ®
Les manifestations de la vie, telles que nous les connaissons, sont inexplicables par les lois générales de la physique (2). Ni la force de répulsion, ni celle d’attraction, avec toutes leurs modifications, ne suffisent, d'après les recherches faites jusqu'à ce jour, pour expliquer la vie. Plus d’une fois déjà on a tenté en vain de déduire la vie des lois de la mécanique, de la physique et de la chimie. Cette erreur a été commise par les physiologistes et médecins des écoles iatromécanique et 1atrochimique. Dans tous les temps, des naturalistes distingués l'ont reconnue, et se sont ‘élevés contre elle. Peut-être la difficulté d'expliquer les manifestations d'activité des corps vivans par les lois des autres forces de la nature , depend- elle de la connaissance ımparfaite qu on a des phénomènes naturels en général ; mais, tant qu'on n'aura point réussi à s en rendre raison
(4) Archiv fuer die Physiologie, t. VII, p. 438.
(2) Buffon ( Histoire nat., t. II, p. 50), dit: « J'avoue que je pense « bien différemment de ces philosophes ; il me semble qu’en n’admet- « tant qu’un certain nombre des principes mécaniques , ils n'ont pas « senti combien ils rétrécissaient la philosophie, et ils n’ont pas vu «que, pour un phénomène qu’on pourrait y rappeler, il y en avait « mille qui en étaient indépendans. L'idée de ramener lPexplication de « tous les phénomènes à des principes mécaniques, est assurément « grande et belle; ce pas est le plus hardi qu’on püt faire en philoso- « phie , et c’est Descartes qui l’a fait; mais cette idée n’est qu'un pro- “ jet... Le défaut de la philosophie d’Aristote était d'employer comme « causes tous les effets particuliers ; celui de celle de Descartes est de « ne vouloir employer comme causes qu'un petit nombre d'effets gé- « néraux, en donnant l’exclusion à tout le reste. Il me semble que la « philosophie sans défaut serait. celle où l’on n’emploierait pour causes « que des effets généraux, mais où l’on chercherait en même temps
« à en augmenter le nombre, en tächant de généraliser les effets par- « ticuliers. »
de cette manière, nous sommes en droit de les attri-
buer provisoirement à des forces d’une espèce particulière.