I. — Hypertrophie des os
Cette hypertrophie varie suivant qu’elle se produit pendant ou après la période d’accroissement du squelette. Effectivement, dans le premier cas, l’augmentation du volume de l’os a lieu suivant tous les diamètres, tandis ([ue dans le second elle n’atteint en général que l’épaisseur. L’hypertrophie (|ui porte sur toutes les dimensions est quelquefois généralisée, c’est le géantisme osseux; d’autres fois, elle se limite à un ou plusieurs os et se montre tantôt dès la naissance, tantôt un peu plus tard. Nous avons déjà parlé de l’hypertrophie congénitale (voy. p. 10) ; quant à l’hypertrophie acquise, elle a des elléts dilTérents, suivant qu’elle atteint les os longs ou les os larges.
L’hypertrophie qui survient dans les os longs avant que la période d’accroissement des os soit terminée, peut amener une disproportion dans la longueur de deux os congénères, et de là pour les membres inférieurs un certain inconvénient, la claudication signalée par Broca dans un cas d’anévrysme artérioso-veineux. J’ai observé un fait de ce genredansmon service de l’hôpital de la Pitié. Un jeune homme de vingt ans, garçon boucher, atteint depuis trois ans d’un anévrysme artérioso-veineux produit par la chute d’une lame de couteau, ofi'rait une augmentation manifeste du volume du membre correspondant; non seulement les poils qui cou-
vraient ce membre étaient plus longs et plus volumineux que ceux du côté opposé, mais la peau était plus épaisse, plus colorée, la température plus élevée, et une mensuration bien faite nous permit de reconnaître que la jambe et la cuisse surtout étaient plus longues et plus volumineuses que la jambe et la cuisse opposées. Depuis lors, j’ai vu un cas semblable à l’Hôtel-Dieu de Lyon, dans le service du docteur Mollière.
Dans les os larges, l’hypertrophie est quelquefois un avantage ; c’est ce qui arrive dans l’hydrocéphalie où, par suite de l’agrandissement de la cavité encéphalique, le cerveau est généralement peu ou pas comprimé, comme si les os se façonnaient sur l’organe qu’ils sont appelés à protéger; dans la microcéphalie, au contraire, ces organes présentent non plus un accroissement de leur grand diamètre, mais un épaississement plus ou moins prononcé. Ces dernières hypertrophies, auxquelles convient la (|ualilication de compensatrices, s’observent également dans les os longs : ainsi l’accroissement de l’extrémité inférieure du cubitus et son changement de forme ont été constatés à la suite de la perte de l’exlrémité correspondante du radius; l’élongation du fémur a été rencontrée après la nécrose avec régénération incomplète et raccourcissement du tibia (Ilolden), et inversement. D’un autre côté, Cruveilhier a vu un jeune homme dont le péroné, triplé de volume, avait acquis une résistance suffisante pour servir de support au poids du corps, et cela à la suite d’une nécrose sans réparation du tiers moyen du tibia. Dans tous ces cas, les os hypertrophiés ont une consistance et une structure qui ne dilfèrent pas de celles de l’état normal.
L’hypertrophie qui survient lorsque la croissance de l’os est achevée, c’est-à-dire après l’ossification des cartilages de conjugaison et la soudure des sutures crâniennes, consiste simplement dans une augmentation d’épaisseur de la substance des os longs, et plus souvent peut-être de celle des os larges. Ainsi on peut voir au Musée Dupuytren des crânes dont les pièces osseuses ont acquis jusqu’à 3, 4 centimètres d’épaisseur et sont constituées par un tissu compact très dense, comme aussi des fémurs qui ont la dureté et l’aspect de l’ivoire. En même temps ([u’ils augmentent d’épaisseur, ces os deviennent plus denses et surtout plus lourds; les lamelles osseuses, épaissies, rétrécissent les canaux osseux et les espaces aréolaires du tissu spongieux. Ce tissu se transforme ainsi dans les os de la tête en un tissu compact qui donne au crâne une résistance excessive, mais alors il devient difficile de distinguer l’hypertrophie de l’hyperostose, et cette dernière lésion nous paraît seule en cause.
Étiologie et pathogénie. — Les conditions étiologiques et pathogé-
os.
iii(ines (jui président à riiypertropliie survenant dans le cours de l’accroissement, ne sont pas beaucoup mieux connues (jiie celles de l’hyper- Iropliie congénitale. Néanmoins, malgré les diflicultés de la détermination en pareille matière, il y a des raisons de croire que ces bypertrophies sont le résultat, ou d’une irritation locale du périoste et de l’os, ou d’une hyperhémie active de ces mêmes parties. Nous avons peu de faits à donner à l’appui de la première théorie, mais la seconde se trouve démontrée par l’observation citée plus haut d’une hypertrophie du fémur et des os delà jamheàla suite d’unanévrysme artérioso-veineux. Quant à l’hypertrophie qui se montre après la période d’accroissement, elle paraît subordonnée à une action nerveuse agissant vraisemblablement sur les petits vaisseaux; c’est du moins à une mtluence de ce genre que nous croyons devoir attribuer l’hypertrophie osseuse que nous avons constatée dans un cas de goitre exophthalmique ancien dont voici le résumé : Le front est aplati et les os du crâne sont manifestement hypertrophiés ; par conU’e, le cerveau est petit. Le tissu cellulo-adipeux du fond de l’orbite forme une masse volumineuse qui contribue à produire l’exophthalmie; le nez, les lèvres, les principaux os de la face et surtout le maxillaire inférieur sont le siège d’une hypertrophie non douteuse. Les dents, régulières à leurs extrémités libres, sont écartées les une^ des autres, comme si elles n’avaient pu suivre le développement exagéré des mâchoires et principalement celui de la mâchoire inférieure. Les mamelles sont développées, les cartilages costaux ossifiés pour la plupart, la poitrine est bombée en avant comme dans les déviations rachidiennes. Le corps thyroïde est hypertrophié, le larynx est large, et les cartilages qui le composent sont calciliés; le cœur est volumineux et dilaté, les parois de l’estomac sont épaissies, le lobe droit du foie et les reins sont manifestement plus gros qu’à l’état normal.
L’augmentation de volume de ces organes pourrait, â la rigueur, être attribuée à l’état du cœur ; mais il n’en est pas de même de celle des os de la face et du crâne qui, sans aucun doute, se lie au désordre nerveux qui est l’essence même de la maladie décrite sous le nom de goitre exophthalmique. Romberg, d’ailleurs, a vu dans un cas de paralysie du nerf maxillaire supérieur gauche une tuméfaction de l’os nasal correspondant, et cela dès le début de l’affection, et partant il y a des raisons sérieuses de croire ici à une hypertrophie osseuse dépendant d’une action du système nerveux. Néanmoins, il faut reconnaître que jusqu’à présent on n’est pas parvenu à produire par l’expérimentation une hypertrophie véritable, mais plutôt une hyperostose de la surface de l’os. Schilf a montré le premier que, si l’on coupe les nerfs sciatique et crural sur un
ANATOMIE PA'rnOLOGIQUE.
jeune animal en le laissant vivre pendant deux ou trois mois, les os deviennent généralement [>lus épais, et il se produit du tissu osseux dans le canal diaphysaire. Philippeauxet Vulpian, ayantrépétéles mêmes expériences, ont obtenu des résultats identiques, à savoir l’augmentation du volume de l’os du côté sectionné, par suite delà production à la surface de la diaphyse d’une couche épaisse et inégale d’os nouveau, en même temps qu’un épaississement des trabécules osseuses et du périoste. Mais, suivant la judicieuse remarque du professeur Vulpian, ces résultats ne sont pas constants, et par conséquent la modification osseuse qui succède à la section des nerfs ne peut être attribuée entièrement à la paralysie vasomotrice; celle-ci ne constitue, selon toute vraisemblance, qu’une prédisposition à laquelle vient s’ajouter un traumatisme ou une irritation quelconque.
Bibuograpiiie. — J. Paget, Lectures on siirgical pathologij, London, 1853, t. I, p. 78. — M. ScaiFF, Recherches sur Vinfluence des nerfs sur la nutrition des os (Comptes rendus de l’Académ. des sciences, 12 juin 1854, p. 1051). — J. Cruveiliiieii, Traité dfmatomîe pathologique générale Pai is, 1856, t. III, p. 37. — A. Vulpian, Leçons sur V appareil vaso-moteur. Paris, 1875, p. 352. — P. Broca, Tratié. des «aérrysmes. Paris, 1856, p. 76 (Cas d'' anévrysme urtérioso veineux de la cuisse avec un allongement considérable du membre). — Day, Transactions of the clinical Society, 1869, t. II, p. 104 (Cas d' obstruction des vaisseaux lymphatiques avec allongement du membre chez un enfo.nt). — Friedreich, Hyperostose des ges. Skelettes (Archiv f. puth. Anut. und Physiol., 1868, t. XLIII, p. 83). — Lombroso, Merkwürdiger Bail von allgem. Hypertrophie (Ibid., 1869, t. XLVI, p. 253).