Alimens des végétaux
$ 151. Les plantes tirent leurs matières alimentaires, uniquement sous forme liquide , de la terre ou de l’eau, avec lesquelles elles sont continuellement en rapport par leurs racines. Cependant certains végétaux celluleux semblent se nourrir des vapeurs aqueuses contenues dans l'atmosphère. La terre et l’eau sont les deux grands magasins et dépôts de matières organiques dans lesquels viennent tomber les débris de tous les corps végétaux et animaux morts. Ces débris, après avoir été dissous et décomposés , sont repris par les plantes , qui les rendent à l’organisation et à la vie. La couche supérieure de la terre , qui est chargée de substances organiques , la terre végétale, laisse pénétrer de l’air et de l’eau dans son interieur; elle attire l’oxigène de l'atmosphère, et de
l'acide carbonique se forme en elle. L'eau chargée de cet acide , ainsi que de matières organiques et de différentes substances terreuses, salines et métalliques , qu'elle tient en dissolution, est le principal aliment des plantes. Partout nous voyons la végétation prospérer dans les lieux où il y a des corps organiques en décomposition, comme dans les cimetières, sur les champs de bataille, dans les lieux où pourrissent des excrémens d'animaux et des débris de plantes. L’amendement des terres par les engrais a pour but aussi de préparer ce liquide nourricier.
$ 152. Plusieurs anciens physiciens, Vanhelmont (1), Boyle (2), Duhamel (3), Eller (4), Tillet (5) et autres, ont prétendu que des plantes pouvaient se nourrir dans de l’eau puregget ıls se sont appuyés sur des expériences qui prouvent, selon eux, cette assertion. Wallerius \d) croyait même pouvoir conclure des siennes propres que toutes les substances salines, terreuses et autres , qu'on trouve dans les plantes, sont fabriquées avec l’eau. Mais Bergmann (7) a fait voir que les terres qu'ontrouve dans les plantes qui ont été élevées dans l'eau, étaient déjà contenues en elles, ou proviennent des vases destinés à recevoir le liquide. Kirwan (8) a rappelé, en outre, que l'eau de pluie, dont ces physiciens s'étaient souvent servis pour leurs expériences, contient certaines substances que l'on trouve dans les plantes. Enfin, les vege-
(4) Ortus medicinae. Amsterdam, 1654, p.88, 82, 146.
(2) Chymista scepticus, vel dubia et paradoxa chymico-physica. Roi terdam, 1668, p. 96. /
5) La physique des arbres, t. IL, p. 198.
(4) Mem. de Ü Acad. de Berlin, 1732, p- 17.
5) Mem. del’ Acad. de Paris, 1774.
6, Agriculturæ fundamenta chemica, p: 35.
7) Opuscul. chim, t. I, p. 15; t. V, p. 92.
(8) Transact of the royal irish academy, t. V, p. 160
taux dont les graines ou les organes croissent dans l'eau pure, se nourrissent principalement, chose bien démontrée, des matières muqueuses et albumineuses contenues dans ces corps, et que le liquide dissout (1). >
$ 153. Le carbone, principe le plus abondant dans la composition des plantes, n’est pas, comme le croyait Crell (2), un produit de leur activité vitale s’exercant, avec le concours de la lumière et de la chaleur, sur les matières introduites en elles; car les expériences de Saussure (3) et de Goeppert (4) ont prouvé qu'il vient du dehors, en partie pompé par les racines, avec les alımens, en partie extrait par les feuilles de l'acide carbonique contenu dans l'air. En outre, les combinaisons inorganiques que l’on trouve dans les plantes en les incinérant, comme sels, matières tefgeuses ou substances métalliques, ne se produisent point dans leur intérieur, comme l'ont prétendu Schrader (5), Einhof (6) et Braconnot (7), mais sont plutôt absorbées avec l’eau,
(4) Des ognons, par exemple, d'hyacinthe, de tuiipe, de narcisse, etc., poussent des racines quand on les met dans de l’eau distillée, et ces racines se couvrent-Pune matière mucilagineuse ou albumineuse qui provient des ognons eux-mêmes. Ce phénomène a été observé par Duhamel {Physique des arbres, t. I, p. 86), Gautier d’Agoty ( Obs. sur l'hist. nat., t. 8, p. 170), Senebier ( Physique végétale, t. I, p- 348) et autres. J. Murray ( The Edinburgh philos. Journal, n° XIV, p- 528) a observé aussi tout récemment que de l’acide carbonique se dégageait du chevelu des racines d’ognons de hyacinthe poussant dans l’eau.
(2) Chemische Annalen, t. II, p. 110. Nov. commentar. Soc. Goetting., 1818, ta. 5
5) Rech. chimiques sur la vegetat. ch. 2.
(4) Nonnulla de plantarum nutritione. Berlin, 4825 , in-8o.
(3) Zwey Preisschrifien ueber die eigentliche Beschaffenheit und Erzeugung der erdigen Bestandiheile in den verschiedenen inlaendischen Getraidearten von C.-C. SchrADER und J.-8.-B. NEUMANK. Berlin, 1800.
(6) GeuLEn „ Neues allgem. Journal der Chemie, t. IIT, p. 563.
(7) Annales de chimie, t. LXXI, 187.
Le
qui les tient en dissolution, ainsi qu'it résulte des expériences de Saussure (1), Davy (2), Lassaigne (3) et Berthier (4). El est absolument sans preuve que les corps vivans en général, et les végétaux en particulier, soient en état de former des élémens.
S 154. Quoique Ingenhouss (5), Percival (6), Schrader, Braconnot et autres, aient trouvé qu’il y à des plantes qui vegetent dans des substances tout-à-fait insolubles dans l’eau, comme le sable, le verre, etc., pourvu seulement qu'elles contiennent de l'eau chargée d’acide carbonique, cependant il résulte des expériences faites par Hassenfratz (7), Th. de Saussure (8), Giobert (9), Link (10) et autres, que, dans un sol absolument exempt de matières organiques, les plantes végètent misérablement, ou même ne poussent pas du tout, fleurissent rarement et fructifient plus rarement encore. On ne saurait donc nier l'importance, pour la nutrition des plantes, des matières organiques tenues en dissolution dans l'eau. La différence établie par Mirbel (11) et Smith (12), entre les végétaux et les animaux, consistant en ce que les premiers vivent de matières organiques et
les autres de matières inorganiques, est insoutenable N
4\ Eoe. cu. p- 284.
(2) Elements ofagriculiural chemistry,
\3) Observations sur la germination des graines dans le soufre; dans Journal d' pharmacie, t. VII, p. 509.
(4) Analyse des cendres de diverses espèces de bois ; dans Annales de phys. et de chimie, juillet, 4826, p. 240. |
(3) On the food of plants. Londres, 1797.
(6) Philosophical Transact., n° 253, p. 195.
(7) Annales de chimie, t. XIIT, p. 479.
(8) Loc. cit., p. 28.
9) Physiologie végétale, par Sencbier, £. II, p. 34.
(10) Kritische Bemerkungen zu Sprengel’s Werk ueber den Bau und cie Natur der Gewaechse, p. 36.
(11, Zraite d’anat. et de physiol. végéts, t.I, p. 19.
(42) Introduction to botany. Londres, 1809, p. 3.
comme le prouve entre autres l'exemple des plantes pa-
rasites, qui vivent aux dépens des sucs de celles sur le corps desquelles elles s’établissent.
IT. Alimens des animaux.
$ 155. Les alimens des animaux sont infiniment plus variés et plus composés que ceux des végétaux. Outre l'eau, véhicule de certaines matières nutritives, 1ls consistent en substances végétales et animales (1). Les minéraux ne sont point alimentaires, quoique divers animaux en prennent souvent mêlés ou combinés avec des matières organiques (2). Les animaux offrent de grandes différences relativement à la nature de leurs alimens. La plupart, notamment presque tous ceux qui habitent l’eau, ne vivent que de substances animales. D’autres , au contraire, et ce sont les terrestres, se nourrissent de matières animales. Certains font servir les unes et les autres à leur nourriture. Cependant, on ne peut établir de ligne de démarcation bien tranchée, parce que plusieurs animaux changent de nourriture suivant les saisons et diverses autres circonstances.
$ 156. Quant à la nature des substances qui servent
(4) Rondelet (de piscibus L. I. cap. 12) parle d'animaux marins qui ne pourraient vivre que d’eau. Il observa un poisson qui vécut pendant trois années dans un vase, avec de l’eau de source, et qui cependant grossit au point que le vase devint trop étroit pour Jui. On observe aussi ce phénomène sur les petits poissons dorés de la Chine. Mais il ne prouve pas que les animaux se nourrissent uniquement d’eau, puisque celle-ci contient presque toujours des matières organiques dissoutes, bien qu’en petite quantité, comme Je prouve la formation de la matière verte de Priestley dans son sein.
(2) On ne connaît point d'animal qui se nourrisse de substances minérales. Si quelques-uns, par exemple les lombrics terrestres, avalent de la terre, c’est pour s'emparer des matières organiques qui y Sont melees; les particules terreuses elles-mêmes sortent avec les excrémens.
d’alimens aux animaux, ce sont ou des liquides , ou des solides, ou les uns et les autres. Les humeurs animales sont la nourriture des entozoaires, de plusieurs insectes parasites apteres et de différens dipteres. Les substances animales que les divers animaux de telle ou telle classe prennent de préférence, sont ou encore vivantes, où dans l’état de décomposition et de putréfaction. La nature des alimens présente aussi beaucoup de differences. Quelques animaux ne vivent que de sucs végétaux, comme beaucoup d'insectes. Ces sucs eux-mêmes sont ou déjà sécrétés et contenus dans les nectaires, où les animaux, tels qu’abeilles, papillons et certaines mouches, les puisent, ou absorbés seulement après une plaie faite à la plante au moyen d’aiguillons , comme dans beaucoup d’hemipteres. Mais le plus grand nombre des animaux mangent les substances végétales sous forme solide; quelques-uns se nourrissent de feuilles, d’autres de fleurs, certains de fruits ou de graines, etc. Une autre source encore de differences , c’est qu'il y a des animaux qui mangent beaucoup de plantes diverses, et d’autres qui ne vivent que d’une seule espèce (1).
$ 157. Les animaux sent donc des organismes plus parfaits que les plantes, non-seulement parce qu'ils vivent d’alimens plus diversifiés et plus composés, mais encore parce qu'ils ne sont pas bornés comme elles à
(1) On peut établir deux divisions parmi les herbivores, ceux qui vivent d’un grand nombre de plantes, et ceux qui ne se nourrissent que d’une seule espece. Cependant les premiers dédaignent, suivant la remarque de Linné, plusieurs plantes d’un genre ou d'une famille. Ainsi le bœuf ne touche ni aux Jabiées, ni aux véroniques; le cheval laisse de côté presque toutes les crucifères; les chèvres, les bœufs, les brebis et les cochons ne mangent presqu’aucune solanée, tandis qu'ils sont fort avides des graminées, des légumineuses et des composées. La plupart des insectes ne se nourrissent que d’une seule espèce, ou au moins de plantes appartenant à un genre ou à une famille.
une nourriture liquide (1), qui n’est obligatoire pour tous que dans l’état de fœtus, et dont les mammifères
ont en outre besoin pendant quelque temps après la naissance. |
% + CHAPITRE IL g
De la susception des alimens par absorption,
$ 158. Toutes les plantes s'emparent de leur nourri ture liquide par absorption , qui s'exécute à la périphérie. Les matières alimentaires liquides sont également absorbées par des organes placés à la périphérie du corps chez les embryons des animaux encore renfermés dans l’œuf : mais, après qu'ils ont rompu les enveloppes de l'œuf, les animaux prennent leurs alimens par une ouverture particulière , la bouche , dont les végétaux sont privés, et ils la font passer dans un canal également particulier, en forme de sac ‚ le canal intestinal, où sont absorbées les parties déjà liquides par elles-mêmes, ou devenues telles par l'addition d’humeurs provenant du corps même. Nous allons traiter ici de l'absorption dans les plantes et les animaux ; le chapitre suivant sera consacré à la susception des alimens qui a lieu par la bouche.
(4) G.-R. Treviranus (Biologie, t. IV, p. 295 ) a traité fort au long des alimens des animaux.
ET LES VÉGÉTAUX. 233 l. Absorption des alimens dans les végétaux.
$ 159. Les organes au moyen desquels les végétaux plongés et implantés dans les alimens eux-mêmes, absorbent les matières qui peuvent servir à la nourriture , sont assez connus. Les racines des plantes cellulaires, de plusieurs mousses, de quelques lichens et champignons, sont des prolongemens filiformes ou capillaires, par fois rameux, qui, de même que la plante entiere, sont composés d’un tissu cellulaire contenant souvent des cavités en forme de sac, dans lesquelles monte le liquide absorbé. Dans les racines des plantes vasculaires, particulièrement des dicotylédonées, on distingue un corps, avec ses ramifications et appendices. Chez les graminées, on apercoit un nœud d’où partent les filets radicaux. Le corps de la racine est composé de bois et d’ecorce. Le premier, qui, chez certaines plantes, renferme de la moelle, résulte d'un assemblage de tissu cellulaire et de vaisseaux. Quelques anatomistes, Duhamel (1), Comparetti, Bell (2), Link (3) et autres, disent avoir aperçu dans la partie ligneuse de véritables vaisseaux en spirale, dont l'existence est niée par d’autres. L’ecorce contient beaucoup de tissu cellulaire , ainsi que les vaisseaux nourriciers nécessaires à l’accroissement des racines. Celles-ci sont dépourvues 'epiderme proprement dit, tant dans les monocotylédonées que dans les dicotylédonées, d’après les recherches de Kieser (4) et de L.-C. Treviranus (5). Les fibrilles radi-
un.
Physique des arbres, t. 1, p. 82. .
) Mem. of the Manchester society, t. Il, p. 403.
‘Grundtheren der Anatomie und Phy stologie der Pflanzen, p.133 Grundzuege der Anatomie der Pflanzen, p. 350. Ucber die Oberhaut der Gewaechse; dans Vermischte Schriften,
bd Ps
culaires, pour la plupart de forme cylindrique, ont leurs ramifications les plus déliées garnies d’appendices capillaires où spongieux, que Treviranus a trouvés composés de tissu ceilulaire seulement. Suivant les expériences faites par Senebier, Carradori (1) et Decandolle (2), ce sont principalement les dernières extrémités de ces appendices qui accomplissent l'acte de l'absorption. On n’a point encore aperçu d'orifices ou de pores par lesquels le liquide nourricier pénètre. S'il en existe, ils doivent être infiniment petits, puisque, d'après les expériences de Sprengel (3) et de Link (4), les fibrilles radiculaires ne s'emparent. que des matières colorantes très- divisées et dissoutes dans l’eau, sans toucher à celles qui sont en molécules grossières. Ces dernières. ne sont absorbées que quand les racines ont reçu quelque atteinte.
$ 160. Il résulte des expériences de Labaisse (5), fiales, Senebier et autres, que l'absorption par les racines à lieu d'une manière très-vive, surtout au printemps. Quelques physiologistes ont attribué à ces organes la faculté de faire un choix dans les substances liquides avec lesquelles ils entrent en contact, et de ne prendre que celles qui peuvent servir à la nutrition. C’est une erreur, que de nombreuses expériences récentes ont suffisamment réfutée. Th. de Saussure a trouvé que des plantes absorbaient du sel marin, du nitrate de chaux, du sulfate de potasse, du sel ammoniac, de Facétate calcaire , du sulfate de cuivre, du sucre , de la gomme
(1) Degli organi assorbenti della radice ; osservaz. present. alla soc. Georg. de Firenza.
(2) Mém. sur le développement des racines ; dans Annal, de sc. nat. de Genève, 1826, p. 1.
(3) Anleitung zur Kenniniss der Gewaechse, p. 100.
(4) Grundlehren, etc., p. 72.
(3) Diss. sur la cireulation de la sève dans les plantes, p. 55.
arabique , etc. G.-J. Jaeger (1) a constaté l’action délétère de l’arsenic sur les plantes dont les racines plongeaient dans de l’eau contenant une petite quantité seulement de cette substance : elles se fanèrent et périrent. C.-J.-F. Becker (2), Schreibers (3) et Goeppert (4) ont vu l’acide hydrocyanique produire un effet pareil. Nous devons à Marcet jeune (5) des expériences intéressantes et nombreuses, d’où il résulte que des plantes ont absorbé diverses substances minérales dissoutes dans l’eau, comme acide arsénieux, sublimé corrosif, sels de cuivre et de plomb , ainsi que les extraits d’opium, de belladone, de noix vomique et de ciguë , l’eau distillée de laurier-cerise , l'acide hydrocyanique , l'alcool, etc., et que cette absorption a exercé une influence délétère sur elles. Des expériences semblables ont été faites par Macaire-Prinsep (6), ainsi que par Schuebler et Zeller (7), avec le même résultat.
$ 161. La faculté absorbante appartient aussi aux feuilles. Ce qui prouve que les plantes absorbent des liquides au moyen de leurs feuilles, et dans l'intérêt de leur nutrition, c’est l'action bienfaisante qu’exercent la rosée, la pluie et l’arrosement des feuilles avec de l’eau, circonstances qui toutes favorisent leur accroissement. Beaucoup de végétaux dont les racines se réduisent presqu à rien, mais dont les feuilles sont épaisses et suc-
(1) Diss. de effectis arsenici in varios organismos. Tubingue, 1808.
(2) De acidi hydrocyaniei vi perniciosa in plantas. Jena, 1823.
(3) De acidi hydrocyanici vi perniciosa in plantas. Jena, 4823.
(4) De acidi hydrocyanici vi in plantas. Breslau , 1827, in-8°.
'3) Mémoire sur l’action des poisons sur le regne végétal; dans Mem. de la soc. de phys. et d’hist. nat. de Genève , 1824. Bibl. univ., t. 54, p. 244. Annal. de phys. et de chimie, t. XXV , p. 209.
6) Sur l'influence des poisons sur les plantes douées de mouvemens excitables. Ib., 1826, t.I, p. 1, 2.
(7) Dans Scuweiscer,, Jahrb. der Chemie und Physik, 1827, cah. #, p. 54.
culentes, par exemple les cactus, se conservent principalement par l'absorption qu’accomplissent celles-ci qui se Conservent même pendant quelque temps fratches, après avoir été détachées de la plante. Beaucoup de plantes celluleuses, les algues marines, les ulves, les conferves, les champignons, les lichens et les mousses. surtout, attirent abondamment les liquides par leur surface entière, et quelques-unes même, comme la plupart des lichens, qui n’ont pas de racines proprement dites, semblent se nourrir par absorption exécutée à la surface. Hales a prouvé par des expériences que les végélaux augmentent de poids dans l'air humide. Mariotte, Duhamel, Merret et surtout Bonnet (1) ont également mis hors de doute l'absorption exercée par les feuilles. Ce dernier a remarqué que les feuilles étendues sur l'eau non-seulement se conservaient elles-mêmes, : mais encore étaient capables d'entretenir la vie dans les branches et rameaux qui les supportaient. L'absorption des liquides paraît se faire par les deux faces des feuilles. dans les herbes, et principalement par l’inférieure dans les arbrisseaux et les arbres. El est probable que ce sont surtout leurs pores allongés qui président à l'absorption, comme l'admettent Humboldt (2), Kroker (5), Sprengel (4), Schrank, G.-R. Treviranus (5) et L.-C. Treviranus (6). Cependant, chez les plantes celluleuses, qui n'ont point de pores, elle a lieu sans cela.
$ 162. Un problème se présente ici à résoudre , celui de savoir si l'introduction des matières alimentaires liquides dans l’intérieur des plantes est un pur résultat
(4) Recherches sur l'usage des feuilles. Genève 4784," 24:
(2) De plantarum epidermide, Halle, 1801.
(3) Einleitung zu Ingenhouss ueber die Ernehrung der Pflanzen, p. 24.
(4) Biologie, t. IV, p. 38.
8) Fermischte Schriften, t. IV, p. 79
de l'action capillaire de corps poreux, qui fait qu’un tube de verre fort étroit qu'on plonge au sein d’une liqueur attire celle-ci dans son intérieur jusqu’au dessus de son niveau, ou bien si l'absorption n'est pas plutôt un phénomène vital particulier. Beaucoup de physiologistes, Malpighi, Grew, Borelli, Delahire, Bradley et autres, ont admis la première hypothèse, et considéré les radicules comme des tuyaux capillaires chargés de pomper et de faire cheminer le liquide nourricier par leur force aspirante. il est possible que cette force contribue , pour sa part, à la production du phénomène ; mais elle ne saurait en être l'unique cause, ainsi que le démontrent les motifs suivans. L'absorption du liquide nourricier varie suivant l'état des plantes, les périodes de leur développement et de leur accroissement, et les époques de l’année. Pendant la période de la formation et de la crue des feuilles, l'absorption et la progression de la sève marchent avec d'autant plus de vitesse que la fetullaison est elle-même plus rapide. D'ailleurs, c’est au temps de la floraison et de la formation des fruits et des graines que les plantes puisent le plus de nourriture dans le sol. On sait aussi que l'absorption et la progression du liquide absorbé dépendent de l'influence exercée sur les plantes par la chaleur et la lumière ; de sorte qu'en général l'absorption est plus active au printemps et en été qu à toute autre époque, diminue en automne, et se réduit presqu à rien, si même elle ne s'arrête tout-à-fait, en hiver. Tous ces phénomènes ne peuvent point être considérés comme de purs effets de Vaction capillaire, celle-ci n étant modifiée ni par les saisons, nt par l'influence de la chaleur. Enfin, il y a encore cette différence entre l'absorption capillaire et celle des plantes, qu'un tube capillaire ne rejette point par son orifice supérieur les liquides qu'il a pom-
pés, tandis que le liquide absorbé par les végétaux s’ecoule des vaisseaux, quand on fait une blessure à ces: derniers. Ce sont là des motifs suffisans pour nous obliger à suivre l'opinion de Senebier, Saussure , Desfontaines, Decandolle et autres, qui regardent l'absorption : des végétaux comme un phénomène organique ou vital.
IT. Absorption chez les animaux.
$ 163. Les animaux, qui ne sont pas, comme les; plantes, plongés et fixés au milieu de leurs alimens, les: introduisent dans le canal intestinal par la bouche principalement. Parvenues dans cet organe, les substances: alimentaires se mêlent avec les liqueurs qui y sont sécrétées, et dont l'action les fluidifie, quand elles sont solides. Ainsi, chez les animaux, l'absorption des alimens se fait à leur surface interne, ce qui suppose des: manifestations préalables d'activité d’une espèce parti-. lière, tandis que chez les plantes elle s'opère à la périphérie. Cependant beaucoup d'animaux absorbent, en: outre, par leur surface, par la peau; mais cette absorption suffit rarement pour soutenir leur existence.
$ 164. À l'égard des parties qui accomplissent l’absorption des matières alimentaires déjà liquides par elles-mêmes, ou fluidifiées par l’action dissolvante des sucs du canal intestinal, il paraît que cette fonction appartient principalement au tissu cellulaire faisant la base du sac alimentaire, et qui a la propriété de s’imbiber de liquides. On trouve des vaisseaux particuliers , les lymphatiques, dans la membrane muqueuse du canal intestinal des animaux composant les quatre classes supérieures , les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons. L'existence de ces vaisseaux a été parfaite-
ET LFS VÉGÉTAUX. 23
ment démontrée, depuis la découverte qu'en a faite Aselli, par les recherches de Vesling, Th. Bartholin, Stedôn Rudbeck, Pecquet et beaucoup d’autres. Ils ont été vus dans le canal intestinal des oiseaux, par Hewson (1), Al. Monro jeune (2), moi (3), et tout récemment Breschet (4) et E.-A. Lauth (5). Les deux premiers de ces anatomistes, Cruikshank (6) et surtout Fohmann (7), les ont aperçus chez les reptiles et les poissons. Ces vaisseaux, qui tirent leur origine de la membrane muqueuse du sac intestinal, se réunissent en rameaux et en branches, et par leurs anastomoses avec les lymphatiques provenant d’autres organes, produisent des troncs qu'on appelle canaux thoraciques. Ceux - ci s'ouvrent dans les veines sous-clavières ou dans d’autres gros troncs veineux, au voisinage du cœur. Indépendamment de l’abouchement des lymphatiques avec les grosses veines, ıls se réunissent aussi, de distance en distance, avec les veines du canal intestinal, anastomose qui, chez les mammifères, a lieu surtout dans les glandes du mésentère, comme l’a démontré Fohmann (8). On aperçoit aussi, chez les poissons, les reptiles et les o1seaux, un grand nombre de communications entre les
(1) Philos. Trans., 1768, t. LVIII, p. 217, 1769, t. 59, p. 204.
(2) State of facts concerning the paracenthesis of the thorax, an account of air effused, and lymphatic vessels in oviparous animals. Edimbourg , 1770.
(3) Anatomie der Voegel, t. I, p. 533.
(4) Note sur la recherche des vaisseaux lymphatiques des oiseaux ; dans Bulletin des sciences médicales , oct. 1824, p. 108.
(5) Mém. sur les vaisseaux lymphatiq. des oiseaux ; dans Ann. des sc. nat., 1825.
(6) Geschichte der Saugadern, p. 62.
(7) Das Saugadersystem der Wirbelthiere , erstes Heft, das Saugadersystem der Fische. Heidelberg, 1827, in-fol.
(8) Anatomische Untersuchungen ueber die Verbindung der Saug-
adern mit den Venen. Heidelberg, 1824.
lymphatiques du canal intestinal et d’antres parties du corps et des veines diverses, sans compter celles qu'établissent les canaux thoraciques. Les lymphatiqués du canal intestinal sont principalement remplis, chez ces animaux, d'un liquide abondant qui, chez les mammiferes, a une couleur laiteuse , lorsqu'ils ont introduit des alimens dans le canal intestinal. On doit donc admettre qu'ils attirent de la membrane muqueuse du sac alimentaire les alimens devenus liquides , les introduisent dans leur cavité, et les charrient vers le système vasculaire sanguin.
$ 165. On a trouvé des Iymphatiques, chez les mammifères, non-seulement dans le canal intestinal, mais encore dans tous les organes dont l’intérieur est tapissé d'une membrane muqueuse, comme les poumons, les Organes urinaires et ceux de la génération. On en a vu aussi à la face interne des tégumens communs ou de la peau, aux branchies des poissons, dans les membranes séreuses et synoviales, dans les différentes glandes, dans le tissu cellulaire qui enveloppe la substance musculaire et nerveuse, à la face externe des os, ete., en un mot partout où ıl ya du tissu cellulaire. Des phénomènes d'absorption d’humeurs sécrétées , et d’autres liqueurs mises en contact avec ces diverses parties, ayant été observés un grand nombre de fois, nous sommes en droit d'admettre que la fonction de l'absorption appartient principalement à ces vaisseaux.
'S 166. Chez les. autres animaux pourvus de vaisseaux sanguins, les mollusques , les crustacés, les arachnides, les insectes, les annelides et les radiaires, dans le Corps desquels on n'a pu découvrir jusqu à présent de vaisseaux lymphatiques, l'absorption des matières alimenaires à la surface du canal intestinal est exécutée, soit par des veines qui jouissent de la faculté de l’absorher,
soit peut-être également par des lymphatiques qui se jettent sur-le-champ dans des veines. A la vérité , ıl est difficile de démontrer comment les choses se passent en réalité, tant à cause de la petitesse des animaux, que parce que leur sang n’est point rouge, si ce nest dans les annélides, et qu'en conséquence, s'il existe des Iymphatiques qui ne tardent point à se réunir avec les veines, on ne pourrait les distinguer de ces dernières par la couleur du liquide (1). Tres-probablement on parviendra à découvrir des vaisseaux lymphatiques chez les animaux sans vertèbres.
Enfin, dans les animaux qui n’ont même pas de vaisseaux sanguins, tels quedes entozoaires, les méduses et les polypes, le tissu cellulaire est seul chargé d’absorber et d'enlever. les matières alimentaires du canal intes tinal.
$ 167. Chez tous les animaux à peau nue, il se fait aussi une absorption de liquides à la surface de cet organe. Les expériences de Leeuwenhoek ‚ Baker (2), Fontana (3) et Spallanzani (4), ont prouvé que les infusoires, les rotifères, les vibrions , etc., absorbent de l’eau. Une vive absorption a lieu également par fa peau chez les polypes, les meduses , les radiaires et les vers, Les entozoaires qui vivent plongés dans des humeurs animales, les absorbent aussi par la peau, à ce que prétendent Zeder et Rudolphi (5). Spallanzani (6) a trouvé
(4) Viviani (de phosphorescentia maris, Gênes, 1803, in-4°, p. 14) a vu, dans le Sabella naispiro, Cuv. (Spirographis Spallanzanıi, Viv.), indépendamment des deux troncs vasculaires du canal intestinal charriant le sang rouge, un troisième vaisseau, rempli d’un liquide jaune, qu'il appelle vas lymphaticum. Est-ce là un tronc lymphatique ?
(2) Employement for the microscop. Londres, 1764.
(3) Vom Viperngift, t.1, p. 62.
(4) Opuscules de physique, t. IT, p. 261.
(8, Entozoorum historia, t. I, p. 252, 275, (6. Mém. sur la respiration, p. 457.
que les limaçons absorbent beaucoup d’eau, parce que leur poids augmente rapidement lorsqu'on les plonge dans ce liquide. Jacobson (1) a fait tout récemment des expériences sur la faculté absorbante du limacon des vignes : une dissolution de prussiate de potasse, qu'il versa sur la surface d'animaux appartenant à cette espèee, fut absorbée avec rapidité, et passa dans la masse du sang. Celui-ci peut en prendre une quantité telle, qu’ensuite il acquière une couleur bleue foncée quand on y ajoute du sulfate de fer. L’absorptien de l’eau, qui, chez les grenouilles, les crapauds, les salamandres, a lieu par la peau, et surtoutpar celle de la face inférieure du corps, est démontrée par les précieuses expériences de R. Townson (2), d'où il résulte que ces animaux peuvent absorber par celte voie une quantité d’eau équivalente au poids de leur propre corps. Enfin, Edwards (3) a également constaté, par de nombreuses expériences, qu'une absorption très-active a lieu par la peau chez les grenouilles , les crapauds et les lézards. Quand ces animaux ont perdu beaucoup de leur poids par un long séjour à l'air, où la transpiration est fort active chez eux, et qu’on’les plonge ensuite dans l'eau, il s'opère une absorption si rapide qu'elle ne tarde pas à couvrir le déficit qu'ils avaient éprouvé. L’absorption de l'eau a lieu plus rapidement au chaud qu’au froid.
$ 168. Quand nous voulons nous rendre compte de l'activité qui, chez les animaux, accomplit l'absorption, nous rencontrons la même difficulté que celle qui nous a déjà arrêtés en parlant de l'absorption dans les végétaux.
(1) OEnsren, Oversicht over det kon. Danske videnskab selsk forhandlung, 1823.
(2) Observationes physiologicæ de amphibiis. Goettingue, 1795 ; in 40. Pars secunda de absorptione amphibiorum.
(3) Influence des agens physiques sur la vie, p.90, p. 345.
Plusieurs physiologistes (1), Blainville (2) et Foderà (3), regardent l'absorption comme un pur effet de la capillarıte, et ils attribuent au üssu cellulaire, ainsi qu'aux tissus animaux, la propriété de s’imbiber des liquides à la manière d’une éponge. Assurément le tissu cellulaire, les membranes muqueuses et séreuses, les tégumens communs, et, suivant les recherches d’Emmert et de Lebkuchner (4), les parois des Vaisseaux , ont la propriété d'admettre en eux les liqueurs avec lesquelles on les met en contact, ou d’être perméables pour elles, point sur lequel nous reviendrons en trajitant de l'absorption chez l’homme ; mais cette propriété ne constitue point encore l'absorption, et elle n’explique que la pénétration dans les tissus. L'absorption se mauifeste aussi par la réception des liqueurs dans des espaces déterminés, savoir, chez les animaux des quatre classes supérieures, dans les artères, et par l'impulsion qui leur est donnée dans des directions également déterminées.
Le tissu cellulaire, les membranes muqueuses et les membranes séreuses jouissent de cette pénétrabilité aussi bien après la mort que pendant la vie; mais il uen est point ainsi de la progression imprimée aux liquides. En outre, comme nous voyons que l’ingestion et la propulsion des liqueurs pendant la vie varient beaucoup suivant les manifestations d'activité ou de vie
(1) Mem. sur le mécanisme de l'absorption ; dans logie expérimentale, t.1 JE.
(2) Analyse des Principaux travaux dans les
Journal de physio-
sciences physiques,
(3) fecherches expérimentales sur l’exhalation et l'absorption. Pa- > ris, 1823.
4) Diss. qua experimentis erurtur
» ulrum per viventium adhuc animalium membranas atque 7
lasorum parietes materiæ ponderabiles ulis applicatæ permeare queant, nec ne? Tubingue, 1819, in-8°,
des animaux, que l’absorption se fait d'une manière plus active pendant le jeune âge que dans l’âge avancé, et qu'enfin diverses influences et stimulations sont capables de la modifier, nous devons la considérer, aussi bien que la propulsion des liquides, comme un phénomène vital, et il ne nous est pas possible de la ranger parmi les effets purement mécaniques de la capillarité des tissus.
Faculté absorbante.
$ 169. Il résulte de ce qui précède que tous les corps vivans , les plantes comme les animaux , ont la propriété d’absorber des matières alimentaires et d’autres substances liquides. Nous ne pouvons pas considérer l’absorption comme un effet de l’action capillaire , parce qu’elle est tantôt plus et tantôt moins énergique, sulvant l’état des individus vivans et les influences auxquelles ces êtres sont exposés, circonstances qui n’apportent aucun changement dans l'attraction capillaire des corps privés de la vie. Nous devons donc la considérer comme une manifestation de la vie, et comme dépendant d’une qualité ou force spéciale des corps vivans, attendu que jusqu'à présent il nous est impossible de l'expliquer par aucune des autres forces dont le jeu se déploie dans ces corps. Cette manifestation spéciale sera désignée provisoirement sous le nom de force ou faculté absorbante , tant que nous ne l’aurons point ramenée à une autre force organique. Ses effets seront exposés en détail lorsqu'il s'agira de l'absorption dans l’homme.