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II. — Myosites suppuratives

La suppuration du tissu musculaire est circonscrite ou diffuse, intermusculaire ou inlerfibrillaire, caractérisée dans tous les cas par la présence des éléments du pus au sein du tissu musculaire ou mieux dans le tissu conjonctif interstitiel. Celte suppuration est la détermination locale de désordres généraux complexes dont l’origine et l’évolution même en admettant l’existence constante de microbes, sont loin d’être toujours identiques; aussi, afin de ne comparer entre elles que des lésions semblables, il nous paraît nécessaire de grouper les myosites suppuratives sous les chefs que voici : myosite dite infectieuse ou tûyosite par surmenage; myosites pyémique et septicémique-, myosite morveuse; myosite par suppuration de voisinage; myosite traumatique. Cette dernière devant être étudiée un peu plus loin, il ne sera question ici que des quatre premières divisions.

Myosite infectieuse ou par surmenage. — Cette myosite, primitivement désignée sous le nom de rhumatisme musculaire suppuré et tout d'abord étudiée par Case, Villermé, Ozanam, Ferrus,, etc., se présente sous forme de foyers de suppuration plus ou moins étendus, analogues aux foyers de l’ostéopériostite suppurée maligne, et survient comme elle chez des sujets jeunes, surmenés et placés dans de mauvaises conditions hygiéniques.

Les muscles atteints sont ceux qui travaillent le plus, comme les muscles triceps des membres, pectoraux, psoas, etc., et ceux qui avoisinent les articulations ou les extrémités osseuses en état de suppuration. Ces organes, d’abord violacés et ramollis, sont plus tard infiltrés de pus et transformés en une sorte de foyer putrilagineux grisâtre purulent ou encore sanguinolent, assez semblable au magma d’un foyer hémorrhagique. Mais, indépendamment du pus, il existe quelquefois, dans les foyers de ce genre, des débris de globules sanguins, ce qui a porté plusieurs observateurs à croire que la suppuration avait pu succéder à un hématome. Au microscope, il existe d’ahondants globules de pus infiltrés entre les faisceaux secondaires et même primitifs. Les fibres musculaires ont une grande friabilité et présentent une dégénérescence vitreuse irrégulièrement fragmentée. Leurs noyaux sont tantôt normaux, tantôt notablement multipliés, tandis que le tissu sous-cutané correspondant est d’ordinaire Lancereaux. — Traité d’Anat. path. III. — 18

congestionné ; le tégument voisin présente assez souvent des plaques érythémateuses ou ecchymotiques, chagrinées et recouvertes de phlyctènes.

Des phénomènes généraux d’une grande intensité précèdent et accompagnent ces désordres locaux qui sont, en partie du moins, sous leur dépendance ; ils consistent en un l'risson violent suivi d’une fièvre intense avec céphalée et courbature générale, ensemble symptomatique peu différent de celui qui fait cortège à l’ostéopériostite phlegmoneuse des adolescents, ou encore à certaines arthrites suppurées de l’adulte (1).

La myosite infectieuse a dans quelques cas une marche rapide, car on l’a vue se terminer par la mort au bout de cinq à douze jours ; d’autres fois elle évolue plus lentement et peut parvenir à une guérison définitive après l’ouverture des abcès musculaires.

Étiologie et pathogénie. — Si la fonction entretient l’intégrité des organes, c’est à la condition qu’elle ne soit ni exagérée ni diminuée ; de même que le cœur ou tout autre organe fonctionnant outre mesure finit

(1) Surmenage, myosite et arthrite suppurées de l'épaule gauche. — X...,âgéde cinquante ans, mécanicien, homme robuste et jouissant d’une bo.nne santé habituelle, est depuis quelque temps occupé toute la journée à perforer des plaques de fer ou de fonte, des écrous, etc., et dans la nécessité défaire une grande dépense de forces; ajoutons qu’il boit un peu d’eau-de-vie.

C’est dans ces conditions que, le 25 janvier 1882, il fut pris dans les épaules de douleurs qui se localisaient quelques jours plus tard dans l’épaule gauche avec une violence telle que tout travail, tout mouvement du bras devinrent impossibles. A son entrée dans mon service, le 9 février, l’articulation scapulo-humérale gauche est le siège de souffrances atroces, elle est tuméfiée et chaude ; les autres jointures sont saines. L’avant-bras droit est douloureux, affecté d’une rougeur diffuse sous forme de plaques ou de traînées, il est tuméfié et offre une température très élevée. Langue sèche, couverte d’un enduit noirâtre, soif vive, inappétence, yeux e.xcavés, nez pincé, narines pulvérulentes (vésicatoire sur l’épaule, cataplasme sur le bras, cognac, digitale, aconit). 11 février, même état, délire nocturne. Le 12, l’état général n’a pas changé, le délire et l’agitation persistent. Le lA, la température qui oscillait jusque-là entre 39 et 40°, monte à 40°, 6 ; il existe une forte dyspnée et de nombreux râles sont entendus dans le thorax ; la rougeur de l’avant-bras a diminué, mais le gonllement est plus prononcé. Le 15, la prostration est très grande, le délire continuel, 64 respirations, 1 18 pulsations, langue sèche, ligneuse, sueurs abondantes et fétides, mort à huit heures du soir.

Autopsie. — La peau et l’aponévrose de l’avant-bras incisées, il s’en écoule un pus abondant, crémeux et fétide. Ce pus est situé dans le tissu conjonctif intermusculaire et dans l’épaisseur même des muscles extenseurs, qui sont violacés et ramollis par places ; les aponévroses et les tendons ne sont pas altérés. A l’ouverture de l’articulation scapulo-humérale, il s’écoule une certaine quantité d’un pus assez épais ; la capsule est épaissie, la synoviale injectée et infiltrée de pus ; le cartilage diarthrodial de l’omoplate est à peu près normal, celui de la tète de fhumérus est terne, ramolli et dépoli par places. Toutes les autres articulations sont saines. Le cœur, simplement flasque et mou, contient un sang noir, liquide; les poumons sont congestionnés et œdématiés à leur base. Le foie est gros, la bile liquide, d’un brun jaunâtre; les reins sont peu colorés, flasques et friables, la rate est volumineuse et sans consistance; les centres nerveux sont congestionnés.

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par s’altérer, de même les muscles surmenés sont exposés à subir des modifications diverses dont l’une des plus sérieuses est la suppuration. C’est ce qui arrive chez des individus jeunes exerçant des professions pénibles, et surmenés depuis un temps plus ou moins long. En effet, la suppuration siège alors dans les muscles qui ont été le plus fatigués ; ainsi, elle a été rencontrée dans le muscle psoas d’un homme qui courut toute une journée à la poursuite d’un de ses créanciers. De même elle occupait le muscle triceps brachial chez un raboteur de parquet (Foucault), et les muscles pectoraux chez un frappeur sur enclume (Gellé).

Dans ces conditions, l’extrême fatigue musculaire donne naissance à d’abondants produits de désassimilation qui favorisent vraisemblablement le développement de microbes, d’où une irritation particulière du muscle aboutissant à la suppuration de l’organe et à la dégénérescence de la fibre musculaire. Ainsi la fonction exagérée des musles peut devenir la condi tion pathogénique de l’affection qui nous occupe.

Bibliographie. — Dance, Mémoire sur V odeur fétide et stercorale que présentent certains abcès développés dans les parois abdominales (Arch. cjén. de méd., 1832, t. XXX, p. 156). — Dionis des Carrières, Étude sur la myosite. Thèse de Paris, 1851. — Foücaült, Myosite suppurée suraiguë (Bull, de la Soc. anat., 1869, t. XLIV, p. 506). — G. Hayem, Rapport (Ibid., p. 509). — H. Rœseler, Des abcès phlegmoneux des muscles. Thèse de Paris, 1875. — G. Hayem, Myosite suraiguë, etc. (Dict. encyclop. des sc. méd., 1876, sér. 2, t. X, p. 737). — Ni- CAISE, De la myosite infectieuse (Revue mensuelle de méd. et de chirurg., 1877, p. 51). — J. Fleischiiauer, Acuter Gelenkrheumatismus mit multiplex miliaren Abscessen (Archiv fur pathol. Anat. und PhysioL, 1875, t. LXII, p. 386, avec figures). — Gellé, Myosite suppurée, suite de fatigue musculaire, infection purulente (Bull, de la Soc. anat., 1858, p. 414). — Rvvi:r.o, Psoïte double par effort, pyohémie (France méd., 1877, p. 327-346). — Payne et Devis, A case of acute myositis of thigh (Trans. of the pathol. Soc. of London, 1881, t. XXXII, p. 273).

Myosites pyémique et septicémique. — Les suppurations musculaires de la pyémie se révèlent par des abcès qui se produisent avec une grande rapidité, sont arrondis, exactement limités, d’un volume considérable, et creusés dans l’épaisseur des muscles, ceux des membres principalement, comme s’ils avaient été coupés par un emporte-pièce. Le tissu de leur voisinage est d’ordinaire peu modifié ; néanmoins une auréole rougeâtre ou violacée de quelques millimètres d’épaisseur les circonscrit généralement ; dans quelques cas, ces phlegmasies se montrent sous la forme d’une simple tache ecchymotique au centre de laquelle on constate un point blanchâtre purulent. Les foyers de suppuration renferment d’une

façon constante, indépendamment des globules de pus, des micrococcus ou des bactéries. Effet de l’introduction du pus dans le sang, cette myosite est la conséquence habituelle d’une phlébite suppurée survenant dans le cours d’un traumatisme dans l’état puerpéral ou dans toute autre circonstance.

La myosite septicémique n’est plus le fait de la présence du pus dans le sang, mais la conséquence de l’absorption d’un produit septique quelconque provenant d’une lésion matérielle en voie de destruction. C’est ainsi qu’on l’observe à la fin ou dans la convalescence des maladies graves, telles que fièvre typhoïde, variole, etc. Il y a des raisons de croire quedans la fièvre typhoïde, par e.\em pie, c’est la résorption des produits mortifiés des plaques de Peyer ou encore l’absorption des principes septiques de l’intestin par ces plaques, au moment de leur cicatrisation, qui sont la cause des arthrites, des pleurésies et des myosites purulentes.

La fièvre puerpérale est une autre cause de myosite suppurative ; celle-ci enfin s’observe encore chez les personnes dont les voies urinaires suppurent par le fait d’une maladie ou d’une opération (voy. Civiale, Traité pratique sur les maladies des organes génito-urinaires. Paris, 1842, t. I, p. 523).

La myosite survenant dans ces conditions se révèle par des abcès uniques ou multiples pouvant affecter la plupart des muscles, mais qui se localisent de préférence à la partie inférieure des muscles grands droits, du moins dans la fièvre typhoïde. La situation de ces abcès dans les points où se rencontre la myosite avec dégénérescence vitreuse a conduit plusieurs auteurs à les considérer à tort comme la phase ultime de cette altération ; on oublie ainsi que la suppuration n’est jamais un mode de terminaison banal, et que des conditions d’infection spéciale président constamment à sa genèse. Les abcès en question se développent en quelques jours sans produire une réaction inflammatoire intense et pour ainsi dire en silence ; ils sont fréquemment précédés de frissons, commencent par une induration douloureuse à laquelle succède bientôt une fluctuation qui occupe parfois toute l’épaisseur d’un muscle, mais qui d’autres fois s’étend suivant sa longueur dans la direction des fibres musculaires. Le liquide qui s’échappe de ces foyers est blanc jaunâtre, ou mélangé de sang et semblable au pus d’un abcès froid plutôt qu’à celui d’un abcès pblegmoneux ; aussi ces foyers mettent-ils un temps relativement long à se cicatriser. Ils renferment dans quelques cas des détritus musculaires, des sortes de bourbillons, qui portent à penser qu’ils ont eu pour point de départ des muscles préalablement altérés ou même nécrosés.

Bibliographie. — J. Crüveilhier, Anat. path. du corps humain, livr. XXVII, pl. 3. — E. CiiASSAiGNAc, Traité pratique de la suppuration. Paris, 1859, t. I, p. 387. — Liouville et Strauss, Infect, purulente postpuerpérale {Bull, de la

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Soc. anat., 1873, t. XLVllI, p. 429). — M. Beck., S. Greenfiei.d, etc., Pymnia, Septicæmia and purulent infection {Trans. of the pathol. Soc. of London, 1879, t. XXX, p. 1 et pl. 2). — Voy. de plus la bibliographie, t. I, p. 254.

G. Buchanan, Voluntary muscle infever (Transactions of the patholog. Soc. of London, 1865, t. XVI, p. 274). — Murchison, Abscess in body of rectus muscle from a case of enteric fever (Ibid., p. 275). — Dauvé, Note sur quelques lésions musculaires observées dans la fièvre typhoïde, myosite et apoplexie (Mém. de méd. et de chir. milit., avril 1865, p. 279). — Krafft Ebing, Ueber Muskelvereiterung bei Typhus abd., etc. (Deutsches Arch. f. Min. Med., 1871, t. VIII, p. 613). — JEabuze, Les abcès développés dans la gaine du muscle grand droit de l'abdomen. Thèse de Paris, 1871. — Liouville, Comptes rendus des séances de la Soc. de biologie, 1870, p. 14. — X. J acops. Étude clinique sur les abcès musculaires qui surviênnent dans la convalescence de la fièvre typhoïde. Thèse de Paris, 1873. — A. PoNCET, Observation de suppuration muscidaire (Gaz. des hôpitaux, 1873, p. 411-418). — Ch. Barot, Étude clinique sur deux variétés d' abcès musculaires observés dans la fièvre typhoïde. Thèse de Paris, 1876.

Myosite morveuse. — Les lésions musculaires observées dans le cours de la morve sont relativement communes, et consistent en des abcès presque toujours multiples et peu volumineux auxquels s’ajoutent çà et là quelques taches ecchymotiques, ce qui les rapproche des foyers purulents de la pyémie. D’un volume qui varie depuis la grosseur d’un grain dé millet jusqu’à celle d’une noisette ou d’une noix, ces abcès siègent en général dans les parties profondes des muscles dont ils détruisent les éléments d’une façon plus ou moins complète. Le pus, souvent jaunâtre et bien lié, ressemble à une bouillie rougeâtre, à un mélange de liquide purulent et de sang, et renferme dans quelques cas une matière solide analogue à un bourbillon de furoncle (Rayer). Les parois de ces abcès sont constituées par les fibres musculaires ellesmêmes, qui présentent au microscope les caractères de la dégénérescence vitreuse.

Le nombre des abcès musculaires est parfois considérable dans la morve: chez un malade observé par Saussier, la plupart des muscles des membres supérieurs en étaient parsemés. Ces collections purulentes occupent ordinairement les régions supérieures du corps, elles ont été vues jusque dans les muscles du pharynx et du voile du palais ; mais elles se rencontrent encore dans les régions inférieures. Leur guérison est rare en raison de la gravité de la maladie qui leur donne naissance. Des abcès musculaires sont encore observés dans le farcin, ils ont tous les caractères de ceux de la morve.

Bibliographie. — Vigla, De la morve aiguë. Thèse de Paris, 1839. — Saijs-

siER, Nouvelles observations de morve chez l’homme (Journal VExpérience, 1840,. t. V, p. 376). — Tardieu, De la morve et du farcin, etc. Thèse de Paris, 1847.

— SoLMON, Bull, de la Soc. anatom., XLV® année, 1870, p. 137. — Kuettner, Beitrag zur Frage ueber den Botz beim Menschen (Archiv f. path. Anat. und Physiolog., 1867, t. XXXIX, p. 548). — Carville et Cornil, Morve aigue {Gaz. des hôpitaux, 1868, p. 393).

Myosites suppurées par propagation. — Les muscles situés au voisinage d’un foyer de suppuration diffuse sont naturellement exposés à prendre part à cette lésion. Les myosites propagées se localisent de préférence sur quelques muscles, les psoas iliaques par exemple; elles sont fréquentes, et se montrent sous des formes multiples, en rapport avec la cause qui les fait naître et les entretient, l’inflammation passant dans les muscles par contiguïté de tissu. Ces myosites sont des lésions accessoires qui ont rarement une symptomatologie propre ; aussi l’inflammation du muscle carré lombaire consécutive à un phlegmon périnéphrétique passe-t-elle le plus souvent inaperçue; il en est de même de la phlegmasie de beaucoup d’autres muscles situés au voisinage de suppurations plus ou moins étendues du tissu cellulaire sous-cutané ou sous-séreux. Quelquefois cependant, comme dans la psoïte, des phénomènes nouveaux, tels que flexion, immobilité, rotation de la cuisse en dedans, s’ajoutent à ceux qui existaient déjà, et facilitent le diagnostic de l’inflammation muscülaire. Celte inflammation n’est pas toujours légère, souvent elle va jusqu’à détruire les libres musculaires qui se retrouvent dans le foyer de suppuration sous forme d’un détritus rouge ou noirâtre. La réparation totale du muscle est alors impossible, et n’est suppléée que par la formation d’un tissu de cicatrice. Les causes des myosites par propagation sont fort nombreuses, car aux phlegmons sous-cutanés, sous-séreux et sous-aponévrotiques, il faut ajouter toutes les inflammations sup'puratives des os et désarticulations.

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— Daga, Psoitis. Lille, 1865. — Kœnig, Bemerkungen zur differentiellen Diagnose der Beckenabcesse {Archiv der Heilkunde, 1870, t. XI, p. 221).

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