PRÉFACE. V
problèmes palhologi(|ues; au lieu de se borner à seconder, à éclairer Tobservation, elle lendait à la devancer, à la suppléer môme. Cest ainsi que nous avons vu un auteur estimable indiquer aux abcès rachidiens la roule qu'ils devaient suivre, et leur défendre de s'écarter de la gaîne fibreuse des nerfs; d'autres, tracer aux épanchements urinaires des limites aponévrotiques qu'ils ne devaient point franchir; un autre enfin, poussant l'abus du scalpel à un terme qu'il sera difficile de dépasser, recouvrir certaines hernies de quinze à dix-huit enveloppes, malgré le démenti donné par le couteau du chirurgien. Certes, quand on agit sur des faits du même ordre et de môme nature, c'est déjà une énorme difficulté, la difficulté de tous les jours dans la pratique, de conclure du fait passé au fait futur, de ce qui a été à ce qui sera; il y a un abime entre ces deux termes. Mais d'un fait présent d'anatomie normale, conclure hardiment, et pour toujours, et sans réserve, à un fait futur d'ordre pathologique, c'est renverser toutes les règles du raisonnement. La pratique a fait justice déjà de quelques-unes de ces aventureuses déductions d'anatomie pure ; mais il en est un grand nombre qui ont résisté,quisesont fait place dans les doctrinesdu jour, quedis-je? quiont acquis tantd'autoritéqu'ellespassent pour incontestables. > Je n'admets comme justes, logiques, inattaquables, que les doctrines tirées de l'anatomie normale pour l'anatomie normale; le nerf crural est en dehors de l'artère, la veine en dedans : s'il n'y a ni altération morbide ni anomalie, voilà qui est certain et qui se rencontrera toujours. Sous ce point de vue, pour toutes les opérations qui se pratiquent sur des régions saines, Tanatomie est la règle et le guide suprôme; l'anatomie fait loi. Mais lorsqu'un élément nouveau, énergique, prompt à créer, déplacer ou détruire, vient se jeter à la traverse, je dis que pour avoir droit de tirer une conclusion, il faut faire état de ce nouvel élément, étudier sa marche et ses effets; et que l'induction purement anatomique est propre à entraîner dans les plus grossières erreurs. Trop souvent nous rencontrerons dans cet ouvrage l'anatomie pure disant : Voilà ce qui doit ôlre, en contradiction avec la pratique qui dit : Voilà ce qui est. Vous attendez un
rftftFACE.
il ftise titiiis le iteliL li;
Vous
nhch par cniigestion a Faine; if ïuse dans le peui lias^îtn. décrivez une (loiizoine d*envt*loppeR a uî^c Iievuin; du |>remier coup le bislotiri lonilxî sur le sac- Les analomistes de nos jours ne de%Taierïl-ils pas se souvenir que c'est avec les rai^tinnements de leur scietïce exclusive qu'on a reculé longtemps devaul la ligature des grai^des artères, de pour de la gangrène du membre? Alors la chirurgie expérimentale vint au secours de k pratique; les vivisections montrèrent comment la natiire rétablit le cours du sang par les anastomoses. Et eepend;irit les vivisections même, ne fournissant que des faits d'un ordre diiïérent, ont aussi besoin, pour faire loi, de voir leurs résultais confirmés par les observations recueillies sur rhomme : elles avaient démontre que la ligature de l'aorte sur les chiniis ti'e>t pa? une opération bien grave ; lorsqu'on Ta appliquée à T boni me, on sait ce qui est arrivé,
1 Tels sont donc les principes qui régissent à mon sens l^anatomie cbirurgicaie aussi bien que la chirurgie expérimentale, ou plutôt, c'est la logique de toutes les sciences ; des faits du même ordre on conclut bien à des faits du même ordre ^ on ne saurait courlure à des faits d'ordre ditîéront. Cela est bien simple, et ne sera contesté par personne ; mais comme cette philosophie, en apparence élémentaire, est précisément, malgré sa haute puissance, ce que l'on néglige le plus, il sera curieux de voir à combien d'idées nouvelles elle nous conduira comme par la main; que de doctrines en vigueur encore il nous faudra înterroger» révoquer en doute, et même hardiment renverser- »
Je n'ai rien à retrancherj rien à modiûer dans cette sorte de profession de foi philosophique; aujourd'hui comme alors, c'est la logique» c'est ta loi» Mais Télude persévérante et approfondie des révolutioiis de la chirurgie, de Torigine de ses doclrijies, m'a conduit lïeaucou[i [ïlus loin; cet abus du raisonnement dauj^ les ap[ïlicalions anatomiques n'était que la conséquence d'un fait bien plus général ci plus regreUa!>hî : je veux parler de la dirertinn philosophique imprimée depuis prés de deux siècles à la chirurgie française. De son aveu d'abord, puis plus tard par routine et à son in^^u , elle a reçu l'impulsion de la pliilosopliie cartésienne, dont le premier principe est de faire labU: rase, et
PRÉFACE. v,i
le second de regarder comme vrai loul ce que Ton conçoit d'une manière claire el distincte. Certes c*était une grande idée de faire ainsi table rase; avant Descnrtes, déjà elle avait séduit Bacon; d'un seul coup elle débarrassait la science de toutes les erreurs accumulées pendant les siècles : les étables d*Augias étaient nettoyées. Elle avait un autre avantage : en séparant violemment les esprits du passé, elle concentrait toute leur puissance sur le présent et l'avenir ; elle avait tout démoli, elle obligeait à tout reconstruire; et comme les grandes révolutions suscitent lesgrands hommes, la chirurgie eut dans J.-L. Petit le puissant rénovateur dont elle avait besoin. Tout est bon aux hommes de génie; ils corrigent par leur propre force les vices de la méthode que leur éducation leur impose; et J.-L. Petit restera grand parmi les chirurgiens parce qu'il a encore plus observé qu'imaginé. Mais que dirai-je de ses sutcesseurs,de cette Académie royale de chirurgie dont je ne veux pas trop médire, parce qu'elle a fait son œuvre et qu'elle ne pouvait faire davantage, mais que j'ai dû réduire à sa juste valeur, lorsque ses pâles adorateurs nous présentaient encore ses décisions comme des oracles ! Je viens de refeuilleter à cette occasion mes premiers travaux et comme ma jeunesse écoulée. Quand j'essayais d'appliquer à certaines doctrines les plus simples éléments de la logique, on m'appelait homme à paradoxes ; quand ensuite, ayant reconnu et dénoncé l'influence cartésienne, je conviais les chirurgiens à une philosophie meilleure, les chirurgiens me demandaient de quoi je voulais parler. Quelques années plus tard, dans une circonstance mémorable, je réussis à faire adopter à la Société de chirurgie sa devise primitive : Réalité dans la science ^ moralité dans l'art. Triomphe inespéré ! Mais le triomphe dura peu ; la docte Société, après mûres réflexions sans doute, s'efl'raya de ce que la chirurgie allait perdre si l'on en excluait la fantaisie; et à l'observation difficile et rigoureuse de la Réalité, elle substitua le culte plus commode et toujours bien venu de la Kerité. Guerre au mensonge ! mais grâce pour les écarts de Timaginalion pure, pour ces petites théories qui coûtent si peu et qui valent juste ce qu'elles coûtent! grâce pour les contes bleus
PîlfiFÂCE.
nies illusioTïs ! Bien vain errait relui qui |>ri'-(eiiiiiiul retatro rédijcation ik'is liomines ; mais \v Icnips uï^t un plus gniiid maître que nous. Ceux qui suivent avec quelque aUen(ion lainnrclie de notre jeune cliii urgie no sauraienl le nieconnaîire; le raisonnement rede île jotn* en jaur la place ù Texpri ience, on rèvc beaucoup moins, on observe davantage ; ou se rnéfie même (léjàderobservaliQu personnelle lro]>elroi le, on cherche â la rallier aux oliservations antérieures, el Thisloire de Tari bien a[ïprée!ée reprend aussi son importance» Heureux présapfcs, qui promelîent de rendre à la France le sceptre de la science, que les défaillances de r Académie royale de chirurgie avaient fait tomber de ses mains 1
Quelques esprits c*ïpendant, nn>me parmi les jeunes et les forts, se laissent encore en tra î ner aux séduc li ons de Y i magi na lion pu re, ou sous un meilleur nom, derévidencc cartésienne, sans le savoir sans doute ; et c'est pourquoi, toutes les fois que dans ce livre j*aî rencontré leurs théories creuses sur mon passage, je les ai rudement appelées par leurnom. Que ceux donc â qui seront remises un jour les destinées de la chirurgie s'interrogent, et sachent euGn do quelle école philosophique ils relèvent ; tju'ils sortent quel(|uc peu du maniement du scalpel et du bistouri pour aiqirotbndir ces questions de méthode, qui dominent de si haut le bistouri et le sealpcL Je n'ose pas dire ([u'ilssc rallieront tous à la mémo doctrine. L'esprit humuiu b. ses vanités et ses faiblesses; mais an moins ils sauront ce qu'ils font, ce qu'ils veulent, la voie dans laquelle ils marchent, et ne demeureront pas réduits^ comme 31. Jourdain, â faire de méchante philosophie sans le savoir. Ce jour-là, outi'e les bénéfices directs assurés à la science, elle en retirera un autre qui n'est pas n dédaigner : dès qu'une théorie se reconnaîtra ou sera reconnue cartésienne, les débats ne feront plus perdre un temps utile; on passera outre sans la disenter.
septembre 185S.