OREILLE
L’ouïe est celui de nos cinq sens qui nous fait percevoir les sons, avec leurs caractères variables d’intensité, de hauteur et de timbre. L'appareil anatomique qui lui est destiné a reçu, dans son ensemble, le nom d 'oreille ou d 'organe de l'ouïe.
L’organe de l’ouïe présente dans la série animale des variations profondes qui, ici comme ailleurs, sont la conséquence d’une adaptation aux milieux extérieurs. Chez un grand nombre d’invertébrés aquatiques (mollusques) , ainsi que chez quelques poissons inférieurs, cet organe est fort simple : il se compose essentiellement d’une poche membraneuse (■ otocyste ), qui est remplie de liquide, et dans l’intérieur de laquelle les filets terminaux du nerf auditif viennent se mettre en relation avec un système de cellules épithéliales garnies de cils vibratiles. Une pareille simplicité morphologique est en rapport, sans doute, avec le peu de développement que présente chez ces animaux le sens de l’ouïe. Mais elle résulte aussi et surtout de la facilité avec laquelle les ondes sonores se transmettent du liquide ambiant au liquide de la poche auditive, les deux milieux ayant l’un et l’autre une densité à peu près identique.
Chez les animaux à vie aérienne, et tout particulièrement chez les mammifères, l’appareil auditif se complique, tout en se perfectionnant. Ce perfectionnement était rendu nécessaire par la faible conductibilité de l’air pour les ondes sonores et par la difficulté qu’éprouvent ces dernières à passer d’un milieu gazeux dans un milieu liquide. La poche primitive de tout à l’heure persiste, avec son rôle élevé d’appareil récepteur des sons; mais elle s’est transformée en des vésicules multiples et de structure fort complexe qui, sous le nom de labyrinthe
Fig. 535.
Coupe vertico-transversale de l’appareil auditif, pour montrer ses trois portions.
(L’oreille externe (A) est colorée en jaune; l'oreille moyenne (B), en rouge ; l'oreille interne (C), en bleu.)
1, pavillon de l’oreille. — 2, conduit auditif externe. — 3, membrane du tympan. — 4, caissse du tympan, avec la chaîne des osselets. — o, orifice d'entrée des cavités mastoïdiennes. — fi, trompe d’Euslache, située sur un plan antérieur à celui de la coupe. — 7, oreille interne. — 8, fenêtre ovale. — 9, fenêtre ronde. — 10, conduit auditif interne.
ORGANES DES SENS
ou d’ oreille interne, sont profondément situées dans l’épaisseur du rocher. Puis, à cette partie essentielle est venu s’ajouter, à titre de partie accessoire, un long conduit qui, s’ouvrant en pleine atmosphère par son extrémité externe plus ou moins évasée, a pour destination de recueillir les ondes sonores et de les conduire jusqu’à l’oreille interne Ce conduit surajouté a donc la signification d’un appareil de transmission. Un diaphragme membraneux, le tympan, le partage en deux parties fort inégales : 1° une portion externe, beaucoup plus grande, en rapport immédiat avec l’atmosphère, c’est Y oreille externe ; 2° une portion interne, fort étroite et directement appliquée contre le labyrinthe, c’est Y oreille moyenne ou caisse du tympan. Dans cette caisse, qui est remplie d’air comme le conduit de l’oreille externe, se développent un certain nombre d 'osselets qui se disposent régulièrement les uns à la suite des autres. Ils forment ainsi, comme nous le verrons plus tard, une chaîne non interrompue, dont l’une des extrémités, l’externe, est intimement liée à la membrane du tympan et dont l’extrémité opposée se trouve en rapport immédiat avec le liquide labyrinthique.
Nous pouvons donc, au point de vue descriptif, diviser l’appareil de l’ouïe, chez l’homme, en trois segments :
1° h' oreille externe ;
2° L’ oreille moyenne ;
3° L’ oreille interne ou labyrinthe.
Nous allons étudier séparément chacun de ces segments, en allant du milieu extérieur où se forme le son vers l’appareil destiné à le recevoir et à être impressionné par lui, en suivant par conséquent le même trajet que le son lui-même.
ARTICLE I
OREILLE EXTERNE
L’oreille externe comprend, à son tour, deux parties : 1° une partie externe, plus ou moins évasée en forme de cornet, le pavillon ; 2° une partie interne, qui fait suite à la précédente et affecte la forme d’un canal plus ou moins cylindrique, le conduit auditif externe .
§ I. — Pavillon de l’oreille
Le pavillon de l’oreille, vulgairement appelé oreille, est une expansion lamelleuse située sur les parties latérales de la tête, en avant de l’apophyse mastoïde, en arrière de l’articulation temporo-maxillaire, à une distance à peu près égale du petit angle de l’œil et de la protubérance occipitale externe. Il est compris d’ordinaire entre deux horizontales, dont l’une, la supérieure, serait menée par la queue des sourcils et dont l’inférieure passerait un peu au-dessous de la souscloison des fosses nasales. Sa hauteur est, en moyenne, de 60 à 65 millimètres ; sa largeur, de 25 à 35 millimètres.
Libre dans ses deux tiers postérieurs, le pavillon est solidement fixé à la tête par son tiers antérieur qui se continue sans ligne de démarcation bien nette avec le conduit auditif externe. Son mode d’implantation est tel qu’il forme, avec la surface latérale de la tête, un angle à sinus dirigé en arrière. Cet angle, quej’ap-
OREILLE EXTERNE
pellerai angle céphalo-auriculaire , mesure en moyenne 20 à 30°. Mais il présente, suivant les sujets, des variations d’amplitude fort étendues : entre les oreilles qui s'appliquent directement contre la paroi crânienne et celles qui s’en écartent en formant un angle voisin de 90° ou même le dépassant, se trouvent toutes les dispositions intermédiaires.
Chez un grand nombre de mammifères placés au-dessous des primates, le pavillon auriculaire joue un rôle important dans l'audition et acquiert, de ce fait, un développement remarquable : chacun sait que, chez la chauve-souris oreillard, la surface des deux pavillons égale presque celle du corps tout entier. Quoique dégradé chez l’homme, le pavillon a encore une certaine importance fonctionnelle, en ce qu’il concourt, comme le démontrent nettement les expériences de Schneider, à diriger vers le conduit auditif et, de là, vers la membrane du tympan, les ondes sonores qui viennent le frapper et se réfléchir à la surface.
Envisagé à un point de vue purement anatomique, le pavillon de l'oreille nous présente à étudier : 1° sa conformation extérieure ; 2° sa constitution anatomique ; 3° ses vaisseaux et ses nerfs.
A. — Conformation extérieure
La lame élastique qui constitue le pavillon de l’oreille revêt la forme d’un ovale à grand axe à peu près vertical et à grosse extrémité dirigée en haut. On lui considère une face externe , une face interne et une circonférence :
1° Face externe. — La face externe regarde obliquement en dehors, en avant et un peu en bas. Elle nous présente un grand nombre de saillies et de dépressions qui lui donnent un aspect fort irrégulier et caractéristique.
A. Conque. — Tout d’abord nous apercevons à sa partie moyenne une excavation profonde, connue sous le nom de conque. C’est une dépression en forme d’entonnoir, dont le fond, dirigé en dedans, se continue directement avec le conduit auditif externe. Elle mesure, en moyenne, 20 à, 23 millimètres de hauteur; sa largeur, un peu moindre, est de 15 à 18 millimètres.
B. Saillies disposées autour de la conque. — Tout autour de la conque, et la délimitant, se disposent quatre saillies, Y hélix, Yanthélix , 1 ztragus, et T antitragus :
a. Hélix. — L’hélix (fig. 536, 1) est ce repli curviligne qui occupe la partie antérieure, supérieure et postérieure du pavillon. Il prend naissance dans la cavité de la conque par une extrémité plus ou moins amincie, la racine de V hélix (fig. 536, 1), qui divise cette cavité en deux parties : l’une supérieure, plus étroite et de forme ovalaire ; l’autre inférieure, beaucoup plus grande et revêtant une forme triangulaire . C’est dans cette dernière partie que vient s’ouvrir le conduit auditif externe.
Parti de la conque, l’hélix se porte tout d’abord obliquement en avant et en haut. Puis, obliquant en arrière, il contourne en demi-cercle la partie supérieure de l’oreille et redescend alors jusqu’à la partie postéro-inférieure de la conque, où il se termine par une extrémité plus ou moins effilée, appelée queue de l'hélix.
Dans la plus grande partie de son étendue, l’hélix se renverse en dehors vers le centre du pavillon, en délimitant, au-dessous de sa portion ainsi réfléchie ou enroulée sur elle-même, une gouttière demi-circulaire, connue sous le nom de gouttière de Y hélix (fig. 536, 3'). Cette gouttière, qui varie tout naturellement avec le degré d’enroulement de l’hélix, fait suite, en avant, à la partie supérieure
ANATOMIE HUMAINE. — T. III, 6e ÉDIT.
Fig. 536.
Pavillon de l'oreille (face externe).
1, hélix. — 2, anthélix. — 3, 3’, gouttière de l’hélix. — 4, fossette de l’ anthélix ou fossette triangulaire ou encore fossette scaphoïde. — 5, tragus. — 6, anUtragus. — 7, cavité de la conque. — 8, lobule.
de la conque ; en arrière, elle s’atténue graduellement et finit par disparaître au niveau de la queue de l’hélix.
b. Anthélix. — L’anthélix (fig. 536, 2) comble l’espace qui sépare l’hélix de la conque. Cette saillie prend naissance en avant et un peu au-dessus de la queue de
l’hélix. De là, elle se porte verticalement en haut en s’élargissant et se divise bientôt en deux branches : l’une supérieure (ou postérieure), arrondie et mousse, qui se porle obliquement vers le point où l’hélix, changeant de direction, cesse d’être vertical pour devenir horizontal ; l’autre inférieure (ou antérieure), qui se porte directement d’arrière en avant, en formant la limite supérieure de la conque. Les deux branches de l’anthélix se terminent l’une et l’autre dans la gouttière de l’hélix. L’espace angulaire qui résulte de leur écartement réciproque se déprime en une fossette plus ou moins profonde : c’est la fossette de r anthélix (4), encore appelée, en raison de sa forme, fossette triangulaire du pavillon. On la désigne encore sous le nom de fossette scaphoïde ou naviculaire.
c. Tragus. — Le tragus (fig. 535), est une saillie lamelleuse de forme triangulaire, située à la partie antérieure de la conque, un peu au-dessous de l’hélix, dont il est séparé par un sillon généralement très marqué, le sillon antérieur de V oreille ( incissura trago-helicina de quelques anatomistes). 11 s’avance à la manière d’un opercule au-devant du conduit auditif
externe et le dissimule à l’œil d’une façon à peu près complète : aussi recommande-t-on de récliner le tragus en avant, toutes les fois que l’on veut explorer le fond de la conque et le conduit qui lui fait suite. — La base du tragus, cachée par les téguments, se continue avec la partie cartilagineuse du conduit auditif externe. — Son sommet, arrondi et mousse, se dirige en arrière et en dehors. Ce sommet est constamment tronqué, et atteint même, sur bien des sujets, les proportions d’un véritable bord. Le plus souvent, du moins chez l’adulte et chez le vieillard, le tragus présente un double sommet (fig. 537) ; l’un inférieur, plus volumineux, qui appartient au tragus proprement dit (3); l’autre supérieur, qui est placé immédiatement au-dessous du sillon antérieur de l’oreille, c’est le tuberculumsupra-tragicum de Mis (6). Ce tubercule est facilement perçu par le doigt, alors même qu’il est peu visible : lorsqu’il est bien développé, il donne au tragus une configuration nettement quadrangulaire. — La face externe du tragus, plane ou légèrement convexe, se continue avec la peau de la face. — Sa face interne , légèrement concave, regarde la cavité de la conque. Elle présente d’ordinaire, chez l’adulte et chez le vieillard, un petit bouquet de poils ( barbula hirci), qui, en s’étalant au-devant du conduit auditif, semble avoir pour destination d’arrêter àTentrée de ce dernier les corps étrangers qui flottent dans l’atmosphère,
d. Anlitragus. — L’antitragus (fig. 536, 6), comme son nom l’indique, se
Fig. 537.
La conque et son pourtour.
1, racine de l’hélix. — 2, 2’, partie supérieure et partie inférieure de la conque. — 3. tragus. — 4, antitragus. — o, sillon antérieur de l’oreille. — 6, tuberculum supratraqicum de His. — 7, échancrure de la conque. — 8, poils du tragus. — 9, sillon supra-lobulaire.
OREILLE EXTERNE
dresse en face du tragus, à la partie postérieure et inférieure de la conque. C’est, dans la plupart des cas, une saillie ovoïde ou piriforme, dont la grosse extrémité est dirigée en bas et en avant. Sa surface est fortement convexe, ordinairement lisse et unie. En arrière ët en haut, un sillon transversal, plus ou moins marqué suivant les sujets, sépare l’antitragus de l’origine de l’anthélix. En avant et en bas, il est nettement délimité, du côté du tragus, par une échancrure profonde à concavité dirigée en haut et en arrière : c’est Y échancrure de la conque (incissura intertragica de certains anatomistes).
C . Lobule de l’oreille. — La conque et les différentes saillies que nous venons de décrire forment les quatre cinquièmes supérieurs environ de la face éxterne du pavillon. Le cinquième inférieur est constitué par une formation molle et flaccide, que l’on désigne sous le nom de lobule de l’oreille. Le lobule qui n’est qu’un repli de la peau, sans interposition d’une lame cartilagineuse, est situé immédiatement au-dessous de la queue de l’hélix, du tragus et de l’antitragus. Tantôt il se continue avec ces différentes saillies sans ligne de démarcation aucune ; tantôt il en est séparé par un sillon horizontal plus ou moins marqué, que l’on désigne sous le nom de sillon supra-lobulaire.
Le lobule de l’oreille est très variable dans sa forme : il est, suivant les cas, triangulaire, quadrilatère, demi-circulaire, semi-ellipsoïde. Il est aussi très variable dans ses dimensions : sa hauteur moyenne est de 10 à 12 millimètres.
C’est aux lobules artificiellement perforés, que l’on suspend les ornements, connus sous le nom de pendants , pendeloques ou boucles d'oreille. Dans nos races civilisées, ces ornements sont toujours légers et ne modifient que peu ou point la morphologie du pavillon. Chez quelques peuplades sauvages au contraire, notamment chez les habitants des îles Marquises, ce sont des masses pesantes en métal, en ivoire ou en coquillage : sous leur influence, on voit le lobule s’allonger peu à peu dans le sens vertical et descendre parfois jusqu’aux épaules.
2° Face interne. — La face interne du pavillon, encore appelée face mastoïdienne, regarde en dedans et un peu en arrière. Elle est, comme la face externe fort inégale.
Ces inégalités sont exactement les mêmes que celles de la face externe. Mais elles sont inversement configurées : c’est-à-dire que les saillies que l’on constate sur l’une des deux faces répondent à des dépressions sur la face opposée, et vice versa. Parmi les saillies, nous mentionnerons seulement la convexité de la conque, qui est la plus importante et qui est circonscrite en dehors par une gouttière semicirculaire répondant à l’anthélix.
La face interne du pavillon est nettement délimitée en haut, en bas et en arrière par la circonférence. En avant, elle a pour limite un sillon demi-circulaire, à concavité antérieure, que l’on pourrait appeler sillon céphalo -auriculaire . C’est au-devant de ce sillon que le pavillon contracte adhérence avec la paroi latérale du crâne.
3° Circonférence. — La circonférence du pavillon sert de limite respective à la face externe et à la face interne. Elle a une forme ovalaire, comme le pavillon lui-même, et se trouve constituée par des parties déjà connues, qu’il nous suffira d’énumérer. Si nous suivons cette circonférence de bas en haut, à partir du sillon antérieur de l’oreille, nous rencontrons successivement : 1° la portion ascendante, la portion horizontale et la portion descendante de l’hélix ; 2° un angle rentrant.
ORGANES ÜES SENS
qui répond à l’union de l’hélix et du lobule, et que nous désignerons, pour cette raison, sous le nom d'angle hélico-lobulaire; 3Ü le pourtour du lobule, configuré en demi-cercle ; 4° le bord libre dutragus ; 5° enfin, le tuberculum supratragicum de His, qui forme la lèvre inférieure du sillon antérieur de l’oreille et qui nous ramène ainsi à notre point de départ.
Variétés. — Les variations anatomiques du pavillon auriculaire sont tout aussi nombreuses qu’elles sont fréquentes et nous devons nous contenter ici, dans un livre essentiellement classique, de signaler seulement les principales, renvoyant le lecteur, pour des descriptions plus complètes, aux mémoires spéciaux qui sont indiqués ci-dessous.
A. Principales variations du pavillon auriculaire. — Ces variations portent : 1° sur les dimensions du pavillon ; 2° sur sa direction ; 3° sur sa forme.
a. Variations portant sur les dimensions , indice auriculaire. — Les dimensions du pavillon varient beaucoup suivant les sujets et suivant les races.
On distingue tout d’abord, en ne tenant compte que des longueurs absolues, les grandes oreilles, Iss petites oreilles , les oreilles moyennes. Schwalbe, à ce sujet, a divisé- les races humaines en quatre groupes, savoir : 1° macrotie, longueur du pavillon 65 millimètres et au-dessus (Patagoniens, Indiens d’Amérique) ; 2° mésotie , longueur 60 à 65 millimètres (Européens, races jaunes) ; 3° microtie, longueur 54 à 60 millimètres (Australiens, nègres en général) ; 4° hypermicrotie, longueur 54 millimètres et au-dessous (Nubiens, Hottentots, Boschimans).
On distingue aussi, en tenant compte, non plus des dimensions absolues, mais du rapport de la largeur à la longueur, les oreilles longues et les oreilles larges. Ce dernier rapport constitue Yindice auriculaire . Il s’obtient en divisant la largeur par la longueur et en multipliant le quotient ainsi obtenu par 100 :
Indice auriculaire de Topinard J largeur , largeur x 100
1 x 100 ou bien — r
longueur longueur
Si nous nous en rapportons aux mensurations de Topinard, malheureusement trop peu nombreuses, nous constatons que l’indice auriculaire a son minimum dans les races jaunes ; viennent ensuite les Européens, que caractérisent des indices moyens et enfin les Nègres, où l’indice atteint son maximum. L’indice continue ensuite â grandir en passant des Nègres aux anthropoïdes et de ces derniers aux singes inférieurs, comme l’indiquent les chiffres suivants; chez le gorille, 69,1 ; chez le chimpanzé, 71,1 ; chez l’orang, 83.1 ; chez le cebus, 81 ; chez le macaque, 88; chez le cercopithèque, 90,5.
L’indice auriculaire, tel qu’il a été formulé par Topinard, est excellent quand il s’agit de l’homme. Mais il ne saurait être conservé pour une étude d’anatomie comparative portant à la fois sur l’homme et les animaux à longues oreilles. Chez ces derniers, en effet, la longueur et la largeur du pavillon ne répondent nullement aux dimensions homonymes du pavillon humain, telles qu’on les mesure par la méthode de Topinard. Comme l’a démontré Schwalbe, la largeur de l’oreille chez les animaux a pour homologue chez l’homme la base de V oreille, c’est-à-dire la distance aa' qui sépare son attache supérieure de son attache inférieure ; quant à sa longueur, elle répond, non pas au diamètre vertical maximum, mais bien à la ligne bb' qui, du bord libre du tragus, se porte vers cette région de l’hélix où se développe le tubercule de Darwin (voy. plus bas). Dès lors, Schwalbe substitue à l’indice de Topinard, appelé par lui indice ptiysiognomonique, l’indice suivant, auquel il donne le nom d’indice morphologique :
Indice auriculaire de Schwalbe = base , „ base X 100
i X 100 ou bien
longueur longueur
Ce dernier indice, applicable à la fois aux hommes et aux animaux, a donné à Schwalbe les chiffres suivants : il est de 20,3 chez le Lepus curriculus ; de 27,6 chez l’Antilope leucoryx ; de 35,4 chez le Sus scrofa ; de 58,8 chez le Felis catus ; de 84 chez le Cynocephalus baboin ; de 93 chez le Macacus rhésus: de 106 chez le Troglodytes niger; de 125 chez le Gorille; de 155 chez l’homme. Comme on le voit, en comparant ces différents chiffres, l’homme est, de tous les animaux, celui qui a le plus grand indice morphologique, ce qui veut dire qu’il est celui qui, relativement, a les oreilles les plus larges ou, ce qui revient au même, les moins longues.
b. Variations portant sur la direction. — Le pavillon s’incline sur la face latérale de la tète suivant un angle, ouvert en arrière, qui est 1 ’ angle céphalo-auriculaire. Cet angle se réduit à un chiffre plus ou moins voisin de 0 ou même à 0 sur les sujets qui ont les oreilles immédiatement appliquées contre la tête. Par contre, sur certains sujets, il atteint ou dépasse 90°. Dans ce dernier cas, les pavillons sont orientés dans le sens frontal et rappellent assez bien, quand on les regarde de face, les deux anses que l'on voit sur les côtés de nos vases culinaires appelés marmites : de là le nom d ’ oreilles en anse que les criminalistes donnent aujourd’hui, après Lombroso, à cette variété de l’oreille humaine.
c. Variations portant sur la forme. — Les variations morphologiques du pavillon de l’oreille
OREILLE EXTERNE
sont aussi nombreuses que variées. Nous indiquerons seulement les plus fréquentes. Ce sont : a) Pour l'hélix : 1° l’absence d’enroulement de sa partie postérieure et même de sa partie supérieure ; 2° l'anastomose de la racine de l’hélix avec l’anthélix : 3° la division de cette racine de l’hélix en deux ou même trois branches.
(3) Pour V anthélix : 1° son extrême petitesse ou même son absence complète : 2° l’absence de sa branche de bifurcation postérieure ; 3° le dédoublement de cette branche de bifurcation postérieure, amenant naturellement la formation d’une fossette surnuméraire.
Y) Pour le tragus et l'antitragus : 1° leur atténuation ou leur absence complète ; 2» la division de l’antitragus en deux tubercules ; 3° la direction verticale ou horizontale de 1 échancrure de la conque ; 4° l’absence de cette échancrure.
8) Pour le lobule : 1° son extrême petitesse ( lobule sessile) ; 2» son développement vertical fort
exagéré ; 3° l’adhérence plus ou moins étendue de son bord antérieur aux téguments de la face ( lobule palmé ) ; 4° sa division en deux parties, l’une antérieure, l’autre postérieure;
Fig. 538.
Oreille d’Aztèque de Wildermuth (d’après Fréd. Paterson).
Oreille de Stahl n° 1 (d’après Fréd. Paterson).
Fig. 540.
Oreille de Stahl n® 2 (d’après Fréd. Patersoü).
Israël, qui a signalé, en 1890, deux cas de cette malformation, la rattache à un arrêt de développement. Au lieu et place d’une incisure complète, on rencontre quelquefois un simple sillon vertical, se terminant ordinairement par une échancrure.
Nous nous arrêterons là dans l’énoncé des variations que peut subir la morphologie du pavillon auriculaire, renvoyant pour plus de détails aux mémoires spéciaux et aux principaux traités de Psychiatrie et de Médecine légale.
B. Principaux types d’oreilles malformées. — Les ditférentes malformations du pavillon que nous venons d’indiquer, soit par elles-mêmes, soit en s’associant avec d’autres, constituent en morphologie auriculaire un certain nombre de types que nous allons rapidement énoncer et définir :
Oreille de Blainville. — Caractérisée par l’asymétrie des deux pavillons.
Oreille de Morel. — La partie supérieure de l’oreille, non renversée en dehors, est plate et, d’autre part, plus ou moins saillante en haut et en arrière (fîg. 543) : c’est Y oreille de macaque.
Oreille de Wildermuth n° -I . — Anthélix proéminent, effaçant et recouvrant plus ou moins l’hélix.
Oreille de Wildermuth n° 2. — Lobule peu développé ou même absent (fig. 538) ; la branche supérieure de l’anthélix se fond plus ou moins avec un hélix élargi : c’est l’oreille d’ Aztèque.
Oreille de Sthal n° 1 . — L’hélix (fig. 539), très élargi dans sa portion antéro-supérieure, recouvre en partie la fossette scaphoïde de l’anthé.lix ; sa partie inférieure est absente ou plutôt non recourbée en avant, non ourlée.
Oreille de Sthal n° 2. — La fourche crurale (bifurcation de l’anthélix) est grande et large. Ses deux branches, principalement la supérieure, présentent des divisions surnuméraires (fig. 540).
Oreille de Sthal n° 3. — Caractérisée (fîg. 541) par les malformations suivantes : le lobule est absent ; la cavité de la conque
est peu marquée, presque nulle ; la fossette scaphoïde est superficielle, peu accusée par conséquent ; les trois saillies de l’hélix, de l’anthélix et de l’antitragus sont plus ou moins fusionnées.
Fig. 541.
Oreille de Stahl n® 3 (d’après Fréd. Paterson).
ORGANES DES SENS
Fig. 542.
Tubercule de Darwin, regardant obliquement en avant et, en bas sur un hélix normalement ourlé (forme la plus commune).
Tubercule de Darwin, regardant en arrière et en haut sur un hélix incomplètement ourlé (oreille en pointe ou oreille de Morel).
1, Tubercule de Darwin. — 2, bord postérieur de l’hélix normalement ourlé dans la figure 302, non ourlé dans la figure 503. — 3, tragus. — 4, conque. — 5, lobule.
Oreille de Darwin. — Elle a pour caractéristique anatomique (fig. 542) la présence, à la partie postéro-supérieure du rebord du pavillon, d’une saillie spéciale, qui constitue le tubercule de Darwin et que nous allons maintenant décrire.
C. Tubercule de Darwin. — Des nombreuses Anomalies morphologiques que peut présenter le pavillon, l’une des plus intéressantes est une saillie, plus ou moins accentuée, qui apparaît sur
le bord libre de l’hélix au niveau de sa partie postéro-supérieure. Cette saillie, qui a été signalée pour la première fois par Darwin et qui depuis porte son nom [tubercule de Darwin ), affecte tantôt la forme d’un simple tubercule arrondi et mousse, tantôt celle d’une petite lamelle triangulaire. Dans la grande majorité des cas, lorsque l’hélix est normalement replié ou ourlé , le tubercule de Darwin regarde en bas et en avant (fig. 542.1). Mais quand la portion de l’hélix qui le supporte ne s’est pas repliée par suite d'un arrêt de développement, la saillie anormale regarde en haut et en arrière, et l’oreille, dans ce cas, se termine réellement en pointe comme chez les animaux (fig. 543,1). Cette dernière disposition nous indique nettement quelle est la signification anatomique du tubercule de Darwin : qu’il siège sur un hélix ourlé ou sur un hélix non ourlé, il est toujours Y homologue de la pointe plus ou moins aiguë par laquelle se termine le pavillon chez les animaux à longues oreilles.
Chivrugi, en 1889, a apporté un nouvel argument en faveur de l’homologie du tubercule de Darwin et de la pointe des animaux à longues oreilles. On sait que chez ces derniers les poils du pavillon, tant sur la face externe que sur la face interne, se dirigent tous du côté de la pointe. Or, le pavillon de l’oreille humaine nous présente sur sa face externe deux courants de poils (voy. p. 350), lesquels se rencontrent toujours, quand le tubercule de Darwin existe, au niveau même de ce tubercule. C’est encore vers ce tubercule que se dirigent les poils de la face interne
et il en résulte parfois une sorte de touffe qui est bien évidente quand on regarde l’hélix par sa convexité.
Le tubercule de Darwin, anormal chez l’homme, existe normalement chez un certain nombre de singes, notarûment chez le cercopithèque, chez le macaque et chez le cynocéphale. Il devient ainsi un caractère pithécoïde et acquiert toute la valeur des anomalies dites réversives.
Nous représentons dans les figures ci-dessus le pavillon du cercopithèque (fig. 544) et du macaque (fig. 545) : sur l’une et l’autre, le tubercule de Darwin est indiqué par le chiffre 1. Chez le cercopithèque, c’est un simple tubercule, occupant comme chez l’homme la partie postéro-supérieure de l’hélix. Chez le macaque, c’est une saillie plus prononcée, mais présentant la même situation : ce qui la distingue surtout de la saillie homologue du cercopithèque, c'est que au-dessous d’elle, le bord postérieur du pavillon est concave, tandis que, chez le cercopithèque, il est droit ou même légèrement convexe.
Les recherches de Schwalbe sur le développement du pavillon sont venues nous démontrer, d’autre part, que le tubercule de Darwin eviste constamment chez l’embryon. Au cinquième mois de la vie intra-utérine, le bord de l’hélix n’est pas encore ourlé et nous présente alors trois angles (fig. 546, A) : un angle supérieur (a), un angle postéro-inférieur (c) et un angle
Pavillon du cercopithecus callitrichus.
Fig. 545.
Pavillon auriculaire du rhésus.
1, tubercule de Darwin. — 2, bord postérieur de l’hélix.
4, conque. — 5, partie inférieure du pavillon.
3, tragus.
OREILLE EXTERNE
postéro-supérieur ( b ) : c'est ce dernier qui répond au tubercule de Darwin de l’adulte. Chez l’embryon de six mois, l’hélix commence à s'enrouler et cet enroulement débute toujours par la partie antérieure : ce premier enroulement effectué (fig. 546. B), le pavillon rappelle exactement le type du cercopithèque. On rencontre même parfois, sur des embryons de même âge, la concavité du bord postérieur de l’oreille et, par cela même, le type du macaque (fig. 546, C). Que l’enroulement de l’hélix s’arrête à ce stade : on aura la disposition de l’adulte représentée plus haut dans la figure 543 : cette disposition est relativement rare. Le plus souvent, l’enroulement continue à s’effectuer sur toute l’étendue de l’hélix et, de ce fait, le tubercule de Darwin change d’orientation : au lieu de se diriger en arrière comme tout à l’heure, il regarde maintenant en avant et ainsi se trouve réalisée la disposition représentée dans la figure 542, disposition qui est la plus commune.
D. Valeur anthropologique des anomalies du pavillon. — Dans ces derniers temps, les anomalies du pavillon de l’oreille ont excité l’attention des médecins aliénistes et criminalistes et, pour certains d’entre eux, au nombre desquels nous citerons Morel, Lombroso, Frïgerio, Gradenigo,
Schwalbe. PeterSon, etc., ces anomalies ont été considérées comme les caractères extérieurs d’une dégradation intellectuelle ou morale. De là ces statistiques nombreuses faites dans les asiles d’aliénés et dans les prisons, tendant toutes à démontrer que les dispositions anormales du pavillon sont excessivement nombreuses chez les aliénés et les criminels. En ce qui concerne ces derniers, Lombroso nous fournit les chiffres suivants relativement à la fréquence de l’anomalie dite oreille en anse. Sur 400 sujets examinés, il a constaté :
Fig. 546.
Développement de l’oreille humaine (d’après Schwalbe) ;
A, embryon dans la deuxième moitié du 5e mois ;
B, le même au 6e mois (type du cercopithèque) ; C, le même au 6e mois (type du macaque;.
a, angle supérieur. — b, angle postéro-supérieur. — b', tubercule de Darwin. — c, angle postérieur. — d, lobule.
Chez les voleurs
— escrocs
— violateurs
— voleurs de grands chemins
— homicides
— auteurs de blessures . . .
Soit.
OREILLE EN ANSE