PL, XXXIX ET XXXIX BIS
velle inanifeslalion syphilitique qui se rapportait, celte fois, à la période tertiaire. En effet, le malade présentait en même temps une série d’accidents appartenant à celle période. Le pariétal gauche était le siège d’une tumeur dure, adhérente par sa base, assez nettement arrondie, sans changement de couleur à la peau, sans altération de température, très douloureuse au loucher et spontanément douloureuse la nuit.: c’était une exostose bien caractérisée et à la période croissante.
Les deux testicules étaient malades; ils avaient presque doublé de volume, et avaient cependant conservé leur forme. Us étaient durs, sans bosselures à leur surface; mais quand on explorait leur épaisseur, leur consistance ne paraissait pas être la même partout : leur enveloppe albuginée semblait être formée, dans plusieurs endroits, de zones ou de bandelettes plus dures. Dans leur intérieur, on sentait des noyaux arrondis , sorte de tubercules beaucoup plus résistants. Les épididymes étaient effacés; il était impossible de les distinguer du corps de l’organe seul affecté. Le canal déférant des deux côtés était à l’état normal, ainsi que les autres éléments du cordon. Le malade n’éprouvait aucune douleur, soit dans les parties affectées, soit dans les régions sympathiques ; Mh'il exercer une certaine pression pour exalter la sensibilité normale des portions des testicules qui avaient encore échappé à l’altération syphilitique. Les érections étaient presque nulles ; pas de désirs, pas de rêves, plus d’éjaculation.
Les deux radius, à leur tiers-inférieure (région sous cutanée), étaient le siège de douleurs osléocopes nocturnes, que la chaleur du lit et la moindre pression exaspéraient. Là existait un gonflement assez considérable, fusiforme, sans changement de couleur à la peau et sans modification de la température.
On administra la décoction de quassia amara, le sirop de gentiane, l’iodure de potassium porté successivement de la dose de 3 grammes par jour à celle de 0. Le scrotum fut enveloppé d’un emplâtre de Vigo cum mercurio, et l’on mit un emplâtre de même nature sur les deux radius, sur le pariétal gauche, après avoir rasé les cheveux, et sur les cicatrices de l’épaule gauche.
Dans le courant de la première semaine de ce traitement, les douleurs nocturnes avaient cessé et la pression n’était presque plus pénible. Peu à peu la tumeur du crâne et celle des radius diminuèrent, et après trois mois de traitement le pariétal gauche avait repris son volume normal. Les deux testicules aussi diminuaient beaucoup ; mais on put s’apercevoir bientôt qu’il ne s’agissait plus d’une sim¬
ple résolution, mais bien d’une véritable atrophie; car, en perdant de leur volume, ils restaient durs, sans, élasticité, sans retrouver leur sensibilité physiologique, et surtout sans recouvrer leur fonction. Les tubercules cicatriciels inodulaires commencèrent par pâlir, pour s’effacer ensuite, ne laissant à leur place qu’une sorte de coulure un peu plus saillante que le reste des anciennes cicatrices. sortit de l’hôpital le 13 décembre. Le 24 du même mois, il revenait à l’hôpital du Midi, cette fois avec des troubles des sens, de la myolililé et de l’intelligence. 11 se plaignait de tintements d’oreille et de diploplie. Lorsqu’il regardait avec les deux yeux, les objets lui paraissaient doubles, tandis qu’il n’en voyait plus qu’un, quand il ne se servait que d’un œil. Les mouvements de l’œil gauche étaient altérés : le muscle droit interne et le droit supérieur ne se contractaient plus aussi complètement que ceux du côté opposé; de sorte qu’il existait un défaut d’harmonie entre les mouvements des deux yeux; le parallélisme des deux axes visuels était détruit, d’où la double image produite par le même objet, lorsque le regard était dirigé en haut et à droite. Du côté gauche aussi, la pupile était un peu plus dilatée, et le malade voyait mieux les objets de plus loin. Les boissons amères et l’iodure de potassium, à la dose de 6 grammes par jour, firent promptement disparaître cette paralysie partielle du moteur oculaire, commun, et D’^^^ voulut quitter l’hôpital le 27 janvier 48-49. Le 30, il revenait, se plaignant de faiblesse du côté gauche. Les mouvements de tout ce côté s’affaiblirent peu à peu de manière à amener, graduellement et sans brusquerie, une hémiplégie assez prononcée pour empêcher la marche et priver presque complètement la main de ses usages. L’émission de l’urine et les garde-robes restèrent assez faciles. Les battements du cœur étaient faibles et lents, le pouls petit; aucuns symptômes de congestion ou d’inflammation.
Du reste, l’intelligence de D^^^ était très-affaiblie; la mémoire fugitive, infidèle, lui permettait peu de fournir les renseignements qu’on lui demandait. Pendant près d’un mois il fut pris d’aliénation mentale, déraisonnant sur tout, mais d’une manière calme et tranquille.
Celte fois, il n’y avait pas de douleurs ostéocopes, et l’examen le plus attentif n’avait pu faire constater aucune tumeur crânienne.
Bien que les premiers traitements n’eussent point guéri, puis(|ue nous avions encore affaire à une nouvelle manifestation tertiaire plus grave et portant sur les centres nerveux, ces traitements avaient cependant agi avec tant d’eflicacilé sur les accidents qui avaient préexisté, qu’il était rationnel de recou-
rir de nouveau à ia même médication plulôtque de courir les chances plus incertaines de nouveaux remèdes.
Ce fut donc encore aux boissons amères et à l’iodure de potassium, porté rapidement à la dose de 6 et 8 grammes par jour, que je donnai la préférence.
Je fis raser les cheveux du côté droit de la tête, qui fut couvert d’un large vésicatoire, pansé ensuite tous les jours avec un mélange, à parties égales, d’onguent mercuriel double et de pommade épispastique.
Les bons effets de ce traitement ne tardèrent pas à se faire sentir. Deux mois s’étaient à peine écoulés que la raison était revenue, faible sans doute, et toujours avec peu de mémoire, mais sans signe d’aliénation; la diplopie n’existait plus, et dès le troisième mois du traitement, le malade pouvait se servir de son bras gauche et commencer à marcher, 11 quitta ainsi l’hôpital le 5 avril et revint le dO du même mois pour continuer son traitement jusqu’au 2 juin, époque à laquelle il n’existait plus aucuns symptômes, si ce n’est de l’amaigrissement et une grande faiblesse générale. C’est à cause seulement de cette faiblesse, qui le mettait dans l’impossibilité de se livrer à aucune espèce d’occupation, qu’à peine sorti, D*** demandait une nouvelle admission le 5 juin. Soumis alors à l’usage des amers et des ferrugineux, sa santé s’améliorait évidemment depuis deux mois, et on pouvait espérer encore une guérison plus complète; mais le choléra, qui sévit alors dans mon service, vint mettre fin à ses jours, le 14 août 1849 (1).
Le cadavre, ouvert vingt-quatre heures après la mort, a présenté les lésions suivantes :
1° Les deux testicules, qui avaient été le siège d’un double sarcocèle syphilitique, étaient atrophiés. Le testicule gauche était en outre enveloppé de veines variqueuses. Les canaux déférents étaient à l’état normal. Les épididymes ne présentaient rien de remarquable. Après avoir fendu la tunique albuginée dans toute sa longueur, nous avons trouvé dans l’intérieur des testicules une assez grande étendue de tissu blanchâtre, criant sous le scalpel et ressemblant à du tissu de cicatrice. La substance du testicule, c’est-à-dire les canaux séminifères, restés sains, ne formaient pas plus du tiers du testicule; ils paraissaient môme beaucoup diminués de volume. Nous avons en outre
(1) D'aulres malades, qui moururent aussi du choléra dans mes salles, à la même époque, étaient affectés de syphilis constitutionnelle et subissaient des traitements mercuriels ou iodurés, quand l’épidémie vint les atteindre. L’hôpital du Midi ne fut pas le seul où des faits semblables s’observèrent ; car l’hôpital de Lourcine vint à son tour donner aussi de plus nombreux démentis aux spéculateurs qui avaient fait courir le bruit que la vérole, ou les anti-syphilitiques, mettaient à l’abri du fléau.
trouvé dans le testicule gauche un petit point d’une coloration un peu Jaune, qu’on aurait pu comparer à un tubercule passé à l’état crétacé.
2“ Les deux radius, qui. a valent été le siège de douleurs ostéocopes très - violentes et d’exostoses, présentaient à leur partie inférieure une hypertrophie très-remarquable. Le radius droit offrait à un pouce et demi au-dessus de son extrémité inférieure un renflement assez considérable pour faire croire, dans le premier moment, à une ancienne fracture mal consolidée. En l’examinant plus attentivement, on ne tardait pas à s’apercevoir qu’il y avait là hypertrophie avec développement des canalicules osseux. L’os était plus rouge et plus poreux que partout ailleurs. Le corps médullaire était durci, jaunâtre et rappelait l’aspect et la consistance du lard rance. Le radius gauche était hypertrophié de la même manière, mais dans une étendue beaucoup plus considérable : toute sa moitié inférieure était envahie.
3° On voyait sur la peau de la région deltoïdienne du côté gauche et un peu au-dessus du grand trochanter du môme côté, des cicatrices blanchâtres, traces indélébiles du rupia qui s’était développé dans ces deux régions pendant le cours de la syphilis. Après avoir fendu ces cicatrices avec le scalpel, il était impossible de différencier le tissu cellulo-graisseux situé au-dessous d’elles, du tissu cellulo-graisseux des autres parties du corps.
4" Le cerveau, examiné avec le plus grand soin, ne présentait rien d’anormal.
5° Les pariétaux, la base du crâne, la dure-mère, tout était parfaitement sain. En un mot, il a été impossible de trouver, soit dans les os de la tête, soit dans les enveloppes membraneuses du cerveau, ou dans le cerveau lui-même, de quoi se rendre compte des douleurs qui y avaient existé, ainsi que de la paralysie qui s’était développée plus tard chez ce malade. S’il y avait eu là des tumeurs, elles avaient complètement disparu.
L’observation qu’on vient de lire est encore un type d’évolution régulière de la syphilis, de l’influence des traitements sur chacune des manifestations, et de la persistance de la diathèse, malgré ces traitements qui, bien que répétés et assez énergiques, n’avaient peut-être Jamais été continués assez longtemps, le malade se croyant guéri chaque fois qu’il voyait disparaître les accidents pour lesquels on le traitait.
Je ne veux pas insister sur tout ce que cette observation renferme de remarquable et qui ressort de sa lecture; je veux seulement fixer l’attention sur ce qu’elle offre de plus particulier et dont Je n’ai pas encore donné d’exemple dans ce recueil.
En général, les cicatrices qui succèdent aux accidents syphilitiques ne redeviennent pas le siège de nouveaux accidents; ceux-ei se nianifestent sur d’autres régions, ou tout au plus sur la marge, sur les bords des cicatrices anciennes ou récentes. Dans les formes serpigineuses, les nouveaux accidents semblent s’échapper d’un point de la circonférence de ces ulcérations , et, le plus ordinairement, avant qu’elles ne soient cicatrisées. Cependant, il est des circonstances dans lesquelles de nouvelles éruptions se font sur les cicatrices mômes , et cela, d’autant mieux, que ces cicatrices sont moins anciennes, plus vasculaires et moins profondes. Le plus souvent les éruptions qui se produisent sur le tissu ou dans le tissu inodulaire, sont de forme plus grave que celles qui avaient précédé; quelquefois, cependant, ce sont les mômes formes qui se reproduisent. Je viens d’en observer un très-bel exemple sur une dame à lacjuelle Delpech avait donné les premiers soins, dont la maladie date du siège de Toulouse, et qui est venue à Parisaprèsde nombreuses récidives d’accidents secondaires précoceset d’accidents secondaires tardifs. Soumise à l’usage de tout ce que la thérapeutique renferme d’antisyphilitiques, et après avoir subi les traitements les plus longs, les mieux dirigés et les plus méthodiques en apparence, cette dame, que je soigne encore, a eu, en dernier lieu, une syphilide tuberculo-crustacée ulcérante , à marche serpigineuse. Celte éruption a commencé, il y a plus de trois ans, à la partie antérieure et moyenne de la jambe droite par un groupe de tubercules, et elle s’est successivement étendue par le développement de nouveaux tubercules à la marge des premiers, au fur et à mesure que ceux-là SC guérissaient, de manière à contourner la presque totalité de la jambe, en s’étendant des malléoles au genou, et en ne laissant qu’un étroit espace du côté interne, où la peau est restée saine. Il y a eu souvent, pendant plusieurs mois , des temps d’arrôt, des guérisons apparentes; mais bientôt de nouveaux tubercules, de nouvelles ulcérations couvertes decroûtes se montraient encore, maisjusque-là en respectant, toutefois, les premiers pointsguéris, qui semblaient jouir d’unesorted’immunilé, comme si dans le tissu cicatriciel la maladie ne trouvait plus les éléments nécessaires à son évolution. On aurait presque pu dire à cette malade que, lorsque la cause morbifique ne trouverait plus de peau saine pour agir, elle s’éteindrait d’elle-môme, mieux qu’à l’aide des médicaments, jusque-là si infidèles, si impuissants. Eh bien! avant (|ue toute la peau de la jambe n’ait été labourée par les éruptions successives que je viens de signaler, et après un peu de temps d’une guérison, qui cette fois paraissait solide, les cicatrices, et quelques-unes des plus anciennes du centre, ont rougi, sont devenues
douloureuses, de nouveaux tubercules s’y sont développés et ont recommencé la môme marche des premiers. Un malade, encore à' l’hôpital dans ce moment, présente un cas tout à fait analogue.
Les cicatrices "dans la syphilis sont non seulement susceptibles de devenir le siège de nouvelles éruptions syphilitiques, mais d’autres éruptions peuvent s’y produire. Dans le courant de l’année 1850, les élèves qui suivaient ma clinique ont pu voir un malade couché dans la 4* salle, couvert de cicatrices, suite de rupia et de syphilide tuberculeuse profonde, et chez lequel survint une varioloïde, pendant qu’il achevait un traitement par l’iodure de potassium. Ce malade avait été vacciné. Eh bien! sur ces cicatrices étendues, déprimées, dont quelques-unes étaient anciennes, blanches nacrées, sans plus de traces de vascularisation, les pustules de la varioloïde se développèrent, ombiliquées et aussi bien caractérisées là que sur les autres points de la peau à l’état normal.
Dans le cas particulier dont je viens de tracer l’histoire et dont je donne encore un exemple sur la môme planche, l’altération des cicatrices m’a paru avoir beaucoup d’analogie avec la kéloïde, et consister dans la même lésion que celle qui constitue l’albuginite, ouïe sarcocèle syphilitique,dont le malade était en môme temps affecté.
Le malade qui fait le sujet de cette observation a aussi présenté une paralysie partielle de la troisième paire du côté gauche, cause de la diploplie. C’est un accident assez fréquent à la période tertiaire; il existe quelquefois seul, mais, assez souvent, il est accompagné d’autres symptômes, soit secondaires tardifs, soit tertiaires. La paralysie du moteur oculaire commun se rencontre assez fréquemment sans douleurs ostéocopes crâniennes, et, dans beaucoup de circonstances, si on ne connaissait pas bien la filiation des symptômes de la syphilis et ce que la syphilis peut produire, on pourrait commettre des erreurs de diagnostic.
Un dernier point intéressant de l’histoire de D^^^, c’est le trouble des facultés intellectuelles et l’hémiplégie survenus d’une manière lente, graduelle, sans mouvement apoplectique, sans douleurs ostéocopes crâniennes, sans tumeurs appréciables du côté opposé à la paralysie. Sans doute, le plus ordinairement, les accidents de cette nature sont les conséquences d’altération des os du crâne ; mais, dans ce cas, des douleurs ostéocopes les précèdent toujours ou les ac ompagnent. Cela a eu ifeu, chez ce malade, pour le pariétal gaucho, sur la surface extérieure duquel une exostose s’était formée, sans déterminer, alors, des symptômes de compression. Pour expliquer donc ce qui s’est passé du côtétlroit de l’encéphale, et ce qui a pu produire les accidents de paralysie du
colé gauche, on aurait pu croire à l’existence passagère d'une altération des méninges; mais il était plus rationnel d’admettre le développement de quelque tumeur gommeuse ou tubercule plastique, analogue encore à ceux qui s’étaient produits sur le malade dans d’autres régions, dans d’autres tissus. On sait que les tumeurs gommeuses sont d’abord essentiellement indolentes, quele toucher seul les dévoile dans leur première période, quand elles sont placées dans des parties accessibles, ou que ce n’est que la gêne, le trouble des fonctions, qui les font soupçonner dans certains organes,comme dans le cerveauen particulier.
Les tubercules syphilitiques du cerveau ne sont pas très-communs, sans doute, et cela peut-être, parce qu’ils n’ont pas toujours été reconnus; mais j’en ai présenté un bel exemple, il y a quelques années, à l’Académie de médecine, et, peu de temps après, feu Gullerier, neveu, en montrait une autre à la même Société savante. Il est vrai que le diagnostic que j’ai porté dans le cas particulier dont il est ici question peut être contesté; car, à l’autopsie.
on n’a rien trouvé ; mais si les engorgements de même nature qu’on avait pu reconnaître sur d’autres points faciles à apprécier, parce qu’on pouvait les voir et les toucher, avaient disparu sous l’inüuence du même traitement, auquel la paralysie cédait à son tour, il a dû être rationnel d’admettre la même cause, la seule du reste en parfaite harmonie avec la symptomatologie, sans qu’il fût nécessaire d’en trouver des traces sur le cadavre.
Il y a du reste beaucoup d’altérations organiques, et du cerveau en particulier, que l’anatomie pathologique a révélées, mais dont on n’a pas toujours apprécié les véritables causes, et partant la nature spéciale et dont la syphilis est souvent le dernier mot.
La marche des accidents cérébraux chez leur apparition quand le traitement était suspendu, et les inlluences salutaires de la médication quand on y revenait, ne permettent pas de les attribuer aux remèdes employés , comme quelques personnes sont toujours portées à le faire, surtout les gens du monde'.