CONGESTIONS SANGUINES
Ces hyperémies consistent dans une augmentation et souvent dans une accélération simultanée de l’afflux d’un sang oxygéné dans les artérioles et les vaisseaux capillaires d’une partie quelconque du corps (1).
Les hypérémies névropathiques revêtent un cachet toujours en rapport avec le mode de distribution des petits vaisseaux, et comme ce mode varie avec chaque organe, il en résulte qu’elles diffèrent d'un organe à l’autre. Diffuses et étendues dans les organes où les vaisseaux s’anastomosent largement entre eux, elles sont au contraire circonscrites et limitées dans certains viscères, tels que la rate et les reins, où le nombre des anastomoses des petits vaisseaux est relativement restreint. L’accumulation du sang engendre une rougeur plus ou moins intense, qui, subordonnée à la distribution des canaux vasculaires, se traduit par un simple pointillé, à la peau lorsque les vaisseaux papillaires sont seuls atteints, et dans les reins quand ce sont les glomérules; tandis que dans les muscles elle se montre sous l’aspect de stries, et dans un grand nombre d’organes sous la forme de plaques plus ou moins étendues. Les petites artères et les capillaires sont dilatés, et leurs parois, devenues plus perméables, se laissent traverser par une plus grande quantité de plasma sanguin.
Les observations microscopiques pratiquées sur le mésentère des animaux montrent que le sang circule d’abord plus rapidement parce qu’il rencontre moins de résistance dans les artères dilatées ; mais si les petits vaisseaux sont considérablement élargis, le cours de ce liquide se ralentit à cause de l’ampliation des voies qu’il parcourt. La tuméfaction des parties hypérémiées est la conséquence de cette dilatation vasculaire et de la transsudation séreuse ; elle est appréciable surtout à la peau et sur les muqueuses, elle se manifeste après la rougeur et persiste pendant un temps
(1) Sur le cadavre, il est généralement très-difficile de reconnaître l’hypérémie, surtout l’hypérémie active, qui peut disparaître complètement après la mort ; ce que nous en dirons ici se rapporte plus particulièrement aux phénomènes observés pendant la vie.
plus ou moins long, même lorsque celle-ci a disparu. Contrairement à ce qui arrive dans l’hypérémie mécanique, les globules sanguins s’extravasent peu dans ces conditions, et la pigmentation des tissus est chose rare.
La température, loin de s’abaisser, subit une élévation dont le malade a la sensation subjective, et qui, objectivement appréciable, peut atteindre de 1 à 3 degrés centigrades. Cette élévation de température ne se produisant pas après la section du sympathique lorsqu’on vient à comprimer ou à lier les vaisseaux de la région correspondant à cette section, il est clair qu’elle est la conséquence de l’afllux sanguin.
Des battements se font sentir en même temps dans les parties hypérémiées, par suite de la diminution d’élasticité et de tonicité des vaisseaux. Mais, en outre, si elle occupe des organes renfermant un tissu cellulaire un peu lâche, la congestion engendre quelquefois de l’œdème; si elle affecte une membrane séreuse ou son voisinage, elle peut donner lieu à un épanchement de sérosité dans les cavités limitées par cette membrane ; si c’est une muqueuse, elle provoque un catarrhe plus ou moins abondant.
La fonction des parties hypérémiées est en général activée ; les glandes sécrètent davantage ; les membranes muqueuses se couvrent de mucus et la peau devient le siège de sueurs plus ou moins abondantes ; la sensibilité de ces mêmes parties est exagérée, et leur nutrition est souvent accrue. Aussi, loin de devenir granuleux et de s’atrophier, les tissus, dans ces conditions, subissent plutôt une augmentation de volume. Certaines hypertrophies de la peau, des muscles, des os, des organes glandulaires n’ont d’autre origine qu’une hypérémie ancienne et répétée. Schiff prétend être parvenu à produire expérimentalement l’hypertrophie des os à la suite de l’ hypérémie résultant de la section des nerfs sympathiques qui s’y distribuent; mais il est à noter que les expériences de ce genre réussissent mieux chez les jeunes animaux que chez les vieux.
Les désordres pathologiques présentés par les organes hypérémiés varient suivant la nature de la fonction de ces organes. Les hvpérémies
de l’encéphale déterminent des étourdissements, des bourdonnements d’oreilles, des fourmillements aux extrémités ; celles des poumons, de la dyspnée, une toux sèche, une expectoration spumeuse, rarement sanguinolente. L’hypérémie de la peau est accompagnée d’ardeur, de picotements, de démangeaison, de l’obtusion du tact et quelquefois de sueurs ; celle de l’intestin occasionne des coliques et des diarrhées séro-muqueuses. Ces symptômes diffèrent, en général, de ceux de l’hypérémie angiopathique. La sécrétion urinaire, par exemple, est augmentée, et les urines sont pâles dans l’hypérémie active du rein, tandis que cette sécrétion est diminuée et les urines sont colorées dans l’hypérémie passive.
HYPERÉMIES.
La marche de l’hypérémie névropathique n’est pas toujours continue et régulière comme celle des hypérémies angiopathiques ; souvent elle est capricieuse , intermittente ou périodique comme le plus grand nombre des affections nerveuses : ainsi se comportent assez ordinairement les hémorrhoïdes et les migraines. Cette hypérémie varie, du reste, suivant la cause qui l’a produite ; si la cause est passagère, l’hypérémie l’est aussi ; si au contraire elle est persistante, comme une lésion matérielle des cordons ou des centres nerveux, l’hypérémie peut avoir une durée très-longue. Ce mode pathologique se termine tantôt par le retour à l’état normal, tantôt par un désordre nutritif ou encore par une hémorrhagie, surtout si les vaisseaux congestionnés sont graisseux ou athéromateux , état dans lequel ils supportent difficilement les efforts fluxionnaires. Bon nombre d’hémorrhagies sont précédées d’un mouvement congestif ; ainsi il est facile de comprendre comment les moyens propres à combattre les hypérémies peuvent encore entrer comme élément dans le traitement des hémorrhagies.
Etiologie et pathogénie. — Les conditions étiologiques qui président au développement des hypérémies névropathiques peuvent se grouper sous trois chefs : influences physiques, influences physiologiques et influences pathologiques.
Les agents physiques, chaleur, froid, électricité, lumière, dont l’action sur la circulation générale et sur les circulations locales est bien connue, sont des causes communes d’hypérémie. La chaleur amène directement la dilatation des petits vaisseaux. Le froid et l’électricité provoquent tout d’abord le rétrécissement des vaso-constricteurs, et, si leur action se prolonge, ils en produisent la dilatation; de plus, ces agents peuvent influencer certains nerfs, dits nerfs modérateurs, et devenir, comme nous le verrons, la cause immédiate d’hvpérémies plus ou moins vives.
Certaines fonctions physiologiques, la menstruation et la digestion par exemple, ne sont pas seulement des causes d’afflux sanguin pour les organes qui en sont le siège, elles déterminent encore assez fréquemment, par l’intermédiaire du système nerveux, des hypérémies dans des organes éloignés ; ainsi, la rougeur de la face chez les femmes pendant l’époque menstruelle, cette même rougeur et la somnolence chez les personnes qui digèrent difficilement, révèlent l’existence d’hypérémies cutanée et cérébrale. La suppression brusque du flux menstruel est, comme on sait, une cause commune de congestion. D’un autre côté, il est des substances alimentaires et des boissons, le thé, le café, et certains condi-
ments épicés, qui peuvent amener des hypérémies du foie, des reins et de plusieurs autres organes.
Les influences pathologiques jouent le rôle le plus important dans la production des hypérémies. Les maladies toxiques et particulièrement celles que déterminent l’alcool, le tabac, l’opium, etc., sont la source d’hypérémies nombreuses, pendant tout le cours de leur évolution. Les maladies miasmatiques se traduisent le plus souvent, du moins h leur première période, par des hypérémies cutanée et viscérale, dans lesquelles le système nerveux joue encore le principal rôle. Mais ce sont surtout les maladies diathésiques qui méritent de fixer l’attention, car elles se manifestent à peu près invariablement par des hypérémies dont la signification reste le plus souvent méconnue. Si les fluxions articulaires de la goutte et du rhumatisme sont bien connues, par contre celles qui se rapportent à F herpétisme sont à peu près ignorées, bien que cette maladie soit l’un des types les plus communs de la pratique civile. Il est, en effet, des personnes maigres et nerveuses, le plus souvent hypochondriaqu.es, atteintes de quelques plaques d eczema sec et symétrique, et qui, pendant une grande partie de leur existence, sont tourmentées par des accès de migraine, des hémorrhoïdes, des diarrhées revenant à des époques déterminées de l’année et parfois d’une façon presque périodique, des fluxions diverses du côté du pharynx et des bronches. Or, ces accidents si variés et si nombreux, trop souvent
regardés comme autant d’affections distinctes, sont dans tous les cas l’expression d’un processus hvpérémique de même nature, localisé dans des sièges différents. Le goitre exophthalmique, l’ophthalmie intermittente sont aussi considérés par plusieurs auteurs comme l’expression de phénomènes congestif dépendants d’un affaiblissement du grand sympathique.
Envisagées au point de vue de leur pathogénie, les hypérémies névropathiques présentent deux groupes distincts, suivant qu’elles sont l’effet d’une paralysie des nerfs vaso-constricteurs, ou d’une excitation des nerfs vaso-dilatateurs ou modérateurs.
Les hypérémies consécutives à une paralysie des nerfs vaso-constricteurs sont connues seulement depuis les célèbres expériences de Cl. Bernard sur le système nerveux sympathique. Le type de ces hypérémies nous est fourni par la section du cordon cervical du grand sympathique et l’arrachement du ganglion cervical supérieur. Pratiquée sur le lapin, cette section est suivie d’une congestion avec élévation de température de la moitié correspondante de la face et de la tête. Ces mêmes phénomènes accompagnent la section des autres branches du sympathique , comme aussi la section ou la ligature d’un certain nombre
HYPEREMIES.
de nerfs mixtes, qui, à l’exemple du trijumeau et du sympathique, renferment des libres nerveuses vaso-motrices. A. Moreau a montré que la section de tous les nerfs qui se rendent à une anse intestinale préalablement liée a ses deux extrémités est suivie d’une abondante sécrétion de liquide à l’intérieur de cette anse. L’extirpation des ganglions du plexus solaire donne lieu à des résultats semblables ; la ligature des vaisseaux artériels sur lesquels rampent les nerfs vaso-moteurs est encore suivie
des mêmes effets.
De ces expériences, il est facile d’induire que toute altération qui comprimera ou altérera les blets nerveux sympathiques ou leurs centres d origine sera suivie de phénomènes semblables à ceux qui résultent de la section traumatique de ces mêmes parties : c’est ce que démontre
1 observation clinique. Plusieurs fois il m’est arrivé de constater l’existence d’hypérémies du foie et des reins chez des personnes atteintes de pleurésies anciennes, avec compression et altération des nerfs splanchniques. Depuis quatre mois, je donne des soins à une personne qui, à ce point de vue, présente les phénomènes les plus remarquables. Il s’agit d’une femme âgée de soixante-dix ans, hémorrhoïdaire, un peu pâle, qui accusait des douleurs vives, pénibles, avec sentiment de pression au niveau des articulations des épaules et dans la continuité des membres, douleurs accompagnées d’un œdème prononcé des doigts, du dos des mains et des avant-bras. Pensant que
ces phénomènes étaient sous la dépendance d’une altération des centres d origine des vaso-moteurs des membres supérieurs, je conseillai 1 emploi du bromure de potassium, de la morphine, et de quelques pilules de nitrate d’argent. Au bout de deux mois de traitement, il y avait une amélioration notable : les douleurs des épaules, que la malade désignait par l’expression pittoresque de crampon , cessèrent à peu près complètement, les douleurs des extrémités et l’œdème disparurent. Mais, depuis quinze jours, cette malade est prise de souffrances vives et intolérables dans toute la tête, notamment à la partie postérieure; en même temps elle présente de la rougeur des pommettes, une élévation de température et un œdème manifeste de la face et du cuir chevelu, avec rétrécissement des deux pupilles, c’est-à-dire un ensemble symptomatique assez semblable à celui de la section des deux sympathiques au cou. Enfin, il s’est ajouté à ces symptômes une salivation assez gênante, avec fétidité de l’iialeine, et peu à peu la peau a pris une teinte jaune saumonée au niveau des pommettes, comme s’il y avait en même temps excitation de quelques nerfs vaso-dilatateurs.
Ainsi, après un ensemble de phénomènes qui annonçaient l’existence
d’un trouble vaso-moteur des membres supérieurs, cette malade nous présente tous les symptômes d’un désordre des vaisseaux animés par les nerfs sympathiques du cou et delà tête. Semblables hypérémies s’observent dans les viscères, et je suis convaincu qu’un certain nombre de diarrhées muco-sanguinolentes, pour ainsi dire périodiques, sont liées à une congestion de la muqueuse intestinale et n’ont d’autre origine qu’une modification des nerfs vaso-moteurs de cette muqueuse. A. Moreau, comme nous l’avons dit, a trouvé cette muqueuse manifestement congestionnée et l’intestin rempli de matières liquides après la section des nerfs qui s’y rendent.
Les centres plutôt que les nerfs vaso-moteurs sont quelquefois le siège du désordre nerveux qui engendre l’hypérémie. L expérimentation et l’observation clinique fournissent à cet égard des résultats concordants. Les effets obtenus dans les membres par la section de la moelle épinière ne diffèrent pas de ceux que produit la section des nerfs sympathiques. Les altérations circonscrites de ce même organe déterminent encore des symptômes semblables ou identiques. Si, dans quelques cas, les membres atteints de paralysie sont pales, cyanosés et refroidis, souvent aussi ils sont tuméfiés, plus colorés, plus chauds que dans l’état normal, et couverts de sueurs. Ces phénomènes ne sont pas seulement l’effet des lésions matérielles du cordon médullaire, ils se montrent encore dans le cours d’affections névrosiques, c’est-à-dire dans des cas où il n’existe aucune altération appréciable de la moelle épinière. 11 est commun de les rencontrer tout à fait isolés chez des femmes hystériques ; mais, en général, ils y sont accompagnés de désordres du mouvement et surtout de troubles de la sensibilité, principalement de douleurs plus ou moins vives. Ils sont également fréquents chez les alcooliques, où ils occupent les extrémités et coexistent avec des picotements, des fourmillements et des élancements douloureux.
Les altérations de l’encéphale sont, comme celles de la moelle épinière, l’origine d’un certain nombre d’hypérémies. Il est reconnu que les individus frappés d’hémiplégie à la suite d’une hémorrhagie cérébrale ou d’un ramollissement embolique de l’encéphale présentent, quelques heures après l’attaque, le plus souvent au bout de deux ou trois jours, une coloration plus prononcée de la peau ou même des parties profondes, avec élévation delà température des membres paralysés. Cette congestion, qui persiste ordinairement pendant plusieurs mois, varie d’intensité suivant le siège de l’altération cérébrale. Une de mes malades, atteinte d’hémorrhagie très-circonscrite de l’une des couches optiques, présentait ces divers phénomènes à un degré beaucoup plus élevé que dans les cas ordinaires où le corps strié est altéré. D’un autre côté, les lésions des
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pédoncules cérébraux et de la protubérance annulaire ont une action évidente sur les vaisseaux des viscères thoraciques et abdominaux, et les hypérémies qu’elles y déterminent sont ordinairement très-vives. Cl. Bernard a fait connaître les phénomènes de congestion vasculaire | surviennent dans la cavité abdominale, et en particulier dans le foie i et dans les reins, lorsque l’on pique le plancher du quatrième ventricule. Des émotions de diverses sortes, la joie, la colère, la honte, la pudeur, l'intimidation* etc., produisent des hypérémies passagères à la face qui devient le siège d une rougeur étendue, parfois accompagnée d’un sentiment pénible de chaleur, ou même de battements artériels. Semblables hypérémies, communes chez les femmes nerveuses, émues ou intimidées, se
montrent encore sur la partie antérieure et supérieure du thorax, rarement sur l’abdomen, sous la forme de taches analogues à celles d’une roséole. Le second groupe des hypérémies névropathiques comprend tous les
désordres congestifs produits par des irritations périphériques. Ces hypérémies ont été considérées comme des effets d’action vaso-dilatatrice; mais, en l’absence de libres musculaires parallèles à l’axe des vaisseaux ou dilatatrices, certains physiologistes les font dépendre, avec non moins de raison, d’une influence nerveuse qu’ils appellent modératrice, et qu’ils comparent à celle du nerf vague sur le cœur. De même que le pneumogastrique peut ralentir les mouvements du cœur, de même les nerfs modérateurs auraient le pouvoir de diminuer la puissance contractile des vaso¬
moteurs proprement dits et de produire, sous l’influence d’une excitation, la dilatation des vaisseaux. Cl. Bernard a démontré que l’excitation du nerf lingual, ou mieux des filets de la corde du tympan, qui s’en détachent pour se rendre à la glande sous-maxillaire, augmente aussitôt l’écoulement de la salive et détermine un afflux considérable de sang dans les artérioles, dans les capillaires et jusque dans les veines qui renferment un sang plus rouge et présentent des battements isochrones avec ceux des artères. Vulpian a observé des phénomènes analogues après l’électrisation du bout périphérique du glosso-pharvngien et du bout central du nerf auriculo -temporal ; il a constaté, dans le premier cas, la dilatation des vaisseaux de la langue, dans le second cas, celle des vaisseaux de l’oreille.
Une excitation produite sur la langue amène les mêmes effets que l’excitation du nerf lingual ; l’impression qui en résulte est transmise par l’intermédiaire du nerf lingual jusqu’au foyer d’origine du nerf trijumeau, et de ce foyer part une incitation qui gagne le foyer d’origine du nerf
facial et met en jeu les fibres de la corde du tympan. C’est là un type d’action vaso-dilatatrice réflexe. Ce phénomène diflèredes actions réflexes qui donnent lieu à des mouvements musculaires en ce que l’excitation