VI. — Ostéomes
Ces néoplasies, confondues à tort avec l’hyperostose et l’exostose, sont distinctes de la première par leur délimitation circonscrite, de la seconde par leur forme arrondie plutôt qu’irrégulière, et enfin de l’une et de 1 autre par leur accroissement indéfini. Elles revêtent deux formes : l’une
os.
dans laquelle le tissu de nouvelle formation, très abondant, n’atteint pas son degré de perfection le plus élevé, et gagne pour ainsi dire en quantité ce qu’il perd en qualité: c’est la forme embryonnaire; l’autre, dans laquelle ce tissu moins exubérant parvient à un complet développement : c’est la forme adulte.
OsTÉoME EMBRYONNAIRE. — Cette Variété d’ostéome a été peu étudiée, mais cela ne prouve pas qu’elle soit rare, car le plus souvent confondue avec d’autres tumeurs, elle a dû passer inaperçue. Observée dans le sacrum, les côtes et les os des membres, elle s’est montrée sous forme de masses volumineuses grisâtres, qui ne tardaient pas à se fusionner avec les parties molles et les organes voisins. Ces masses sont constituées par un tissu mou, spongieux, lisse à la coupe, grisâtre ou rougeâtre selon leur plus ou moins grande vascularité. Circonscrit par une enveloppe mince, ce tissu présente au microscope une trame conjonctive, des vaisseaux et de plus des éléments cellulaires particuliers ou cellules de Gegenbaur. Sa trame est formée par des bandes d’une substance homogène, des travées de tissu conjonctif embryonnaire (cellules fibro-plastiques), ou des faisceaux de fibrilles dans lesquels sont répandus, à la périphérie notamment, un certain nombi’e de vaisseaux sanguins à parois minces et à peine distinctes. Faisceaux ou travées s’envoient des anastomoses fines et délicates, d’où la formation de loges ou alvéoles au sein desquelles se trouvent les éléments cellulaires. Cette disposition offre ainsi un certain degré de ressemblance avec l’épithéliome, et cette ressemblance a conduit quelques auteurs à désigner la lésion en question sous le nom de cancer, de sarcome ostéoïde, ou encore sous celui de sarcome alvéolaire. Effectivement les cellules contenues dans les alvéoles ont de grandes dimensions de 17 à 50 iii,et une apparence épithéliale; elles sont arrondies, ovalaires, ou encore polyédriques, allongées et plus ou moins rectangulaires, dépourvues d’enveloppe et constituées par une simple plaque de protoplasma granuleux groupé autour d’un noyau pourvu d’un ou de deux nucléoles. Ce noyau, la partie cellulaire la plus constante au double point de vue de la forme et des dimensions, est ovalaire ou arrondi, il varie dans des limites restreintes de 12 à 14 p., et présente un double contour assez marqué pour que l’on puisse admettre qu’il a une double enveloppe (cas de Bouveret). Les cellules ont, par rapport aux trabécules, un arrangement assez spécial qui contribue encore à donner le change pour un épithéliome, à savoir une disposition linéaire et perpendiculaire aux travées, à peu près comme les éléments épithéliaux des glandes par rapport aux tubes qui les renferment. Cependant ces éléments ne possèdent pas
des caractères identiques, et ils n’ont ni la même évolution, ni les mêmes fonctions.
A côté de cette structure élémentaire, il y a, le plus souvent, dans l’ostéome embryonnaire des points du néoplasme en voie de transformation osseuse, de telle sorte qu’il est possible d’avoir sous les yeux les diverses phases de développement du tissu osseux.
L’ostéome embryonnaire , de même que toute néoplasie formée d’éléments jeunes, a une marche relativement rapide et une terminaison fréquemment fatale; contrairement à l’ostéome adulte, qui est presque toujours isolé et qui n’a aucune tendance à l’infection, il tend il se généraliser, envahit les tissus mous et peut s’étendre à une grande partie de l’organisme. Ce fait, que les observations publiées jusqu’à ce jour mettent pleinement en lumière, est des plus intéressants, en ce sens ([u’il montre bien la différence existant entre deux tumeurs de même espèce suivant la plus ou moins grande rapidité de leur développement.
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OsTÉOMES ADULTES. — L’iiistoirc générale de ces ostéomes nous est déjà connue (voy. t. I, p. 354), mais il convient de compléter ici ce que nous en avons dit ailleurs. Ces végétations rencontrées dans les différents os de l’organisme, sans en excepter l’os hyoïde, sont, les unes centrales, les autres périphériques, suivant qu’elles prennent naissance dans la profondeur des os ou à leur périphérie.
Les ostéomes centraux ou enostoses sont peu communs, ou du moins ils ont été rarement observés, pour cette raison que souvent aucun symptôme physique n’indique leur existence et que c’est par hasard qu’on les découvre. Ils ont pour siège de prédilection les os de la tête et de la face, particulièrement ceux qui, comme le frontal et le maxillaire supérieur, sont en rapport avec des cavités naturelles. Les os affectés se gonilent peu à peu, la substance corticale s’amincit et le périoste sécrète un tissu osseux nouveau. Dans ces conditions, il est difficile de distinguer
os.
l’ostéome de toute autre tumeur osseuse, non seulement pendant la vie, mais encore après la mort, car les chondromes et les libromes ossiliants ont des caractères assez peu difl’érents. Cette production est disposée, au sein du tissu osseux, à peu près comme les corps fibreux dans les parois de l’utérus (Cruveilhier), ou bien elle forme des masses sphéroïdales semblables à un renflement circonscrit de l’os (fig. 34). Ces masses irrégulières, éburnées ou poreuses plutôt que spongieuses, à surface mamelonnée, sont douées d’une grande densité. En se développant, elles font saillie à l’extérieur, proéminent dans les cavités frontale, nasale, orbitaire
Fig. 34. — Double ostéome de la voûte crânienne, occupant en a la partie moyenne et latérale gauche du frontal, en b l’angle postérieur et supérieur des pariétaux (Musée Dupuytren).
et crânienne, compriment les organes qui y sont renfermés et finissent en général par déterminer des accidents sérieux. Weiss, Rokitansky et d’autres auteurs ont observé des tumeurs de ce genre qui avaient le volume d’un oeuf et obstruaient d’une façon plus ou moins complète les cavités lim.itées par les os affectés.
Les ostéomes périphériques ont pour siège de prédilection les os du crâne et de la face ; ils naissent du périoste ou de la couche corticale de l’os, et dès l’abord s’étalent à sa surface. Encore désignés à tort sous les noms d’exostoses ou d’ostéophytes, suivant leur forme et leur disposition à la surface de l’os, ils forment des monticules plus ou moins considérables, ordinairement hémisphériques et qui adhèrent à l’os par une large base (fig. 35). Uniques ou multiples, parfois symétriques, ces tumeurs ont la dureté de la pierre ponce ou de l’ivoire, sont plus ou moins irrégulières et mamelonnées lorsqu’elles occupent des os larges ; elles s’étendent vers l’extérieur ou quelquefois vers l’in-
térieur des cavités naturelles, celle du crâne par exemple, où elles peuvent causer des désordres fonctionnels très graves. La surface de section de ces excroissances est poreuse et semblable à de la pierre ponce avec de grands et larges vaisseaux, ou bien elle est formée d’un tissu serré et compact (ostéome éburné) ; dans quelques cas la même tumeur peut présenter simultanément ou successivement ces deux aspects, car la partie médullaire est susceptible de s’ossifier, et inversement la substance
osseuse peut se transformer en moelle riche en cellules (voy. t. I, p. 357).
Les ostéomes, selon qu’ils sont centraux ou périphériques, naissent du tissu médullaire ou du périoste, par l’intermédiaire d’un tissu embryonnaire et s’accroissent ensuite suivant les lois du développement normal ; ils augmentent lentement, et d’une façon pour ainsi dire successive, malgré des temps d’arrêt plus ou moins longs. Dans cer-
Fig. 35. — Ostéome bilobé de l’os maxillaire supérieur ayant luxé la mâchoire inférieure (Musée Dupuytren).
tains cas pourtant ils finissent par rester stationnaires, c’est lorsque les vaisseaux qui s’y distribuent, pour une raison ou pour une autre, ne parviennent plus à les nourrir.
Ces tumeurs sont incommodes ou dangereuses, tant à cause de leur situation que de leur volume; elles peuvent mettre obstacle à l’accouchement, engendrer de l’exophthalmie, des accidents épileptiformes, gêner la circulation et le fonctionnement régulier du système nerveux, et lors- ([u’elles sont périphériques, produire l’induration, l’ulcération, la gangrène des parties molles, s’enflammer, se carier et même se nécroser. En dehors de ces désordres, elles ont, ainsi que toutes les néoplasies adultes, une nature bénigne, n’ofl'rent aucune tendance à la récidive, et si elles sont multiples, ce n’est jamais par infection.
os.
Embryonnaires ou adultes, les ostéomes, de même que toutes les tumeurs appartenant au groupe des néoplasies conjonctives, se rencontrent généralement chez les individus jeunes des deux sexes, et apparaissent dès les premières années de la vie, avant l’àge de vingt ans, c’est-à-dire pendant la période d’accroissement. Dans ces conditions, l’existence d’une relation intime entre la genèse de ces productions et le développement du tissu osseux ne saurait être mise en doute, et l’idée la plus juste que l’on puisse s’en faire, est de les considérer comme des anomalies de développement. En vain a-t-on cherché à les rattacher à quelques maladies, la syphilis, le rachitisme ou le rhumatisme ; les désordres que ces maladies engendrent dans le système osseux sont absolument distincts de ceux que présentent les ostéomes. Prétendre, à l’exemple de certains auteurs, que ces végétations sont l’elîet d’une diathèse ossifiante ou osseuse, c’est se servir bénévolement d’un mot sans faire avancer la question. D’ailleurs l’etiologie de ces néoplasies est en tout comparable à celle des autres néoplasies conjonctives, en ce sens que toutes ces lésions se produisent au moment de l’accroissement de l’organisme, et souvent à l’occasion d’une cause insignifiante physique ou physiologique, puberté, grossesse, traumatisme, etc.
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