‹ Traité complet des tours d'escamotage anciens et nouveaux;Chapitre 29 sur 33 · CHAPITRE 1Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1Y

JEAN DE LA VIGNE Ou le petit coureur qui se rend invisible.

On présente à la société une petite figure de bois articulée et haute d'environ 11 à 12 centimètres (fig. 46).

Boniment. — « Messieurs, s'écrie l'escamoteur, je vous présente mon petit coureur invisible, le confident que j'expédie pour toutes mes affaires importantes. C'est un commissionnaire si discret que jamais il ne divulgue un mot des secrets qu'on lui confie ; c'est un serviteur si désintéressé qu'il n'importune jamais son maître pour réclamer ses gages; c'est un espion d'autant moins suspect, que partout où il est admis, il passe pour être sourd et aveugle. »

Puis, apostrophant la petite figure, il lui dit : « Un peu de courage, Monsieur Jean de la Vigne! courez vite à Dijon me chercher un pot de mou-

Fig. 46-

tarde, et revenez par Venise où vous demanderez si le doge est enfin marié avec la mère {mer) Adriatique... »

Ayant porté la petite poupée à son oreille, comme pour écouter sa réponse, il continue en la posant sur la table :

« Je comprends, vous voulez que je vous présente à F aimable société, paré de votre robe de cérémonie; vous avez raison : elle vous vaudra la faveur de ceux qui ne respectent que l'habit et ne font pas de cas du mérite couvert de haillons. »

Il porte encore plusieurs fois la poupée à son oreille, comme s'il causait avec elle, puis il la couvre dune robe de soie légère et de couleur foncée as^ez longue et d'une ampleur suffisante pour cacher, en dessous, le poing de l'opérateur. Faisant alors semblant de répondre à une observation du petit coureur, il lui dit : « C'est très bien, et j'acquiesce, de grand cœur, à votre juste demande. Un voyageur sans argent est comme un épicier sans chandelle ou un poète sans araignée dans le plafond. »

11 met, à diverses reprises, la main à son gousset, comme pour en tirer de la monnaie ; et s'adressant au public :

« Si vous ne voyez rien, dit-il, Messieurs, n'en soyez point surpris : je donne de T argent invisible à Jean de la Vigne, parce quil va voyager invisiblement. »

En même temps, il fait monter la robe sur la tète de la petite figure, et, montrant ses mains,

pour prouver qu'il n'emporte rien, il retourne la robe, sens dessus dessous et sens devant derrière, pour faire voir que le petit nain était parti invisiblement. Enfin, pour ôter tout soupçon sur sa présence, il plie la robe, et la tortille jusqu'à ce qu'elle soit réduite au volume d'une petite noix.

Ce tour est ordinairement employé pour attirer les curieux, par ces guérisseurs ambulants qui vendent de l'orviétan dans les foires et les marchés. Les moyens en sont simples et l'exécution en est si facile, qu'il ne demande aucune adresse des mains ; mais aussi il n'amuse guère que par le grand babil de l'opérateur.

« Messieurs et Dames, déclame-t-il, y c-t-il quelqu'un parmi vous qui sente des douleurs, des vapeurs, des fadeurs? Avec mon baume je m'en moque. Êtes-vous asthmatique, cholérique < u famélique? Avec mon baume, je m'en moqw. Êtesvous possédé dune paralysie, de Fh^droph bie ou de la métromanie ? Avec mon baume, je m en moque. Y a-t-il des mâchoires sans dents, des hommes sans cœur, des femmes sans tête, ou des têtes sans cervelle? Avec mon baume, je rrien moque. Tous ceux qui achèteront de mon baume, recevront de moi un joli présent; pour se réjouir à peu de frais, je leur donnerai :

Une chanson grotesque, Qui, dans son plan burlesque, Aura l'air d'être presque Un chant chevaleresque ; Un couplet gigantesque D'une couleur tudesque;

Un conte romanesque D'un jargon pédantesque Sur un ton soldatesque.

Le bateleur interrompt son discours pour regarder avec stupéfaction vers le haut de la maison voisine ; et, pendant que tous les yeux se tournent de ce côté, il a l'air de causer, par gestes, avec son petit coureur, comme s'il le voyait se promener sur le toit, et il lui chante :

Te voilà, malheureux, qui rôdes sans chemise Au lieu de t'habiller pour aller à Venise, Reviens ici sur l'heure, ou je te... magnétise...

Aussitôt, il fait reparaître, dans sa main, la petite figure, qui bientôt s'évanouit comme la première fois.

Ce tour consiste dans la construction de la figure

Fig. 47. Fig. 48.

de bois. Cette figure se divise en trois parties qui tiennent ensemble par des chevilles (fig 47).

Lorsque toutes ces parties réunies (fig. 46) sont voilées par la robe (fig. 48), le faiseur de tours peut facilement les détacher l'une de l'autre, et en mettre deux dans sa poche, quand il fait semblant de prendre de l'argent, pour en donner au petit voyageur : le spectateur, voyant toujours la tête de la poupée, ne pense pas que le tronc vient d'en être séparé, parce que la robe de soie cache aux yeux cette amputation ; lorsqu'ensuite on met cette tête dans un petit gousset caché dans les plis de la robe, on peut retourner cette robe de toutes les façons, sans que la tète paraisse : la plier ensuite pour la réduire en un très petit volume, et faire enfin reparaître la tête, qui annoncera aux spectateurs la présence de la figure entière.

Les piliers enchantés.

On fait tourner deux petits piliers (fig. 49), qu'on fait percer, dans toute leur longueur, de A à C et

de B à D. On les perce encore horizontalement à leurs extrémités supérieure et inférieure, pour y

passer un cordon qui les relie l'un à l'autre, suivant ACDB. On glisse aussi un petit bout de cordon dans le trou d'en haut, pour laisser croire que le grand cordon (qu'on suppose passer à Fextrémité) est coupé en cet endroit.

On applique ces deux piliers l'un contre l'autre en les joignant par les côtés CD, et, tirant le fil par un bout, on fait croire qu'il passe à travers A et B ; ensuite, on a l'air de le couper entre ces deux jointures, et on montre les deux petits bouts qu'on a laissés dépasser avec intention. On j oint encore les deux piliers l'un contre l'autre, et le public, vous voyant tirer le cordon, est persuadé qu'il s'est repris à l'endroit ou il a d'abord été coupé.

Les boîtes au millet.

Pour exécuter ce joli tour d'escamotage, on fait tourner une petite boîte (fig. 50) de 5 à 6 centimètres de hauteur, composée de trois parties séparées A, B et C, de façon à pouvoir s'ouvrir en levant le couvercle A, ou, avec lui, le deuxième couvercle B qui doit avoir un petit rebord vers sa partie supérieure, afin d'y pouvoir loger une légère couche de millet, et qu'il semble que toute la boîte en est pleine; mais qu'au contraire elle paraisse n'en plus contenir lorsqu'on lève ensemble les deux couvercles A et B.

Cette boîte devra être faite de manière qu'étant fermée, ses diverses ouvertures restent invisibles.

l faut avoir aussi une seconde boîte d'environ

Loi.

8 à 9 centimètres de haut (fig. 51), divisée en trois parties À, B et G; qu'au couvercle A soit adaptée

Fier. 51.

une petite trappe D qui puisse s'abaisser en appuyant sur le bouton E, et laisse ainsi échapper,

dans le fond G, le millet renfermé dans l'intervalle vide F du couvercle ; que la partie B, en s'élevant un peu, puisse laisser couler ce même millet dans l'intervalle H (voyez fig. 52), pour

Fig, bï.

laisser croire qu'il n'y en a plus dans la boîte. Avoir, à part, dans un petit sac, une provision de millet.

Explication du tour. — On ouvre la première boîte (fig. 50), et l'on montre qu'elle est pleine de millet; on en prend dans le sac, encore un peu, comme sil'on voulait l'emplir entièrement; on met le couvercle sur la boîte et on la pose sur la table ; puis, ouvrant l'autre boîte (fig. 51), on fait voir qu'elle n'en contient pas ; on la referme et, la posant sur la table, on abaisse vivement le bouton E, afin de faire glisser dans

l'intérieur le millet qui a dû être renfermé d'avance dans le couvercle. Dites alors aux spectateurs que vous allez faire passer, dans cette deuxième boîte, le millet dont vous avez rempli la première ; et, après avoir fait sur chacune un geste magnétique, ouvrez la première et montrez qu'il n'y a plus rien, découvrez ensuite la seconde, et faites voir que tout y est passé. On peut encore proposer de faire retourner le millet dans la première boîte : pour cela on couvre la deuxième boîte en levant un peu la partie B, on ouvre la première de façon à montrer le millet, puis la deuxième, qu'on montre vide.

Le même tour par un autre procédé.

On présente à la société un petit sac plein de millet, ainsi qu'un petit boisseau de fer-blanc de 6 centimètres de haut sur 3 de large ; on remplit le boisseau de millet, on le place sur la table, et après l'avoir couvert d'un chapeau, on commande au millet de sortir du boisseau et de passer sous un gobelet qui est aussi sur la table. Après quoi, on lève le chapeau et le gobelet, pour montrer que le millet a quitté le premier pour passer dans le second.

Pour cet effet, il faut avoir un boisseau et un gobelet spécial (fig. 53).

L'intérieur du gobelet doit contenir un double fond A, B, C, D, soudé au gobelet, aux points A, B, G; mais la partie A, D, C est mobile sur sa charnière A, C. Le point D, comprimé contre

Si

la paroi du gobelet, soutient, par cette pression, la petite porte mobile A, D, C; mais cette porte s'ouvre d'elle-même quand on frappe fortement le gobelet sur la table.

Fig. 53.

On colle du millet avec de l'empois sur la surface extérieure du fond du petit boisseau qui, quoique vide, semble être plein, dès qu'on le met sur la table le fond en l'air. On l'emplit réellement de millet en le plongeant dans le sac, et on le vide peu à peu en l'inclinant aux regards du public; mais quand on le plonge une dernière fois dans le sac, an le tourne sens dessus dessous, et, par ce moyen, il semble, quand il sort, qu'il est plein de millet, quoiqu'il n'y ait que celui qui est collé sur le fond et quelques autres grains épars.

On le pose ainsi sur la table, et on passe la baguette par dessus en raclant sur les bords pour faire tomber tous ces grains sur la table, à l'exception de ceux qui sont collés sur le fond du boisseau, qui semble toujours plein.

Quand on le couvre avec un cbapeau, on en profite pour le tourner sens dessus dessous, à

Tiiisu des spectateurs, de façon qu'il semble vide lorsqu'on le découvrira de nouveau.

Le gobelet qui contient le millet doit être mis sur la table, sans que personne ne s'en aperçoive. Pour cela, il faut renverser le gobelet vide en le faisant tomber par terre comme par mégarde; alors, au lieu de remettre sur la table le gobelet qui vient de tomber, on y place celui qui contient le millet, et qui ressemble extérieurement au premier. Il suffit, en le plaçant, de le frapper fortement sur la table pour fai retomber le millet qui se trouve dans le double-fond.

L'entonnoir.

Ayez un double entonnoir de fer-blanc (fig. 54) ;

que sa sunace extérieure A et sa surface intérieure B soient soudées ensemble, de façon que l'eau contenue entre les deux ne trouve d'issue que par une soupape pratiquée vers C, où la surface intérieure se joint à l'ajutage D. On y ajuste aussi une anse, au haut de laquelle

on perce un petit trou E, qui communique avec le vide intérieur de cet entonnoir. Quand vous l'emplirez d'eau ou de vin. en bouchant avec le doigt l'extrémité de l'ajutage D, le liquide jaillira entre les deux surfaces A et B ; et si, après avoir bouché le trou E, vous débouchez le trou D, le liquide contenu dans la partie A et B s'écoulera, et celui des deux surfaces n'en sortira que quand vous y ferez pénétrer l'air, en levant le doigt, pour déboucher le trou E.

Remplissez l'entonnoir de vin ; et, le tenant par l'anse, couvrez, avec le pouce, le trou E, le liquide coulera dans un verre, et puis vous le boirez. Ensuite, prenez une alêne dont la pointe rentre à volonté dans son manche ; feignez de vous percer le front, et y appliquant aussitôt l'entonnoir, vous débouchez le trou E, et le public sera convaincu que la liqueur que vous avez bue jaillit par la piqûre que vous avez eu l'air de vous faire avec l'alêne (fig. 55 et 56).

Au moment qu'il retire l'alêne du front, l'opérateur porte vers cet endroit un petit entonnoir d'où il sort du vin, qui continue ou cesse de couler au commandement. Tout le secret consiste à avoir deux entonnoirs soudés l'un dans l'autre comme ci-dessus. Le vide qui reste entre les deux retient le liquide jusqu'à ce que, pour le faire couler, on lui donne de l'air par le petit trou E, en levant le pouce.

L'alêne enfoncée dans le front.

Ayez une alêne composée d'un manche creux et d'un fil d'archal bien droit dans sa partie extérieure, mais tourné en spirale, comme un ressort àeboudin, dans la partie qui est cachée dans le manche (fig. 55).

Lorsque la pointe est appuyée contre le front de l'opérateur, la pression la fait rentrer dans le manche'(fig. 56.)

Fiff. 56.

Le spectateur, ne connaissant pas ce mécanisme, s'imagine qu'elle est entrée dans le front ; lorsqu'ensuite on cesse de la presser contre la tête, l'élasticité du fil d'archal lui fait reprendre

sa première position en la repoussant au dehors.

La boîte aux œufs

Page 1