DES LÉZARDS
Il existe, en Amérique, un reptile sourie n, appelé par les naturalistes i^uana délicat isslina, que les naturels mangent et eslimeni beaucoup. Oviedo , en parlant des productions de Saint-Domingue, n'oublie pas de mentionner cet animal; mais, après avoir dit que sa chair est très-bonne, meilleure que celle du lapin, il ajoute qu'elle a l'inconvénient, quand on a été atteint de la vérole, de faire reparaître les symptômes de la maladie, quoiqu'on soit déjà guéri depuis long-temps. Cette particularité , dont Ferdinand Colomb ne dit rien, a été reproduite ensuite par Benzoni, et plus tard par Charlevoix. Lister en a profité pour construire un nouveau système, d'après lequel la maladie vénérienne aurait été produite originairement par l'usage dans lequel étaient les Indiens de manger beaucoup d'igouanes. Cette hypothèse ne fit pas fortune; mais, vers le milieu du siècle dernier, on en imagina une autre, toute contraire, suivant laquelle la chair de divers sauriens jouirait de propriétés presque spécifiques pour la guérison des maux vénériens.
Les lézards avaient été employés par les anciens dans le traitement d'une foule de maladies, telles que l'ophihalmie, le goître, l'alopécie, les taches de la peau, le mal de dents, la jaunisse et la gale, comme on peut s'en convaincre en parcourant les écrits de Galion, d'Actius, de Serenus Sammonicus, de Gesner, de Crollius, d'Al-
«Irovnnde, dePIalcr, de Johnslon, de Charlelon, de Ray, de Schwenckfeld, de Wechcr, de Peliver, de Thévenol, de Leuiery, de Geoffroy et de beaucoup d'autres. Mais on ne pensait plus depuis long-temps à leurs prétendues propriétés médicales, lorsqu'ils furent tirés de l'oubli en 1782, par un médecin américain, nommé Flores. Voici quelles furent les circonstances qui donnèrent lieu .^ cet événement, dont l'Europe retentit pendant plusieurs années.
Un habitant de Guatimala était atteint depuis quelque temps, à la lèvre supérieure, d'un ulcère cancéreux qui avait rongé une partie de la joue. Abandonné des médecins, il allait succomber, lorsqu'un ecclésiastique lui dit avoir vu autrefois les Indiens guérir une jeune femme couverte d'ulcères et de croûtes syphilitiques depuis les pieds jusqu'à la tête, en lui faisant manger crue de la chair de lézards, moyen qu'ils employaient depuis long-temps pour se délivrer de la maladie vénérienne et de tous les maux qu'elle entraîne. Le malade résolut d'essayer ce remède, se fit apporter des lézards, et" en avala trois. Dès le cinquième jour, il sentit une chaleur extrême se répandre dans tout son corps, et il eut des sueurs copieuses. Bientôt après survint un flux considérable de salive, pendant le cours duquel cinq autres lézards furent encore avalés; la salivation se tarit , la plaie prit un bon aspect, et bientôt elle se cicatrisa.
La lacullé de médecine de Guatimala, jugeant ce fait digne d'attention, chargea quelques-uns de ses membres d'observer la manière dont les Indiens employaient leur remède, et de découvrir depuis combien de temps ils en avaient connaissance. On apprit alors que ces peuples
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étaient familiarisés depuis un temps immémorial avec ses propriétés antivénériennes, et qu'ils avalaient les lézards immédiatement après leur avoir enlevé la tête, la queue, les pattes, la peau et les intestins , répétant la même opération tous les jours. Les uns dirent qu'il fallait prendre trois lézards par jour; d'autres prétendirent qu'un seul suffisait; mais tous assurèrent, d'une manière positive, que ce moyen les délivrait constamment de la syphilis et de tous les accidens qu'elle entraîne. On reconnut ensuite que l'animal appartenait au genre anolis. La renommée publia bientôt à Mexico les vertus étonnantes des lézards de Guatimala. Les médecins de cette ville essayèrent ceux du pays , et obtinrent des résultats analogues , tantôt des sueurs abondantes , ou un léger ptyalisme , tantôt d'autres évacuations copieuses , par exemple des urines brûlantes et fétides, mais toujours une grande chaleur à l'intérieur du corps et la disparition des affections cutanées.
En 1780, les expériences furent répétées en Espagne , h Cadix et h Malaga. Essayé contre la lèpre, les éruptions dartreuses , les ulcères rongeans , le cancer et l'atrophie , le remède réussit pleinement , et les effets qu'il produisit consistèrent en une augmentation des sécrétions. On recueillit aussi des observations analogues à Genève. Mais ce fut surtout en Italie que le lézard gris et le lézard vert acquirent une célébrité extraordinaire. Meo , Malacarnc , Baldini et une foule d'autres proclamèrent leur vertu spécifique dans la lèpre , le cancer et la syphilis. A peine daigna-t-on s'en occuper en France , où Demorande fit connaître les essais des médecins américains et espagnols , si ce n'est pour les tourner en ri-
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tiiculc , tl dans le nord ii n'y eut que Pezold et Bergius qui en parlèrent. Ce prétendu spëcifiquc tomba entin dans un profond oubli , après avoir occupé pendant quelques années les tètes méridionales , et enfanté un assez grand nombre d'écrits , dans lesquels on cherche en vain de la précision, des détails, de la critique, en un mot toutes les qualités sans lesquelles il est impossible d'ajouter foi à des observations médicales. Voulant ra'assurer s'il n'y avait pas au moins quelque chose de vrai dans les laits qui ont exercé tant d'imaginations en Amérique et en Europe, j'ai avalé, à un jour de distance l'un de l'autre, un certain nombre de lézards gris, prépanés suivant la méthode indienne, et, comme je m'y attendais bien , je n'ai éprouve ni chaleur interne , ni sueurs , ni salivation , ni selles extraordinaires , mais bien , à chaque fois, les nausées inséparables de cette épreuve désagréable. Il faut donc , malgré les éloges de Palletla , de Borsieri , de Morgagni et de Dehaen , reléguer parmi les fables tout ce qui a été dit au sujet de l'elïicacité. de ces reptiles contre les maladies vénériennes. Cependant leur décoction dans l'eau , que M. Sainte-Marie propose de substituer au bouillon de vipères, pourrait être utile dans certains cas , comme le sont souvent tous les autres émoiliens , et l'on pourrait y avoir recours h défaut de grenouilles , dont le bouillon est digéré assez souvent par les estomacs les plus malades. Benedetti approuvait déjà, au seizième siècle, les bouillons de serpcns et même d'anguilles, qu'on reconunandaii alors dans les affections syphilitiques.
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