I. DU TISSU CELLULAIRE
Généralement répandu dans toutes les parties du corps, le tissu cellulaire proprement dit est 'partout continu à luimême. Il communique d’une région à une autre au travers de grands espaces qu’il comble, d’une cavité à une autre cavité par les orifices qui donnent passage aux vaisseaux et aux nerfs, et il remplit les vides que laissent entre eux les organes , ceux qui séparent les lobes et les lobules de ces derniers. S’il était possible d’extraire de sa profondeur toutes les parties qu’il enveloppe, et s’il était assez consistant pour conserver les rapports qu’il affecte, il se présenterait sous la forme du corps entier, creusé de loges destinées aux muscles, aux os, aux viscères, etc. , en un mot, à tous les organes. La communication qui existe en ire ses aréoles explique l’action de la pesanteur et des pressions sur le passage facile du sang, de la sérosité, des gaz d’un lieu dans un autre, et, par conséquent , comment s’étalent les œdèmes, les ecchymoses, les emphysèmes. Celle facilité que possède le tissu cellulaire de s’infiltrer, devient fatale dans certaines circonstances, dans les cas, par exemple, où une artère étant blessée, le sang est poussé avec force dans l’épaisseur
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d’un membre, ou alors que la vessie , l’urètre, étant perforés, l’urine est chassée hors de ses voies naturelles. Elle est utile, au contraire, quand elle sert à disséminer des collections séreuses dont la paroi a été déchirée, l’absorption du liquide étant d’autant plus rapide qu’elle se fait sur une plus grande surface.
L’intérieur des aréoles du tissu cellulaire est le siège d’une exhalation de vapeur séreuse qui donne de la souplesse à ce tissu en l’humectant; portée à l’excès, elle devient le point de départ de l’hydropisie. Comme les matériaux de celle sécrétion sont fournis par les organes de la circulation, il suffît que les veinules, que les artérioles qui traversent le tissu cellulaire soient, les premières comprimées, les secondes le siège d’une suractivité inflammatoire, pour que cette hypersécrétion s’opère. C’est encore dans les espaces du tissu cellulaire que l’inflammation verse la lymphe plastique ou organisable. Celle-ci se condense peu à peu, efface les cavités aréolaires, et transforme en membranes résistantes des couches auparavant spongieuses et molles : ainsi se trouvent formées des fistules à parois dures et calleuses au milieu d’un tissu cellulaire auparavant très-lâche ; ainsi des collections séreuses, purulentes, se trouvent limitées par des parois épaisses. Les productions squirrheuses, encéphaloïdes, tuberculeuses , se déposent aussi dans ces mêmes mailles sous l’influence d’un travail dont la nature n’est pas encore connue.
Les aréoles du tissu cellulaire renferment, outre la sérosité qui les imbibe, de la graisse dont la quantité varie suivant l’âge, le sexe, les tempéraments, et l’état de santé ou de maladie. C’est une huile enfermée dans des vésicules microscopiques, qui se réunissent en petits amas pour former des grains ; ceux-ci, juxtaposés â leur tour, donnent naissance à des lobules et à des lobes. Des vaisseaux pénètrent ces agglomérations de vésicules, rampent dans les lamelles de
tissu cellulaire qui les séparent, et donnent aux lobules l’aspect d’un grain de raisin appendu à son pédicelle. C’est à tort qu’on a cru voir des capillaires sur les vésicules graisseuses : ils s’insinuent et se ramifient sur les cloisons cellulaires intermédiaires. Ces cioisons sont d’une ténuité extrême entre les granulations ; quoique distinctes , elles sont faibles et fragiles entre les grains ; mais entre les lobes, elles acquièrent de l’épaisseur et de la consistance , au point que dans certaines régions, à la paume de la main et à la plante du pied entre autres, elles ont la densité et la résistance des aponévroses.
Presque aussi répandue que le tissu cellulaire, la graisse existe constamment dans quelques régions, et , par contre, ne se trouve jamais dans d’autres. Destinée, dans le premier cas, à remplir des cavités dont les parois ne peuvent se rapprocher, comme l’orbite, par exemple, elle laisse, dans le second , aux organes le libre exercice de leurs fonctions. Comment les paupières pourraient-elles se mouvoir sur le globe de l’œil , si une hypersécrétion de graisse s’accomplissait dans leur épaisseur, ainsi qu’on le voit dans les autres parties du corps chez les individus obèses? Le développement exagéré du tissu adipeux peut être tel, que le poids du corps aille jusqu’à trois ou quatre cents kilogrammes. Quand la polysarcie est limitée à quelques points dans une région, elle forme une tumeur connue sous le nom de lipome.
Au lieu de favoriser l’adhésion des lèvres d’une plaie, le tissu adipeux l’empêche plutôt, par sa prédisposition à la gangrène. Si, en effet, l'inflammation s’en empare, on doit craindre une fonte purulente. C’est ce qui arrive dans les phlegmons de l’aisselle, des environs de l’anus, etc. Quand dans l’opération de la hernie étranglée , on laisse au dehors un tampon d’épiploon, celui-ci se pourrit, et, à sa surface, au milieu d’une sanie noirâtre, on remarque des gouttelettes
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d’huile. Tous les chirurgiens ont remarque combien est rare la réunion par première intention chez les opérés qui sont rn.as.et combien est grave le pronostic, quand les plaies sont étendues et profondes.
La fibre cellulaire est extensible; l’insufflation , l’infiltration séreuse, qui la gonflent, en sont la preuve. Elle est également élastique, car ses mailles reviennent sur elles-mêmes après avoir été ainsi refoulées. Celte propriété fait comprendre comment des abcès volumineux une fois évacués, les couches voisines de tissu cellulaire reprennent leur situation première. C’est à celle propriété que sont dus les glissements des divers organes les uns sur les autres. Toutefois l’inflammation la détruit. En même temps quelle rend les espaces cellulaires imperméables par une imbibition de lymphe plastique, elle ramollit les lamelles et les faisceaux intermédiaires, et leur donne une sensibilité qu’ils n'avaient pas sous l’action des instruments tranchants.
Il n’est pas de tissu qui se régénère avec plus de facilité que le cellulaire ; la marche naturelle des plaies, des ulcères, en donne tous les jours des exemples. Il se développe souvent de toutes pièces, ainsi qu’on peut s’en convaincre, par les adhérences filamenteuses des plèvres, par les végétations de toutes sortes qui s’élèvent sur la peau ou sur les muqueuses. Est-il dénudé, il se couvre de bourgeons charnus, c’est-à-dire de petites exubérances cellulo-vasculaires qui doivent être la base de la cicatrice. Quant à la question de savoir s’il a des vaisseaux et des nerfs, elle est généralement résolue aujourd’hui , en ce sens que les artérioles et les veinules ne font que le traverser, laissant exsuder au travers de leurs parois la sérosité qui les mouille. Il en est de même des nerfs. Il n’a point non plus de vaisseaux lymphatiques.
Le tissu cellulaire a des caractères utiles à connaître, et qui varient selon qu’on l’examine sous la peau ou dans l’épaisseur de nos parties. Nous allons donc faire l’élude chi-
rurgicale : 1° du tissu cellulaire sous-cutané ; 5° du tissu cellulaire sous-aponévroliquc ou profond.
1° Tissu cellulaire sous- cutané. Le tissu cellulaire souscutané fixe la peau dans certains points aux parties sousjacentes ; il est lâche dans d’autres, et permet à celte membrane des glissements plus ou moins étendus. C’est au niveau de la ligne médiane du corps, dans la paume des mains, à la plante des pieds, que l’adhérence est le plus prononcée; aussi, dans l’emphysème, la peau n’est pas soulevée au niveau de ces différents points comme dans les autres régions du corps. On voit même au sommet des apophyses épineuses des vertèbres, des lamelles cellulo-aponévrotiques allant se rendre à la peau. D’autres fois ce sont des aponévroses qui en sont le point de départ : telles sont les brides, qui vont de la face profonde du derme à l’aponévrose palmaire. Quand l’inflammation s’empare de ces couches , ou bien quand des irritations fréquentes sontjportées sur elles, ces prolongements cellulo- fibreux s’épaississent, se raccourcissent, et deviennent le point de départ de rétractions.
Le tissu cellulaire sous-cutané est riche en graisse dans sa couche la plus rapprochée de la peau ; tandis qu’il n’en renferme point dans sa couche profonde qui touche à l’aponévrose d’enveloppe. Cette particularité a fait admettre aux auteurs deux lames qu’ils ont décrites séparément : l’une désignée sous le nom de couche aréolaire , parce que en effet les aréoles s’y trouvent avec leur forme générale ; l’autre sous celui de couche lamelleuse , parce que le tissu cellulaire a l’aspect d’une lamelle aponévrolique. Les liquides s’étalent, facilement dans la seconde, plus difficilement dans la première : c’est ce qu’on observe très-fréquemment à la suite des ecchymoses. L’inflammation est aussi plus bornée, moins diffuse dans les parties aréolaires que dans la portion lamelleuse : aussi les abcès de celle-ci sont-ils larges, disposés en nappes purulentes, tandis que dans celle-là ils sont
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petits, tubériformes. Comme la couche aréolaire est trèsadhérente au derme, les mouvements de glissement de la peau sur les aponévroses se passent dans la couche lamellée. Aussi les décollements produits par des violences extérieures ontils lieu par la déchirure des filaments et des lamelles de celle couche. Quelquefois la solution de continuité occupe toute l’étendue d’un membre, en sorte que la peau ne tient plus à l’aponévrose d’enveloppe que par quelques points. J’ai observé un délabrement de ce genre eu septembre 1 84 8, sur un malheureux ouvrier renversé dans l’embarcadère d’un chemin de fer. Un corps pesant avait passé sur ses deux cuisses avec une extrême vitesse, et imprimé aux parties molles un mouvement de rotation. Depuis la fesse jusqu’au genou, la peau était séparée sur les deux cuisses de l’aponévrose restée intacte. lime fut facile de glisser la main dans toute l’étendue de l’un des membres au-dessous de la peau, par une solution de continuité qu’elle présentait à quatre travers de doigt au-dessous du pli de l’aine. La couche aréolaire était restée attachée au derme comme dans l’état sain. Dans les amputations circulaires, la laxilé de la couche lamelleuse permet à l’aide de rétracter la peau, en sorte que le chirurgien peut porter plus haut l’instrument sur les parties sousjacentes.
Quand une solution de continuité n’intéresse avec la peau qu’une partie du tissu cellulaire aréolaire sous-cutané, les lèvres de la division ne s’écartent pas et peuvent facilement êtremainienuesdansun contact parfait par desagglutinatifs. Si, au contraire, la partie lamelleuse est divisée, la tonicité du tégument ou une position vicieuse du membre blessé les éloignent l’un de l’autre dans une étendue variable. Quand 1 inflammation s’en est emparée déjà, il serait imprudent de fermer la plaie, car on exposerait la région à une inflammation diffuse ; la suture doit donc être proscrite en pareil cas. Au contraire, le tissu cellulaire sous-cutané de quelques
pal lies étant exceptionnellement très-dense dans toute son épaisseur, la suture entortillée est utile elle chirurgien n’a pas à craindre des écartements au-dessous d’elle, ni par conséquent des infiltrations sanguines ou des fusées purulentes; tel est le tissu cellulaire sous-cutané des lèvres, dont les divisions sont heureusement traitées par ce procédé opératoire.
2° Tissu cellulaire sous-apone'vrolique ou profond. Celui-ci est généralement lâche, plus humide, plus mou que le précédent. Il se condense cependant dans quelques parties, autour des vaisseaux, par exemple, auxquels il forme une gaine dont nous aurons à nous occuper à l’occasion de l’opération de la ligature. Il forme à tous les organes une sorte d’atmosphère qui les enveloppe, les sépare et les unit. Mais il ne faut pas croire, à l’exemple de Bordeu et de Bichat, qu’il consi itue une barrière assez puissante pour empêcher un travail morbide d’agir de l’un sur l’autre. Quand cet isolement pathologique a lieu, il est dû bien plutôt à la différence de texture de l’organe et à la spécialité de ses usages. Il n’est pas rare de voir l'inflammation se propager de l’épaisseur d’une partie au tissu cellulaire ambiant. Voyez le phlegmon qui s’établit si souvent autour d’un ganglion lymphatique ou d’un os qui sont enflammés : au contraire, la périostite ou l’adénite ne sont pas ou ne sont que très-exceptionnellement consécutives à une inflammation du tissu cellulaire. C’est que dans le premier cas, le passage est favorisé par la disposition de la trame cellulaire qui va augmentant de laxité, tandis que dans le second il est contrarié par une condensation de plus en plus grande.
Au milieu des organes, le tissu cellulaire facilite la propagation de l’inflammation, la marche progressive des infiltrations sanguines cl purulentes. Je l’ai vu déchiré dans toute la profondeur de la cuisse sur le blessé dont j’ai déjà fait mention : on eût dit qu’une dissection grossière avait isolé
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ions les muscles. Des plaies contuses oui été vues plusieurs lois compliquées de la déchirure de ce tissu cellulaire profond. Elles sont d’autant plus graves que dans les premiers moments, rien ne trahii à l’extérieur l’étendue des désordres internes (1).
Le tissu cellulaire des cavités splanchniques se continue de l’une à l’autre de ces cavités et dans la profondeur des membres en suivant les vaisseaux, les nerfs, et quelquefois des canaux qu’il entoure de gaines plus ou moins fortes. Cette disposition explique la propagation de quelques ecchymoses, la marche de certains abcès migrateurs. Ainsi le tissu cellulaire graisseux du médiaslin antérieur communiquant derrière l’appendice xyphoïde avec celui qui double le péritoine, un abcès de ce médiaslin peut venir dans la région épigastrique; ainsi du cou vers l’aisselle la marche du pus est facile le long de l’artère et de la veine sous-clavières, comme elle l’est de la fosse iliaque dans la partie supérieure de la cuisse, le long des vaisseaux iliaques et fémoraux, telc. J’ai vu à l’hôpital des cliniques sur un sujet mort à la suite d’une carie de la partie antérieure du sacrum, deux foyers purulents dans les deux régions trochanlériennes : ils communiquaient l’un avec l’autre en passant sous le grand fessier cl au travers de la grande échancrure sacro-sciatique. Le pus avait suivi les vaisseaux fessiers et le nerf sciatique. Le bassin a été présenté avec ses parties molles à la société anatomique (2). C’est encore par le même mécanisme qu’à la suite d’une rupture des parois de quelques cellules du poumon pendant l’effort, le tissu cellulaire qui environne les bronches, s’infiltrant de gaz, sert d’intermédiaire à l’emphysème profond du cou.
La mollesse du tissu cellulaire interposé aux organes dans 1 épaisseur des membres permet au chirurgien de le déchirer
(1) Compendium de chirurgie , p. 392.
12) Bulletin de la Soc. anal. , 18o0, p. 193.
soit avec la pulpe du doigt indicateur, soit avec la sonde cannelée quand il procède à la recherche des vaisseaux. L’instrument tranchant n’est utile que pour ouvrir leur gaine cellulo-fibreuse et les aponévroses qui les recouvrent. Dans quelques points il est chargé de graisse; celle-ci abonde surtout là où des faisceaux musculaires s’écartent de manière à laisser des intervalles, et dans les régions où les extrémités sinueuses des os , changeant de rapport par suite des mouvements qui se passent dans les jointures, laissent des vides que les ligaments ni les muscles ne sauraient combler. L’inflammation qui s’empare du moignon des amputés à la suite de la section d’un membre dans la continuité ou la contiguïté, se propage rapidement dans ces interstices cellulo-graisseux , en amène la fonte purulente, et par conséquent produit des dénudations profondes.
Quant au tissu cellulaire qui pénètre les organes, il se dispose en cylindres creitx de calibre de plus en plus faible, en loges et en cellules de plus en plus étroites selon que l’organe à la composition duquel il concourt, est fasciculé ou lobulé. Très-ténu, comme muqueux, entre les dernières divisions des fibrilles et autour des granulations, il devient distinct, plus consistant entre les faisceaitx primaires et secondaires, entre les lobules et les lobes. Quand un parenchyme est enflammé, la tuméfaction est due à la congestion des vaisseaux, à l'infiltration de son tissu cellulaire, qui s’imbibe comme ailleurs de sérosité, de pus. Il peut même devenir le siège d’un emphysème quand l’organe est parcouru par des canaux que traversent des gaz; telle esi l’infiltration aérienne dans le tissu cellulaire iutervésiculaire et interlobulaire des poumons. C’est dans les aréoles de ce tissu que se déposent toutes les productions morbides qui par leur développement étouffent la substance propre des organes, tantôt de la graisse, tantôt des tubercules, Je squirrhe ou l’encéphaloïde. Un accroissement anormal des fibres et des lamelles qui
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acquièrent clans certains cas une consistance fibreuse, atrophie les fibres primitives interposées ou les granulations quand il s’agit d’une glande. Nous nous bornons à ces réflexions, car les lésions du tissu cellulaire parenchymateux appartiennent bien plus à la pathologie interne qu’à la chirurgie.
Le tissu cellulaire est un des premiers éléments qui se développent dans l’embryon. Ilne contient de la graisse qu’à partir de la dernière moitié de la vie intra-utérine. A la naissance, il est souple, mou, et presque diflluenl dans l’épaisseur des membres entre les muscles. Il devient plus consistant dans la jeunesse et l’âge adulte, et d’une certaine densité chez le vieillard. Il paraît moins mou et moins souple chez l’homme que chez la femme. Il est généralement plus riche en graisse chez celte dernière.