PL. XXXVI
comme pour attester l’origine et le début des ulcérations, auxquelles les autres avaient donné lieu. Du reste, la peau qui circonscrivait ces tubercules et ces ulcérations était parfaitement saine.
La muqueuse de la voûte palatine et le voile du palais étaient affectés d’ulcérations profondes; ces ulcérations avaient les mômes caractères que celles du front. L’une d’elles, située à la hase de la luette, avait perforé le voile.
La voix était devenue nasillarde, la déglutition difficile et douloureuse, et la gêne dans les mouvements du voile du palais faisait souvent refluer les liquides par les narines.
La peau du nez sub érysipélateuse était d’un rouge sombre, et le nez était devenu très-gros. Son accroissement de volume était la conséquence de la tuméfaction des os propres; aucune ulcération n’existait sur la muqueuse pituitaire, et aucune sécrétion morbide ne s’écoulait par les narines.
Dans toute la région nasale, existait un sentiment de constriction et de pesanteur, et la pression par le toucher y provoquait de la douleur.
Au côté gauche du front, une céphalée ostéocope et nocturne, qui augmentait au moindre contact, privait, depuis plusieurs jours, le malade de sommeil. Les fonctions digestives étaient troublées ; la face était terreuse, et les yeux entourés par un cercle bleuâtre donnaient à ce malade un aspect tout particulier.
Voici le traitement qu’on prescrivit : Tisane de saponaire et sirop de gentiane. Tous les jours 3 grammes d’iodure de potassium en solution.
On pansa les ulcérations du front avec de la charpie imbibée du liquide suivant :
Eau distillée, 100 grammes.
Teinture d’iode, 3 grammes, lodure de potassium 50 centigrammes.
Mêlez.
Le malade employait aussi le même liquide en gargarismes contre les ulcérations de la gorge.
Au bout de trois jours, les douleurs ostéocopes crâniennes avaient cessé complètement. Après une semaine, les ulcérations de la gorge et du front étaient détergées : leur fond, auparavant grisâtre, était devenu rosé, et les granulations de la période de réparation apparaissaient déjà.
Le 8 août, toutes les ulcérations étaient cicatrisées; les tubercules du front avaient disparu ; la rougeur de la peau du nez avait pâli; le gonflement avait considérablement diminué; l’appétit et le sommeil étaient revenus, et, avec eux, la coloration normale du visage; les yeux avaient aussi recouvré leur vivacité habituelle. Enfin, le malade sortit de l’hôpital à la fin du mois d’août : il était guéri de tous les accidents que nous avons énumérés.
Le cas particulier dont on vient de lire l’histoire ■est un de ceux qu’on rencontre malheureusement trop souvent dans la pratique.
L’ulcère primitif, sans suppuration des ganglions voisins, se trouve ici, comme il existe toujours quand l’infection constitutionnelle doit survenir. Le traitement mercuriel, continué pendant deux mois, a retardé toute manisfestation d’accidents constitutionnels pendant six ans; mais le malade, qui, dans cet intervalle, avait jouid’une bonnesanté apparente, fut tout à coup pris, sans avoir eu d’accidents primitifs nouveaux, de céphalée nocturne qu’un nouveau traitement mercuriel fit bientôt cesser. La diathèse persistant, d’autres symptômes apparurent : les narines s’obstruèrent, le nez se tuméfia, et le mal continuait. Trois mois plus tard, la gorge devint malade, et la peau du front se couvrit de tubercules.
C’est ici l’occasion de faire remarquer la ténacité opiniâtre de la diathèse syphilitique que la puissance des traitements spécifiques ne fait le plus souvent
qu’endormir pendant des temps plus ou moins longs, mais qui se réveille au fur et à mesure que la puissance des médicaments spécifiques s’affaiblit et s’use.
Les accidents nouveaux qui surviennent alors ne se manifestent pas toujours dans l’ordre de la filiation régulière qu’on observe quand aucun traitement n’est intervenu.
Chez le malade qui est le sujet de cette observation, les accidents tertiaires ayant les os propres du nez pour siège, ont précédé l’apparition des accidents secondaires tardifs qui ont affecté le fro-nt.
En présence de faits semblables et si vulgaires, on a vraiment peine à comprendre comment notre savant collègue, M. Cullerier, dans un mémoire sur la filiation des symptômes, a pu nier l’influence de l’intervention des traitements spécifiques sur l’ordre de manifestation des accidents qui sont la conséquence de la diathèse syphilitique. Les observations qu’il cite à l’appui de ses assertions ne se prêtent pas, aussi complaisamment qu’il se le persuade, à l’explication des faits qu’il allègue.
C’est encore à tort que des observateurs surperficiels ont pensé que l’ordre d’apparition d’un accident suffisait pour le caractériser et le faire ranger soit dans les accidents secondaires, soit dans les accidents tertiaires.
Il faut autre chose que la date de son apparition pour caractériser et définir un accident qui se manifeste.
Il est important d’observer ici que l’iodure de potassium a exercé son influence curatrice sur les accidents secondaires tardifs, aussi bien que sur les accidents tertiaires dont il est le médicament spécifique. Cela n’exclut pas l’efficacité ordinaire du traitement mercuriel contre les accidents secondaires tardifs.
Ce qui a permis de ne pas administrer en même temps le mercure et l’iodure de potassium chez notre malade, c’était la prédominance des accidents tertiaires, et leur siège particulier.
SYPHILIDE TÜBERCÜLO-CRUSTACÉE A MARCHE SERPIGINEUSE (accident second aide tardif).
Madame sage-femme, âgée de cinquante ans, marlce et d’une bonne santé habituelle, contracta, en 1822 (en accouchant une femme qui était affectée d’ulcérations récentes de la vulve), un chancre qui siégeait à l’index de la main droite, au pourtour de l’ongle; ce chancre était peu douloureux, il cicatrisa bientôt, sans autre traitement que quelques pansements avec du cérat simple. La malade croit se rappeler qu’il y avait un peu de dureté. Les ganglions de l’aisselle s’étaient engorgés, sans avoir été douloureux.
Madame ne songeait plus à ce qu’elle avait eu au doigt, lorsque, quatre mois après, elle fut prise de douleurs de tête pendant la nuit. Ses cheveux commencèrent à tomber, le cuir chevelu se couvrit de petites croûtes, et bientôtla peau du torse et des membres devint le siège d’une éruption de taches rouges qui ressemblaient à la rougeole. Ces symptômes persistant, la malade se décida à consulter un médecin, qui ne reconnut pas de suite la nature de la maladie. Cependant les remèdes employés n’amenant aucun changement, on finit par croire qu’il s’agissait.d’une affection syphilitique, et un traitement mercuriel fut administré : on lui fit prendre, pendant trois mois, de la liqueur de Van-S^Yieten.
Madame n’avait jamais eu d’enfant, et toujours bien réglée, elle cessa de l’être à l’âge de 49 ans. Jusque-là aucune altération nouvelle n’était survenue dans sa santé; mais il y avait à peine quatre ou cinq mois que la menstruation ne s’effectuait plus, lorsqu’il apparut une petite tumeur, de la grosseur d’un pois, au-dessous delà mâchoire inférieure du côté gauche. Cette tumeur était mobile; elle semblait due à un épaississementdela peau et n’occasionnait aucune douleur. Elle s’accrut lentement ; d’abord d’une couleur légèrement rosée, elle devint, peu à peu, d’un rouge sombre, se ramollit à son sommet, s’ulcéra et se couvrit ensuite de croûtes par le dessèchement du pus qui s’y formait. Ce premier tubercule continua à croître; il s’ulcéra de plus en plus profondément; la croûte qui le recouvrait prit aussi plus d’épaisseur; et, après avoir atteint une certaine limite, il guérit en laissant à sa place une cicatrice profonde. Cette cica¬
trice ressemblait à celle d’une brûlure. D’autres tubercules se formèrent dans son voisinage, et, en suivant les mômes phases, ils s’étendirent sur la joue. Cette fois encore la nature de la maladie fut méconnue. La malade n’avait pris que des tisanes amères et des bains sulfureux.
Lorsqu’elle se présenta à mon observation, au mois d’août J848, le dessous de la mâchoire et la joue gauche étaient labourés par des cicatrices profondes, d’un blanc mat là où elles étaient plus anciennes, violacées et vasculaires dans les points où elles étaient récentes. Sur la joue existaient trois croûtes saillantes, stratifiées, sèches, d’un brun verdâtre et à marge irrégulière. Ces croûtes étaient entourées d’une aréole d’un rouge sombre, vineux. La surface qu’elles couvraient et à laquelle elles adhéraient assez fortement était ulcérée à différents degrés de profondeur, d’un rouge vif dans quelques points, et présentait une couche grise pultacée dans d’autres. La peau était affectée dans toute son épaisseur. La maladie avait même gagné le tissu cellulaire de doublure, et les tubercules qui occupaient ainsi toute l’épaisseur de la joue faisaient saillie dans l’intérieur de la bouche. En les examinant de ce côté, on pouvait constater un changement de couleur de la membrane muqueuse, qui leur était adhérente.
Du reste la malade ne souffrait que lorsque les croûtes subissaient quelques violences. U n’y avait aucune démangeaison. La santé générale était bonne : toutes les fonctions paraissaient être à l’état normal. 11 n’existait aucun engorgement des ganglions voisins.
Voici le traitement qui fut conseillé :
Tous les jours, trois verres d’une décoction de quassia amara.
Dans chaque verre de cette tisane, une cuillerée à bouche du sirop suivant :
0/ Sirop de gentiane, 500 grammes, lodure de potassium, 30 grammes.
Mêlez.
Tous les soirs, avec le dernier verre de tisane, une
pilule de o centigrammes de prolo-iodure de mercure.
Au huitième jour du traitement, aucun accident n’étant produit par la médication, la malade prît une pilule le malin et une le soir.
On appliqua sur les croûtes des cataplasmes de fécule; dès qu’elles furent détachées, et cela eut lieu le second jour, on pansa les ulcérations trois fois par jour, avec de la charpie imbibée du liquide suivant :
% Eau distillée, 200 grammes.
Teinture d’iode, 6 grammes, lodure de potassium, 1 gramme.
Mêlez.
Le régime dut se composer dépotages gras, de viandes rôties, de quelques légumes herbacés et d’eau rougie.
Sous l’influence de ce traitement, la guérison se fit avec une étonnante rapidité; car quinze jours s’étaienl à peine écoulés, que déjà tout était cicatrisé. Mais comme, au-dessous des cicatrices, il restait encore de l’induration tuberculeuse, je substituai aux pansements iodés, devenus inutiles, des applications de sparadrap de Aigo cum mercurio. Au bout de deux mois, tout avait disparu. Je fis, néanmoins, continuer le traitement pendant deux mois environ.
L’observation qu’on vient de lire offre un bel exemple d’une variété des syphilides tuberculo-crustacées à marche serpigineuse et à tendance térébrante. C’est un accident secondaire tardif grave et malheureusement assez fréquent, soit qu’il ait été précédé d’un autre ordre d’accidents secondaires plus précoces , comme cela a eu lieu chez notre malade , soit qu’un traitement dirigé à temps contre l’accident primitif, mais insuffisant, ait empêché seulement les premières manifestations.
La voie par laquelle la contagion s’est effectuée, dans le cas dont je viens de tracer l’histoire, est trèsordinaire : les accoucheurs, les sages-femmes et tous ceux qui sont appelés à donner des soins aux malades affectés de syphilis .s’infectent bien souvent comme cela. Toutefois, les inoculations hors du siège habituel des accidents primitifs de la sypliilis sont bien souvent des causes d’erreur dans l’appréciation des antécédents; ils peuvent, dans quelques cas, passer inaperçus ou avoir été méconnus.
C’est ce qui est arrivé à notre malheureux confrère llourman, chez lequel l’ignorance, la mauvaise foi ou tout au moins le défaut d’examen sérieux, avaient faiteroireà une vérole constitutionnelle d’emblée, ou à une infection due au passage du virus syphilitique à travers un tubercule anatomique, exis¬
tant à un doigt et sans inoculation préalable. llourman avait contracté, dans son service de l’hôpital de Lourcine, un chancre induré d’un doigt; ce chancre type, et dont j’ai pu constater les caractères, fut bientôt suivi de l’engorgement du ganglion sus-épitrochléen, et successivement de l’évolution des accidents secondaires et tertiaires qui ont conduit notre savant et laborieux confrère au tombeau.
Je pourrais citer un grand nombre de cas analogues qui se sont offerts à mon observation, et qui ont pu donner lieu à de fausses interprétations. Je me bornerai à signaler les suivants :
Un de nos confrères distingués, de l’école de Paris, et qui a écrit sur les maladies vénériennes, vint me consulter pour un cas de syphilis constitutionnelle dont l’origine lui paraissait en opposition avec les doctrines que je professe ; il était affecté d’une roséole, de plaques muqueuses desamygdales et d’engorgement des ganglions cervicaux postérieurs. Plusieurs années avant son mariage, il avait eu une blennorrhagie, sans aucun autre accident. Sa femme s’était toujours bien portée, et depuis lors il ne s’était plus rien manifesté chez lui aux organes génitaux. M. le docteur Cazenave, consulté avant moi, n’hésita pas à attribuer les accidents constitutionnels actuels à la blennorrhagie, passée inoffensive depuis si longtemps. Le malade partageait celte opinion, lorsqu’il se soumit à mon examen. Il ne présentait alors aucune trace de cicatrice ancienne ou récente; il ne se souvenait d’aucune ulcération, et déclarait formellement n’avoir eu aucun rapport suspect. Cependant, convaincu parla nature des accidents secondaires existants, que l’infection devait être récente , je dus chercher la porte d'entrée du virus, en interrogeant les ganglions lymphatiques sur lesquels il marque ses premiers pas dans l’économie. Le ganglion sus-épitrochléen droit était engorgé; je pus alors dire qu’une ulcération avait existé deux ou trois mois auparavant à un doigt de la main du même côté. En effet, à cette époque, notre confrère fut appelé à donner des soins à une femme affectée de chancres de la vulve; il se rappela avoir eu une ulcération du doigt, à laquelle il n’avait pas cru devoir faire beaucoup d’attention, et qu’il avait entièrement oubliée. Ce cas, dès lors, venait confirmer la loi qu’on lui avait fait contredire.
Chez un autre malade, jeune médecin qu’on a vu souvent à ma clinique de l’année 1847, et chez lequel M. le docteur Cazenave avait diagnostiqué une syphilis constitutionnelle d’emblée, et avait considéré une roséole comme l’accident primitif, le chancre induré, point de départ des accidents constitutionnels, était placé sur la joue gauche et caché dans la
Dessine (inçrès naliireet üth par F Bin
lmp Leînaraer àPans
barbe; les ganglions sous-maxillaires étaient engorgés, et ce sont eux qui m’ont mis sur la voie.
On a dit que la syphilis qui pénètre dans l’économie autrement que par les organes génitaux est, toutes choses égales d’ailleurs, beaucoup plus grave. C’est là, certainement, un préjugé, une erreur. Quel que soit le siège de l’accident primitif, ses conséquences ne sont fâcheuses qu’en raison des conditions générales du malade, et non à cause du point primitivement contaminé. Si on a cru le contraire, c’est parce qu’on a souvent méconnu l’accident primitif et qu’on n’a pas fait de traitement à propos, c’est parce qu’aussi ceux qui ont été victimes de la syphilis, sans s’y être volontairement exposés, ont crié plus haut et plus longtemps.
Le cas de la sage-femme dont je viens de tracer 1 histoire semblerait confirmer l’opinion que je crois
devoir combattre; mais lorsqu’on le compare aux cas bien plus nombreux et bien plus graves qui ont pris leur source dans les organes génitaux, et en particulier à celui dont la description précède et que j’ai fait dessiner sur la même planche, on ne trouve plus rien d’étonnant et qui infirme la loi que je soutiens.
Un point encore important dans l’observation qui nous occupe, c’est l’influence que paraît avoir eue l’époque critique, la cessation des règles, sur les manifestations tardives. Cette influence, comme cause adjuvante, est incontestable, et elle s’est présentée si souvent à l’observation, que M. Pailloux, ancien interne de l’hôpital des Vénériens, dans une thèse écrite sous les inspirations de l’école physiologique, avait cru pouvoir la rendre seule responsable des accidents que, suivant lui, on attribuait à tort à la syphilis.