CHAPITRE III
DE l'Épidémie du quinzième siècle et de quelques
MALADIES ANALOGUES Qu'oN A UAPPOKTÉES A LA SYPUILIS.
Il s'agit maintenant de faire voir qu'aucun rapport n'existe entre les maux vénériens et l'épidémie qui éclata vers la fin du quinzième siècle. Pour y parvenir, je dois entrer dans quelques détails sur cette affection, dont il nous est resté des tableaux si rembrunis.
En rapprochant les témoignages des historiens et des médecins les plus dignes de foi, il paraît presque impossible de douter qu'elle fut due aux Marranes (1), chassés d'Espagne, par Ferdinand, avant la découverte de l'Amérique. Fulgosi, entr'autres, nous apprend qu'elle lira son origine de l'Ethiopie (a). Or alors, on nommait
(1) On donnait celte dénomination injurieuse de Marranes (cochons) aux Juils et Mauves que i'édit de 1493 chassa d Espagne pour avoir refusé de se faire chrétiens, afin d'échapper aux persécutioiïs dirigées contre eux. Ces infortunés dissimulaient leur croyance, mais continuaient clandestinement à se livrer aux pratiques qu'elle leur imposait. vDc là vint le crime de Marranic, qui fut inscrit ensuite au nombre des délits l'eligieux. Les Marranes vivaient dans une grande malpropreté, et la lèpre était très-commune pamd eux. Obligés à quitter leur pays natal, sans qu'il leur fût permis d'emporter ni argent, ni pierreries, ils se retirèrent, pour la plupart, sur les côtes septentrionales de l'Afrique, où ils propagèrent une maladie contagieuse, au rapport de Léon l'Africain. L'épidémie causa de si grands ravages pasini eux, que, de cent soixante et dix mille familles ([ui passèrent en Baibarie, selon Mariana, trente mille furent anéanties (Fabricius, llist. rcr. Gerni. et Saxon., ad a. i/ig!>).
,(2) De dictis faclisiiuc mcmorob., I. \. c. f\.
y go TRAIÏK
Afrique, cl par suite Ethiopie, toute la partie de l'Espagne ({ue les Maures avaient occupée. Infessura, qui signale les premiers ravages de l'épidémie à Rome, l'appelle positivement peste marranique {pestis et coniapo Marranorum). Beniveni, Benedetti et Fracastor la ibnl aussi venir d'Espagne. ïrilhemius assure également qu'eli." était originaire de celte contrée (i).
L'époque de son apparition coïncide parfaitement, en effet, avec celle de l'expulsion des Marranes. Fulgosi annonce qu'elle existait en Lombardie dès l'année i49'^« Nous la trouvons déjà, en i495 et i494> chez les Allemands. Pomarus lémoigne qu'elle parut en 149^ dans la Saxe (2). Bunling en atteste autant pour le pays de Brunswick et de Lunebourg (3). Au rapport de Sciphover, elle éclata, en i494> dans la ^^ eslplialie, d'où elle ne tarda pas ù se répandre sur les côtes de la mer Baltique, en Poméranie et en Prusse (4). Suivant Linturius, elle se manifesta , en i494 > sur les bords du Rhin , en Souabe, en Franconie et en Bavière (5). Le parlement de Paris, de concert avec l'évêque, ordonna, le 6 mars 1497, pour diminuer les effets de cette maladie contagieuse, qui, depuis deux ans^ avait fait de grands progrès, suivant les registres, qu'on ferait sortir de Paris ceux qui
(1) Annal. Jlirsaiigcns.y-t. II, ad a. 1496.
(2) Clironica der Suchsen und Niedersachsen. Wiltcnberg, 1689.
(3) IScuc voUstaendige Braunschiveig. und Lunch. Clironica. Magdebourg, 1620, p. agS.
(4) Chronica archicomit. Oldcnburg. dans Mcihom, Script, rer. Genn. i. II, p. 188.
(5) Appcnd. atl fasciciil. iempor. ; dans Pistorius , Script, rcr. Germ., t. II, p. 106, 108, lit).
DES MALADIES vi>"LrxIE>.\ES. 9.t)l
l'avaient gagnée hors do la ville, et enfermer, nourrir et traiter ceux qui l'y avaient conlractée. L'cdit rendu le 22 septembre 1497, par Jacques I\ , nous apprend qu'elle régnait aussi à Edimbourg. Scliellig , qui paraît avoir écrit en i494j dit que la maladie j'^ïh apparel in diversts regtonibus. Elle régnait avec tant de fureur, en 149G, dans la Hongrie, que le roi ^ ladislas, effrayé, quitta Bude, et laissa les rênes du gouvernement entre les mains de son chancelier Bacoczy. Brandt, dont les poésies parurent en 1498, atteste de même la promptitude avec laquelle elle se propagea (1). Ainsi, en moins de deux ans, elle envahit presque toute l'Europe.
Cette maladie, non seulement se répandit dans Rome, comme Infessura le témoigne clairement , mais encore envahit Naples, ainsi que l'assurent Zurita et Coîlenuccio. Léon l'Africain atteste qu'elle était inconnue en Afrique avant que les Marranes y abordassent (2). C'est aussi h ces exilés que Paul Jove en attribue la propagation (5). Enfin des passages de Pierre Martyr (4), de François de Villalobos, et de Pierre Pinclor (5) , peu clairs à la vérité
(1) Uic Latiumatqus Itatos invasit, ab Âtpibus extra
Serpens, Gennaiios istricolasque premit ; Grassatur mediisjam Tliracibiis aUjue Bohcmis,
Et morbi genus id Sannata quisqtie tiinct Nec satis extremo tutantur in orbe Brdanni,
Quos re/luum cingit succiduumque fretiim.
(2) De totius Africa descriptione libri IX. Zurich, iSog, ia-S°. 1. I, 5o, p. 56.
(5) Historia sui tcmporis, l. IV, p. 79. t. 1. Paris, i558.
(4) Epistolic. Alcala, i55o. op. 68.
(5) Tractatus de morbo ficdo et occulto lus tetnporilius a/'/ligente, cap. IV.
et que les partisans de l'origim; nmc^ricainc ont récusé pour celte raison, parnissent indiquer que l'épidémie «existait déjh en Espagne dans les vingt dernii^rcs années du (juin/icu(e siècle , c'est-à-dire avant 1490.
11 n'est point surprenant que des rasseniblemens aussi considéraLlcs de malheureux privés de toutes les nécessités de la vie, et plongés dans la malpropreté la plus repoussante, compagne inséparable de la misère, aient répandu, partout où ils passaient, une maladie de peau contagieuse et compliquée d'accidcns scorbutiques, que l'humidilé et les chaleurs excessives qui régnaient alors, au rapport de tous les historiens, jointes à la privation d'aiimens sains, ne pouvaient guère manquer de produire el d'entretenir. C'est là l'idée qu'on se l'orme naturellement de la fameuse épidémie du quinzième siècle, quand on lit la description détaillée qu'en donne Grunbeck (1), et celle si harmonieuse qu'a laissée Fracastor (2). Ces
(1) Joseph ("iriinbeck a placé, en tête de son livre dci'it en 1496, une gravure sur Lois, représentant un mort tout couvert des pustules du mal français. Ce monument, trop oublié, est iniinimcnt jirécicux. L édilion originale de l'ouvrage de Grunbeck, qui ne porte point de date, est fort rare. II en existe un exemplaire dans la blbliotlièquc Mazarino. Le texte o été réimprimé par Gruuer dans son Àplirodisiacus.
("a) Protinits injorincs totum pcr corpus ackorcs
Jliimpebant, faciemquc horrendam et pectora fu'dc Turpabant ; spccics morbi nova ; pustula suinutœ Glandts ad cjjlu^icm, et pituite marcida pin<ruis, Tcmporc (juœ mullo non post adapcrta dchiscens, Mucosa multum sanie tabcquc fluebat.
Quin etiatn erodens alte, et se funditns abdens Corpora pasccbat misère^ nani sœpius ipti
DES. MALADIES VÉN^niliNNES. 290
deux descriptions nous apprennent qu'elle avait pour symptômes caractéristiques une éruption générale de pustules non suppurantes sur tout le corps, des excroissances hideuses, de la grosseur d'un gland, sur toute la peau, et principalement au visage , lesquelles se chan-
Carne sua cxittos artiis, sqiiallcntiaquc ossa Vidimus, et fœdo rosa ora dclùsccrc liiatu, Ora, atquù exiles rcddcntia gutturn voces. Tum sœpe aut cerasis, aut PhyUidis arbore tristi, Vidisti pinguem ox udis tnanare Uquorem CorticibuSj mcx in lentuvi duresccre gummi. Ilaud secus liac sub labo sulct por corpora mucor Diffluero; Idnc demain in turpcm eoncresccrc callum. Unde aliquis ver œtatis, pulchrnmquo juucntam Stispirans, et membra oculis deformia torvis Prospiciens, fœdosquo art us, turgcntiaqiio ora, ScBpe deos, sœpe astra, miser, crudctia dixit. Interea datées somnos, noctisque soporcia Omnia ner terras animalia fessa tralicbah! : Illis nuUa quies aderat ; sopor umnis m auras Fugerat; iis oriens ingrata durera rubcbat: lis inimica dics , iiiimicaque noctis imago. Nutta Ceres ilios, Dacchi non ullajuvabant M ancra, non dulccs epulœ, non copia rerum , iVoK iirbis, non ruris opes, non alla voluptas.
Ce hideux tableau n'est pas exagéré, car Erasme, eu poigiiaul sou ancien amiUlric de Ilutteu, ce célèlne uiai-lyr du jnal français, dit : Beatus ilie sponsus, trunco naso, altcram trahens tibiam, sed minus féliciter quam soient Suitzcri, manibus scabris , lialitu gravi , oculis langtddis, capite obvincto. Sanies et e naribtis et ex aaribus fluebat. AUi digitos habcnt anulaios ; ille ctiam in fcmorc gestat anulos..., Noc ullum cadaver est, cui non jungi malis , quam tam ptitido cadaveri. Siquidem hoc ipsum. quod spirat meriim est icrunum ■ qitod loquitur pcslts est; quod contingit, mors est.
2«)4 TI'AITJ':
i^cafent somcnt (Mi ulcères rongeurs, avec un écoulement de matière iclioreuse et fétide, et finissaient fréquemment par la perte des yeux, du nez, des mains et des pieds : dès tumeurs et douleurs violentes aux os, qui ne laissaient aux malades aucun repos pendant le jour, et encore moins pendant la nuit; enfin une apathie, une faiblesse, un affaissement universel du corps. Presque toujours, ou même constamment, il y avait aussi des ulcères rongeans dans la gorge. La maladie se communiquait par toute espèce de contact, médiat ou immédiat, même par l'habilalion dans la même chambre, l'usage des mêmes vêlemens, l'haleine, etc. Sa transmission avait lieu aussi j)ar le coït , mais sans que celte voie eut rien de spécial, puisque Montagnana conseille un usage modéré des plai sirs de l'amour, comme un moyen de s'en préserver ou «le s'en débarrasser. Torella d'ailleurs range positivement les alimens acres et la malpropreté parmi les causes susceptibles de la provoquer.
Cette épidémie ne tarda pas h diminuer d'une manière graduelle. Il paraît, au rapport de Guicciardini et d'Llric de Hutten, qu'elle ne conserva pas son caractère pestilentiel primitif au-delti de sept ans. Or comme, h cette époque, l'usage du linge qui s'introduisit, les progrès de la civilisation et des mesures plus sévères de police, firent peu à peu disparaître la lèpre, et que, d'un autre côté , l'acte vénérien étant une des voies les plus directes de contagion, à cause de l'intimité du contact, c'était surtout en l'exerçant qu'on contractait l'infection marraniqne, on en vint à croire que celle-ci et les maux vénériens ne formaient qu'une seule et même maladie, h laquelle on donna le nom de syphilis. On supposa ensuite
DES MALADIES VÉNÉRIENNES. 2(j5
qut celte maladie s'clait adoucie par degrés, et la plupart des auteurs la considérèrent d'abord comme une dégénérescence de la lèpre. Il paraît que les Espagnols en agirent de mémo à l'égard de la lièvre jaune des Antilles, dont ils conlondirent les effets avec ceux du mal français et des maladies vénériennes proprement dites. Leoniceno, quoiqu'il ait combattu l'erreur de ses contemporains, fut cependant un de ceux qui contribuèrent le plus h la propager, par la manière dont il expliqua l'épidémie du quinzième siècle. Cette erreur avait , en effet, pour elle l'observation, déjh faite par Hippocrale , (ît répétée nombre de fois par les modernes, que la constitution atmosphérique influe singulièrement sur les maux vénériens, et que plusieurs de ces derniers , la gonorrhée par exemple, ou même diverses nuances d'ulcérations, sont plus communs dans certaines saisons ou certaines années que dans d'autres. Cette remarque est pleine de justesse, et, en y faisant bien attention, on finit par s'apercevoir que les phlegmasies de l'arrière-gorge , qu'on regarde ordinairement comme des symptômes syphilitiques consécutifs , coïncident d'une manière frappante avec le développement des maladies catarrhales causées par l'influence de l'état de l'atmosphère, ou par la suppression de sueurs habituelles.
Hensler, dont les savantes recherches ont répandu tant de lumière sur l'histoire de la syphilis , conjecturait aussi que cette maladie résulta d'une dégénérescence et d'une sorte de fusion de la lèpre. Ce sentiment fui adopté par M. Sprengel , qui le modifia toutefois un peu, en supposant que la vérole dut naissance à une combinaison toute particulière de la lèpre avec les maux vé-
nérlcns âCjh connus de l'antiquilé. Ces deux illustres écrivains se sont fondés, non-seulement sur le foit , avéré depuis long-temps, et mis dans tout son jour par Sydenham,qucla constitution atmosphérique peut, dans certaines circonstances et de temps en temps, altérer le caractère des maladies chroniques , au point de leur faire prendre un aspect vraiment épidémique (1), mais encore sur ce que plusieurs d'entre les médecins qui ont écrit sur le mal français, se sont accordés à le regarder comme l'ancienne lèpre , masquée seulement sous une forme nouvelle et insolite, ce qui paraissait d'autant plus probable au premier abord, que l'époque de l'apparition de cette épidémie date précisément de celle où l'on vit l'éléphantiasis s'éteindre peu à peu en Europe. En effet, Sébastien d'Aquila épuise tous les raisonncmens imagina-
(1) C'est de celle manière que lîeuslcr a réfuîé lopinion de quelques écrivains, reproduile par Swediaur, que la pcstls inguinaria du Uioyen âge était la même chose cpie la syphilis. Il pense que la peslt; peut avoir, sous riuflucncc de circonstances particulières, un caractère tel que les bubons suiTiennent de préférence dans les aines. Je ne discuterai pas cette hypothèse, qui serait au moins sujette à ccnteslation, mais je ne puis me dispenser de faire obsei'ver ([u'on n'explique pas tous les points del'hisloiredu mal français, en le considérant seulement comme une allection chronique, et qu'il faut nécessairement admettre, ou que cetle maladie se présenta d'abord sous un mode très-aigu, puisque Sébastien d'Aquila dit cju'elle était Iclludis etiam cila moHc, ou qu'en même temps que l'affection marranicjue, il régna une épidémie de typhus ou de véritable peste, qui ilésola l'Italie, vers la fin du quinzième siècle, et qui dui'a seulement quelques années, au bout desquelles elle disparut. L'eutasscmcnt des Marranes dans la campagne de Home domie un haut degré de vraisemblance à cette dernière conjecture.
Lies pour trouver quelques traits de ressemblance entre le mal français de son temps et l'éléphantiasis. Catanco lui reproche cependant de ne pas avoir vu cette dernière, et l'on n'a pas lieu d'en être étonné , puisque Fracastor nous apprend que, depuis long-temps, on n'avait plus une idée nette de ce qu'était l'éléphantiasis des anciens , de sorte qu'on se croyait autorisé par de faibles analogies h appliquer au mal français les descriptions qu'ils en avaient laissées. Mais il y avait infiniment plus d'affinité entre ce dernier et plusieurs autres variétés de la lèpre, notamment avec celles qu'on désignait sous les noms de m,altim m^ortiium,, de sapfiati et de morpliée. Aussi Torella et Jean de Vigo continuèrent- ils à voir une espèce de morphée dans cette maladie, queWidmann rangeait expressément parmi les saphali, en l'appelant pustulœ asafaùcœ scu formicalcs, h laquelle Brandt donnait Je nom d'impétigo pestilentialis, et que Grunbeck et Ilock rapportaient à la mcntagra de Pline. On était même tellement persuadé qu'il existait du rapport entre toutes ces affections, queSchcllig, après avoir dit qu'on doit rapporter \emal français à laformica, ajoute : de nominibus nonest curandum, cumres ipsanotafuit. En effel, loin de la croire absolument nouvelle, il la regarde seulement comme une affection plus répandue de son temps que par le passé , et devenue épidémique, à peu près comme nous voyons aujourd'hui des épidémies de petite vérole ou de dysenterie (1). Nous trouvons dans l'ouvrage de Leoniccno une
(1) C'est ce que démontre jusqu'à l'évidence le passage suivant de Widmann; Morbipestilentiales aliquando sunt febres, interdum carhunculi, nonnuiiquam morb'dU et variolœ, vcl aliœ cutis infccttoncs, qiia- Us ctiam sunt vcl pustulœ formicalcs , vcl asafaticœ dictw malum Fran-
ample éiuunôraliou des molifs sur lesquels on ibndait ces rapproclieuieiis. Mats ce qu'il importe de faire remarquer ici, c'est que les ennemis même les plus déclarés de cette opinion, comme Lconiceno, Fracastor et Cataneo , convenaient cependant qu'il y avait quelquefois de ralïinilc entre les deux maladies. Ainsi Cataneo assure avoir vu deux fois le mal français dégénérer en éléphantiasis (i). Il n'est donc pas surprenant que l'hypothèse d'une afTinilé entre la lèpre et la syphilis ait compté un si grand nombre de partisans. De là vient que Maynard soutint que ces affections différaient seulement du plus au moins, que \ella appliqua au mal français ce que les autres avaient dit de la lèpre, que Manard adopta la même manière de voir, enfin que Paracelse, dans son langage singulier, donnait à la syphilis du temps, qu'il croyait une
ciœ, f/nœ nunc ab anno i4'^7 usqtie ad prœsentcm aimum i5oo de regioiie in regioiicm dilatalœ sunt, cum sœvis accidentibus. Celte date de 1457 coutiaiie Astruc, qui prétend que l'auteur se trompe grossièrement ; mais tout ce qu'il est permis d'admettre, c'est qu'on doit peut-êlre lire il[j5, parce cju'il arrivait souvent d'écrire les millésimes tels qu'on les prononce dans' la langue allemande, et d'intervertir ainsi l'ordre des chiffres.
(1) On savait depuis long-temps, et Aetius en avait déjà fait la remarque, que les femmes sont moins sujettes à la lèpre que les hommes. Or, comme on voyait quelles sont de même moins exposées aux maux vénériens, on lirait de là un nouvel argument eu faveur de l'aflinité des deux affections. On faisait dépendre cette prérogative des femmes de la nature dense et froide de la matrice, qui exige un long séjour tle la semence dans ce viscère pour qu'il soit infecté, tandis que les organes génitaux de l'homme étant d'une nature chaude et dune texture poreuse, ils icçoivent très-facilement les germes de l'infectioii.
DliS MALADIES VilNÉRIENXES. 299
dégénérescence tic l'épidémie du quinzième siècle, le nom de mulet provenant de la combinaison de la lèpre avec le tnai français primitif.
Beckett n'avança donc rien de nouveau quand il soutint, avec plus d'esprit que de fondement, que la syphilis dut primitivement naissance îi la lèpre, opinion que Raymond n'était pas non plus éloigné d'adopter, dont Allam:ind se rapprocha singulièrement lorsqu'il prétendit que la maladie vénérienne provient du pian, et qui se répandit sans doute beaucoup, puisqu'on lisant Tournefort, Hasselquist, Pouppé-Desportes , et une foule d'autres, il est presqu'impossible de déterminer si ce qu'ils disent doit s'entendre de la lèpre, de la syphilis ou du yaws.
D'autres , au contraire , ne faisant attention qu'aux adoucissemens survenus dans les ravages d'une épidémie dont le caractère pestilentiel ne pouvait manquer de décroître après la destruction ou la diminution des causes qui l'avaient provoquée, et la confondant de même avec les maux vénériens, qui se présentaient peut-être plus fréquemment à l'observation, ou auxquels on consacrait une attention plus sérieuse depuis le changement survcnti dans les théories médicales, s'imaginèrent que la syphilis est susceptible de parcourir des périodes successifs d'augmentation et de dégradation, pour finir par disparaître totalement. C'est ce que Fracastor avança le premier, et ce que répétèrent ensuite Astruc , Raymond et Savcdiaur.
Astruc établissait six périodes depuis i494 j^^squ'à nos jours. Il donnait au premier une durée de cent dix ans , ])endant laquelle on observa des chancres aux parties génitales, des pustules et des ulcères rongeans sur la
500 IftAlTÉ
peau et dans la bouche , des luincurg gommcuscs et de grandes douleui^ dans les membres. Son second période ne comprenait que douze années, depuis i5i4 jusqu'en lôaG; les symplômes précédcns se maintinrent avec la même force, et il en survint deux autres, les exostoscs et les poireaux, dont on n'avait pas fait mention auparavant. Le troisième embrasse quatorze années , depuis i52G jusqu'en i54o; la vérole commença pour lors à s^adoucir, c'esl-h-dire que les pustules furent moins fréquentes ou moins horribles, mais l'on aperçut deux nouveaux symptômes, le bubon inguinal et l'alopécie, ce qui pouvait fort bien passer pour une compensation. Dans le quatrième, qui date do i54oà i55o, les éruptions cutanées, les tumeurs gommeuscs et les douleurs disparurent en grande partie , mais la gonorrhée se montra. Le cinquième, qui s'étendit jusqu'en 161O; n'olTritrien de remarquable, sinon l'apparition du tintement d'oreilles. Enfin le dernier, comprenant toutes les années écoulées depuis iGio,ne présente de nouveau que la cristalline, nom sous lequel le peuple désigne tous les symptômes qui surviennent à l'anus, après la sodomie. Je ferai voir, dans le chapitre suivant, que tous ces symptômes, -donnés pour nouveaux, ont existé, non -seulement avant l'époque qu'Astruc leur assigne, mais même de toute antiquité. Ici je me bornerai h parler du prétendu adoucissement graduel de la vérole, et, pour réfuter cette hypothèse, je rapporterai le passage suivant de Bru, qui peint si bien ce qu'on peut voir chaque jour dans certains hôpitaux. « Là, je trouverai des cadavres ambulans , victimes du mal et des remèdes , et les registres mortuaires me feront connaître si véritablement les dangers de la vérole sont moins grands que par le
nm «iVLADii» xtyÛMEVvm. 5oi
pass<^. On verra des malades dont Ice uns sont privés des parties sexuelles , les autres des lèvres, ceux-ci de la faculté de se mouvoir, ceux-là de la liberté de la prononciation. Les uns ont perdu les dents, le nez; ils sont couverts d'ulctres sordides, de fistules; les autres n'urinent qu'avec peine, et sont tenus d'avoir toujours des soudes ou des bougies dans l'urètre et la vessie ; quelques-uns sont devenus fous, sourds et imbécîlles, par l'action trop vive des remèdes sur la constitution; d'autres ont les jointures soudées par des ankyloses. Enfin on en trouvera dont l'estomac , entièrement délabré , se refuse h toute espèce de nourriture solide , et qui attendent la mort comme un bienfait de la Providence. » Quelque sombre que soit ce tableau, loin d'être chargé, il se trouve peut-être encore au-dessous de la vérité, ^iais les accidens qu'il embrasse sont-ils vénériens ? Ne sont-ils pas plutôt l'effet destraitemens, et notamment de l'usage des mercuriaux, des excitans de toute espèce, comme ils l'étaient déjà au temps d'IJlric de Hutten , cette illustre et déplorable victime de l'esprit de système? Lorsque je m'occuperai du mercure, j'examinerai cette opinion, qui compte aujourd'hui de nombreux partisans parmi les praticiens les plus éclairés de l'Angleterre, et que l'on commence aussi à adopter cl^ez nous. Mais je ne puis me dispenser de relever une singulière contradiction des partisans de l'origine américaine, à laquelle personne n'a songé encore. Comment se fait-il, en effet, que la syphilis soit venue du Nouveau-Monde avec les caractères des accidens appelés secondaires, et que la plupart de ceux qu'on nonmie primitifs n'aient paru qu'ensuite, les uns après les autres? De cel.» seul ne devrait-
5o2 trait/c
on pas conclure que la vérole çsl une nialadio fabriquée (le, toute pièces par des palhologisles qui n'avaient pas la plus lé|i;ère notion de critique?
,. yoltaire a fait une réflexion plus profonde qu'il ne croyait peut-être, quand il a dit : « La vérole ressemble aux beaux arts, on ne sait point qui en fut l'inventeur. » Je montrerai toutefois, dans la suite, qu'on peut déterminer approximativement l'époque à laquelle elle fut inventée.
. , Jloymond ne songea pas, coumio Astruc, à systématiser la vérole contre tous les témoignages de l'histoire, contre tous les principes de la nosologie et d'une saine physiologie. Il se contentait de penser que le mal vénérien a toujours existé, quoiqu'à un moindre degré, dans les régions chaudes de l'Asie , ce qui s'accorde avec les notions lecueillies par les Anglais dans les Indes, où leurs médecins ont acquis la conviction que la syphilis a été connue de tout temps par les brames. Mais il croyait aussi que les effets produits par ce mal ont dégénéré avec le temps, et que lui-même disparaîtra un jour dans les pays où la culture du sol dissipera les miasmes délétères dont l'atmosphère se trouvait chargée. Cette opinion paraît dominer aujourd'hui dans l'Amérique septentrionale, où elle est devenue presque populaire; mais elle ne peut s'appliquer qu'aux accidens vénériens consécutifs, car l'adoucissement des primitifs ne peut être attendu que d'un changement total dans le mode de traitement. Or, j'ai montré que la plupart des symptômes qu'on assigne à la vérole confirmée , sont très-équivoques, et que le plus souvent ils dépendent de toute autre cause que de l'influence des aftVctions vénériennes pri-
DES MALADIES VÉNÉRIENNES. 5o5
railives. Cette vérité deviendra plus sensible encore toutà-l'heure , lorsque j'examinerai diverses maladies, en apparences anomales, qu'on a encadrées dans la syphilis, faute de savoir où les mieux placer.
Swediaur est allé plus loin encore que Raymond , car il prétend que la syphilis a déjà fait plus d'une fois le tour du globe. « Peut-être, dit il, le virus, en se répandant et se multipliant, se divise et s'use-t-il par degrés, au point qu'il s'éteint à la lin lout-à-fait , et qu'il disparaît de la surface, sinon du globe entier, au moins d'une partie du globe, probablement pour reparaître avec une nouvelle force, après des siècles ou des milliers d'années, dans une ou dans difTéreutcs parties da la terre. » Suivant lui , toutes les affections des organes génitaux qui ont é!é décrites par les anciens, devraient donc être considérées comme les effets du virus vénérien vieilli , ou , si l'on peut s'exprimer ainsi, usé, épuisé, mais susceptible de recouvrer un jour son ancienne énergie. Cette idée, moins consolante que celle de Raymond, mais aussi moins triste que celle de Sanchez, dont il sera parlé dans un des chapitres suivans, est fort ingénieuse sans doute, mais rien de plus. Elle tombe d'elle-même dès qu'il est bien démontré que l'épidémie du quinzième siècle n'a pas le moindre rapport avec les maladies vénériennes proprement dites, et qu'un concours fortuit de circonstances a pu seul déterminer à établir, entre des affections tout-à-fait différentes dans leur siège , leurs causes et leurs effets, un rapprochement auquel personne n'aurait songé, si la médecine avait été fondée alors sur la physiologie et l'anatomie pathologique, au lieu de reposer sur l'empirisme et sur les croyances populaires. Pour établir
3o4 TRAITÉ
cotte démonstration , i) est nécessaire de passer rapide • ment en revue diverses maladies, épidéniiquos ou non, qu'on a rapprochées do la syphilis, telles que le mal de la baie de Saint-Paul, le sihbens, le mal de Sherlicvo, le pian et le radcsjge.
La maladie delà baie de Saint-Paul , dont nous devons la description h Bowmann, éclata vers le milieu du dix-huitième siècle, sur plusieurs points du Canada. Elle débutait ordinairement par de petites pustules aux lèvres, à la langue, et dans l'inlérieur de la bouche. Ces pustules, assez semblables dans le principe à de petits aphllics, faisaient des progrès rapides, et rongeaient en tous sens, au point de détruire quelquefois presqu'enlièremcnt la langue. L'humeur blanchâtre et puriforme qu'elles exhalaient, communiquait la même affection à ceux qui en étaient touchés. Des douleurs violentes se faisaient sentir dans les membres, mais diminuaient ordinairement lorsqu'il survenait des ulcères h la surface de la peau ou dans l'intérieur de la bouche. Fréquemment on rencontrait des bubons cervicaux, axillaires et insruinaux. A une époque plus avancée, le corps se couvrait de dartres, accompagnées d'un prurit insupportable. Des exostoses , des caries, se manifestaient aux os du nez, du palais, du crâne, du bassin et des membres. Toutes les fonctions subissaient une altération profonde. On voyait souvent tomber les mâchoires , toute la partie inférieure du crâne, les orleils, les mollets, les pieds, et même les jambes entières. Enfin une mort prochaine était'annoncéc par la toux,l(>s douleurs de poitrine, la perte de l'appétit, celle de tous les sens, et le malade terminait sa triste cxislence au milieu dos lourmcus les plus affreux. II y
DES KAL\niES ri.yv.nïzyyr.s. oo-i
Qvalt cependant des constitutions assnz robustes poiir résister pendant plusieurs années, et traîner long-temps une vie misérable, ou même pour triompher d'un mal aussi redoutable. Du reste, la maladie attaquait de préi'érence les enfans, qui l'apportaient quelquefois en venant au monde. Elle se communiquait par le contact immédiat, par l'application du pus, par l'usage en commun du même linge et des mêmes ustensiles ; elle se propageait même, assure-t-on, sans le moindre attouchement, et très-rarement elle attaquait les parties génitales. Quelques observations rapportées par Bowmann prouvent qu'elle était susceptible de se guérir spontanément, sans le secours d'aucun remède. Le temps , la propreté et des précautions hygiéniques l'ont fait disparaître.
Le sibbens on shvin, dont l'histoire a été tracée par Gilchrist, était autrefois très-répandu dans les montagnes de l'Ecosse, particulièrement dans les provinces d'Airshire et de Galloway. Cette maladie débutait le plus souvent par des ulcères rongcans h la gorge et dans l'intérieur de la bouche, qui rendaient la déglutition difficile, causaient l'enrouement, ou entraînaient la perte de la voix. Ces ulcères finissaient par gagner le palais, les amys;dales, la luette et jusqu'aux os propres du nez. Dans certaines circonstances, l'affection débutait par des pustules pruriteuses , simulant la gale; mais bientôt la peau qui en était le siège s'épaississait, s'élevait, et prenait une couleur cuivreuse. Chez quelques individus enfin, le mal était caractérisé par des excroissances molles et fongueuses, du volume et de la grosseur d'une framboise, qui se manifestaient sur diverses parties de la surface du corps. Le système osseux était rarement affecté, quoiqu'il ne fut
5o6 THAITfe
pas sans exemple, suivant Bell , de voir les os des bras, desjaniLesot même du crâne, attaqués. Les engorgemens dos glandes lymphatiques étaient extrêmement rares. On remarquait quelquefois des ulcérations aux parties génitales ,mais jamais dès le début. La maladie ne se communiquait presque jamais par le coït, mais bien par l'alaitement et l'usage en commun des mêmes ustensiles. Quoique, dans certains districts, elle frappât les trois quarts de la population , on est parvenu h la bannir presque entièrement , par la seule influence de la propreté et par des améliorations dans le régime des habitans, de sorte qu'elle est rare aujourd'hui en Ecosse.
Le mal de Slierlievo, qui éclata, pour la première fois, durant l'été de 1800, dans plusieurs districts de la province de Fiume, en Illyrie, a été décrit par MM. Cambieri, Bagneris, Boue et Vial. Avant son invasion, les malades se plaignaient, pendant dix, quinze et même trente jours, de lassitudes et de douleurs dans les membres. La voix devenait rauque, et la déglutition diflicile. Le voile du palais, le palais lui-même, la luette et les amygdales se montraient flasques et rouges, mais tous ces symptômes étaient considérés comme autant d'accidens d'un rhume ou d'une angine. Bientôt des aphthcs recouverts d'une croûte muqueuse blanchâtre, et qui faisaient de rapides progrès en étendue, se manifestaient à l'intérieur des joues, sur les lèvres, et plus communément sur la luette et les amygdales, jusqu'alors simplement phlogosées. La voix se perdait tout-ù-Hiit, ou devenait extrêmement rauque, et, avec le temps, les ulcères gagnaient le palais , la partie postérieure des narines et même les os spongieux du nez. Ordinairement les douleurs cessaient
DES MALADIES viNÉniENXES. ÔO"^
OU diminuaient beaucoup dès que les ulcèl*cs coniraen çaient à paraître dans la bouche. Quelquefois la maladie se montrait so'.is une autre forme; les symptômes consistaient en des démangeaisons générales, bientôt suivies d'une éruption de pustules semblables à celles de la gale, et de taches d'un rouge cuivreux. Le front, le cuir chevelu, les oreilles , les alentours de l'anus, les organes de la génération et l'intérieur des cuisses étaient le siège lo plus ordinaire de ces éruptions. Les taches formaient une légère élévation sur la peau , avec une petite dépression vers le centre, et l'on sentait au-dessous d'elles, dans toute leur étendue, un ramollissement plus ou moins considérable. Cet état de choses pouvait durer plusieurs mois, ou même plusieurs années, après quoi les pustules s'élevaient sous la forme de petits tubercules, qui venaient h suppuration. 11 en découlait une matière visqueuse, qui, en se desséchant, donnait naissance hune croûte épaisse. Souvent, au lieu d'une croûte, il se développait des fongosités, qui ne tardaient pas à faire place ?i des idcères, et dont on voyait plusieurs présenter l'apparence et la couleur de framboises ou de mûres. Enfin les croûtes se détachaient , laissant une tache cuivreuse ou cendrée, qui disparaissait lentement et avec peine. Dans certaines circonstances, les ulcères prenaient un tel développement, que toutes les parties qui en étaient le sié"-e oflVaient un aspect vraiment hideux, et la carie des os voisins en était souvent la suite. Dans d'autres cas, il survenait des condylomes et des poireaux à l'anus, des ulcères aux talons, de la lumélftction au scrotum. L'alopécie n'a été observée qu'une seule fois. Les cxostoses étaient rares, et les cngorgemens des glandes lymphatiques peu corn-
Ô7f8- TRAITÉ
inUttSi La maladie se communiquait par le contact médiftt on înini(^'fliat, rarement par le coït, presque toujours par l'usage des mêmes vêlemcns ou des mêmes ustensi- Jes. Elle ne se montrait jamais, dans le principe, aux parties génîtales, où il était d'ailleurs fort rare d'observer le moindre symptôme pendant sa durée, même lorsque l'infection avait été contractée par l'acte vénérien. Aucune condition, aucun âge, aucun sexe n'était épargné; mais le mal frappait plus généralement la classe peu aisée du peuple. En 1800, on comptait quatre mille malades, sur une population de douze à quinze mille âmes; encore ne tenait-on pas compte des individus qui, par honte ou par crainte, s'obstinaient h taire ou à cacher leur état. Plusieurs ont guéri sans médicamens , d'autres par un violent exercice et de grandes fatigues. Depuis les premiers momens de son apparition, la maladie a toujours été en décroissant de fréquence et d'intensité. Tous les faits qu'on a allégués pour établir qu'elle avait été importée se sont trouvés insuifisans ou équivoques, et les commissaires de la Société de médecine de Paris pensèrent qu'elle s'était développée spontanément, au milieu de circonstan ces favorables à sa production, telles que la malpropreté des habitans, l'humidité du sol, la petitesse des habitalions, toujours malsaines, la mauvaise nourriture, la saleté des vètcmens, etc.
On peut rapprocher du mal de Sherlievo l'affection qui se développa, en 1818, dans la commune de Chavanne, en France, et qui a été décrite d'une manière sommaire par M. Flamand. Cette maladie débutait par un sentiment de faiblesse générale et de répugnance pour le travail, suivi de douleurs plus ou moins vives dans les
DES MALADIES vi>ÉniEN>ES. 5of)
membres, qui augmentaient pendant la nuit, et que les malades comparaient h. celles du i^humaîisme. Ces douleurs duraient, suivant les individus, depuis quinze jours jusqu'à quatre ou cinq mois, et parcouraient successivciment toutes les articulations, chez quelques uns. Ensuite, un engorgement inflammatoire se manifestait aux lèvres, qui se couvraient intérieurement d'aphthes blanchâtres, et qui se gerçaient, acquérant le double et même le triple de leur volume ordinaire. Bientôt l'inflammation se manifestait à la gorge; elle envahissait la luette, les amygdales et le voile du palais, et il en résultait une extinction de voix, qui, chez plusieurs individus, était portée presque jusqu'à l'aphonie. Aussitôt que ces symptômes inflammatoires se manifestaient, la douleur dans les membres diminuait, et elle cessait même entièrement, à mesure que les premiers prenaient de l'intensité. Chez certaines personnes, il se fit une éruption pustuleuse sur toute la surface du corps, mais plus particulièrement à la tête, au pourtour de l'anus et aux parties génitales. Les pustules étaient accompagnées d'une douleur prurigineuse intolérable, qui, cependant, cessait avec l'écoulement du pus formé dans les boutons. Ceux-ci étaient assez gros et d'un rouge livide; ils laissaient à la peau des macules, dont les traces se voyaient encore long-temps après. Chez un individu, les symptômes de la maladie ont été accompagnés d'une longue ophthalmie, avec larmoiement considérable. Ce second période a duré quelquefois plusieurs mois, et même une année. Chez les deux tiers des personnes qui ont été atteintes, la maladie, qui, du reste, n'entraîna personne au tombeau, se guérit spontanément, ce qui n'a pas en)^êché les médecins de prescrire les
."ïO TRAITÉ
mcrcurinux. A tort ou h raison, clic passait, dans le pays, pour avoir àià. communiquée par un soldat autrichien h l'ini des habilans de la commune, qui la propagea ensui le h ses parens et h ses voisins. Elle ne se transmettait pas par la voie du coït, et les habitans eux-mêmes pensaient qu'elle s'était répandue particulièrement par l'intermède des ustensiles destinés à prendre leur nourriture. h^aivs, appelé aussi pian ou épian, est une affection endémique dans plusieurs parties de l'Afrique méridionale et des Indes occidentales, sur laquelle MM. Moseley, Lœllleret Thomson nous ont transmis des renseignemens détaillés. Cette maladie débute par un état de langueur et de malaise, quelquefois accompagné de fièvre, surtout chez les enfans. Il n'est pas rare, avant l'éruption, de voir la peau se couvrir d'une croûte blanche. A cet état, qui dure peu de jours, succèdent des espèces de petites pustules sur le front et sur d'autres parties du corps. Du sixième au dixième jour, les pustules présentent une légère croûte h leur sommet, et l'on commence à y apercevoir un pus de mauvaise qualité. Elles continuent h croître, et se couvrent d'autres croûtes irrégulières, sous lesquelles on trouve, quand on les enlève, un ulcère de mïiuvais caractère. A une époque qui n'a rien de fixe, et qui varie du premier mois jusqu'à la fin du troisième, surviennent des tubercules, dont l'apparition plus ou moins prompte paraît dépendre de l'influence du régime. Un second accès de fièvre amène ordinairement une nouvelle éruption, de sorte qu'on voit en même temps, et sur le même malade, des pustules à divers degrés de développement. Il n'y a jamais de tubercules dans la gorge, mais l'on y découvre des ulcères, qui détruisent souvent le palais. Ces tubcr-
DES MALADIES VJÎNlîniENNES. 5ll
cules ne succèdent pas non plus toujours aux pustules. Ils sont ronds et couleur de chair, ce qui a valu à la maladie le nom africain sous lequel on la désigne, ou blancs comme des morceaux de choufleurs , et alors moins élevés, moins consistans. Après avoir duré quelque temps» ils se resserrent, s'affaissent sue eux-mêmes, et disparaissent, sans qu'il reste aucune trace, ou en laissant seulement une petite cicatrice. Lorsqu'une ienmie alaite un enfant atteint du yaws, le mamelon s'excorie bientôt par l'action irritante du pus qui découle des ulcères buccaux, l'irritation se propage au loin, et un ulcère hideux ne tarde pas à couvrir toute la poitrine. Si celui qui contracte la maladie est porteur de quelque large ulcère, il reste quelquefois exempt d'éruption, mais l'ulcère prend un aspect granuleux, s'élève et fournit une suppuration abondante; l'exanthème se déclare en peu de temps, si l'on parvient à cicatriser cette espèce d'exutoire naturel. La maladie s'amende et cède communément d'ellemême, sous la seule influence d'un bon régime..
Le radesjgc est une affection propre aux habitans de la Scandinavie, à l'égard de laquelle on pourra consulter les ouvrages de MlM. Holst et Demangeon. Cette maladie débute toujours, durantles temps froids, humides et nébuleux, par un sentiment de pesanteur dans tout le corps, des lassitudes dans les membres, et des démangeaisons h la peau. Les malades fuient toute espèce d'occupation; ils éprouvent de la raideur dans les j.ointures, avec mic céphalalgie frontale , accompagnée de tension et de dyspnée. La face présente une couleur pâle, plombée, livide, suivie d'une rougeur pléthorique. Un coryza humide ou sec bouche les fosses nasales, de manière à rendre le passage
^)J'i TKAlTli
<ie l'air dillicile. Le nez rougit et se gonfle, la voix devient rauque, la luellc s'ulouge, et il survient des douleurs vagues dans les membres , qui se calment vers le malin , i» la f;!veur d'une sueur abondante , visqueuse et un peu lélide. Si l'on néglige ces prodromes, au bout de quelques mois, d'une année ou de plusieurs années, il se forme , h la surface des léguraens , une éruption sèche, blanchâtre , farineuse ou furfuracée, dont les écailles tombent , puis se renouvellent plus épaisses, et rendent la peau inégale , dure et raboteuse. Chez d'autres , on voit se développer une large éruption humide , qui excite un prurit fatigant. Il est des malades qui présentent, d'abord sur la face, puis sur le reste du corps, une foule de petites taches de diverses couleurs, pas plus étendues que des morsures de puces, un peu élevées sur leurs bords, disparaissant quelquefois, puis revenant, surtout par l'influence d'une température humide. Ces taches sont le plus souvent insensibles , et l'on peut les piquer avec une aiguille sans exciter la moindre douleur. Lorsqu'elles se rompent , elles répandent une humeur visqueuse , et se recouvrent bientôt de croûtes et d'écaillés, ou laissent échapper une sérosité dont le contact enflamme et ulcère les parties voisines. Ces éruptions et ces taches sont accompagnées ou suivies de tubercules cuivrés ou plombés, qui se développent sur les diverses régions de la face, et ensuite sur le reste du corps. Peu à peu la peau du front s'épaissit et se ride , les paupières se tuméfient et se renversent, les joues se gonflent et prennent une couleur rouge foncée; les lèvres , aussi tuméfiées et retirées en arrière, donnent à la bouche une largeur démesurée; la conque des oreilles se ro-jle et se replie; les yeux sont
DES MALADIES Vli m':R1EN>ES. 3iD
mvironnés d'un cercle rouge; le rej^ard est oblique et menaçant; en un mot, la 1;icg est tellement hideuse, qu'elle inspire l'horreur et l'eflVoi. Les tubercules, une lois formé-s, présentent h leur sommet tantôt des croûtes, et tantôt des ulcérations. En examinant l'arrière-bouche, on aperçoit la luette, les amygdales et le voile du palais gonflés ou couverts de taches qui dégénèrent en ulcères sordides. Lorsque les tubercules ont passé à l'élat d'ulcération, ils présentent des bords durs, calleux, tuméfiés, inégaux , et rendent une humeur rouge , fétide , qui se dessèche sous la forme de croûtes blanchâtres, roui^es ou brunes. Souvent aussi la peau comprise entre les ulcères se parsème de fentes, de sillons, de crevasses, et se dépouille de ses poils. Les violentes douleurs des mem« bres s'apaisent , et quelquefois même cessent entièrement, aussitôt que la surface des tégumens se trouve attaquée. Parvenu à ce degré , le mal continue h faire des progrès. Les ulcères , après avoir rongé la peau et les parties molles, étendent leurs ravages jusqu'aux os; ils rendent un pus très-abondant et d'une fétidité insupportable ; des lambeaux de chairs fongueuses se détachent parfois de leur fond. La carie s'empare de la voûte palatine, du vomer, des os du nez, d'où résulte la perte de ce dernier organe. La voix change et s'affaiblit, la parole s'exerce avec la plus grande difficulté, les cheveux, les sourcils et tous les poils tombent , ainsi que les phalanges des doigls. En même temps les malades ont un appétit dévorant , quelquefois une faim canine, toujours une soif inextinguible , une ardeur brûlante , surtout le soir, phénomènes qui présagent une mort prochaine, laquelle arrive cniin après que les forces ont été lolalemcnt épui-
5l4 TRAITi
secs par des sueurs nocturnes et une diarrhée collifjualive.
Les quatre maladies dont je viens d'es<jriisser Thistoirc à grands traits, ont été considérées connue des dégénérescences de la syphilis, comme des modifications imprimées à cette affection par l'inlluencc du climat. On s'accorde, maintenant, il est vrai, h ranger le radesyge dans la classe des lèpres, et l'on soupçonne aussi que le yaws pourrait bien ne pas avoir une origine syphilitique; mais personne n'élève le moindre doute à l'égard du mal de la baie de Saint-Paul et du mal de Sherlievo. On a même soutenu que ce dernier était une endémie vérolique, caractérisée uniquement ou presqu'exclusivement par des symptômes consécutifs.
Que voyons-nous dans ces diverses affections ? une phlegmasie bien évidente de la membrane muqueuse des voies digestives et respiratoires, née sous l'influence réunie du froid, de l'humidité , de la malpropreté , et presque toujours d'un mauvais régime, qui prend le mode chronique , et se complique d'accidens sympathiques ayant particulièrement leur siège dans le tissu fibreux et dans l'organe cutané , où ils s'annoncent par des douleurs plus ou moins vives , des pustules croûteuses ou fongueuses , des ulcères sordides , dont la sanie est contagieuse , et produit une irritation morbide sur les tissus sains qu'on met en contact avec elle. Jamais il n'y a d'accidens primitifs aux parties génitales; mais, par les progrès du mal , la membrane muqueuse de ces organes s'irrite, comme toutes les autres, s'enflamme, s'ulcère, ou se charge de végétations. Des bubons surviennent dans les glandes lymphatiques les plus voisines des surfaces
DBS MALADIKS viNiniENNliS. 5l5
irritées , et Pafrection finit par s'étendre jusqu'aux os , principalement à ceux des fosses nasales , qui sont frappés, les uns de nécrose, les autres de carie. Des membres entiers se détachent. Quelquefois la fièvre se déclare , mais souvent aussi il n'y a aucun mouvement fébrile. Le coït n'est un moyen de transmission qu'h cause du rapprochement intime qu'il établit, et la contagion s'efTeclue par tous les contacts imaginables , par l'intermédiaire même de l'air, h ce qu'on assure.
Nous retrouvons tous ces symptômes dans la maladie qu'Hîppocrate décrit au livre huitième des Lpidémies; les organes de la génération étaient affectés d'ulcères : il se formait des bubons dans les aines, de larges pustules sur tout le corps, des abcès dont la suppuration était de mauvais genre, et qui pénétraient jusqu'aux os; des membres entiers tombaient en pourriture. Nous les retrouvons encore dans la belle description que Lucrèce a donnée de la peste d'après Thucydide. « Si, dit -il, la maladie ne prenait pas son cours par les narines , et n'occasionait point une hémorragie abondante d'un sang noir et corrompu, elle se jetait sur les nerfs, se répandait dans les membranes, et s'insinuait jusqu'aux parties de la génération. Les uns , effrayés de la mort qu'ils voyaient s'approcher, abandonnaient au feu l'organe de la virilité. Les autres conservaient la vie, quoique privés de leurs pieds et de leurs mains. Quelques-uns perdaient la vie. » Les moindres changemens de la constitution atmosphérique suffisaient, suivant la remarquée de Bosquillon, pour déterminer tous ces accidens dans les pays chauds. Les phlegmasies viscérales, accompagnées d'ulcères putrides aux organes de la génération, y ont été de tout temps et y sont
3l6 TRAITÉ
encore aujourd'hui très-communos en été, Surtout lorsque celte saison est extrêmement humide, et il survi(;nt alors on même temps des tumeurs dans les aines, comme le fait observer Ilippocrate. Il paraît même , d'après une histoire qu'on lit dans un des scoliastes d'Aristophane, qu'il régna plusieurs fois en Grèce des épidémies de cette nature , compliquées surtout d'affections trèsi:;raves des parties génitales, qui se dissipaient d'ellesmêmes, observation que Schotte a faite également sur des chevaux au Sénégal , où il a reconnu d'ailleurs que les viscères du bas -ventre et la surface du corps étaient simultanément affectés dans l'épidémie qu'il décrit , et dont il fut le témoin. Mais les anciens ne faisaient pas dépendre toutes ces maladies d'une acrimonie spéciale. Le peuple ignorant les attribuait h la colère de quelque divinité, comme les médecins du quinzième siècle expliquèrent le mal français par la conjonction des astres. Ilippocrate , au contraire , nous en offre le tableau de manière à nous faire apercevoir qu'il regardait les éruptions cutanées, les diarrhées, les ophlhalmies, les douleurs d'oreilles, les ulcérations de la bouche, et les ulcères profonds des parties génitales , comme les résultats de la seule constitution atmosphérique, variés en raison de la structure et des sympathies plus ou moins étendues des différons organes.
Il règne donc une analogie frappante entre ces épidémies dont les anciens nous ont laissé une faible esquisse, celles que les modernes ont eu occasion d'observer, quelques affections endémiques qui s'offrent encore aujourd'hui à nous dans diverses régions du globe, et la redoutable épidémie qui éclata au quinzième siècle. Ce sont
DES MALADIES Vj';NÉRIES>ES. Dl^
partout les mêmes causes, et à peu près les mêmes phénomènes.
Existe-l-il donc quelque rapport entre elles et les ma-^ ladies vénériennes actuelles ? On s'est fondé, pour les en rapprocher, sur ce que ces dernières passent pour être, encore aujourd'hui, nécessairement suivies, quand on les abandonne à la nature, des mêmes accidens, notamment de caries des os du nez, d'éruptions cutanées, et d'ulcérations ou de fongosités h la surface de la peau. Mais, depuis que l'introduction d'un mode do traitement plus rationnel, qui laisse la nature faire presque tous les frais de la guérison, a permis d'étudier la marche des maladies vénériennes livrées h elles-mêmes , on s'est convaincu, comme je l'ai fait voir ailleurs, qu'elles entraînaient des accidens consécutifsbien plus rarement qu'on ne le croyait jadis , et que ces accidens étaient beaucoup plus légers , bien moins opiniâtres. On a surtout reconnu que les affections des os étaient si peu fréquentes, que MM. Rose, Guthrie, Hennen et S. Cooper n'hésitent pas à les mettre sur le compte du mercure, comme l'avaient déjà fait autrefois Fallope et Fernel.
Il est donc permis , dans l'état actuel de nos connaissances, d'affirmer que, puisque la plupart des symptômes vénériens appelés consécutifs , et notamment les plus graves , sont le résultat d'un traitement trop excitant , d'une irritation viscérale chronique (i), on ne peut rap-
(i) Pour ne pas trop m'écarter de mon but, je n'entre dans aucun détail sur ces irritations, dont le siège varie assurément beaucoup. Je ne puis néanmoins m'empêcher de faire remarquer qu'eu Angleterre, où la transplantation des dents fut assez usitée pendant quelque temps, on vit plus dune fois cette opération, en appa-
3l8 TRAITé
prochcr de nos maladies vénériennes primitives , ni le mal français, ni aucune des épidémies qui lui ressemblent , et qui , toutes , dépendent manifestement d'une phlegmasie viscérale chronique, modifiée, dans ses effels synq>alhiques, par l'influence de circonstances extérieures ou intérieures. Si l'on eût ouvert des cadavres , on serait arrivé sur-le-champ h ce résultat, auquel l'anato-
rcnce si légère, entraîner une série de phénomènes morbides semblables à ceux qui viennent d'être signalés, et que, par conséquent , beaucoup de praticiens regardèienl sans hésitation comme des accidcns syphilitiques. Tels sont l'ulcération des gencives, rcxfolialion du rebord alvéolaire, des exosloses dans diverses parties du corps, des ulcères dans la gorge, des pustules et des idcères.sur la peau, en un mot toute la cohorte des syni[)tômes appelés secondaires, qui, ici encore, se développèrent sans avoir été précédés d'aucune affection piimitivc. Dans plusieurs cas de ce genise que Hunter rapporte, la maladie céda au mercure, mais après avoir résisté avec opiniâtreté, et s'être renouvelée plusieurs fois. Dans d'autres, elle se dissipa d'elle-mênje , ou par l'usage des bains de mer. Chez une jeune dame, qui en fut atteinte, on se contenta d'arracher la dent, et la gencive guérit avec autant de promptitude que tout autre ulcère vénérien, sans que la santé fût troublée depuis lors. A cette occasion, Hunter fait remarquer que si la personne avait été traitée par le mercure, elle serait guérie de même, suivant toute probabilité, parce que la dent serait tombée pendant la durée du traitement, et que si cela fût effectivement arrivé, on n'aurait pas balancé à affirmer que la maladie était de nature vénérienne. 11 ajoute que l'admission de cette hypothèse obligerait, en outre, de supposer, et que tous les individus qui fournirent les dents étaient atteints de la vérole, et que les dents elles-mêmes sont susceplil)les d'être infectées, mais qu'il n'en demeurerait pas moins extraordinaire que la maladie ne s'annonçât par aucun symptôme, ni dans la bouche, ni dans d'autres parties du corps, chez le véiitable propriétaire de la dent, soit avant, soit après sou évulsiou et sa trausplaulatiou chez l'individu
DES MALADIES vtNiRIEN?ÎES. ^l()
mie pathologique a conduit pour la pellagre , pour le inal de la rose ou des Astarics, et pour le mal rouge de Cayenne, qui ressemblent tellement à l'ancien mal français et au nouveau vxal de Shcrlievo , qu'on ne conçoit pas comment il n'a passé par la tête de personne de les incorporer dans l'immense domaine de la syphilis.
qui tombait malade aussitôt après l'avoir reçue. Il termine enfin en disant qu'on doit nécessairement conclure de là qu'une dent saine transplantée peut occasionner une irritation capable de produire une maladie caractérisée par des symptômes locaux et généraux, et que le nombre dés affections qui ressemblent à la vérole est très-considérable. La conclusion est aussi juste que le fait sur lequel elle repose est curieux, car il nous démontre sans réplique que l'irritation du périoste alvéolaire suffit, dans certains cas, non-seulemont pour provoquer de graves accidens locaux, mais encore pour donner naissance à tous les symptômes cousécutifs, chancres du palais, ulcérations et pustules cutanées, exostoses, douleurs ostéocopes, qu'on est dans l'usage de mettre sur le compte du virus vénérien.
SîO TRAITA
Cil A PI TUE IV.
DE l'antiquité des MALADIES VÉNÉBIENNES.
Aprèç avoir démonlré que la maladie épidémiquc du quinzième siècle n'a pu êlrc importée d'Amérique, et qu'elle n'a rien de commun avec les maux vénériens proprement dits, il devrait paraître oiseux de chercher h démontrer que ces derniers remontent à des temps plus anciens que ceux où l'on est dans l'usage de placer leur première apparition. Mais celte opinion n'ayant encore} été émise par personne, pas même par ceux qui ont com-> battu avec le plus de succès l'hypothèse de l'origine américaine, puisque tous ont regardé le mal français comme une véritable épidémie de maladies vénériennes secondaires, il est nécessaire, d'une part, de réi'uter les arguniens qu'on a employés pour établir que les maux vénériens datent seulement du moyen âge; d'un autre côlé, de rechercher les preuves de leur existence dans les temps antérieurs h celte époque.
Les deux principaux argumens dont on s'est servi pour prouver que les maladies vénériennes sont nouvelles, se tirent de la multitude de noms nouveaux qui Cuisent donnés h l'épidémie du quinzième siècle, et du silence que gardent, dit-on, les anciens écrivains, à l'égard des maux contractés par le coït.
Non seulement, en eflet, les médecins n'appliquèrent pas de dénomination spéciale h l'épidémie qui éclata sur la fin du quinzième siècle, mais encore ils laissèrent au peuple la liberté d'en inventer h son gré , et adoptèrent
DES MALADIES vf-NÉRlENNES. 02 l
ensuite tous les noms dont il s'était servi pour la désigner, notamment ceux de mal français, mal napolitain, mal espagnol. Mais ces noms nouveaux , quand bien même on admettrait l'identité de l'état morbide qu'ils désignaient avec celui qu'on appelle maintenant syphilis, ne démontreraient pas plus la nouveauté de la maladie , que ceux de fièvre de Hongrie, mal des Barbades , colique du Poitou, courrce prussienne, colique de Madrid , fièvre russe, ophtlialmic d'Egypte , etc. , ne prouvent que les aflections auxquelles on les appliquait, étaient nouvelles avant qu'on les créât. Tout ce qu'on peut en conclure, c'est qu'ils furent imaginés pour exprimer des modifications qu'une foule de circonstances particulières imprimaient à des maladies déjà connues, donnant ainsi J» ces dernières une apparence insolite, qui en imposait au vulgaire, et finissait même par induire beaucoup de praticiens en erreur. Tant que les noms des maladies n'ont pas été tirés de l'essence de ces dernières , mais seulement de leurs phénomènes les plus saillans, ou des événemens qui en accompagnent l'apparition, ils ont dii varier comme toutes ces circonstances, dont les premières elles-mêmes n'ont pas , pour la plupart , de constance absolue.
Leoniceno, qui ne croyait pas le mal français absolu ment nouveau, quoiqu'il eût été témoin de son invasion, fait à ce sujet une remarque pleine de sagacité, c'est que le manque de nom propre est souvent cause qu'on oublie une chose connue, et qu'un nom nouveau, substitué à une dénomination ancienne , détruit fréquemment , avec la connaissance decette dernière, celle de la chose elle-même. « Un mal extraordinaire, dit-il, s'esl répandu en Italie et
ij
OaS TRAITÉ
dans beaucoup d'autres contrées. Les médecins hésitent h décider quel nom ils lui donneront, et dans quelle classe ils le ranneront. Mais quand je réfléchis que les hommes •sont tous organisés de la même manière, tous nés sous Je même ciel, lous soumis h l'influence des mêmes circonstances, je me trouve forcé de croire que toujours îuissi ils ont été sujets aux mêmes maladies , et il m'est impossible de me figurer que le mal survenu tout-à-cotip ■parmi nous, n'ait point été connu de nos prédécesseurs.» Il est assez singulier que les partisans de l'origine améiricaine ou au moins do la nouveauté des maladies vénériennes, qui atlachai(>nt tant d'importance à celle des noms, n'aient pas senti que si cet argument avait réellement quelque poids , il prouverait plutôt contre que pour leur opinion; car si on avait été persuadé, aux quinzième et seizième siècles, que la maladie provenait ^rAmérique, il n'aurait pas manqué, parmi ceux qui ont décrit l'épidémie, de s'en trouver quelqu'un qui l'appelât mal américain. Or, aucun absolument n'est dans ce cas. L'habile critique espagnol \ivesla nomme bien lues indica, dans un petit Iraité intitulé : Concio de sudoro Christi; mais cet opuscule ne fut imprimé <\\xgi\ j55o, c'est-à-dire six ans après la publication de l'Abrégé d'Oviedo, dont un homme aussi énulit que \ives ne pouvait i-morcr l'existence, non plus que celle de l'ouvrage <rUlric de llullen. D'ailleurs Oviedo n'avait pas persuadé lous ses conlemporains eux-mêmes; car, en 1075, Alca- <-ar chercha, dans son traité de chirurgie, à prouver, par Av4c<'uue, Pline et llij)pocrale, que la syphilis était déjà ^connue des anciens. Delgado, d:ius son livre sur le gayac.
DES MALADIES viN^RIENNES. 025 .
publié en 1029, raconte que plusieurs Espagnols atteints du mal français, s'étaut embarqués pour Saint-Bominguc, y furent guéris par la décoction de gayac, moyen, ajoutc-t-il , dont on se servait depuis long temps dans cette île contre une maladie analogue. Ce passage prouve évidemment que, quoiqu'il n'ignorât aucun des détails de Texpédilion de Colomb , événement trop extraordinaire pour ne pas piquer la curiosité générale ^ Delgado ne croyait point aux récits intéressés d'Oviedo.
La nouveauté des noms n'est donc pas un argument aussi concluant que l'ont pensé Astruc, Ilaller, Gii tanner et autres , en faveur de celle des maladies vénériennes , ou plutôt du mal français considéré comme identique avec ces affections.
On peut en dire autant de celui qu'on a tiré du silence des anciens historiens, qui, assure-t-on, ne citent aucun individu atteint de maladies contractées par le commerce des femmes, quoiqu'ils rapportent une foule de traits d'impudicité,et de celui des poi'les,tant satyriques qu'épigrammatiques, dans lesquels on ne trouve, ajoute-l-on, aucun passage qui puisse s'appliquer au mal vénérien. Leclerc, surtout , a fait usage de cette prétendue preuve. Freind lui accordait de même un haut degré d'importance. Astruc la croyait également d'un grand poids, et Girtanner n'a pas dédaigné non plus de s'en servir. Quel sujet, s'écrient ces quatre écrivains, eût éjé plus digne d'exercer le l'ouet de la satyre , si l'on en eut eu réeliement connaissance I
Les opinions du vulgaire , relativement aux objets du ressoi't de Fart de guérir , sont les produits des théorie.^
^«4 TRAITI'
médicales régnantes, modifiéos scnlemcnl quoltuiefois par (le fausvses inlerprétations, on par «les conclusions précipijées et hasardées, quoique tirées de lails en eux-mêmes exacts. Les savans adoptent les idées des médecins, et le jKîuple y croit ensuite, soit parce qu'il les entend répéter de tous côtés , soit parce qu'elles ont quelque chose de vraisemblable, soit enfin parce qu'elles présentent une apparence de merveilleux qui lui plaît et le séduit toujours. Elles s'enracinent bientôt à tel point qu'il en coûte des peines infinies poiu* les extirper , et que tous les efforts de la raison viennent souvent échouer contre la puissance de l'habitude qui les soutient. Or, comme on le verra plus loin, les anciens connaissaient aussi bien que nous t-ous les accidens vénériens; ils avaient seulement des opinions différentes de la nôtre , touchant l'origine de ces symptômes, car, d'un côté, ils ne les faisaient pas provenir tous d'une seule et même cause, comme d'un tronc d'où naissent une infinité de branches, et, de l'autre, ils étaient même fort éloignés de croire que les plaisirs de l'amour en fussent la source commune. Cependant, ils n'ignoraient point la véritable origine de quelques-uns, ou plutôt ils savaient que ceux-là se manifestent plus ordinairement h la suite du coït que sous l'influence de toute autre cause. Aussi leurs poètes n'ont-ils pas non plus g-ardé, sur ces accidens, un silence aussi absolu qn'op le prétend. Les résultats morbides des débauches du temps ont exercé leur malignité autant que celle de Régnier, de Marot, de Bayf, de Sigognc, de Berlhelof , de Sainl-Amand et de Rabelais , l'a été par les excès de leurs contemporains.
DES MALADIES Vj!iiS;il\IENNES. 5yà
Le passage dans lequel Horace ( i ) parle du inaé de ('a nipaniCi mérite h peine d'être cité ici. On a beaucoup disputé sur le sens qu'on doit allachcr à ces termes obscurs. Les uns croient qu'ils désignent un vice moral , et les aulre.s pensent qu'ils indiquent une aftectfon morbide particulière. Mais il es! dilîicilc d'établir rien de positif à cet égard. On peut également admettre, soit le sentiment d'Astruc, lequel était aussi celui de Dacier, que c'est une chimère de vouloir entendre la syphilis par Ih, soit celui de Platncr , qui prétendait que le mal de Cariipanio a réellement quelqu'alfinilé avec cette dernière. Reiske iait à ce sujet une remarque assez curieuse : «Les anciens, ditil , avaient observé une maladie particulière des narines et du palais sur certains individus atteints de cette allbclion ; ces hommes perdaient la faculté do s'énoncer clairement , et ils étaient obligés à parler du nez en ronflant, de sorte qu'on les reconnaissait à l'accent de leur voix. »Le mal de Campanie n'aurait-il donc élé qu'une inflammation chronique de la membrane pituitairc, avec altération des os, et peut-être ulcération du nez ?
Juvénal s'exprime d'une manière moins équivoqu<'. qu'Horace, quand il parle de marisques tuméfiées, que le médecin coupe en souriant (2). Ces sortes de végétations
(1) Lib. i, sat. 5.
At un fœda cicatrix
Setosam lœvi fronlem turpavcral ovis, Campanum m morbuin, in f'aciempcnnuUajucaius.
(2) Sat. 2.
Qtiis eniin non vkus abundat
Tristibus obscœnis ! Castigas turpui, ciiin sts Inler socraticos notissiina f&ssa Cina'dos.
026 Tn.VITK
fongueuses succèdent fréquemment h la plus honteuse des prostitutions. Ce sont des maux vénériens dans toute l'élcnduc du terme, ou, comme on a 'coutume de s'exprimer, (les alTtxlions qui découN^nt d'une source impure. Mais, pour se tirer d'embarras, les partisans de la nouveaulé de la syphilis en nient le carnclère vénérien : « La censure du poète, dit Astruc, ne tombe pas tant sur une maladie honteuse que sur des mœurs très-abominables et très-criminelles. »
Le même raisonnement a été appliqué aux plaisanteries de Martial sur les fies. (i). « Les fies, prétend Astruc ,
Ilispida meinbra qaulcm et dura' pcr hrachia setœ Promittuul airocem animum, sed podlcc lœvi Cccduntiir fumidœ, mcdtco ridente, mariscœ. (i) Lib. ï, Epig. 66.
Cum dii'l ficos, rides quasi barhara verba.
Et dici ficus, Cœcilianc, juhes.
Diccinus ficus, qiias sciinus in arbore vasci;
Dtccmns ficos, Ccvcilianc, tuos.