TISSUS ET SYSTÈMES
permettra sans doute de déterminer rigoureusement. Cette absence complète de doctrine tient à ce que jusqu'ici la pathologie n*a pas encore suivi de méthode bien arrêtée, car tantôt les divisions admises reposent sur les classifications de Bichat, et alors les maladies sont divisées en maladies de systèmes : systèmes osseux, nerveux, musculaire, etc. ; tantôt c'est un peu le hasard qui guide les auteurs de pathologie. Ainsi, dans une classification commençant par les systèmes, on verra tout à coup surgir des maladies d'organes ; de même que dans les traités d'histologie allemands on voit un chapitre sur le système nerveux, un second sur les organes de la digestion, et un troisième sur le système musculaire.
Mais si les histologistes dont nous parlons n'ont pas bien compris Bichat, tout en lui adressant des éloges, s'ils emploient indifféremment les expressions de systèmes, organes, appareils, sans paraître comprendre la valeur de ces termes, ils sont certainement plus excusables que les médecins français, n'ayant pas comme eux les mêmes exemples à suivre. Ils n'ont vu dans l'anatomie générale que le commencement d'une nouvelle science : l'histologie; trop absorbés par l'idée de l'élément, ils ont perdu de vue l'idée du tissu et du svstème.
Nous devons à Cl. Bernard cette idée dominante en physiologie expérimentale, que les mêmes corps vivants placés dans les mêmes conditions manifestent toujours les mêmes phénomènes. Il serait temps d'introduire cette logique et cette méthode en médecine, et de la considérer comme une science qui a des faits acquis et indiscutables. Or il est étrange de voir que, sur les questions de détail, la nécessité de la pratique a amené les médecins à suivre le mouvement général de la physiologie et à employer des procédés rigoureux d'examen et de raisonnement ; mais sur les questions générales, sur celles qui se retrouvent à chaque instant dans toute maladie, celles qui dominent toutes les autres, il semble qu'il n'y ait rien de démontré; que chacun peut discuter à sa fantaisie, suivre son inspiration ; et ce sont ces questions que l'on enseigne en dernier lieu dans les écoles. S'agit-il de l'inflammation, de la suppuration, des maladies diathésiques, virulentes, etc., tous les dix ans c'est une théorie nouvelle adoptée avec enthousiasme et bientôt abandonnée.
En un mot, la pathologie générale n'existe pas. Elle est à créer sur les bases foiunies par l'anatomie générale.
Cependant, lorsque Ton suit les applications de cette idée de Bichat, de la division de l'organisme en systèmes, on arrive à des résultats d*une bien grande valeur. Considérant chaque organe dans les maladies, Bichat avait observé, comme nous l'avons déjà dit, et toute l'anatomie
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pathologique depuis l'a prouvé, que la lésion primitive ne portait jamais sur Torgane tout entier, mais toujours sur un de ses tissus composants. 11 n'eu fallait pas plus pour faire une œuvre de génie.
Nous venx>ns, en étudiant la façon dont le sang se distribue à chaque système et la nature de ses éléments composants, comment on peut expliquer cette loi fondamentale qui a seni de point de départ à Tanatomie générale; mais déjà on peut admettre comme un fait constant et positif cette première loi : toutes les maladies spontanées, toutes celles qui ne sont pas engendrées par une action extérieure violente, sont des maladies de systèmes. Une articulation est-elle enflammée? c'est los ou la séreuse, ou le cartilage, ou les ligaments sur lesquels porte la lésion primitive. Le cerveau est-il frappé? c'est ou son enveloppe séreuse ou son tissu propre. L'anatomie pathologique a même dépassé les limites des organes : pour le rein, par exemple, on se demande chaque jour si ce sont les tubes épithéliaux ou le tissu conjonctif intermédiaire.
Mais le tort des histologistes qui ont poursuivi jusque-là l'analyse des lésions a été de ne pas s'élever du détail, du fait particulier à l'idée d'ensemble, et de ne pas pousser la pathologie dans la voie où elle s'était engagée au début. Cependant, le chapitre des séreuses entraînant l'histoire du rhumatisme articulaire, telle qu'elle est écrite aujourd'hui, était un modèle qui méritait d'être imité; on aurait, en suivant la même direction, probablement adopté des classilications toutes différentes et certainement plus heureuses que celles qui ont cours actuellement cl qui ne reposent sur aucune base anatomique. L'analogie de lésion dans des maladies (jui à priori semblent n'avoir aucuft rapport am*ait peut-être montré certaines lois qui sont encore à chercher. En faisant la pathologie des systèmes organiques, les médecins en auraient sans doute vu une que je n'hésite pas à fonnuler en m'appuyant sur des observations que l'on trouvera au cours de cet ouvrage.
Elle consiste en ce que : dans les maladies générales, constitutionnelles, pour préciser davantage, les déterminations locales ne se produisent pas sur tous les systèmes simultanément. Elles les envahissent successivement et dans un ordre marquée par la période de la maladie. Ainsi, le rhumatisme se traduit à certaines époques par des fluxions sur Jes séreuses, intenses, rapides ; à d'autres par des douleurs musculaires, des lésions des tissus fibreux, des ostéites ou des congestions cutanées. De même la scrofule a ses périodes, que Ton a divisées à tort en lésions superficielles et profondes ou viscérales ; il fallait dire qu'au début les lésions sont épidermiques, et lymphatiques; plus tard elles atteignent les séreuses, les os, en même temps que change leur forme anatomique.
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Sur le même tissu, la même membrane, la lésion sera caractérisée à un certain âge de la maladie par une congestion et une exsudation liquide, dix ou vingt ans plus tard par la production d'éléments figurés.
Mais, si les maladies spontanées trouvent dans chacun des systèmes anatomiques un terrain tout préparé sur lequel elles viennent évoluer, et que seules les inflammations, qui ont comme cause déterminante un corps étranger ou une matière septique introduite dans les tissus, envahissent sans aucune sélection ce qui se trouve à leur portée, nous sommes amenés forcément à en conclure que toutes les maladies spontanées ont un caractère qui les rapproche : c'est d*étre liées non plus à de3 organes mais à des systèmes. Ainsi la pleurésie se rattache à une maladie du système séreux ; la pneumonie au système de la petite circulation: la bronchite aux muqueuses: la tuberculose au tissu conjonctif ; le cancer aux épithéliums ou au système osseux, etc. Alors un grand nombre d'affections doivent appartenir à des maladies de systèmes, c'est-à-dire à des états généraux dont la lésion locale devient une manifestation. Mais on comprend immédiatement, pour retrouver la [.lésion du système dans la profondeur des tissus complexes, au milieu dos organes, quelle précision il faut apporter dans les caractères anatomiques spéciti(|ues. C'est d'une analyse exacte qu'il faut partir pour établir les signes distinctifs des lésions de systèmes et voir h quelles maladies elles se rapportent.
Si, en effet, l'étude des maladies constitutionnelles a fait si peu de progrès relativement à la détermination des affections organiques, c'est qu'il manquait une base anatomique aux recherches qui devaient être dirigées dans ce sens, ou plutôt c'est que la notion de système avait été complètement oubliée. Malgré les efforts d'un grand pathologiste, Bazin, auquel l'avenir rendra sans doute justice, c'est h peine si l'histoire du rhumatisme et de la scrofule a pu être scientifiquement établie, au point qu'à l'époque même où les affections rénales étaient si bien étudiées en France, en Angleterre, en Allemagne dans leurs manifestations, leurs consé quences immédiates, il n'est venu à l'idée de personne de rattacher ces lésions à des états généraux de l'organisme. Cependant Rayer avait déjà écrit «que presque toutes les néphrites albumineuses avaient comme cause la scrofule ». Il aurait pu dire : la néphrite albumineuseapour cause neuf fois sur dix la scrofule ou la syphilis, et une fois une maladie indéterminée qui reste à chercher. Pendant plusieurs années que j'ai passées dans les hôpitaux j'ai soigneusement vériKé cette opinion de Rayer et je l'ai trouvée exacte ; j'ai même vu qu'on pouvait lui attribuer des guérisons inespérées ; au lieu que la distinction des affections rénales en parenchymateuses. in-
terstitielles, petit rein, gros rein, etc., qu'on ne rattache à aucune maladie générale, n'ont janaais donné que des résultats pratiques des plus incertains. Il n'en serait certainement pas ainsi, si les histologistes avaient mis en regard de chaque forme anatomique la maladie constitutionnelle à laquelle cette forme correspond. Ce qui prouve une fois de plus que c'est au médecin à être anatomiste, et qu'il ne doit pas sortir de son domaine s'il est obligé d'emprunter les yeux d'un collaborateur.
Si la connaissance exacte des affections organiques est de première nécessité, elle ne représente au point de vue pratique qu'une partie du diagnostic ; elle permet d'agir d'une façon brutale là où une manifestation symptomatique violente peut directement être combattue ; elle donne le moyen de calmer le système nerveux excité, d'intervenir chirurgicalement comme dans la pleurésie, mais elle ne permet d'aller au delà d'un soulagement momentané, et cette lutte avec les symptômes est bien souvent illusoire. C'est au contraire en s'adressant à l'état générai, en cherchant de quel côté l'organisme penche et quel soutien il lui faut, que la thérapeutique devient efficace. Ne voyons-nous pas en effet, que pour toutes les maladies aiguës, la pneumonie, la dothiénentérie, les fièvres éruptives, l'érjsipèle, l'infection purulente, la diphthérie, après avoir tout tenté, jusqu'aux médications les plus énergiques, les plus acharnées, sur la lésion locale, on ne cherche plus qu'à soutenir l'organisme par le seul aliment qu'il puisse assimiler, l'alcool ?
De même dans les affections chroniques, s'il est indiqué de prime abord de considérer le traitement local comme un adjuvant utile, c'est à l'état général qu'on s'adresse; et quel triomphe pour l'art lorsque le médecin peut découvrir la syphilis sous un ensemble confus de symptômes! Pourquoi n'y aurait-il pas d'autres maladies du même ordre, qui auraient aussi comme celles dont nous parlons leurs médications appropriées?
Les connaître toutes est l'avenir de la médecine, mais son rôle serait encore plus élevé s'il lui était donné d'étudier au moins les moyens de les prévenir. Ici nous touchons à l'hygiène, qui aurait besoin d'être reprise à un tout autre point de vue. Elle repose sur l'idée vitaliste de la perfection idéale de l'homme intellectuel et physique, et, partant de là, elle lui règle sa ration d'azote et dé carbone, la quantité d'efforts qu'il doit faire chaque jour. Elle semble ne pas voir les générations de phthisiques qui traversent les hôpitaux, et les trois quarts des habitants des villes naissant avec des prédispositions pathologiques. Elle ne se doute pas que la mortalité est effrayante sur les hommes qui ont traversé certaines écoles, d'après les statistiques (|ue j'ai pu établir et qui se trouvent rapportées