CHAPITRE IL
De la susception des alimens par louverture buccale.
$ 170. Tous les animaux, à bien peu d’exceptions près, sont pourvus d’une ou même de plusieurs grandes ouvertures qui leur servent à introduire en eux les alımens. La plupart des infusoires, quelques zoophytes et divers entozoaires, n’ont point d'ouvertures semblables, et ıl est probable que, chez eux, les alimens liquides sintroduisent uniquement par la voie de l'absorption qui s'opère à la surface du corps. Cependant, il est déjà plusieurs infusoires qui offrent une bouche : tels sont les rotifères , d'après Spallanzanı (1), et quelques cercaires, suivant Nitzsch (2). Les polypes, la plupart des entozoaires, tous les échinodermes, les annélides, les mollusques, les insectes, les arachnides, les crustacés et les vertébrés n ont qu'une seule bouche. On trouve au contraire plusieurs suçoirs dans les ténias, et plusieurs bouches dans différentes méduses. La bouche , organe d’ingestion des alimens, offrent dans sa disposition un grand nombre de différences , que l'anatomie comparée enseigne, et qui sont étroitement liées à la nature des substances alimentaires.
$ 171. Les animaux qui vivent de liquides ont des suçoirs dont la structure et le mécanisme varient beaucoup. On trouve une trompe membraneuse contractle
‘4, Opuscules de physique , t. 1F, p. 212.
2 Beytraege zur Infusorienkunde. Halle, 4847, p. 8.
dans les aphrodites, parmi les vers articulés, dans quelques gasteropodes (doris, buccinum , voluta , murex) , parmi les mollusques, et chez la plupart des insectes diptères. Les papillons ont une longue trompe extensible, que des muscles roulent sur elle-même quand l'animal ne s’en sert pas (Ængua spiralis). Chez les insectes et les arachnides qui pompent leur nourriture liquide dans les vaisseaux de végétaux et d'animaux vivans, la trompe est garnie d'organes piquans, propres à perforer ces conduits, comme on en voit dans les apteres (pediculus, pulex, acarus), les hémiptères et autres. Chez certains diptères (culex, tipula), la trompe est composée de plusieurs soies dures, concaves à leur face interne, qui produisent un sucoir (haustellum) , en s'appliquant les unes contre les autres. Chez les diptères et papillons pourvus d’une trompe musculeuse , on aperçoit encore une vésicule extensible et contractile Ra communique avec le pharynx, et dont la dilatation produit la succion, comme l’a démontré G.-R. Treviranus (1).
Les animaux qui se nourrissent d’alimens solides , tantôt les introduisent en grandes masses, dans le sac alimentaire, par une ouverture buccale très-extensible et contractile, comme les polypes, les actinies, les étoiles de mer, les holothuries, etc., tantôt ont des pièces cornées et calcaires, des mandibules et des mächoires, disposées autour de la bouche, susceptibles d’être mues en divers sens par des muscles, et dont ils se servent pour Saisir leurs alimens comme avec des pinces. Cette dernière disposition a lieu chez les oursins , les seiches, les coléoptères, les orthoptères, les névroptères et les animaux vertébrés. Les mâchoires
(1) Ueber das Saugen der Insekten ; dans Annalen der Wetterauer Gesellschaft, t. II, p. 447. Vermischte Schriften, t. Il, p. 9.
sont ordinairement garnies de dents, comme dans la plupart des mammifères, des reptiles et des poissons; ou bien elles sont couvertes d’un enduit corné, comme chez les oiseaux et les chéloniens. Enfin les mammifères présentent encore aux mâchoires des replis mobiles de la peau , les lèvres, qui peuvent servir aussi à la succion.
$ 172. Chez les animaux, la préhension des alimens par la bouche se fait à certaines époques séparées par des intervalles plus où moins longs, tandis que, dans les plantes, l'absorption des matières alimentaires parait avoir lieu d’une manière continue. En outre, les animaux, dès qu'ils ont percé les membranes de l'œuf, sont, si l’on en juge d’après les actions qu'ils exécutent, forcés, par un acte intérieur, qui se passe dans le système nerveux, et qu'on appelle besoin des alimens, farm et soif, de chercher des substances qui puissent servir à leur nourriture et de les introduire dans leur sac alımentaire. Les plantes n’offrent aucun phénomène qui permette d'admettre avec quelque vraisemblance l'existence de ce penchant en elles. Ce qui pousse le plus sou- * vent les animaux de toutes classes à agir, et surtout à se mouvoir, c’est le besoin d’alimens. Ce besoin renaît à des intervalles plus ou moins rapprochés, dont l’étendue varie suivant la structure de l'animal, ses manifestations d'activité, son âge, son séjour, la saison et autres circonstances. En général, les animaux à sang chaud, mammifères et oiseaux, qui ont l’organisation la plus compliquée, et qui présentent le plus de variété et d'intensité dans les phénomènes de la vie, surtout à l'égard des fonctions animales proprement dites, sont ceux chez lesquels le besoin de manger se fait sentir aux intervalles les plus courts. Au temps de leur pleine et entière activité, ıls mangent ordinairement une ou plusieurs fois par jour. Le besoin de prendre des alı-
mens revient moins souvent chez les animaux à sang froid, les reptiles (1), les poissons, les crustacés , les arachnides, les insectes à l’état parfait, les mollusques, les vers et les radiaires, dont les manifestations d’activité ont à la fois moins d'énergie et de diversité. Parmi ces animaux mêmes, les plus voraces sont ceux qui ont le plus de mobilité et de sensibilité, les insectes. Il a été prouvé, par les expériences de Redi etautres, que les mammifères, les oiseaux et les insectes succombent plutôt que les reptiles, les poissons, les mollusques , les vers, etc., à la privation des alimens.
$ 173. Chez tous les animaux, c'est à l’époque de la jeunesse, du développement et de l’accroissement, que le besoin des alimens est le plus vif et le plus fréquent, et cela d’autant plus que l'accroissement se fait luimême d’une manière plus rapide. Les jeunes mammifères et oiseaux sont presque continuellement occupés, tant qu'ils veillent. à chercher des alimens. Les insectes, dès qu'ils sont sortis de l'œuf, surtout les chenilles , mangent presque sans interruption. D'ailleurs les jeunes animaux périssent plus promptement que les vieux, quand ils n’ont pas d’alimens à leur disposition. Divers insectes , particulièrement les lépidoptères , ne prennent pas du tout de nourriture dans l’état parfait.
Les animaux qui vivent dans l'air consomment en général plus d’alimens que ceux qui ont l’eau pour élément. La chaleur exerce aussi, chez la plupart des animaux, une grande influence sur le besoin de manger. Beaucoup de mammifères, la marmotte, le loir, le hérisson , les chéiroptères et autres, les reptiles, les insectes et les mollusques, cessent de prendre aucune nour-
(4) Un serpent long de seize pieds, que Prout a observé ( Tuomson, Annals of philosophy, v. 5, p. 443), ne mangeait qu’une seule fois par mois.
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riture dès que la température se rapproche de zéro, et qu ainsi leurs manifestations vitales d'activité diminuent d'énergie. | |
Enfin toutes les influences et circonstances qui exaltent et accélèrent les phénomènes de vie dans les animaux, rendent les mouvemens plus vifs et plus prolongés, augmentent la tension des organes des sens et du Système nerveux, et entraînent une plus grande consommation des forces, donnent en général plus d'énergie au besoin de se nourrir , tandis que celles qui produisent un effet inverse , diminuent ce besoin.
$ 174. Les animaux ne saisissent pas les alimens avec la bouche tels qu'ils s'offrent à eux, ainsi que font les plantes par leurs racines et leurs feuilles. Is font un choix parmi eux, et y sont également déterminés par une action spéciale du système nerveux, un penchant inhérent à leur nature , l'instinct. Nous en avons la preuve dans une expérience faite par Galien (1). Ce médecin tira une chèvre à terme de la matrice de sa mère, et la porta dans un endroit où il y avait des vases contenant du lait, du miel, de l'huile, des céréales et des fruits; le jeune animal flaira les vases , et choisit le lait. L'instinct qui détermine les animaux dans le choix des alimens varie infiniment d’après leur organisation et le degré d’energie vitale du système nerveux. Les animaux paraissent ne prendre que les substances qui affectent agréablement leur système nerveux, soit par des exhalations vaporeuses, soit par des émanations transmises à l'eau. C’est sans contredit l’odorat qui joue le principal rôle dans l'appréciation de l’action que ces effluves exercent sur le système nerveux. Chez les animaux des classes inférieures , qui sont dépourvus d'organes olfac-
(4) De locis affectis, lib. 6, cap. 6.
tifs, la membrane molle et abondamment garnie de nerfs qui tapisse la bouche paraît être apte à percevoir les impressions de ces efiluves.
$ 175. L’ingestion des alimens au moyen de la bouche s’accomplit par des mouvemens que les animaux produisent d’une manière spontanée. Les muscles fixés aux parties de la bouche sont mis en action par l'influence vivante des nerfs. Il résulte donc de là que cette ingestion est exécutée par des manifestations de force particulières, que nous n’apercevons pas, chez les plantes, dans l'attraction des alimens par les racines et les feuilles. Ces manifestations sont des effets de la force nerveuse et de la force musculaire.