PI. XV BIS
Ayant revu une autre femme 15 jours plus tard , il survint une nouvelle écorchure à la rainure du gland, qui s’étendait un peu sur le revers du prépuce. Le malade ne s’aperçut de cette lésion que deux jours après le dernier coït. Il n’existait alors qu’un léger prurit et à peine un peu de suppuration. Cependant, au bout de 8 jours, une ulcération s’était formée, en s’arrondissant sur la surface semi-muqueuse du prépuce: son fond était gris, ses bords découpés, et elle reposait sur une base épaisse, déjà un peu dure. 11 y avait dans les deux régions inguinales un peu de malaise. On pratiqua une cautérisation avec le nitrate d’argent; mais, à la chute de l’eschare, on ne trouva pas, comme lors de la première ulcération et de la cautérisation précoce, un fond rose, et la cicatrisation ne s’effectua pas ; l’ulcération, au contraire, fit de nouveaux progrès ; sa base devint de plus en plus dure, tandis que, dans les aines, plusieurs ganglions se tuméfiaient.
Comme l’ulcération était presque indolente. et que l’engorgement successif des ganglions n occasionnait que fort peu de douleur, le malade ne fit aucun traitement et continua son même genre de vie très active et son régime Ires Ionique. A la
tête d’une maison de commerce, il élail obligé de faire de fréquents voyages et de passer souvent des nuits à écrire.
Au bout de cinq semaines, à l’aide de simples soins de propreté , et en dépit d’un régime excitant , l’ulcération était cicatrisée , laissant un noyAM cartilagineux, et les ganglions étaient restés stationnaires. Alors survinrent des douleurs de tête que le malade crut devoir attribuer .à de la fatigue ; ces douleurs étaient frontales, sus-orbilaires, et avec sentiment de tension des yeux : il semblait au malade que les yeux étaient chassés lie leur orbite. C’était le soir, la nuit surtout, de 11 heures à 3 ou 4 heures du matin, qu’elles avaient le plus d’intensité; elles étaient alors vraiment exorbitantes, dans l’acception rigoureuse du mot. Bientôt ces douleurs furent suivies de raideur du cou, de chute des cheveux et d’une éruption confluente de petites croûtes sur la peau du crâne. Ces premiers accidents, dont la nature n’avait pas été reconnue, et qu’on avait traités par des sangsues h l’anus, des vésicatoires derrière les oreilles pansés avec un sel de morphine et du sulfate de quinine, pensant qu’il s’agissait d'une névralgie intermittente, furent suivis de courbatures, de douleurs préarfo'cu/afres, d’un léger mouvement fébrile, et bientôt d'une éruption exanthématique qui fut d’abord prise pour une fièvre éruptive.
11 y avait déjà quinze jours que l’éruption s’était manifestée, lorsque je fus appelé h donner des soins au malade. 11 n’existait plus de fièvre. La céphalée et les douleurs préarticulaires nocturnes avaient encore beaucoup d’intensité. La peau, de la face, des membres et du torse, était le siège d’une éruption confluente, non prurigineuse , formant des cercles plus ou moins grands, réguliers dans les endroits où ils étaient isolés, se confondant entre eux dans d’autres où existait une plus grande confluence, et composés de macules miliaires qui, dans quelques points, surtout sur le dos et sur la plus grande étendue des membres, étaient disposées en plaques.
Dans sa plus grande étendue , l’éruption était d’un rouge sombre, de couleur jambon. Dans le centre des anneaux, dans les intervalles de leurs circonférences et des plaques, la peau était un peu jaune , teinte semi-iclérique. Dans beaucoup d’endroits, l’éruption pointillée mcîcu/ettse ne présentait aucune saillie, et s’éteignait complètement
sous la pression du doigt pour reparaître presque aussitôt; dans d’autres, elle était légèrement papuleuse , et la teinte cédait déjà un peu plus difficilement h la pression. Enfin un grand nombre de cercles ou de plaques se composaient de petites vésicules , distinctes , miliaires , remplies d’une sérosité encore transparente dans quelques-uns, trouble et puriforme dans d’autres. Les petites vésicules, entourées d’aréoles qui, en se rencontrant, complétaient les cercles ou les plaques, donnaient h l’éruption, sur différents points, l’aspect de l’herpès circiné et de l’herpès groupé. Du reste, l’éruption s’était faite presque partout en même temps ; l’isthme du gosier était rouge, et le malade se plaignait d’un peu de dysphagie.
Depuis 6 jours, à la suite d’une nuit passée à écrire une longue correspondance, l’œil gauche était devenu rouge,un peu larmoyant; la lumière était péniblement supportée. La douleur de tête avait été plus vive du côté de l’œil malade , qui était dans l’état suivant au moment où il fut soumis à notre observation : rougeur de la conjonctive et injection surtout des vaisseaux de la portion oculaire; injection très prononcée des vaisseaux sclérolidiens; cercle gris précornéen; altération de la coloration de l’iris : teinte brune foncée, ayant remplacé la teinte grise bleuâtre naturelle du grand cercle irien; gonflement en forme de bourrelet de la petite circonférence faisant saillie dans la chambre antérieure; déformation ovoïde de la pupille : grosse extrémité en bas et en dedans , petite extrémité en haut et en dehors, juste dans le sens diamétralement opposé à celui qu’on avait un moment regardé comme pathognomonique de Tiritis syphilitique; champ pupillaire nuageux, grisâtre, nacré; plus épais en haut et en dehors, évidemment dans le point où s’effectuait la déformation ; vue très trouble du côté gauche; les objets paraissant comme couverts d’un voile ; larmoiement abondant; larmes chaudes, âcres, pas de sécrétion mucoso-purulente de la conjonctive.
L’antécédent si caractéristique et si fatal du malade, chancre induré, dont le traitement abortifn’avait pas dû réussir, puisqu’il n’avait pas été appliqué à temps; le défaut de tout traitement coercitif", le temps d’apparition, l’ordre dans la manifestation, le mode d évolution et le caractère des différents symptômes que je viens de décrire, ne pouvaient, dans ce cas type, [laisser aucun
doute sur la nature de la maladie, sur la syphilis constitutionnelle à la période secondaire précoce, et vierge encore de toute influence médicamenteuse. Les fatigues du voyage, les aliments excitants, le travail à la lumière artificielle, avaient été autant de causes adjuvantes plus ou moins puissantes pour déterminer la forme et l’intensité de ces premiers accidents.
Voici quel fut le traitement: le malade étant fort, et se trouvant trèscerlainement encore audessus delà moyenne des globulesdu sang que l’infection sy[diilitique a tant de tendance à détruire, on lui fit une large saignée du bras; il prit une bouteille d’eau de Sedlitz à'iS grammes, pour combattre un peu de constipation qui existait, et il ne lui fut donné que des bouillons et quelques légers potages. Il prit tous les jours trois cuillerées de sirop de Cuisinier dans autant de verres de décoction d’orge. Avec le verre de tisane du soir, une des pilules suivantes :
Proto-iodure d’hydragyre]
Thridace f
Exu aildebellndone 3 grammes.
— de ciguë ]
— thébaïque 1 gramme.
M. S. A. pour 60 pilules (1).
Frictions à la base de l’orbite avec un mélange à parties égales d’onguent mercuriel double et d’extrait de belladone. L’œil était soustrait à la lumière à l’aide d’un léger bandeau.
Trois jours plus tard, les accidents du côté de l œil ne s'amendant pas, 50 sangsues furent appliquées sur le trajet de la jugulaire gauche, et le malade prit deux pilules par jour; puis tous les deux jours on augmenta d’une pilule. Arrivé au nombre de cinq, prises alors de trois en trois heures, il survint bientôt un gonflement des gencives, commençant par celle de la dent de sagesse droite, côté sur lequel le malade se couchait plus volontiers h cause du soulagement qui résultait de cette position pour l’œil malade; ce gonflement s’étendit ensuite au reste de la muqueuse buccale et de la langue, avec salivation et fétidité de l’haleine. Dès que l’action mercurielle fut bien prononcée sur la bouche, les accidents oculaires diminuèrent avec une prodigieuse rapidité. Huit jours s’étaient .à peine écoulés, et déjà la rougeur était éteinte, l’injection n’existait presque plus, surtout pour les
(I) C’est la formule que j’emploie dans le traitement de l’iiitis.
vaisseaux plus profonds. La pupille dilatée par l’effet de la belladone et qui successivement avait présenté des variétés de déformation dans différents points de sa circonférence était redevenue ronde ; l'exhalation plastique qui en altérait la couleur se résorbait,la vue se rétablissait, elle grand cercle del’iristendaità reprendre sa coloration normale, en même temps que le gonflement du bord pupillaire s’était affaissé. Huit ou dix jours après, il n’y avait presque plus de trace d’accident.
Cependant il fallut modérer l’action du mercure sur la bouche; on réduisit le nombre des pilules à deux par jour, et quand l’œil fut tout-à-fait bien, on en suspendit complètement l’nsage pendant dix jours, H fallut pendant ce temps s’occuper de la stomatite mercurielle, qui avait pris un peu d’intensité et donné lieu h quelques ulcérations. Le malade prit pour cela de la limonade nitrique; un gargarisme avec 15 gouttes d’acide chlorhydrique pour 150 grammes d’eau de Laitue et 50 grammes de miel rosat. Les ulcérations de la face interne de la joue droite et du bord droit de la langue furent touchées tous les deux jours avec l’acide chlorhydrique pur.
Lesautresaccidentss’étaientamendésjou même avaient déjà disparu.H n’y avait plus de croûtes dans les cheveux, les cercles et les plaques de roséole et d’érythème avaient presque partout cédé sans laisser de trace ; la plupart des vésicules s’étaient résorbées et donnaient lieu à une légère desquamation comme furfuracée ou en petites paillettes: dans plusieurs endroits la suppuration desséchée avaitformédescroûtesquien se détachant laissaient à découvert, tantôt une petite papule, tantôt une macule cuivrée ou une cicatricule déprimée.
Quoiqu’il en soit, après la cessation des accidents mercuriels, provoqués à dessein dans certaines proportions comme la meilleure condition, si non la condition indispensable du traitement de l’iritis, il fallut reprendre le traitement mercuriel : deux pilules par jour, de la décoction de tiges de douce amère et du sirop de Cuisinier. Ce traitement lutcontinué encore pendant trois mois, après lesquels le malade prit, pendant six semaines, tous les jours, trois verres de décoction de feuilles de saponaire, avec une cuillerée à bouche du sirop suivantdans chaque verre : sirop de gentiane 500 grammes, iodure de potassium 20 grammes. Ce qui, dans tous les cas, devrait former le complément de tout traitement mercuriel opposé
aux accidents secondaires, et comme médication On trouvait encore des traces de l’induration du
prophylactique des accidents tardifs ou tertiaires chancre après six mois de guérison, encore possibles.