DEUXIÈME SOUS-CLASSE
Des dég^énérations cancéreuses (cancers, carcinomes).
Le cancer [carcinoma) est une lésion organique de la plus mauvaise espèce, commune à tous les tissus, à tous les organes, identique dans tous, aussi générale que Tinflammation (1).
Le cancer est une maladie caractérisée par la production d'un tissu morbide parasitaire^ sans analogue dans l'économie, commun à tous les organes, à tous les tissus, identique dans tous, vivant d'une vie propre; tissu morbide qui naît spontanément dans Torganisme, survient au milieu de la santé la plus florissante ; tissu morbide spécial qu'on peut appeler tissu cancéreux^ et qui ne peut pas se produire expérimentalement. C'est surtout pour le cancer qu'on a créé le mot de dégénération organique.
(i) Que signifie le mot cancer? II est la traduction du mot grec xapxtvoç, qui veut dire cancer o\x crabe ^ dénomination d'abord appliquée au cancer de la mamelle, à cause d'une ressemblance (grossière que les premiers observateurs grecs avaient trouvée entre le crabe et le cancer de la mamelle, dont les grosses veines superficielles leur avaient paru représenter les pattes du crabe; peut-être aussi à cause de l'horreur que le cancer mammaire inspirait aux premiers observateurs. Le cancer mammaire est, en effet, le plus fréquent des cancers, celui qui présente les formes les plus variées, qui a été le premier connu, et qui, par conséquent, a servi de type à toutes les descriptions du cancer. (Voyez Dietionnaire des se. méd.^ 1812, t. III, p. 687, article Cakcer, rédigé par Bayle et Cayol, qui résume parfaitement l'état de la science à celte époque.)
Dans mon premier ouvraj^e (a), j'avais, à l'exemple de Dupuytren, considéré le cancer comme une dégénération ; mais ce mot, qu'on ne peut prendre que dans le sens figuré, consacrerait une erreur. Ce n'est pas, en effet, le tissu normal qui a dégénéré en tissu cancéreux, mais bien au sein du tissu normal que s'opère une production morbide bétéromorphe, parasitane.
{a) Esmi sur Vanatomic TpalhQlQgiquc^iUQ, t. I, p. 75.
DÉGÉNÉRATIONS CANGÉHEUSES. 159
Le cancer est donc non un produit morbide, mais une production morbide, un tissu morbide implanté sur Téconomie à !a manière d'un parasite, tissu parasitaire ayant la propriété de s'assimiler et de transformer en sa propre substance tous les tissus, tous les organes qu'il a envahis.
Le cancer jouit d'une double propriété d'envahissement, envahissement par continuité de tissu, envahissement par infection générale de l'organisme, si bien qu'au summum de la généralisation du cancer, il n'est pas un seul tissu de l'économie qui ne puisse participer à cette lésion.
Le cancer est, dans l'état actue! de la science, la maladie la plus incurable de l'espèce humaine : maladie spécifique, elle ne pourra céder qu'à des moyens spécifiques. Heureux à ([ui il sera donné de les découvrir !
Le cancer n'est pas contagieux d'individu à individu : il ne se transmet pas nécessairement [}ar hérédité, bien qu'il soit quelquefois héréditaire ; il ramène à l'homogénéité, à l'unité, les tissus les plus hétérogènes. Extirpé par l'instrument tranchant, détruit par le causticjue ou par le fer incandescent, même dès le premier moment de son apparition, i! se reproduit, soit dans la région qu'il occupait d'abord, soit dans d'autres régions.
Le cancer n'est donc pas une lésion purement locale, mais bien une maladie générale qu'on ne saurait expliquer que par une cause interne insaisissable, par un virus individuel qui se produit spontanément dans tel ou tel organe pour infecter de là toute l'économie : il est plus que probable que le suc cancéreux est l'agent de cette infection générale. Des expériences sur les animaux vivants pourront être faites soit en injectant le suc cancéreux dans les veines, soit en introduisant dans le tissu cellulaire du suc cancéreux ou des fragments de cancer.
Le cancer n'est donc pas un produit morbide de sécrétion , mais bien un tissu morbide jouissant d'une vie propre : et cette vie, à une certaine période du déve-
160 XVlIl^ CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
loppeaient du cancer et sous certaines formes, est extrêmement active. Il y a donc entre la tuberculisation strumeuse et la dégénération cancéreuse cette énorme différence, que les tubercules strumeux ne sont autre chose qu'un produit de sécrétion solidifié; tandis que le cancer est une production morbide organisée, un tissu pathologique vivant d'une vie propre et parcourant une série d'évolutions qui n'appartiennent à aucun autre tissu, à aucune autre lésion.
J'ai dit que la dégénération cancéreuse était une lésion aussi générale que l'inflammation : comme cette dernière, elle est commune à tous les organes, à tous les tissus. Aucune fibre vivante n'échappe à son action désorganisatrice; et l'un des plus grands arguments que j'aie pu faire valoir à l'appui de la non-vitalité des cartilages articulaires, c'est leur immunité dans le cas de cancer généralisé, et même dans le cas de cancer des extrémités articulaires des os. Bien que tous les organes puissent être envahis parle cancer (car je ne connais aucun organe, aucun tissu qui n'ait payé son tribut à cette maladie), cependant il est des organes qui y sont prédisposés d'une manière toute particulière : tels sont la mamelle chez la femme, le testicule chez l'homme; et parmi les organes intérieurs, l'estomac, le foie, l'utérus, etc. : il y a, sous ce rapport, une espèce d'hiérarchie qu'il serait facile d'établir.
Je disais, en 1816 (1) : « La dégénération cancéreuse » est la plus grave, la plus incurable et l'une des maladies » les plus fréquentes qui affligent l'espèce humaine. » Quarante-six ans se sont écoulés depuis cette époque, et il n'y a rien à changer à cette terrible sentence. L'incurabiiité absolue du cancer dans l'état actuel de la thérapeutique, sa reproduction lorsqu'il a été extirpé par le fer,
(i) Essai sur tanatomie pathologique en général et sur les transformalions et productions organiques en particulier^ i8i6, t, I, p. 8i.
DÉGÉNÉftATIONS CANCÉftELfSËS. 161
détruit par le feu ou par le caustique, même dès les premiers moments de son apparition, sont des faits aussi positifs qu'ils Tétaient au temps d'Hippocraîe. Et pourtant Tanatomie pathologique n'est pas restée stationnaire. Les diverses formes anatomiques du cancer, sa marche, ses périodes et ses terminaisons ont été incomparablement mieux décrites. Fondé sur un grand nombre de faits, j'ai signalé, en 1827, le suc cancéreux (1) comme le caractère anatomique le plus positif du cancer et comme Tagent probable de Tinfection cancéreuse. Le microscope a été appliqué avec beaucoup de persévérance et de talent à Tétude histologique du cancer. Un moment la cellule cancéreuse microscopique, découverte dans le suc cancéreux, a paru le mot de Ténigme ; mais une étude plus approfondie n'a pas tardé à établir l'absence complète de la cellule dite cancéreuse dans les tissus le plus positivement cancéreux, et Ton s'est réfugié dans les noyaux et les nucléoles.
La chimie, appliquée à l'étude du tissu cancéreux, n'a rien appris sur le cancer et encore moins sur sa spécificité incontestable.
C'est donc dans l'étude de Tanatomie pathologique et de la physiologie pathologique du cancer que nous devons chercher les caractères spécifiques de cette maladie, l'un des pjlus grands fléaux de l'espèce humaine.
L'origine inconnue, spontanée, tantôt héréditaire, tantôt non héréditaire du cancer, sa propriété non contagieuse, son développement primitif ou consécutif dans tous les organes et dans tous les tissus, son extension illimitée, sa généralisation dans l'économie par la double voie de la continuité de tissu et de l'infection générale, sa récidive après son ablation parle fer, ou même après sa destruction par le caustique ou par le feu, la mort inévitable qui en
(i) Bulletins de la Société anatomîciue^ n' i, mars 1827;
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est la conséquence; en un mot, la malignité par excellence du cancer et son incurabilité absolue dans Tétat actuel de la science ; voilà des caractères cliniques qui, sans appartenir exclusivement au cancer, n'appartiennent au même degré à aucune autre lésion. J'ajoute que la différence immense qui sépare les lésions cancéreuses des lésions phlegmasiques, c'est que les lésions phlegmasiques peuvent être produites expérimentalement^ tandis que les lésions cancéreuses ne sont pas du domaine de l'expérimentation ; la nature seule a le secret de les produire. Vous soumettriez toute la vie un point de l'économie à une irritation phlegmasique ou autre, que jamais vous n'obtiendriez de cancer (ex. : les cautères, les ulcères chroniques des jambes), et l'argument le plus péremptoire qu'il m'ait été donné d'opposer à la doctrine de l'irritation (dite doctrine physiologique) de Broussais, qui avait la prétention d'exclure de la pathologie les lésions spéciales ou spécifiques, c'est la spécificité du cancer.
Caractères généraux de la dégénération cancéreuse.
Anatomiquement considéré, le cancer est constitué, non par un produit de sécrétion déposé comme le pus, comme la matière tuberculeuse, dans l'épaisseur des organes, mais bien par un tissu morbide parasitaire commun à tous les tissus, identique dans tous, vivant d'une vie propre et parcourant une série d'évolutions qui n'appartient à aucun autre tissu accidentel.
Ce tissu morbide mérite le nom de tissu cancéreux ; tissu cancéreux qui se substitue peu à peu au tissu propre de l'organe qu'il atrophie jusqu'à destruction complète, si bien que lorsque Tenvahissement cancéreux est à son apogée, il ne reste plus vestige des tissus propres, et que si le cancer venait à disparaître complètement, on ne retrouverait d'autre trace de l'organe envahi que de la cellulosité ou du tissu fibreux.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 168
Anatomiquement et cliniquement considéré, le cancer diffère donc essentiellement de toutes les autres lésions de Téconomie, et constitue une famille pathologique toute spéciale et aussi nettement caractérisée que les familles zoologiques.
Le cancer se présente sous quatre formes principales :
1^ Sous la forme de tumeur à laquelle se rattache la forme tuberculeuse (tumeurs et tubercules qui semblent déposés au sein des organes aux dépens desquels ils sont formés); 2° sous la forme à' infiltration dans laquelle le tissu cancéreux se substitue peu à peu au tissu normal ; 3° sous la forme ulcérative ; /i° sous la forme végétative ou -polypiforme.
Quels que soient sa forme et son tissu, il y a dans tout cancer : 1° une charpente ou substratum organique^ tissu morbide qui jouit d'une grande vitalité; 2^ un suc particulier infiltré dans les mailles de la charpente, suc qui est caractéristique du cancer et que, pour cette raison, j'ai cru devoir appeler suc cancéreux,
La proportion entre la charpente, qui est en général celluloso-fibreuse et vasculaire, et le suc cancéreux varie dans les diverses espèces de cancer, d'où !a différence de consistance du tissu cancéreux.
Les différences dans la densité de la charpente déterminent les différences dans la densité de la dégénération, qui peut être molle comme la substance cérébrale, d'où le nom de cancer cërébrijornie ou encéphaloïde, ou bien dure, très dure, criant sous le scalpel à la manière d'un corps fibreux, d'où le nom de squirrhe {(^-^Ippoç, dur), qu'on peut appeler cancer squirrheux ou fibreux^ et même quelquefois d'une consistance fibro -cartilagineuse [cancer chondrofibreux ou chondroïde).
Le tissu encéphaloïde et le tissu squirrheux^ voilà les deux grandes espèces de tissu cancéreux, lesquelles peuvent se présenter sous quatre formes principales : 1° sous la
164 xvin^ CLASSE, des dégénérations organiques. forme tuberculeuse; 2° sous la forme de tumeurs plus ou moins considérables ; 3° sous la forme de végétations ; U"" sous la forme ulcéreuse.
Sous quelque forme qu'ils se produisent, les cancers ont pour caractère commun : 1 ^ d'envahir successivement, couche par couche, sans distinction de tissus, par voie de continuité, toutes les parties qui les avoisinent; 2*^ de se manifester successivement et comme par voie d'infection dans tous les tissus, dans tous les organes; 3® de se reproduire avec une nouvelle intensité lorsqu'ils ont été détruits par le caustique ou extirpés par l'instrument tranchant. Or, cette reproduction a lieu, soit au voisinage de la partie détruite ou extirpée, soit au loin, dans les divers organes et les divers tissus; et, à cet égard, il existe dans les tissus et les organes une sorte d'hiéiarchie, soumise à des lois plus ou moins faciles à constater par l'observation.
On ne saurait assez le répéter, le cancer n'est pas un produit de sécrétion, mais bien un tissu accidentel qu'on peut appeler tissu cancéreux^ tissu parasitaire spécial, ayant une structure propre, une vie propre, et qui est en communauté de circulation avec les parties au milieu desquelles il s'est développé.
J'ajoute que le cancer n'est pas seulement une lésion, une affection purement locale, mais bien une maladie générale, dont l'état local n'est qu'une manifestation : les choses se passent comme s'il se produisait dans Téconomie un virus individuel qui infecte toute l'économie : les organes envahis par le cancer peuvent être enlevés par l'instrument tranchant, détruits par le cautère actuel ou par les caustiques; mais la diathèse cancéreuse n'en subsiste pas moins ; et c'est cette diathèse qu'il faudrait atteindre par une médication spécifique pour prévenir le retour des manifestations locales : heureux celui a qui il sera donné de découvrir cette médication !
DÉGÉNÉPiATIONS CANCÉUEUSES. 165
Les tissus cancéreux ont des vaisseaux artériels et veineux qu on peut diviser en deux ordres : les uns sont en rapport avec la circulation générale, et peuvent s'injecter parles voies ordinaires de la circulation (artères et veines), les autres sont des vaisseaux de nouvelle formation , vaisseaux intrinsèques qui sont exclusivement veineux; leur disposition m'a paru représenter celle des vaisseaux de la veine porte. Presque toujours on rencontre dans la même tumeur cancéreuse plusieurs petits systèmes de la veine porte. Le sang noir paraît suffire à leur nutrition. Ainsi à un petit tronc veineux aboutissent deux ordres de vaisseaux, dont Tun est constitué par des vaisseaux afférents et l'autre par des vaisseaux efférents ; et chaque petit système veineux paraît répondre à un centre de travail morbide cancéreux. Le travail morbide n'est donc pas uniforme dans toute la masse cancéreuse ; il se produit par centres ou foyers distincts. Le sang veineux me paraît jouer le principal rôle dans la nutrition et le développement du tissu cancéreux.
D'une autre part, les vaisseaux artériels qui aboutissent aux organes affectés de cancer ont subi un développement considérable qui est en rapport avec l'augmentation de volume de l'organe cancéreux et aussi avec le degré de vitalité morbide dont il est doué. Ces vaisseaux artériels sont remarquables non-seulement par leur calibre qui est doublé , quadruplé , mais encore par leurs nombreuses flexuosités, comme d'ailleurs cela se voit dans tous les cas d'hypertrophie vasculaire.
Les vaisseaux veineux qui émanent de l'organe cancéreux sont proportionnellement plus développés que les vaisseaux artériels, et c'est le développement quelquefois énorme des vaisseaux veineux sous-cutanés des mamelles cancéreuses qui avait fait comparer le cancer à un crabe dont ces vaisseaux veineux auraient représenté les pattes.
Il me paraît résulter d'un grand nombre de faits que la
membrane interne des veines que j'ai considérée comme une membrane séreuse canaliculée, est Forgane sécréteur du suc cancéreux, de même que nous avons vu quelle était l'organe sécréteur du pus.
Il en est de même des vaisseaux et des ganglions lymphatiques que j'ai trouvés plusieurs fois pleins de suc cancéreux au voisinage des dégénérations cancéreuses, exactement comme on les trouve assez souvent remplis de pus au voisinage et dans le champ des inflammations phlegmoneuses.
Les filets nerveux du tissu cancéreux ont fixé mon attention dans les maladies cancéreuses, d'autant plus que j'avais entendu dire au professeur Antoine Dubois (dont les leçons si éminemment pratiques de clinique chirurgicale ont laissé de si profonds souvenirs dans l'esprit de ses anciens élèves), que, dans sa pensée, le siège primitif du cancer était dans les filets nerveux; c'était, je crois, d'après la nature des douleurs (par élancements vifs et rapides comme l'éclair) que produit le cancer et non d'après des faits anatomiques, que le célèbre clinicien admettait ce siège du cancer (1).
L'observation démontre en effet que lorsque les nerfs d'un organe prennent part à la dégénération cancéreuse, c'est toujours consécutivement.
Quant au tissu propre des organes affectés de cancer, il disparaît entièrement pour être remplacé par un tissu nouveau, homogène, identique dans tous les organes, et dont on peut suivre tous les degrés d'évolution. Or ce tissu nouveau est constitué par une charpente fibreuse ou celluloso-fibreuse plus ou moins dense, dont les mailles sont remplies d'un suc particulier que j'ai cru devoir appeler suc cancéreux, parce qu'il est commun à tous les
(i) J'ai mon sein traversé par des éclairs de douleur, disait àDupuytren une femme affectée de cancer mammaire.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 167
cancers, suc cancéreux que j'ai dit constituer leur caractère spécifique.
La quantité de suc cancéreux varie beaucoup dans les tissus cancéreux : or c'est la différence de proportion entre la charpente fibreuse ou fibro-celluleuse aréolaire et la quantité de suc cancéreux qui me paraît établir les différences principales qui existent entre les diverses espèces de cancer et, en particulier, entre le cancer squirrheux et le cancer encéphaloïde.
Le suc cancéreux étant le caractère essentiel univoque du cancer, sous quelque forme qu'il se présente (squirrheuse ou encéphaloïde), je vais entrer dans quelques développements au sujet de cet élément si important de la dégénération cancéreuse.
Du suc cancéreux.
Je crois avoir le premier parlé du suc cancéreux, suc blanc, crémeux, galactiforme, miscible à Teau, dont j'ai fait ressortir l'importance comme caractère essentiel, pathognomique du cancer. C'est à la Société anatomique, en 1827, que jai fait mes premières communications à cet égard (1).
En étudiant un cancer mammaire squirrheux qui m'avait été adressé par le professeur Richerand, je notai ce qui suit : « Le tissu de la peau, qui était lui-même envahi, » offrait au tact une disposition tuberculeuse. Cette peau » avait U lignes et demie d'épaisseur dans sa partie la plus » épaisse; elle criait sous le scalpel; à peine pouvait-on y » reconnaître les traces des vacuoles dont elle est criblée. » Malgré sa dureté, il était facile d'exprimer de sa sub- » stance un liquide trouble, gris blanchâtre, semblable à » celui que Ton retire de l'encéphaloïde : j'ajoutais, et » \ expression d'un liquide semblable me paraît être le carac
(i) Bulletins de la Socie' té anatomique^ deuxième année, n<> i, mars 1827, rédigés par M. Lenoir, secrétaire.
168 XVIll' CLA5SE. DES DÉGÉINÉIlATiONS ORGANIQUES.
» tère univocjue de l affection cancéreuse^ sous quelque forme » quelle paraisse, »
(Or dans les indurations non-cancéreuses, on n'exprime rien par la pression, ou si Ton exprime quelque chose, c'est de la sérosité et non un liquide crémeux lactescent.)
J avais fait la même observation sur le cancer de l'utérus (1). Dans d'autres cas, le suc cancéreux, devenu plus concret, est contenu dans des loges ou cellules, au lieu d'être infiltré comme dans le cancer dur et dans le cancer mou.
« Sur le corps d'une vieille femme, destiné aux prépa- » rations anatomiques, je trouvai, à la place de Futérus, un » tissu tellement ramolli, tellement désorganisé, que le M moindre contact suffisait pour le déchirer. Une large » perforation existait en avant , et néanmoins point de » traces de péritonite. Cette perforation existait-elle pen- )) dant la vie? Je ne le pense pas, car, en rapprochant les » parties, on voyait disparaître toute trace de perfora- )) tion (2).
» Je divise le corps mou qui tenait la place de l'utérus. » et je ne reconnais en aucune manière la texture de cet » organe ; et sans la forme de son fond, sans les trompes w qui naissaient des deux extrémités, sans les ovaires et » les ligaments ronds, j'aurais pu croire que ce n'était pas ?> là l'utérus, mais bien quelque tumeur accidentelle qui V en tenait la place.
» Ces premières notions acquises, je fis enlever large- » ment la vessie, le rectum et le vagin, et je vis que la » totalité de l'utérus (moins son bord supérieur) était -'> convertie en une espèce de bouillie; il n'existait plus » vestige de son tissu, plus de col, plus de museau de » tanche. La paroi antérieure du vagin et le bas-fond de
(i) Même travail, page ii.
(2) Evidemment cette perCoralion n'était qu'âne lacc'ration post mortem de tissus fra(jiles manie's sans précaution.
DÉGÉNÉBATIONS CANCÉREUSES. 169
M la vessie étaient coviverts de végétations encéphaloïdes, » remarquables par le grand nombre de veinules dilatées » qu'elles contenaient.
» Je voulus savoir ce qu'était devenu le tissu propre de » l'utérus au milieu de cette bouillie blanchâtre, je le M divisai donc en plusieurs sens, et je vis que la surface » de chaque section représentait des espèces de loges dans M lesquelles était contenue une matière comme suifeuse. » La compression exercée tout autour de la surface des » coupes exprimait cette matière comme une pâte à » travers une passoire, comme de la cire non coagulée w contenue dans les vacuoles d'une éponge, ou mieux » encore comme les bourbillons d'un anthrax. Cette w matière, enlevée avec beaucoup de soin, je reconnus » que les cellules qui la renfermaient étaient irrégulières, w sous le rapport de la forme et des dimensions; que » leurs parois étaient très denses, comme fibreuses et « qu'elles ne communiquaient nullement entre elles.
» Débarrassé de cette matière suifeuse , le tissu de » Tutérus représentait assez bien la disposition cloison- » née des vésicules séminales. »
On voit donc que le suc cancéreux présente divers degrés de consistance, et c'est dans Tutérus que j'ai rencontré les exemples les plus fréquents du suc cancéreux concret.
Cette forme concrète du suc cancéreux que je regarde comme la conséquence d'un travail morbide consécutif n'est pas moins fréquente dans le cancer du gland de l'homme. J'ai étudié avec soin un gland cancéreux qui provenait d'une amputation de la verge, pratiquée sur la partie saine du corps caverneux.
La surface du gland était hérissée de très grosses papilles, molles, parallèles, blanches, fragiles, pénétrées de suc cancéreux concret. La dissection du gland m'a montré un tissu aréolaire rempli de matière blanche qu'on
exprimait sous la forme de vermicelle, et qui était bien évidemment contenue dans des vaisseaux dont les uns étaient contournés sur eux-mêmes et dont les autres étaient linéairement disposés. Il ne pouvait pas rester le moindre doute sur le siège du suc cancéreux dans le réseau érectile et veineux du gland. C'est le cancer du tissu érectile qui me paraît le type du tissu cancéreux réduit à sa plus simple expression. Cette imprégnation du tissu propre du gland par le suc cancéreux était complète : elle s'étendait Jusque dans l'épaisseur de la muqueuse uréthrale dont elle soulevait Tépithélium et dans la cavité de laquelle elle faisait saillie.
La ligne de démarcation entre la partie cancéreuse et la partie saine de la verge était nettement tranchée , excepté à la base du gland où l'infiltration cancéreuse n'était pas complète, et où le suc cancéreux concret était infiltré ça et là au milieu d'un tissu érectile encore reconnaissable (1).
Chez ce même sujet, le prépuce avait 1 centimètre au moins d'épaisseur. Il était sain dans sa couche cutanée, mais sa membrane muqueuse , devenue adhérente au gland, avait subi la dégénération cancéreuse par continuité de tissu. Elle était couverte de papilles semblables à celles de la surface du gland. Il est probable que c'était par les papilles du gland qu'avait débuté la dégénération cancéreuse, pour se propager ensuite au corps du gland et au canal de Furèthre.
Un foyer purulent existait dans l'épaisseur de la base du gland. La partie voisine du tissu érectile du corps caverneux avait subi la transformation fibreuse.
(i) Je crois devoir rapprocher du cancer du tissu érectile de la verge, le cancer de certains nœvi cutane's érectiles que j'ai eu occasion d'observer. La coupe de ces naevi, qui étaient complètement cancéreux, présentait des marbrures de blanc et de rouge. Les parties blanches étaient constituées par du suc cancéreux, infiltré dans les mailles du tissu érectile, et les parties rouges par du tissu érectile encore intact.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 171
Dans le cancer de la verge, la lésion semble tenir à une cause purement locale ; mais le plus souvent, après l'amputation ou la destruction par le caustique, la lésion se reproduit dans la cicatrice. J'ai vu poursuivre inutilement par le caustique la répullulation du cancer de la verge jusqu'à la racine de cet organe : d'ailleurs, les ganglions inguinaux ne tardent pas à être envahis; et tous les praticiens regardent, à juste titre, cette invasion des ganglions inguinaux comme une contre-indication de l'opération. Je ne sais s'il existe un seul exemple de guérison radicale sans récidive du cancer vrai de la verge.
Il est démontré, par les faits qui précèdent, que le suc cancéreux présente divers degrés de consistance, depuis celle de la crème de lait jusqu'à la consistance suifeuse.
Les considérations dont j'ai fait suivre ce travail (1) me paraissent devoir être reproduites ici :
« Toujours est-il qu'il ne paraît y avoir d'autre diffé- » rence entre le squirrhe ou cancer dur, et l'encéphaloïde )> ou cancer mou, que dans la quantité de suc lactescent » (suc cancéreux) qu'ils contiennent, et dans la rapidité w avec laquelle il est sécrété. Infiltré lentement et en » petite quantité, dans un tissu très dense, ce suc déter- » mine l'état squirrheux ; infiltré rapidement et en grande » quantité, dans un tissu moins dense, il constitue l'encé- >> phaloïde : des veinules sont développées dans l'un et » l'autre cas; mais, dans l'encéphaloïde, le travail local « étant à la fois et plus rapide et plus intense, les vei- )) nules prennent un très grand développement, traversent » la tumeur en tous sens, se déchirent même quelquefois » spontanément, ce qui donne lieu à ces tumeurs san- » guines et cancéreuses tout à la fois, dont la véritable » nature a été si longtemps méconnue, et qui ont été dési- » gnées sous le nom defongus hématode. J'ai soumis à une
(i) Réflexions sur les maladies cancéreuses en général {Bull, de la Soc, anaf., mars 1827, p. i3).
172 XVlll' CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
w forte pression, d abord avec unepince,puisavecun étan, » une tumeur squirrheuse qui, par son poids, sa sécheresse, i) sa dureté, paraissait presque entièrement composée de )) parties solides. On aura peine à croire combien était » grande la quantité de suc lactescent qui en a été exprimé, » et combien peu il restait de parenchyme. Ce suc suintait )) de tous les points de la surface libre par gouttelettes dis- » tinctes, comme s'il était contenu dans une éponge. Cela fut M surtout sensible pour la peau dont le derme squirrheux » avait acquis une épaisseur de cinq à six fois plus grande w que de coutume, et qui présentait ça et là des tubercules. )» Avant la compression, on ne pouvait reconnaître les 'i mailles du derme, tandis qu'après la compression, les » espaces coniques devinrent très marqués : ne nous éton- » nons donc pas des bons effets de la compression dans w les cas de tumeurs squirrheuses les plus dures. Desault » prétendait guérir par la pression exercée au moyen de » mèches, dont il augmentait successivement la grosseur, » des cancers bien caractérisés du rectum; et peut-être » n'a-t-on pas convenablement apprécié les effets de ces M moyens compressifs, en disant qu'ils n'avaient d'autre ») avantage que de favoriser l'excrétion des matières fé- » cales. M. Récamier vient d'obtenir, par une pression » graduelle exercée sur des mamelles squirrheuses, des « succès vraiment étonnants (1). Les bons effets de la » compression sur le cancer dur et indolent n'ont pas de « quoi surprendre, d'après les données que vient de nous M fournir Tanatomie pathologique. Par la compression,
(i) Des faits ultérieurs m'ont démontré que cette compression n'obtient de bons résultats que dans le cas d'induration œdémateuse de la mamelle.
Consulté plusieurs fois pour des oedèmes durs mammaires, qu'on avait pris pour des squirrhes et pour lesquels on avait conseillé l'amputation de la mamelle, j'ai eu le bonheur de voir mes prévisions vérifiées, et la mamelle prétendue squirrheuse ou cancéreuse revenir à son état naturel.
DÊGÉNÉRATTONS CANCÉREUSES. 173
» VOUS exprimez les sucs, vous les chassez des mailles » qu'ils remplissent et où ils ne peuvent être soumis à la » résorption, dans des mailles moins altérées et quelquefois » tout à fait saines où ils sont résorbés. Vous prévenez » l'afflux de nouveaux liquides ; vous engourdissez les » propriétés vitales de la partie malade, et peut-être dé- » terminerez-vous Tatrophie du cancer. Vous faites pour » le cancer ce que vous faites pour des indurations ordi- » naires autour des ulcères anciens des jambes. Dans M ce dernier cas, c'est un liquide séreux que vous expri- » mez ; dans le premier, c'est un liquide lactescent. Vous » guéririez le cancer comme vous guérissez les callosités, » si le cancer consistait uniquement dans le dépôt , la i) stase du suc lactescent, de même que l'induration con- » siste dans le dépôt, la stase de la sérosité. Mais il y a » cette énorme différence que le cancer survient le plus » souvent sans cause externe appréciable, tandis que les » callosités ont dans le lieu même la raison suffisante de » leur existence. Il y a donc deux choses bien distinctes » dans le cancer : le travail local et la cause qui le produit. » Le travail local peut être apprécié, analysé. La cause » interne a jusqu'à présent échappé à nos recherches ; M mais quelle qu'elle soit, un de ses caractères les plus » funestes, c'est d'attaquer soit successivement, soit simulw tanément, un grand nombre de parties; c'est sa tendance w à se généraliser dans tous les tissus, dans tous les » organes, et à infester toute l'économie.
>) L'homogénéité du suc cancéreux dans le squirrhe et » dans l'encéphaloïde, quel que soit le tissu affecté, ne doit » pas plus nous étonner que l'homogénéité du pus, du » tubercule, de la pseudo-membrane dans tous les tissus. » Le suc lactescent que nous pouvons appeler suc cancé- » rei/jr, est toujours identique avec lui-même; donc il doit » imprimer à tous les tissus dans lesquels il est sécrété » une forme identique. Déposé en petite quantité , il
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» permet de distinguer encore les uns des autres les tissus » qui ont pris part à Taltération ; mais à mesure qu'il M devient prédominant, il dissocie les fibres, les parties i) constituantes des tissus; il les pénètre et convertit les » plus réfractaires en sa propre substance. Le tissu vas- » culaire, le tissu nerveux, voilà les deux ordres de tissus » qui résistent le plus à la dégénération cancéreuse. » L'opinion des auteurs qui pensent que la maladie v cancéreuse consiste essentiellement dans une altération » des nerfs, est donc tout à fait dénuée de fondement. J'ai » souvent pu suivre les nerfs intacts du plexus brachial à » travers des masses cancéreuses axillaires qui les englo- « baient de toutes parts. » C'est leur gaîne névrilématique qui les protège.
Phlegmasîe du tissu cancéreux.
Pour compléter ce que j'ai à dire sur le suc cancéreux, je ferai remarquer que, primitivement, le suc cancéreux est toujours identique avec lui-même, c'est-à-dire semblable à de la crème de lait, lorsqu'il n'a subi aucune altération; mais qu'il devient pultacé, caséiforme, lorsque le tissu cancéreux a été le siège d'un travail phlegmasique. Or, le travail phlegmasique du tissu cancéreux est caractérisé par une coloration rouge de ce tissu^, par sa fragilité et par conséquent par sa déchirure facile. Il est surtout caractérisé par l'aspect de la coupe qui présente, au milieu d'un tissu rougeâtre plus ou moins fragile, une pulpe blanc jaunâtre qu'on exprime sous la forme de petits vermisseaux. La structure aréolaire du tissu cancéreux apparaît alors dans tout son jour : quelquefois il se produit dans l'épaisseur des tissus cancéreux enflammés de véritables abcès à la fois phlegmasiques et cancéreux, qui résultent de l'association de l'inflammation purulente ordinaire avec la dégénération cancéreuse, et presque toujours ces foyers mi-purulents,
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 17 5
mi-cancéreux s'ouvrent à l'extérieur. C'est la période de l'association de la phlegmasie au cancer qui devient, pour ainsi dire , le signal du travail désorganisateur , soit ulcéreux, soit gangreneux, de ce tissu morbide.
Le rôle si important que je fais jouer au suc cancéreux dans le cancer, semble, au premier abord, venir à Tappui de la pratique deRécamier qui croyait avoir guéri un certain nombre de cancers mammaires et autres par la compression méthodique. Les succès de Récamier dans le cancer mammaire doivent être rangés dans la même catégorie que les succès de Desault par des mèches graduellement grossissantes dans certains cas de prétendus cancers du rectum. Ces succès s'appliquaient non à des cancers proprement dits, mais à des indurations chroniques œdémateuses.
Les indurations mammaires chroniques guéries par la compression méthodique et graduelle que Récamier exerçait avec une si rare perfection, n'étaient autre chose que des indurations consécutives à des phlegmasies chroniques, à des œdèmes durs; et c'est là une pratique à conserver, au moins dans une certaine mesure, dans Fœdème chronique ; car, en quelques jours, on obtient par cette compression régulière, méthodique, une réduction de la mamelle vraiment remarquable, et la guérison de l'œdème dur ne se fait pas longtemps attendre.
Il en est de même des prétendues guérisons de cancers du rectumy que Desault croyait obtenir par la compression exercée sur les parois du rectum rétréci à l'aide de mèches progressivement grossissantes. C'est bien évidemment à des œdèmes durs, suite de phlegmasie chronique de l'intestin rectum, que doivent être rapportées toutes les observations de guérison par la compression du cancer de cet organe. La dilatation de l'intestin avec diminution de l'épaisseur de ses parois, dans ce cas, et le soulagement rapide qui en est la conséquence se produisent par le même mécanisme que la diminution du
176 XYIIl*^ CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIÔNS ORGANIQUES.
volume des jambes^ dans le cas d'ulcères calleux avec œdème dur, sous l'influence du repos horizontal et d'une compression méthodique.
Pour ce qui est de la compression exercée sur la mamelle ou sur tout autre organe affecté d'un véritable cancer, elle ne pourrait être que nuisible, à moins de complication de Tœdème avec le cancer. Dans ce dernier cas, la compression méthodique peut être exercée avec succès, si elle est maintenue dans de certaines limites, et si elle est supprimée aussitôt que la partie de l'induration qui appartient à l'œdème a été dissipée.
Encore quelques réflexions sur l'inflammation du tissu cancéreux.
Le cancer est constitué par un tissu pathologique qui jouit d'une grande vitalité et au sein ducpiel il s'opère tôt ou tard, soit spontanément, soit sous l'influence de causes accidentelles, un travail morbide considérable. Ce travail morbide, c'est l'inflammation qui peut se présenter sous trois formes : l'inflammation suppurative, l'inflammation ulcêrative, l'inflammation gangréneiise.
Le rôle consécutif de l'inflammation dans le cancer ne saurait être contesté, mais l'inflammation joue-t-elle un rôle primitif dans la production du cancer? A cela je réponds que l'influence de l'inflammation sur la production du cancer ne me paraît démontrée par aucun fait positif : et c'est bien gratuitement que Broussais a soutenu cette doctrine avec toute la verve d'un talent digne d'une meilleure cause; on pourrait même lui substituer une doctrine tout opposée et soutenir qu'un tissu chroniquement enflammé est par cela même préservé du cancer. Ainsi, les cautères au bras, que quelques individus portent toute leur vie, ne deviennent jamais cancéreux (1). Il en est de même des ulcères chroniques des jambes.
(i) Je ne me rappelle pas d'avoir vu un seul cautère devenu cancéreux chez des individus non cancéreux; mais il serait très possible que.
DÉGÉNÉRATIOISS CANCEREUSES. 177
Si rinflaiiiniatiou aiguë ou chronique semble une immunité relativement au cancer, il s'en faut bien que la réciproque ait lieu, Vest-à-dire que le cancer soit incompatible avec Finflammation. On peut même affirmer que la phlegmasie joue un rôle immense dans les phénomènes consécutifs du cancer, si bien que lorsqu'elle s'empare d'un tissu cancéreux, elle Térode, Tulcère, le gangrène, le détruit, soit molécule par molécule, soit par masses plus ou moins considérables. Le tissu morbide cancéreux étant trop mal organisé pour suffire aux frais d'un travail phlegmasique régulier, l'inflammation qui s'en empare produit dans quelques cas sur ce tissu les ravages du cautère actuel ou du cautère potentiel ; elle y détruit presque immédiatement l'organisation et la vie.
Il arrive même quelquefois que l'inflammation s'empare d'emblée de toute une masse cancéreuse jusqu'à ses dernières limites, de telle sorte que cette masse cancéreuse tombant en gangrène dans sa totalité, il ne reste aucun vestige du tissu morbide pour en révéler le véritable caractère, et que la cicatrisation se fait comme à la suite de l'application de la pâle arsenicale ou du caustique de Vienne. Mais à peine la cicatrisation est-elle terminée que Tapparition de tubercules cancéreux au voisinage de la cicatrice témoigne de Tinfection générale de Téconomie. Sous ce point de vue, on pourrait dire cjue le principe morbide du cancer est un virus individuel qui a la puissance d'infecter toute l'économie par une sorte de contagion individuelle, mais qui n'a pas celle de se transmettre d'un individu à un autre individu.
Ainsi , un des grands caractères du tissu morbide cancéreux, c'est d'être sujet à l'inflammation et à toutes ses conséquences, savoir : l'ulcération, la suppuration, la
dans un cas de cancer .^vénéralisé, un cautère put. devenir cancéreux. J'ai un souvenir confus d'avoir vu un cas de ce genre.
178 XVIÏl® CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
gangrène ; quant à la résolulionj elle est incompatible avec la dégénération cancéreuse.
Le siège immédiat du cancer comme celui de Tinflammation, me paraît être dans le système capillaire veineux.
Propriété de généralisation. Mais le caractère le plus funeste du cancer, c'est la propriété qu'il a de se généraliser dans ^économie tout entière^ sans respecter aucun organe, aucun tissu. Il y a, sous ce rapport, dans les tissus et dans les organes, une espèce de hiérarchie. Ce sont d abord les ganglions lym{)hatiques qui correspondent à Torgane primitivement affecté qui deviennent cancéreux; puis des masses cancéreuses, des tubercules cancéreux se développent dans les organes qui n'ont aucun rapport direct ou fonctionnel avec l'organe malade , et dans les cas extrêmes on rencontre des tubercules cancéreux dans tous les tissus. L'appareil nerveux (centre cérébro-spinal, nerfs et gangUons nerveux) est certainement de tous les appareils celui qui résiste le plus à Finfection cancéreuse; par opposition, le foie et les ganglions lymphatiques sont ceux qui sont le plus promptement et le plus ordinairement envahis.
Or, sous le point de vue de la généralisation du cancer dans Téconomie, on peut admettre deux modes d'infection ou d'intoxication cancéreuse : l*' une invasion générale d'emblée sans point de départ manifeste; 2'' une invasion avec point de départ, d'où le cancer s'irradie dans toute l'économie. Ce dernier mode d'invasion est incomparablement plus fréquent que le premier mode, qu'on peut même révoquer en doute, car un point de départ latent peut échapper à l'observation.
Le cancer ri est pas contagieux ^' le virus qui le constitue est en quelque sorte individuel. Ainsi j'ai donné des soins à plusieurs femmes affectées de cancer utérin profondément ulcéré, avec lesquelles leurs maris avaient conservé
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 179
des relations conjugales jusqu'au moment où j'ai été consulté, sans qu'il en soit résulté aucun accident local ou général pom- ces derniers. Je me rappellerai toujours le cas d'une dame âgée de quarante-cinq ans, dont le mari vint me consulter pour sa femme affectée de flueiirs blanches très abondantes , de mauvaise odeur et comme purulentes, et de pertes de sang qu'elle éprouvait toutes les fois qu'il s'approchait d'elle. L'exploration par le toucher (1) me permit de reconnaîtie un ulcère cancéreux très considérable, qui, d'une part, avait détruit le museau de tanche et en quelque sorte excavé l'utérus, et, d'une autre part, avait envahi la partie supérieure du vagin. C'était un vaste cratère à parois éi^odées. Le liquide qui en découlait avait une horrible fétidité.
Une autre question non moins importante que la détermination du suc cancéreux m'a occupé dans le même travail (2), c'est celle-ci : Quel est f élément organique qui est plus spécialement le siège de la dégénération cancéreuse ?
Il est résulté de mes recherches à cet égard que les tissus propres ne sont jamais le siège primitif du cancer; que rélément organique qui est primitivement et essentiellement envahi est la charpente celluleuse, et plus particulièrement la charpente fibro-celluleuse et aréolaire des organes, et que lorsque les tissus propres sont envahis, c'est toujours secondairement et par Tnitermédiaire
(i) Le mari de cette femme était et est resté parfaitement sain. C'est à l'année 1817 ([ue remonte celte observation, A cette époque, commencement de ma pratique, il n*étajt pas une femme qui ne répugnât horriblement à l'exploration par ie toucher. Le spéculum n'avait pas encore été inventé, ou plutôt il ne figurait que dans les planches du Traité de chirurgie de Dionis, ou dans quelques collections d'instruments de chirurgie. Quelle différence de nos jours! O tempora , 6 mores!
(2) Bulletins de la Société anatomique^ n^ i, p. /}? mars 1827, sous ce titre : Description anatomique des cancers de l'intestin grêle^ de V estomac et de lamamelle. Quel est l'élément organique qui est le plus spécialement le siège de la dégénération cancéreuse ?
180 XVlll'' CLASSE. DES DÉGË1SÉRAT10^S ORGAINIQUES.
du tissu cellulaire ou du tissu fibreux aréolaire qui entre dans leur composition.
J'ajouterai que, dans ma pensée, les tissus propres, les trois grands tissus propres de l'économie, à savoir, le tissu musculaire, le tissu nerveux et le tissu glanduleux, sont incapables de la dégénération cancéreuse, et que la charpente fibro -cellulaire et le réseau capillaire des organes sont seuls envahis. C'est sur Festomac, sur le canal intestinal et sur la mamelle que j'ai fait pour la première fois cette observation, qui a été confirmée par un très grand nombre de faits.
Il m'est démontré : l"* que le cancer est constitué par un tissu morbide qui jouit d'une grande vitalité; 2° que ce tissu morbide est susceptible d'inflammation avec toutes ses conséquences : suppuration, ulcération, gangrène; 3^ qu'il n'est pas moins susceptible d'hémorrhagie; 4^ qu'il peut envahir primitivement ou secondairement tous les tissus, tous les organes ; 5*" qu il est susceptible de se généraliser dans l'économie tout entière.
Si Ton m'objecte, relativement au siège immédiat du cancer dans le tissu fibro-celluleux, que ce tissu n'existe pas dans tous les organes et dans tous les tissus, et que cependant le cancer ne respecte aucun organe, je répondrai que le domaine des tissus fibreux et fibrocelluleux est beaucoup plus étendu qu on ne le àroït communément; que, de même que les os et les cartilages forment la charpente du corps , le tissu cellulaire et le tissu fibreux, constituent la charpente des organes mous ; que, d'ailleurs, la transformation du tissu cellulaire séreux en tissu cellulaire fibreux est une des plus fréquentes de l'économie; qu'il suffit d'une fluxion quelque temps continuée pour que cette transformation ait lieu : aussi voit-on le cancer se prolonger comme par autant de bras ou de racines le long des lamelles fibro-celluleuses anciennes ou de nouvelle formation des organes , c'est ce
DEGÉNERATIONS CANCKREUSES, 181
qu'on peut facilement observer dans le cancer de la mamelie et dans celui de Festomac et des intestins.
L'estomac cancéreux est certainement de tous les organes le plus favorable à la détermination du sié«e primitif du cancer.
Ainsi, sur un estomac squirrheux qui m'avait été remis par BeVard aîné (1), la dégénération occupait principalement la petite courbure de l'estomac et de ce point comme d'un centre s'étendait sur Tune et sur l'autre paroi de cet organe. La grosse tubérosité et la région pylorique étaient parfaitement saines. La tunique musculaire était remarquable par la coloration rouge de ses fibres, qui rappelait celle des muscles de la vie de relation : elle n'était pas moins remarquable par son épaisseur, trois ou quatre fois plus considérable que dans l'état naturel. La tunique péritonéale était saine; la membrane muqueuse ne Tétait pas moins : restait donc la tunique fibreuse, ou tunique albuginée, véritable charpente de l'estomac, pour siège essentiel ou primitif delà lésion cancéreuse.
Sur d'autres estomacs, la dégénération cancéreuse plus avancée n'était pas limitée à la tunique fibreuse (2), mais elle s'étendait, d'une part, du côté de la membrane muqueuse, d'une autre part, du côté du péritoine, à la faveur des prolongements fibreux qui traversent les faisceaux de la tunique musculaire. Ceux-ci, d'abord distincts, deviennent blancs, demi-transparents, et sont bientôt confondus avec les autres tuniques dans une masse cancéreuse uniforme.
(i) Alors prosecteur de la Faculté et depuis l'un de ses professeurs les plus distingués, trop tôt enlevé à la science.
(2) Dans mon Anatomie descriptive, j'ai beaucoup insisté sur cette tunique fibreuse ou albuminée du canal alimentaire, qui avait été trop longtemps confondue avec le tissu cellulaire sous-muqueux. Je dois dire que c*est surtout l'anatomie patholoji;ique de l'estomac qui m'a conduit à apprécier l'importance de cette tunique , qui est véritablement la charpente de l'estomac et du canal intestinal.
182 XVIIl* CLASSF. DES DÉGÉNÉRÂTIONS ORGANIQUES.
Je ne parle pas ici des végétations carcinomateuses encéphaloïdes qui naissent de la membrane muqueuse toute seule et qui appartiennent au derme muquenx»
Dans un cas de cancer intestinal, situé à un pied et demi au-dessous du duodénum, il était facile de suivre tous les degrés de la dégénération. Ainsi, dans la portion la moms altérée, la membrane muqueuse était intacte, les valvules conniventes bien dessinées, la membrane péritonéale très saine, ainsi que la tunique musculeuse dont je pus distinguer parfaitement et les fibres longitudinales et les fibres circulaires; il ne restait donc que la tunique fibreuse aréolaire qui sert de charpente à l'intestin comme unique siège de Taltération. Dans la portion d'intestin la plus dégénérée , il n'y avait plus de valvules conniventes : la muqueuse, soulevée, mais encore intacte dans sa texture, était adhérente à la tunique fibreuse aréolaire dégénérée. La membrane péritonéale était également saine; mais la couche musculaire la plus profonde, à savoir les fibres circulaires avaient plus ou moins participé à la dégénération, tout en conservant la disposition circulaire.
Enfin, dans les parties le plus profondément altérées, la transformation des parois du canal digestif (estomac, intestin) en tissu cancéreux était complète, et les quatre couches péritonéale, musculaire, fibreuse et muqueuse constituaient un tissu homogène lardacé, dont il aurait été impossible de déterminer la provenance si Ton n'avait pas été prévenu : !a dégénération cancéreuse s'était assimilée tous les tissus en les convertissant en un seul et même tissu morbide, le tissu cancéreux.
J'ajoute que la dégénération cancéreuse affecte une fâcheuse prédilection pour les organes, dans la composition desquels il entre une grande quantité de tissu fibreux aréolaire, et que ce tissu paraît plus particulièrement affecté au milieu de tous les autres éléments organiques.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 183
Pourquoi Tutérus est-il si communément affecté de maladie cancéreuse? N'est-ce pas, au moins en partie, parce que, en dehors de l'état de grossesse, cet organe si dense et pourtant si vasculaire affecte les caractères du tissu fibreux le plus résistant? Pourquoi la mamelle, parmi toutes les autres glandes, est-elle si Iréquemment affectée de cancer? N'est-ce pas parce qu'aucune autre glande ne contient une plus grande quantité de tissu fibreux aréolaire. Si l'on étudie avec attention un cancer mammaire à son début, ou mieux la partie de la glande mammaire qui occupe la circonférence d'un cancer, on verra que les granulations glanduleuses, bien loin d'avoir été envahies les premières, sont encore intactes au milieu d'un tissu dégénéré, lequel n'est autre chose que le tissu fibreux aréolaire qui sert de charpente à la glande mammaire. De toutes les glandes salivaires, celle qui est le plus souvent affectée de cancer, c'est la glande parotide, peut-être parce qu'elle est la plus riche en tissu fibreux aréolaire.
Y a-t-il des cancers fibreux qui résultent de la dégénération cancéreuse dos corps fibreux? Je ne le pense pas : la tumeur fibreuse n'est pas la première période du cancer; elle ne me paraît même pas susceptible de dégénération cancéreuse, car elle constitue une unité pathologique bien distincte, et elle ne peut subir que les transformations analogues à celles qu'éprouve le tissu fibreux normal, savoir la transformation cartilagineuse, la transformation osseuse ou crétacée.
J'ai dit ailleurs que les tumeurs fibreuses n'étaient et ne pouvaient jamais être la ])remière période du cancer ; car par leur nature, elles ne sont pas susceptibles de dégénération, elles restent fibreuses tout le temps de la vie.
Les tissus hypertrophiés ou atrophiés peuvent- ils devenir cancéreux? Rien Ine s'y oppose, car ces tissus
18/< KVIU^ CLASSK. DES DKGÉNKRATIONS ORGANIQUES.
hypertrophiés et atrophiés n'ont pas changé de nature. L'hypertrophie peut favoriser le développement du cancer, mais ne peut pas être considérée comme sa première période ou son prodrome organique.
Dâ3 diverses formes tle !a dégenération cancéreuse.
Quel que soit lorgane qu'elleait envahi, la dégénération cancéreuse se présente sous quatre formes bien distinctes : l*» sous !a forme tuberculeuse; S"" sous la forme d'infiltration; 3^ sous la forme ulcéreuse; 4" sous la forme de végétations polypiformes.
Première forme. ~ Forme tuberculeuse du cancer. La forme tuberculeuse est, sans contredit, une des formes les plus fréquentes du cancer et plus particulièrement de l'infection cancéreuse généralisée. Quelquefois primitive, le plus ordinairement consécutive, elle est l'écueil le plus redoutable des opérations chirurgicales, pratiquées pour des cancers extérieurs. Il n'est pas douteux (|ue, dans un certain nombre de cas, la tuberculisation cancéreuse n'existe à Tétat latent dans les organes profondément placés , alors que la lésion extérieure peu avancée semble promettre au chirurgien un résultat satisfaisant. Je dois même dire que la forme tuberculeuse du cancer est celle qui semble le plus habituellement provoquée ou accélérée dans son développement par les opérations chirurgicales.
Nombre^ siège des tubercules cancéreux. Tandis que les tubercules strumeux affectent primitivement des sièges spéciaux, et qu il est un certain nombre de tissus dans lesquels on ne les observe que très rarement, lestuber cules cancéreux peuvent se rencontrer dans tous les organes, dans tous les tissus.
H n'est pas sans intérêt de faire observer que les affinités des organes pour la tuberculisation cancéreuse ne
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 185
sont pas régies par les mêmes lois que dans la luberculisation strumeuse. Ainsi, à la tête des organes prédisposés aux tubercules strumeux, se place bien évidemment le poumon : eh bien ! le poumon n occupe qu'un rang très inférieur dans la hiérarchie des organes, sous le rapport de son aptitude à devenir le siège de tubercules cancéreux, primitifs ou consécutifs. Rien de pkis rare que les tubercules strumeux du tissu musculaire et de la peau. Or, le tissu musculaire et la peau sont fréquemment affectés de cancer.
La tuberculisation cancéreuse, à son summum de développement, est peut-être plus générale encore que la tuberculisation strumeuse. L'hôpital de la Salpêtrière ma fourni de fréquentes occasions de voir la cachexie cancéreuse sous forme tuberculeuse dans tous ou presque tous les tissus chez le même sujet : foie, rate, péritoine pariétal, péritoine viscéral, épiploon, mésentères, viscères abdominaux, poumons, muscles, os, cœur, cerveau, nerfs. Dupuytren nous racontait qu'il avait vu des tubercules si multipliés dans le cœur d'un individu mort de cachexie cancéreuse, que Télève chargé de les compter s'arrêta à six cents. J'ai fait représenter (1) un exemple de cancer cutané dont les tubercules étaient innombrables.
Dans les cas d'infection cancéreuse, les tubercules cancéreux se produisent quelquefois au voisinage et comme dans l'atmosphère de l'organe primitivement affecté ; d'autres fois ils se déclarent dans les organes les plus éloignés; et, chose remarquable, les organes et les tissus qui sont le siège principal de la cachexie cancéreuse, sont les mêmes que ceux qui sont le siège principal de la cachexie purulente et de la cachexie tuberculeuse, et
(i) Anatomie patholocjique du corps humain^ ayec planches. Paris, i83o-i842.
186 XVIIÏ* CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
semblent suivre les mêmes lois, la même hiérarchie de développement , fait important qui établit une sorte d'analogie sous le rapport de la généralisation entre Tinfection cancéreuse et les infections purulente et tuberculeuse.
Les tubercules cancéreux, de même que les tubercules strumeux, peuvent se diviser en enkystés et en non enkystés. Les tubercules enkystés sont isolés des parties voisines par une membrane d'enveloppe ou kyste. Les tubercules non enkystés sont comme déposés au sein des organes sans kyste d'isolement : tels sont les tubercules cancéreux et autres du cerveau qu'on ne saurait énuciéer sans lacération de la substance cérébrale. Dans cette forme (la forme tuberculeuse), le tissu propre des organes semble étranger à la dégénération. Il n'en est pas de même dans le cas de cancer infiltré ou de dégénération cancéreuse des organes, dans lesquels on dirait qu'il y a substitution du tissu cancéreux au tissu propre de ces organes.
Deuxième forme, — Infiltration ou dégénéralion cancéreuse. Dans cette forme, le suc cancéreux n'est pas seulement déposé çà et là au sein et comme dans les interstices des tissus intacts, mais il est infiltré dans l'épaisseur de ces tissus qu'il semble transformer par degrés en tissu cancéreux, d'où le nom de dégénération cancéreuse. Il se passe ici quelque chose d'analogue à ce que nous avons vu dans la classe des métamorphoses organiques, et plus particulièrement à l'occasion de la métamorphose graisseuse des muscles. Dans l'un comme dans l'autre cas, ce ne sont pas les fibres musculaires elles-mêmes qui sont le siège immédiat de la métamorphose. Je l'ai déjà dit, la fibre musculaire, de même que tous les tissus propres, est inaltérable ; mais c'est autour de la fibre musculaire ou dans le tissu cellulaire, ou plutôt, d'après ma manière de voir, dans le réseau capillaire des faisceaux charnus
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 187
que se dépose le suc cancéreux. La fibre musculaire, longtemps reconnaissable , finit par s'atrophier et par disparaître complètement.
Le cancer du foie donne encore une très bonne idée de la manière dont s'opère Tenvahissement cancéreux des organes. Chaque granulation hépatique se transforme en granulation cancéreuse. Le tissu propre de la granulation disparaît peu à peu pour être remplacé par du tissu cancéreux. La petite cellule qui circonscrit chaque granulation s'épaissit et prend un caractère fibreux plus ou moins prononcé, de telle sorte que la granulation hépatique, complètement atrophiée, est remplacée par une granulation cancéreuse.
Je ne crois pas qu'il y ait de différence fondamentale entre la forme tuberculeuse ou granuleuse et la forme infiltrée du cancer, pas plus qu'il n'y en a entre le pus et le tubercule strumeux infiltrés d'une part, et le pus et le tubercule strumeux par points isolés d'une autre part. Supposez la juxtaposition des tubercules cancéreux isolés et vous aurez le cancer infiltré.
J'roisième forme, — Forme ulcéreuse, La forme ulcéreuse que nous avons étudiée avec beaucoup de développement, à l'occasion des phlegmasies purulentes et desphlegmasies tuberculeuses, la forme ulcéreuse, dis-je, est extrêmement fréquente dans le cancer. Elle peut être primitive^ elle peut être consécutive. L'ulcération primitive ne s'observe que sur les surfaces tégumentaires ( la peau et les membranes muqueuses). La forme ulcéreuse consécutive est la terminaison commune de tous les cancers qui, après avoir envahi primitivement ou consécutivement soit la peau, soit les membranes muqueuses, viennent s'ouvrir à leur surface libre.
La question de savoir si un ulcère chronique simple peut devenir cancéreux ne me paraît devoir être résolue
188 Xyill*" CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
d'une manière affirmative que pour les individus affectés de la diathèse cancéreuse (1).
Quatrième forme, — Forme végétative. La forme végétative est fréquente dans le cancer; elle appartient d'ailleurs exclusivement aux surfaces membraneuses.
Les surfaces tégumentaires et plus particulièrement les membranes muqueuses occupent le premier rang, sous le rapport de la fréquence des végétations cancéreuses.
Les végétations ou productions cancéreuses des membranes muqueuses sont généralement décrites sous le nom de polypes cancéreux^ quil faut bien distinguer des polypes fibreux et des polypes muqueux (ex. : polypes cancéreux des fosses nasales, du sinus maxillaire, de l'utérus). Souvent aussi on les désigne sous le nom de fongus (ex. : fongus de la vessie). Les fongus de la dure-mère appartiennent quelquefois à cette catégorie.
Il ne me paraît nullement démontré que les polypes fibreux des membranes muqueuses puissent dégénérer en cancer. Fondé sur un certain nombre de faits, je crois pouvoir affirmer Fimmunité des corps fibreux de Tutérus même dans le cas de cancer de cet organe.
Les polypes cancéreux ou fongus des fosses nasales et de leurs sinus, de même que les polypes cancéreux de Futérus, de la vessie, de l'estomac et des intestins, seront Tobjet d'une description particulière.
Cela posé sur les formes générales du cancer, nous allons étudier les espèces ou variétés de tissu qui constituent les dégénérations cancéreuses.
Des espèces de dégénération cancéreuse,
La première question qui se présente, quand on étudie
(i) Le cancer était appelé occulte par les anciens, tout le temps qu'il n'était pas ulcéré. Ils admettaient que le cancer ulcéré ou manifeste était toujours précédé par le cancer occnîte.
DÉGENÊRATIOINS CAINCÉREUSES. 189
le cancer, est celle-ci : Y a-t-il uiiite' du tissu cancéreux ? Les formes diverses sous lesquelles se présente le cancer ne sont-elles autre chose que de simples variétés du même tissu morbide?
Avant d'avoir séparé définitivement la dégénération gélatiniforme de la dégénération cancéreuse, j'admettais deux espèces de cancer bien distinctes : la dégénération cancéreuse à suc gélatiniforme et la dégénération cancéreuse à suc gaîactiforme (suc cancéreux proprement dit). Une étude comparative plus complète de ces deux lésions m'a montré que leurs caractères différentiels établissaient entre ces deux lésions non-seulement une différence d'espèce, mais une différence de genre etj oserai dire de nature.
La dégénération à suc cancéreux, ou cancer proprement dit, présente deux espèces bien distinctes : V le cancer dur ou squirrlieux; 2° le cancer mou ou encéphaloïde. Ces deux espèces ont pour caractère commun l'identité du suc cancéreux qui les pénètre, et pour caractère propre ou différentiel la différence de proportion entre leur charpente respective et le suc cancéreux: Tencéphaloïde est constitué par une trame celluieuse à larges mailles remplies par une grande quantité de suc cancéreux, ce qui lui donne l'aspect du cerveau d'un enfant nouveau-né, d'où le nom de cancer encéphaloïde ou cérébriforme^ tandis que le cancer dur ou squirrheux ((yxtppoç, dur) est constitué par une trame fibreuse extrêmement serrée qui lui donne la consistance des corps fibreux avec lesquels le cancer squirrheux a longtemps été confondu : mais ce cancer squirrheux , quelque dense qu'il soit, contient toujours une quantité de suc cancéreux beaucoup plus considérable que ne semble l'indiquer sa densité, et pour la démonstration duquel il faut quelquefois recourir à une très forte pression.
Il y a unité anatomique aussi bien qu'unité pathologique entre le cancer squirrheux et le cancer encépha-
190 XVIll^ CLASSE. DES DÉGÉNÉHATIONS OKGAISIQUES.
loïde ; cette unité est constituée par la présence d'un suc cancéreux identique dans les deux espèces de cancer, toute la différence porte sur la charpente ou trame organique qui est très dense et très peu vasculaire dans le cancer squirrheux ^ celluleuse et très vasculaire dans le cancer encéplialoïde.
Cela posé sur les formes générales du cancer et sur les deux aspects principaux sous lesquels il se présente à Fobservateur , nous allons étudier successivement les deux espèces de cancer, à savoir : l'' le cancer squirrheux ; 2*^ le cancer encéplialoïde.
i'^ ESPÈCE DE CANCER. Cancer squirrheux.
Les anciens, et à leur tête Flippocrate, Galien dont les doctrines ont régné jusqu à Tépoque où l'anatomie pathologique a été appelée à régénérer et à perfectionner la science, les anciens distinguaient le squirrhe du cancer : le mot squirrhe^ crxtppo; (mot qui veut dire dnr)^ s'appliquait à toutes les tumeurs dures et sans douleur indistinctement^ aussi bien aux indurations phlegmasiques et aux corps fibreux qu'au cancer dur.
La distinction du squirrhe en bénin et en malin, distinction déjà faite par les anciens, était un véritable progrès, un fait pratique du plus haut intérêt, qui prouve qu'ils avaient parfaitement reconnu que certaines tumeurs dures ou squirrheuses avaient un caractère inoffensif, et que d'autres pouvaient dégénérer en cancer : en outre, ils admettaient comme parfaitement acquis à la science ce fait que l'apparition de douleurs lancinantes dans une tumeur dure, jusque-là indolente, était le .signal de la transformation du squirrhe en cancer : or, la manifestation de douleurs lancinantes est encore de nos jours considérée sinon comme signe positif, au moins comme un des caractères les plus importants pour le diagnostic du cancer.
DÉGÉNÉRATIONS CANGÉKEUSES. 191
La question de savoir comment s'effectuait le passage du squirrhe en cancer avait aussi beaucoup occupé les anciens ; et k côté de Tidée humorale et purement imaginaire de la matière atrabilaire du sang comme cause du squirrhe et même du cancer, par une augmentation d'âcreté, se trouvait cette autre manière de voir qui n'est pas sans valeur, à savoir que le passage du squirrhe en cancer était la conséquence de Tinflammation du tissu squirrheux, idée développée par van Sv^ieten.
Aujourd'hui encore le mot squirrhe n'a pas d'acception bien déterminée. Pour un certain nombre, c'est une induration pure et simple qui a de la tendance à dégénérer en cancer, mais qui est néanmoins susceptible de résolution (telle était l'opinion de l'Académie de chirurgie et de Boyer) ; pour d'autres, le squirrhe dégénère nécessairement en cancer et par conséquent peut être considéré comme la première période du cancer. Pour nous, le vrai squirrhe bien distinct de l'induration phlegmasique, c'est un cancer. Or, pour éviter toute confusion à cet égard, ma première idée avait été de supprimer le mot squirrhe ; mais , toutes choses bien considérées , j'ai préféré lui donner une acception bien déterminée, en associant le mot squirrhe au mot cancer. J'appellerai donc le vrai squirrhe cancer dur ou squirrheux (1) : au cancer squirrheux comme au cancer encéphaloïde , s'appliquent 1° le caractère d'incurabilité , 2"^ la propriété d'envahissement par voie de continuité de tissu, 3° la propriété d'infection générale de l'économie portée à sa plus haute puissance , k^ le caractère de répuUulation lorsqu'il a
(i) Quand on trouve un mot usité dans une science, il me paraît y avoir plus davantage à le bien définir, à bien délimiter son acception qu'à le supprimer. La médecine n'est pas comme la chimie une science née d'hier. En chimie, on a pu supprimer avec avantage les mots anciens et les remplacer par des mots nouveaux : mais la médecine se compose de faits anciens et de faits nouveaux, et les livres de l'antiquité médicale ne sont pas à dédaigner.
192 xvin'' CLASSE, des dégénérations organiques. été brûlé par le feu, dévoré par le caustique, extirpé par le fer, et même lorsqu'il a été détruit spontanément par la gangrène.
Toute tumeur dure extérieure réputée squirrhe ou cancer squirrheux, qui a guéri sans récidive par Fextirpation, par le feu ou par le caustique ; toute tumeur intérieure qualifiée de cancer et qui a guéri par le régime et par des moyens pharmaceutiques, comme aussi toute tumeur dure qui est restée stationnaire, indolente, ou qui a pris de laccroissement sans produire d'accidents autres que ceux qui résultent de son volume, tout cela n'est pas un cancer , mais bien une induration chronique, un corps fibreux, une tumeur inoffensive, etc. Une bonne détermination des espèces morbides est le vrai fondement de la médecine et de la chirurgie pratiques.
Établissons bien les titres du squirrhe comme espèce de cancer :
1° Le squirrhe n est pas la première période du cancer encéphaloïde ni de la dégénération gélatiniforme; il reste à l'état dur ou squirrheux tout le temps de sa durée. Il s'enflamme, il s'ulcère, il se gangrène, mais il ne se transforme jamais en tissu encéphaloïde, encore moins en tissu aréolaire et gélatiniforme. Lorsqu'il se propage par voie de continuité aux tissus ambiants, il conserve les mêmes caractères; bien plus, lorsqu'il se généralise par voie d'infection, c'est encore à l'état squirrheux que se produit cette généralisation.
Chose bien remarquable, tandis que le mot squirrhe est pour beaucoup d'auteurs le synonyme du mot induration, pour d'autres ( Wardrop, Scarpa, Lobstein ), le cancer dur ou squirrheux est la seule espèce de cancer.
Bayle, Laennec, Récamier admettent deux espèces de cancer, le squirrhe et l'encéphaloïde ; d'autres considèrent
dégi':nérations cancéreuses. 193
le squinhe et rencéphaloïde comme deux périodes, deux états d'une seule et même altération.
Il résulte de mes observations que le squirrhe (cancer dur ou squirrheux) et le cancer mou, cérébriforme (encéphaloïde) sont deux formes de cancer bien distinctes qui existent presque toujours isolément, mais entre lesquelles il n'y a aucune incompatibilité ; car elles peuvent exister simultanément, non-seulement chez le même individu, mais encore dans le même organe, dans la même tumeur. Je dois dire cependant que la coexistence du tissu squirrheux et du tissu encéphaloïde dans la même tumeur est fort rare.
Le cancer squirrheux est un tissu morbide caractérisé par sa densité, qui représente celle d'un corps fibreux (cancer fibreux) et quelquefois celle d'un fibro-cartilage (cancer fibro-chondroïde ou chondroïde). Quand on le divise, il crie sous le scalpel à la manière du corps fibreux le plus dense, et même d'un fibro-cartilage. La surface de la coupe de ce tissu représente assez bien celle de la couenne de lard à laquelle il a été aussi comparé à raison de sa consistance, d'où l'épithète d'aspect lardacé qu'on donne comme caractéristique du cancer. C'est un tissu gris blanc,demi-transparent, plus ou moins dense, constitué par une trame aréolaire fibreuse, dans les mailles de laquelle est déposé un suc crémeux galactiforme, miscible à l'eau, qu'on fait sourdre par une pression latérale de toute la surface de la coupe.
La proportion entre la charpente du tissu cancéreux et le suc galactiforme est variable, et il m'a fallu quelquefois une pression très forte pour en exprimer le suc cancéreux. Dans un cas, je n'ai pu reconnaître le caractère cancéreux d'une peau singulièrement indurée et hypertrophiée, qu'en ayant recours à la pression d'un étau. Je lus surpris de la (juantité de suc cancéreux que recelaient dans ce cas les aréoles du derme.
i^U X\nf CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
La surface de la coupe d'un tissu cancéreux se présente sous Vaspect d'un tissu réticulé ou aréolaire, constitué par du tissu fibreux au milieu duquel on ne voit, au premier abord, aucun vaisseau appréciable; si bien quon a fait de Tabsence de vaisseaux un des caractères du squirrhe. Mais si Ton examine avec soin la coupe, on verra des points rouges qui correspondent à autant de petits vaisseaux, et si l'on déchire le tissu, on rencontre çà et là des fragments de très petits vaisseaux qui sont tous d'apparence veineuse.
La coupe du cancer squirrheux présente, en outre, un grand nombre de tractus blancs plus ou moins prononcés , tantôt disposés en aréoles , tantôt disposés en bandes plus ou moins épaisses, lesquels tractus sont constitués par du tissu fibreux: en effet, ces tractus blancs ne sont autre chose que du tissu fibreux criant sous le scalpel, et opposant une certaine résistance à la lacération et à la section. Cette disjiosition explique pourquoi on a confondu si souvent le squirrhe avec les corps fibreux.
Les diverses dispositions du tissu fibreux dans le cancer squirrheux ont été étudiées avec beaucoup de soin par les observateurs. Ch. Bell a noté une disposition de ce tissu en bandes irrégulières, qui se prolongent au delà de la tumeur sous la forme de rayons, et qu'il recommande au chirurgien d'enlever avec soin, dans la crainte d'une répullulationdont chacun de ces prolongements serait le noyau.
La disposition des bandes fibreuses du cancer à la manière de rayons divergents, du centre à la circonférence, donne à la coupe du tissu squirrheux quelque analogie avec celle d'une rave ou d'un navet, d'où le nom de squirrhe napiforme, donné à cette variété par Récamier qui avait également admis un squirrhe pancréatiforme, c'est-à-dire un squirrhe dont les parties constituantes,
DÉGÉNÉRATIONS GANGÉRIiUSES. 195
disposées en granulations, présentaient au premier abord laspect glanduleux du pancréas.
Le tissu fibreux constitue la trame du squirrhe ou cancer dur, irame aréolaire plus ou moins dense, dans les mailles de laquelle est déposée une matière lactescente, analogue à la crème de lait ou à la laitance de carpe, suc galactiforme qu'on fait sourdre en plus ou moins grande quantité par une pression qui doit être quelquefois considérable. J'ai déjà parlé a'un tissu squirrheux tellement dur quil paraissait n'être constitué que par des parties solides, tissu squirrheux qui fournit, lorsqu'il fut soumis à la pression d'un étau, un suc très abondant, si bien qu'il ne resta dans Tétau qu'une trame fibreuse.
C'est ce suc lactescent, miscible à l'eau, semblable à de la crème de lait, entrevu par Monro qui ne l'appliquait qu'au cancer encéphaloïde, et qui le comparait à la laitance de poisson; également entrevu parLobstein qui le comparait au liquide du thymus pendant la vie fœtale, c'est, diS'je, ce suc que j'ai cru devoir désigner sous le nom de suc cancéreux^ et que j'ai bien certainement signalé le premier aux observateurs comme le caractère spécifique du cancer.
Les observateurs micrographes modernes ont compris tout de suite l'importance de ce suc dans lequel ils ont cherché avec une persévérance digne des plus grands éloges les caractères microscopiques du cancer. C'est à la Société anatomique qu'ont eu lieu, je crois, sinon les premières recherches , au moins les recherches les plus sérieuses et les plus multipliées. M. Lebert, l'un de ses membres, a donné à l'étude microscopique de ce suc une impulsion aussi vive que persévérante (1).
(i j Physiologie pathologique^ ou Recherches cliniques^ expérimentales et microscopiques, Paris, i845, t. Il, p. 241 et suiv. — Traité pratique des maladies cancéreuses. Paris, i85i, p. i5 et suiv. — Traité d^anatomis pathologique générale et spéciale. Paris, i855, t, I, p. 272 et suiv., et planches XLI à XLYI.
196 XVIll® CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
Un moment le problème a semblé résolu par la déterminaison de la fameuse cellule cancéreuse, qui n a pas tardé à être détrônée par les noyaux et nucléoles ; et, en fin de compte, le suc cancéreux, sur lequel j'ai bien certainement a[)pelé le premier lattention des observateurs, est resté maître du champ de bataille et est encore aujourd'hui considéré comme le caractère spécifique du cancer (1). ^
(i) Consultez à cet é(»aid les Bulletins de la Société anatomique , le Traité ctanatomie patholojicjue générale et spéciale de M. Lebert, et les travaux de M. Ch. Robin, dont le résumé succinct est consigné dans le Dictionnaire de médecine^ de chirurgie^ etc., de Nysten, lo® édition, 1 855.
Voici ce résumé, que je transcris textuellement :
a On donne en micrographie, d'après M. le professeur Robin, le nom à'éléments anatomiques du cancer à une espèce d'élément anatomique caractérisée par nn état de cellules ou de noyaux différents des espèces de cellules ou de nojaux que ion rencontre dans les tissus normaux.
» Ces différences portent sur la (orme qui est beaucoup plus variable des cellules, sur un volume plus considérable de leur noyau et souvent de leur nucléole, qui est plus jaune et plus brillant.
» L'élément anatomique cancéreux offre en outre des granulations plus abondantes et autrement distribuées que dans les cellules normales, d'où résulte pour cet élément un aspect spécial qui est tout à fait étranger aux éléments normaux de l'économie,
» L'élément anatomique cancéreux offre six variétés que Ton trouve souvent réunies au nombre de deux, de trois, de quatre. Ce sont : 1° les noyaux cancéreux qui sont ovoïdes, quelquefois sphéroïdes, de forme et de volume beaucoup moins variables que les cellules; 2° les cellules types, qui comprennent les cellules les plus réguhères; 3*^ les cellules en raquette (cellulœ caudatœ)^ qui diffèrent des autres cellules par un ou même par plusieurs prolongements ou queues; 4° les cellules fusiformes y remarquables par leur lonfjueur, cellules à un noyau ou à plusieurs noyaux, qu'on rencontre >,<* souvent dans le cancer des os que dans le cancer des autres organes; 5^ les cellules excavées, dont l'excavation ou les excavations renferment des amas granuleux ou même une autre cellule ou des noyaux (d'où le nom de cellules mères ou ce/lules concentriques qu'on leur a donné quelquefois) ; 6° les plaques ou lamelles h noyaux multiples^ blastème demi-solide, abondant au sein du tissu cancéreux, de forme et de volume très variables contenant beaucoup de noyaux (cette variété est la plus rare).
» En micrographie, on donne le nom de tunleur cancéreuse^ de tissu
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉIŒUSES. 197
Presque étranger moi-même aux études microscopiques, que la fatigue de ma vue et mon âge ne m'ont
cancéreux à tout tissu qui renferme au nombre de ses éléments les cel ■ Iules et noyaux hétéromorphes appelés cancéreux. Tout tissu qui les présente est cancéreux (car la nature d'un tissu se détermine d'après celle de son élément anatomique). Tout tissu qui ne les renferme pas n'est pas du cancer, quels que soient du reste ses caractères extérieurs.
» Le tissu cancéreux contient toujours des éléments accessoires qui forment une partie de la tumeur plus considérable que celle qui est représentée par les cellules et noyaux cancéreux caractéristiques de la nature du produit mordide. Ce sont :
» 1^ Une matière amorphe (blastème) granuleuse, dure ou diffluente, interposée aux autres éléments.
» 2^ Presque toujours des granulations graisseuses en quantité assez notable pour qu'elles aient été appelées par M. Lebert éléments gras du cancer : ces granulations graisseuses sont quelquefois accompagnées de courtes aiguilles ou bâtonnets de stéarine cristallisée.
» 3° Des fibres de tissu cellulaire plus ou moins abooilantes,
» 4° Quelquefois des éléments fibro-plastiques, noyaux libres et fibres fusiformes,
» 5^ Des vaisseaux artériels et veineux, surtout à l'état de capillaires, ayant la structure ordinaire, sauf dans quelques cas, la piesence de granulations graisseuses dans leur épaisseur.
» Lorsque les capillaires se développent outre mesure dans toute la masse ou dans une partie du cancer, avec ou sans caillots sanguins, il en résulte ce qu'on appelle cancer fongueux^ hématode^ d'un rouge noirâtre, qui n'est qu'un accident de texture.
» 6° Dans la peau, dans l'œil et dans quelques autres parties, le tissu cancéreux s'accompagne accidentellement, dans une partie ou dans la totalité de sa masse, de granulations pigmentaires ou mélaniques, noire*? brunes ou rougeâtres interposées aux autres éléments ou déposées dans l'épaisseur même des cellules cancéreuses. Leur quantité est quelquefou assez grande pour que le noyau soit masqué et la cellule colorée eu brun noirâtre. Lorsque ce pigmentum existe, c'est un cas accidentel qui peut se rencontrer dans toutes les variétés du cancer.
» C'est à tort qu'on a considéré la mélanose comme constituant une variété particulière de cancer sous le nom de cancer mélanigue , équivalente aux variétés squirrlieuse et encépbaloxdc. Celles-ci sont en effet (dans l'espèce) les deux seules variétés de tissus offrant comme élément constituant les cellules et les noyaux cancéreux.
» Le caractère le plus constant du cancer est de laisser écouler à la pression un suc cancéreux particulier dit suc canckreux, etc. »
198 XVIIl' CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
pas permis de poursuivre avec persévérance, je suis loin de dédaigner ce genre de recherches ; bien au contraire, je les encoui-age de toutes mes forces, bien persuadé que si, dans les éludes microscopiques surtout, un peu de science peut conduire à Terreur, beaucoup de science peut nous révéler des vérités importantes. N'oublions jamais ce mot profond de Pline le Jeune : In minimis tota laiet naturel.
La première question qui s'est présentée à mon esprit après avoir déterminé la présence du suc galactiforme dans tous les cancers, c'est celle du rôle que doit jouer ce suc dans la généralisation de la maladie cancéreuse. Ce rôle est-il le même que celui du pus dans Tinfectiou purulente?
Cette question mérite d'être discutée.
Dans la diathèse purulente succédant à des plaies ou à des opérations chirurgicales, on a cru d'abord, sans trop s'inquiéter des voies et moyens, que le pus des abcès viscéraux, si souvent observés dans ce cas, avait été transporté en nature de la surface de la plaie dans l'épaisseur des viscères.
La doctrine de la phlébite purulente viscérale succédant à la phlébite purulente traumatique , doctrine que je crois avoir établie le premier sur des faits irrécusables (i), a bientôt fait justice delà théorie de la métastase.
En serait-il de même dans la dégénération cancéreuse, laquelle est limitée dans le principe à un seul point de Téconomie et qui n'est pas moins susceptible de générali sation que l'inflammation purulente?
Cela est infiniment probable : mais quelle différence entre ces deux infections, à savoir l'infection purulente et Tinfection cancéreuse ; la plus radicale de toutes est
(i) Voyez mon article Phlébite du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pvatiques.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 199
celleci. L'infection purulente consiste dans la série des phénomènes suivants : V phlébite purulente capillaire, succédant à une phlébite purulente traumatique; 2^^ mélange en nature du pus avec le sang; 3° transport de ce pus dans les veines capillaires où il est retenu et où il fait Toffice d'un corps étranger qui a pour conséquence un dernier fait ; U^ la phlébite capillaire purulente.
Mais le cancer n'est pas un produit de sécrétion; c'est un tissu infiltré de suc cancéreux : or ce ne peut pas être le tissu ou la trame organique qui est transporté d'un lieu dans un autre, mais bien le suc ou les globules cancé* reux, ou, si l'on aime mieux, les cellules cancéreuses. Ces cellules cancéreuses sont souvent douées de la, faculté de se reproduire indéfiniment. Déposées dans une partie du système capillaire et en vertu de leur faculté proligère, elles se reproduisent incessamment, chaque cellule pouvant devenir un point central de proligération ; et c'est ainsi que se développent par milliers ces foyers cancéreux dont chacun devient à son tour une source d'infection générale. L'infection ou proligération cancéreuse se fait donc par le même mécanisme que Tinfection purulente, les cellules cancéreuses microscopiques se comportant comme les cellules purulentes. On me pardonnera cette interprétation microscopique un peu hasardée , mais qui seule peut rendre compte des faits. Ce qu'il y a de positif, c'est que les choses se passent comme s'il en était
amsi
Etudions maintenant la charpente ou trame du tissu cancéreux.
La charpente ou trame du cancer n'a absolument rien de spécifique : elle est constituée par du tissu fibreux aréolaire plus ou moins dense, dans les mailles duquel est déposé un suc lactescent, semblable à la crème de lait (suc galactiforme), qu'on en fait sourdre par une pression plus ou moins considérable : en effet, ce suc lactescent
200 XVIIl*' CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
ne se trouve pas seulement dans le cancer encéphaloïcle où il saute pour ainsi dire aux yeux, mais bien dans tous les cancers sans exception : ainsi, le tissu squirrheux le plus dur, le plus dense, tellement dense qu'il paraît n'être constitué que par des parties solides, soumis à une forte pression dans un étau, fournit un suc cancéreux beaucoup plus abondant qu'on ne lauraiî imaginé, si bien qu'il ne reste entre les mors de Tétau qu'une trame fibreuse très résistante, qui est la charpente du cancer.
Or, le suc du tissu squirrheux le plus dur, ainsi obtenu par expression, présente les mêmes caractères que le suc de Tencéphaloïde que Monro avait comparé à la laitance de poisson etLobstein au liquide du thymus. Mais ces deux observateurs n'avaient pas eu la pensée de chercher le suc cancéreux dans le cancer squirrheux, et encore moins de considérer ce suc comme le caractère spécifique du cancer. Or, c'est dans ce suc et non dans la trame organique qui le recèle que les observateurs micrographes ont eu l'heureuse idée de chercher les caractères spécifiques du cancer. C'est avec ce même suc qu'il faudrait faire des expériences sur les animaux vivants, si l'on voulait déterminer par l'expérimentation la nature contagieuse ou non contagieuse du cancer. Mais les faits cliniques sur ce point ont une valeur bien autrement importante que les expériences sur les animaux. Or, j'ai dit ailleurs que j'avais été appelé plusieurs fois auprès de femmes sur l'âge du retour qui, croyant n'avoir que des pertes blanches, continuaient à avoir des relations avec leurs maris, et chez lesquelles j'ai reconnu un ulcère cancéreux avec écoulement horriblement fétide, lequel ulcère cancéveux avait détruit le museau de tanche et comme évidé «ne grande partie du col de l'utérus. Or leurs maris n'avaient jamais éprouvé le moindre accident local, bien qu'ils eussent continué à avoir des relations avec elles jui'qu'au moment où j'ai été consulté.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 201
C'est en étudiant sous ce point de vue le cancer squirrheux le plus dur que je me suis rendu compte des bons effets (je ne dis pas des succès) obtenus temporairement parDesaultà Taide de la compression dans certains cas de cancer squirrheux du rectum, et de ceux de Récamier dans certains cas de cancer mammaire.
Lisez le Journal de chirurgie de Desault, et vous y trouverez un certain nombre de faits relatifs à des cancers du rectum guéris par des mèches progressivement gros« sissantes. Il est vrai que ces cas de guérison portent en général sur des malades de Thôpital, qu'on avait perdus de vue après leur sortie ; mais le fait est que ces malades sortaient de Thôpital tellement soulagés, qu'ils se croyaient guéris. Or, que faisait Desault par la compression exercée sur le rectum rétréci, à Taide de mèches dont il augmentait chaque jour le volume? Il dilatait l'intestin et favorisait ainsi par la compression la résorption de la sérosité qui infiltrait ses parois; il guérissait parfaitement s'il n'avait affaire qu'à un œdème dur ou à une induration phlegmasique chronique du rectum ; il ne guérissait qu'incomplètement si l'induration était à la fois cancéreuse et œdémateuse ; il ne guérissait pas du tout, et bien certainement il aggravait les indurations exclusivement cancéreuses. Tout le bénéfice de ce traitement c'était de dilater l'intestin et de permettre aux matières fécales de sortir librement, et c'était déjà un beau résultat.
De même, que faisait Récamier en soumettant à une compression méthodique et graduellement croissante les mamelles indurées? S'il n'avait affaire cju'à une simple induration œdémateuse (œdème dur de la mamelle), il obtenait des résultats admirables par la compression graduelle qu'il exerçait d'ailleurs avec beaucoup d'habileté à l'aide de couches successives d'amadou. Or, comme Desault pour le cancer du rectum, Récamier croyait sincèrement avoir radicalement guéri un assez grand nombre de
202 xvin* CLASSE, des dégénérations organiques. cancers sqairrheux de la mamelle par cette compression méthodique. Si ces deux grands praticiens avaient affaire à une induration mixte, c'est-à-dire à une induration en partie squirrheuse et en partie œdémateuse, ils réduisaient par la compression la tumeur à sa partie squirrheuse ou cancéreuse; et par cette réduction, d'une part, les malades affectés de cancer du rectum, notablement soulagés, pouvaient rendre plus facilement leurs matières fécales, et, d'une autre part, !a diminution du volume de la mamelle ranimait pour quelque temps Tespérance des femmes affectées de cancer mammaire. Mais n'oublions pas que pour peu que la compression du tissu cancéreux dépassât une certaine limite, elle pourrait accélérer les progrès de la dégénération cancéreuse en y introduisant un élément inflaomiatoire. On peut encore se demander si la compression d'un tissu cancéreux, en favorisant l'absorption du suc cancéreux, n'exercerait pas une certaine influence sur l'infection cancéreuse générale.
Ainsi la grande différence qui existe entre l'œdème dur et le cancer dur ou squirrheux, c'est que dans le premier les parties indurées sont pénétrées de sérosité, et que dans le second elles sont pénétrées de suc cancéreux. IN'oublions pas que l'œdème des corps fibreux donne à ces corps un aspect deini-iransparent qui en impose quelquefois et qui les fait prendre au premier abord pour du tissu cancéreux : le véritable critérium des tumeurs ou indurations à caractère douteux est donc dans les effets de la compression qui n'exprime que de la sérosité dans les tissus infiltrés, tandis qu'elle exprime du suc cancéreux dans les tumeurs carcinomateuses. N'oublions pas que l'œdème dur était très souvent confondu avec le cancer avant la détermination du suc cancéreux ; n'oublions pas non plus que le cancer dur est souvent compliqué d œdème dur, lequel prédomine même quelquefois
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 203
au point de donner à la tumeur un volume double ou triple de celui qu'elle aurait réellement en l'absence de cette complication. C'est dans ces cas que la compression méthodique fait merveille, en réduisant la tumeur à sa plus simple expression. Mais la compression devient nuisible aussitôt qu'elle s'exerce sur la partie de la tumeur qui est constituée par du tissu cancéreux.
Une question importante se présente ici :
Y a-t^il des vaisseaux dans le squirrhe ou cancer dur? \\ y a quelque chose de pire que de ne pas observer, c'est d'observer superficiellement, c'est de déduire des conséquences pratiques de faits douteux, d'observations incomplètes; c'est d'abuser de notions aussi positives que celles qui ressortent de Fanatomie pathologique.
Scarpa (1) , ayant essayé d'injecter les artères des tumeurs squirrheuses, a observé que la matière de l'injection, quelque ténue qu'elle fût, ne remplissait que les artères environnantes sans pénétrer en aucune façon dans la tumeur. Travers et Lobstein ont fait la même observation. Ce (|u'il y a de certain, c'est que dans les cancers durs de la mamelle les vaisseaux contenus dans l'épaisseur de la tumeur sont d'un très petit calibre, si bien qu'au premier abord, en examinant la coupe du squirrhe, on ne découvre pas de vaisseaux sanguins, ou que si l'on en découvre ils sont extrêmement petits et d'apparence veineuse. Cette absence ou cette pénurie, au moins apparente de vaisseaux, est surtout remarquable dans le cancer dur atrophique qui est toujours accompagné du rétrécissement des vaisseaux en raison directe de la rétraction ou corrugation dont il est le siège.
Mais je n'ai jamais étudié les cancers durs sous le rapport de leur vascularité (et pour cela il faut faire
(i) Archives de médecine^ t. X, p. 277 et suiv.
204 XVin* CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
injecter les artères du sujet) sans reconnaître un développement très remarquable des vaisseaux artériels des quatrième et cinquième ordres , lesquels décrivent de nombreuses flexuosités , preuve bien évidente de leur hypertrophie, toujours caractérisée non-seulement par la dilatation des artères, mais encore par leur développement en longueur, qui se traduit par des flexuosités. Or, ce développement artéiiel est toujours en raison directe du développement morbide de Torgane et de la vitalité dont il jouit.
Le système capillaire et les dernières ramifications du système veineux m'ont paru toujours présenter un développement plus remarquable encore que les artères. Ils constituent un plexus veineux considérable tout autour de la tumeur, plexus veineux qui démontre qu'il se produit dans l'organe correspondant un travail morbide plus ou moins actif. Il m'a paru que le développement du système veineux de l'organe envahi par le cancer était relativement beaucoup plus considérable que le dévelop« pement du système artériel.
Le cancer dur ou squirrheux est essentiellement caractérisé par un tissu dur, qui représente la dureté des corps fibreux avec lesquels nous verrons qu'il a été souvent confondu. La densité du cancer squirrheux est à peu près toujours la même, quelle que soit d'ailleurs la densité normale du tissu qu'il a envahi. Ainsi, la dégénération cancéro-squirrheuse élève la densité des tissus mous et abaisse celle des tissus durs. Ainsi, le squirrhe du tissu cellulaire acquiert la même densité que le squirrhe delà peau et du tissu fibreux; et lorsqu'un os est envahi par le cancer squirrheux, le phosphate calcaire est résorbé, et la densité du tissu osseux descend au niveau de la densité du tissu squirrheux.
Chose bien remarquable, le cancer squirrheux ramène à Thomogénéité d'aspect, de couleur, de structure, de
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 205
densité, les tissus les plus hétérogènes, tels que le tissu cellulaire, la peau, les muscles et les glandes, etc.
Le cancer squirrheux s'assimile en quelque sorte tous les tissus, et cette assimilation est commune à toutes les dégénérations, à la dégénération gélatiniforme aussi bien qu'à la dégénération cancéreuse. Le tissu cancéreux se substitue aux tissus après les avoir atrophiés sans vestige, comme ces plantes parasites qui enveloppent et pénètrent de toutes parts un végétal vigoureux, et qui finissent par le détruire en se substituant complètement à lui; ou plus exactement comme ces hquides chargés de sels en dissolution , au sein desquels on plonge une portion de végétal , laquelle s'infiltre fibre par fibre et qui est bientôt remplacée par le sel cristallisé, si bien qu'on ne trouve plus de vestige du tissu organicpie; la forme de la cristallisation rappelant seule son existence antérieure.
Volume de f organe envahi augmenté ou diminué. Le cancer, et plus particulièrement le cancer dur ou squirrheux, se présente sous deux variétés bien distinctes : tantôt il diminue le volume de Torgane aux dépens duquel il est développé : c'est le cancer dur ou squirrheux atrophique; tantôt, au contraire, l'organe envahi par le cancer éprouve un développement considérable : c'est le cancer dur ou squirrheux hypertrophique.
Dans le cas de cancer dur atrophique, il semble qu'il y ait racornissement ou ratatinement de l'organe. La dureté pierreuse que le cancer squirrheux imprime aux parties envahies semble la conséquence de ce ratatinement, lequel intercepte plus ou moins la circulation par la constriction qu'il exerce sur les vaisseaux nourriciers. La gangrène partielle ou générale de la masse cancéreuse est quelquefois la conséquence de cette interception de la circulation artérielle. La gangrène par interception de la circulation veineuse s'observe aussi dans d'autres cas.
206 XVIil^ CLASSE. DES DÊGÉNÉRATfONS ORGANIQUES.
Le resserrement, le racornissement atrophique est surtout manifeste dans le cancer dur ou squirrheux de la mamelle. J'ai vu des femmes dont la mamelle naturellement très volumineuse était assez promptement réduite à la moitié, au tiers, au quart du volume ordinaire. Il est même des cas dans lesquels la mamelle est complètement atrophiée, si bien (jue la poitrine représente de ce côté une poitrine d'homme, la présence de la mamelle n'étant accusée que par le mamelon; j'ai même vu un cas où le mamelon avait été détruit par l'atrophie et par l'ulcération, on aurait dit que la mamelle avait été extirpée en totalité. Mais pour que Tatrophie soit aussi complète, il faut c}ue non- seulement la mamelle, mais encore le lissu cellulaire et la peau aient été entièrement envahis par le cancer atrophique.
Il s'en faut bien que cette terminaison atrophique soit un mode de yuérison du cancer; bien loin de là, car l'observation démontre que Tinfection générale de l'économie est quelquefois en raison directe du refoulement du suc cancéreux par le resserrement de forgane , et qu'en même temps que l'atrophie il se produit des tubercules cancéreux non-seulement à la peau, mais dans tous les autres tissus.
On conçoit que pour que l'atrophie mammaire soit aussi complète, il faut cjue non--seulement la glande mammaire soit envahie, mais encore le tissu cellulaire souscutané : les muscles, les côtes et la plèvre costale peuvent aussi participer à cette dégénération.
Non-seulement ie cancer dur atrophique n'est pas un mode de guérison, comme il le semblerait au premier abord, mais l'observation démontre qu'il est constamment accompagné d'une infection générale : il semble que l'économie s'infecte en proportion du refoulement du suc cancéreux. Et il est des cas dans lesquels des tubercules cancéreux se produisent par tout, à la peau, dans
DÉGÉÎNÉaATlONS CANCÉREUSES. 207
le tissu cellulaire libre et dans Tépaisseur de tous les orfjanes.
Le cancer atrophique mammaire qui envahit ordinairement la mamelle tout entière peut être partiel : quelquefois ii est limité à une portion de la peau et du tissu cellulaire subjacent; alors la peau racornie se déprime en forme de godet ou de cul-de-sac infundibuliforme. Dans d'autres cas, la mamelle est envahie en masse et s'atrophie en masse. La tendance au racornissement dans cette espèce de cancer atrophique est telle, qu'un envahissement très limité delà peau et du tissu cellulaire souscutané a pour conséquence un ratatinement prodigieux de la mamelle.
Le cancer dur atrophique se combine quelquefois avec l'œdème dur dont il est facile de le distinguer.
Laennec a admis, dans le cancer dur comme dans le cancer encéphaloïde, deux périodes, savoir la période de crudité et la période de ramollissement. Mais cette distinction me paraît un em|}runt malheureux fait aux tubercules strumeux : aucun rapprochement autre que celui de la forme ne me paraît devoir être fait entre ces deux lésions, le tubercule strumeux étant \in produit de sécrétion, une sorte de pus concret, et le tubercule cancéreux étant un tissu morbide doué d'une énergique vitalité.
Le cancer dur ou squirrheux peut-il se transformer en
cancer encéphaloïde et réciproquement ?
Il me paraît démontré que le cancer encéphaloïde ne se transforme jamais en cancer squirrheux; mais il n'est pas certain que le cancer squirrheux ne puisse pas se transformer en tissu encéphaloïde. La vérité est que, dans le plus grand nombre des cas , le cancer squirrheux et le cancer encéphaioïde suivent une marche indépendante. Toute la différence entre ces deux lésions consiste dans la proportion qui existe entre la quantité
208 XVlIl'' CLASSE. DES DÉGÉNÉBATIONS OBGANIQUES.
de SUC cancéreux et le développement vasculaire d'une part, et le développement de la charpente fibreuse d'une autre part. Tons les cancers peuvent prendre la forme ulcéreuse. Le cancer dur ou squirrheux est le cancer chronique; le cancer encéphaloïde est le cancer aigu.
Il n'y a aucun rapprochement à établir entre la dégénération gélatiniforme et la dégénération à suc cancéreux, et c'est à tort qu'on a admis qu'à une période donnée de leur existence certains cancers squirrheux s'infiltraient d'une matière transparente ayant tous les caractères de la gelée ou d'un sirop épais, et se convertissaient en un tissu spongieux dont la coupe ressemblait à celle d'une grenade.
La dégénération aréolaire et gélatinilbrme et la dégération à suc cancéreux sont deux modes de lésions tout à fait distinctes et qui ne peuvent en aucun cas se transformer l'une dans l'autre. Il n'y a aucun rapprochement à établir entre ces deux dégénérations qui sont parfaitement indépendantes.
La question de savoir si ces deux dégénérations peuvent coexister chez le même sujet ou dans la même tumeur, ne me paraît pas complètement résolue, mais elle ne saurait manquer de l'être sous peu : il suffit de l'avoir posée.
Il n'y a d'autre différence entre le cancer dur ou squirrheux et le cancer mou ou encéphaloïde que dans la proportion qui existe entre la charpente du cancer et la quantité de suc cancéreux. Ainsi, on appelle squirrheuses les tumeurs cancéreuses pourvues d'un tissu fibreux abondant, qui leur donne une certaine solidité; et on appelle encéphaloïdes les tumeurs cancéreuses dans lesquelles le tissu fibreux disséminé est moins dense, le suc cancéreux plus abondant, le système vasculaire plus considérable, et par conséquent les cancers dont la densité est moindre.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES* -^^
Le tissu fibreux dans le cancer squirrlieux se présente le plus ordinairement sous la forme de lignes blanches, aréolaires, tantôt irrégulières, tantôt rayonnant du centre à la circonférence.
La présence du tissu fibreux explique pourquoi on a si souvent confondu et Ton confond encore tous les jours les corps fibreux mammaires avec des cancers squirrheux. Mais, je le répète, le caractère différentiel entre la tumeur cancéreuse et la tumeur fibreuse consiste dans la présence du suc cancéreux dans la tumeur cancéreuse, et dans son absence dans la tumeur fibreuse.
Une fois pour toutes, disons s'il y a une différence radicale entre le cancer dur ou squirrheux et le cancer encéphaloïde, ou si le cancer dur ou squirrheux mérite le nom (ïencéphaloïde cru que lui donnent encore quelques auteurs.
C'est arbitrairement qu'on a donné le nom à'encéphaloïde cru au squirrlicha cancer encéphaloïde est encéphaloïde dès le premier moment de son apparition et conserve toujours le même caractère, de même que le cancer squirrheux ou squinhe naît squirrheux, se développe squirrheux, s'ulcère, se gangrène squirrheux, se complique d'oedème mou ou dur, s'infiltre d'un liquide filant, alburaineux comme le blanc d'œaf ou la synovie, et se creuse de cavités remplies du même liquide : il peut s'enflammer, s'ulcérer, se gangrener; mais le tissu squirrheux ne deviendra jamais un tissu encéphaloïde.
La présence d'une plus ou moins grande quantité de tissu fibreux dans le squirrhe ou cancer dur explique pourquoi on a si souvent confondu des corps fibreux des productions fibreuses avec des dégénérations cancéreuses. Le tissu fibreux est la charpente du cancer dur ou squirrheux : le caractère différentiel entre ces deux productions organiques si essentiellement différentes, c'est la
2î0 XVIII CLASSK. T)t,S DKGKNKHATÏONS ORGANIQUES.
présence du suc cancéreux dans le cancer, son absence dans le corps fibreux.
La doctrine du ramollissement du squirrhe me paraît une ^rave erreur. A la période de ramollissement, généralement admise depuis I^aennec, on pourrait, à plus juste titre, substituer \si période d'endurcissement^ au moins dans un certain nombre de cas; car le cancer dur ou squirrheux tend quelquefois à s'indurer de plus en plus, et cette induration progressive s'observe surtout dans le cancer atrophique.
Cet état d'endurcissement s'observe surtout à !a peau dans ]e cancer mammaire. Or, la peau qui a subi cette induration squirrbeuse tend sans cesse à revenir sur e!lemêuie; elle s'épaissit, devient inextensible, dure comme le cuir d'une semelle de botte : elle étreint les parties subjacentes à la manière d'un bandage fortement serré; et quand le cancer atrophique occupe le mamelon, ce mamelon est attiré vers le centre de la mamelle par une sorte d'invagination ; lorsque, au contraire, l'induration atrophique occupe le pourtour du mamelon, ce mamelon intact est étranglé par la corrugation des parties voisines, devient très saillant, volumineux, violacé, et peut tomber en gangrène.
Ijulcération et la gangrène^ voilà les deux terminaisons du cancer squirrheux : Tune et l'autre sont la conséquence de l'inflammation qui s'empare des parties indurées; car on ne saurait assez le répéter, riuflammation n'est pas seulement l'apanage des tissus sains, elle envahit aussi les tissus morbides, tandis que le cancer me paraît envahir essentiellement les tissus sains et respecter les tissus morbides. J'oserais même dire que le cancer n'envahit que les tissus sains, qu'il respecte les tissus qui sont le siège du travail morbide de l'inflammation; en un mot, que l'inflammation est en cpielque sorte une immunité par rapport au cancer : et chose remarquable, bien loin
DÉGKÎNÉKATîONS CAiNCKREUSËS, "21 \
d'être une iniinunité contre l'inflammation, la dégénération cancéreuse se complique constamment plus tôt ou plus tard avec l'inflammation, et c'est cette complication qui constitue presque toujours la période ultime du cancer.
L'inflammation qui s'empare d'nn tissu cancéreux, le détruit plus ou moins rapidement, soit par suppuration, soit par gangrène.
C'est tantôt par ulcération ou par gangrène moléculaire, et tantôt par eschare plus ou moins considérable que se produit la solution de continuité du cancer. Or le mécanisme de l'ulcération cancéreuse est exactement le même que celui de l'ulcération inflammatoire ordinaire. L'odeur dite spécifique de Fichor cancéreux n'a rien de bien caractéristique, et les caractères de l'ulcère cancéreux ne sont pas toujours tellement trancliés, qu'il ne puisse rester des doutes dans l'esprit de l'observateur sur sa véritable nature. C'est ainsi que Tulcère simple de Testomac a été si longtemps confondu avec l'ulcère cancéreux de cet organe.
Une base dure, squirrheuse, des alentours squirrbeux, bosselés, et surtout la présence du suc cancéreux dans l'épaisseur des parties indurées qui supportent et entou. rent l'ulcère, sont des caractères bien plus positifs du cancer qu'un liquide sanieux et fétide, que des bords coupés à pic et que des fongosités.
On distingue à juste titre les ulcères cancéreux en primitifs et en consécutifs : l'ulcère cancéreux primitif succède presque immédiatement à l'mduration cancéreuse. L'ulcération se produit par gangrène moléculaire ; d'autres fois elle procède par eschares plus ou moins considérables , par couches superposées , par cercles ou zones concentriques, comme dans la pourriture d'hôpital.
Le rôle important que joue l'inflammation dans les
Si2 KVHî' CLAUSE. nî:5 nÉGÊKîiRATîON^ 0R(UMQtJΫ5.
phénonièrieê consécutifs du cancer ne saurait donc étrô contesté. Le gonflement inflammatoire survenant dans le cancer induré a pour conséquence l'interception de la cuxulation veineuse et artérielle. Il y a gangrène par étranglement.
L'ulcération cancéreuse tend sans cesse à s'accroître en profondeur : elle dévore tous les tissus ; et bien que le tissu artériel résiste beaucoup plus que les autres tissus au travail ulcératif, comme aussi à la dégénération cancéreuse, il arrive assez souvent que les parois artérielles envahies donnent lieu à des hémorrhagies, quelquefois même foudroyantes.
Je dois dire cependant que je n'ai pas vu d'exemple de cancer des parois artérielles, et il m'a paru que Tulcération par eschare était la source habituelle des hémorrhagies consécutives du cancer.
La gangrène joue donc un grand rôle dans la dégénération cancéreuse. Quelquefois elle est insensible et comme moléculaire, et alors la gangrène se produit sous la forme d'ulcération : tantôt elle procède par escliares plus ou moins considérables.
Ordinairement consécutif, l'ulcère cancéreux est quelquefois primitif et survient j}resque en même temps que l'induration cancéreuse : c'est ce qu'on voit pour le cancer des lèvres, pour le cancer de toutes les surfaces libres ; mais l'induration cancéreuse précède toujours l'ulcération.
Telle est la marche ordinaire du cancer dur ou squirrheux; telle est l'influence qu'exerce sur le tissu squirrheux l'inflammation qui s'empare consécutivement de ce tissu.
Cette influence consécutive de l'inflammation sur la marche du cancer ne saurait être contestée. Il n'en est pas de même de Tinfluence ([ue, suivant une doctrine célèbre (celle de Broussais), l'inflammation exercerait primitivement sur la production du cancer. Oj, les faits démon
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 213
trent de la manière la plus positive qu'il n'y a aucune affinité ])atho!ogique entre l'induration phlegmasique et la dégénération cancéreuse.
Du reste, le cancer dur ou squirrheux se développe dans tous les tissus : et c'est bien à tort que Scarpa a divisé les organes en deux catégories, dont la première comprendrait les organes dans lesquels le cancer se développerait primitivement, et dont la seconde comprendrait les organes dans lesquels le cancer dur ou squirrheux, qui est pour lui le seul cancer, ne peut se manifester que secondairement.
Il est besoin d'une anatomie pathologique du cancer squirrheux plus complète que celle qui existe ; et la preuve de cette nécessité se trouve dans une doctrine contre laquelle je dois m'élever ici avec d'autant plus d'insistance, qu'elle a été appuyée par un savant dont les opinions toujours sages et remarquables par une judicieuse réserve n'en ont que plus d'autorité; c'est que souvent \e squirrhe ne lui semble être autre chose qu une hypertrophie^ une induration du tissu cellulaire. Mais l'hypertrophie n'est et ne peut être que l'hypertrophie et rien de plus ; l'induration ne peut être autre chose que l'induration. Dans le cancer squir rlieux il y a toute autre chose que de l'hypertrophie et de l'induration, il y a du suc cancéreux. Le cancer squirrheux et l'induration diffèrent entre eux toto cœlo, pour me servir d'une expression qui rend parfaitement ma pensée.
Les corps fibreux sont encore confondus tous les jours avec le cancer, cliniquement et anatomiquement.
Les corps fibreux, dit-on, s'ils ne sont pas extirpés, peuvent dégénérer en cancer : c'est une erreur grave contre laquelle je ne saurais trop protester; il n'y a entre le cancer squirrheux et les corps fibreux rien de commun que la dureté.
La nécessité d'une bonne anatomie pathologique du cancer dur ou squirrheux, ou fibreux, se fait encore sentir
21/l XVIIl'' CLASSE. DES DÉGÉNÉUATIONS OHGAÎNIQUES.
de nos jours. L'étude comparative des corps fibreux et du cancer squirrlieux ne sera donc pas ici déplacée.
Étude comparative des corps fibreux et du cancer sguirrheux , La consistance du corj)s fibreux est la même ([ue celle du cancer squirrheux. Tous deux crient sous le scalpel lorsqu'on les divise; tous deux se {présentent sous Taspect d'un tissu bomogène, blancbâtre, demi-transpareiu ; tous deux ont la densité du cartilage ou plutôt du fibro-cartilage.
Leur caractère différentiel positif est le suivant : le corps fibreux n'a pas de suc particulier, la pression la plus forte ne peut en faire suinter aucun ; le doigt, |)romené sur la surface de la coupe, est à peine humecté par un liquide gluant, visqueux, synoviforme; dans le cancer le plus dur, au contraire, la pression fait toujours suinter une quantité plus ou moms considérable de suc semblable à la crème de lait, à la laitance de carpe, en un mot, de suc cancéreux.
Si donc en clinique les cas sont fréquents où Ton est embarrassé de décider si une tumeur qu'on observe est décidément bénigne ou maligne, fibreuse ou cancéreuse, la distinction est facile en anatomie pathologique. La tumeur est bénigne s'il y a absence de suc cancéreux; elle est maligne quand la présence de ce suc est bien constatée (1).
Les corps fibreux restent libres d'adhérences toute la vie, bien qu'ils puissentacquérir un très grand développement.
Les tumeurs cancéreuses, si elles sont le plus ordinairement libres et parfaitement délimitées dans le prin-
(i) l^'auclace chirurgicale ira-l-elle, dans les cas de tumeur extérieure, mammaire ou auire , d'un caractère douteux , jusqu'à enlever un petit fragment de cette tumeur pour le soumettre à l'épreuve de la compression, et déterminer par la présence ou par l'absence du suc cancéreux le caractère de la lésion ? Je sais positivement que cette épreuve a été faite par un jeune chirurgien doni je dois taire le nom. I/épreuvefut négative, il n'y avait pas de suc cancéreux. L'extirpation n'a pas été pratiquée.
DÉGÉNÉRATIONS CAINCÉREUSE8, 215
cipe, devierjnent bientôt adhérentes au.v parties voisines qu elles ne tardent pas à eovahir.
Les corps fibreux conservent, en général, leur dureté primitive. Cependant ils sont susceptibles de s'infiltrer de sérosité, et par conséquent de se ramollir, de se diviser en lobules. Dans ce dernier cas, le diagnostic différentiel est plus difficile sur le vivant, mais il devient très facile après Textirpation, et ce diagnostic posthume n'est certainement pas à dédaigner.
Les corps fibreux, dit-on, s'ils ne sont pas extirpés, peuvent dégénérer en cancer. C'est une grave erreur. Un corps fibreux sera toujours un corps fibreux, comme un cancer sera toujours un cancer. Le tissu fibreux nesl que a ciiarpente du cancer, tandis qu'il constitue l'essence du corps fibreux proprement dit.
2® ESPÈCE. Cancer encéphaloïde.
Le nom de cancer encéplialoïde ou cérébri forme a été donné par Laennec à une espèce de cancer dont la ressemblance avec la substance cérébrale quant à l'aspect et quant à la consistance, avait déjà frappé tous les observateurs.
Le cancer encéphaloïde de Laennec n'est pas une espèce nouvelle, c'est \efongus médullaire de Maunoir, le sarcome pulpeux médullaire d'Abernethy, le sarcome vasculaire d'autres observateurs. Dupuytren lui applicjuait plus particulièrement le nom de carcinome^ réservant celui de cancer pour îe cancer dur ou squirrheux. Le nom d'encé* phaloïde me paraît devoir être conservé.
Ainsi Wardrop, en décrivant son fongus médullaire, dit que « Fexcroissance morbific|ue présente l'apparence » de la substance médullaire; qu'elle est principalement >; formée par une matière opaque, blanche, homogène, » offrant la consistance du cerveau. « Le nom de sarcome médullaire y àe fongus médullaire, donné au cancer encéphaloïde par d'autres praticiens, atteste encore cette identité
d aspect généralement reconnue. Le cancer encéphaloïde, ou fongus médullaire, est de toutes les espèces de cancer celle qui peut acquérir le volume le plus considérable : ce volume estquelquefois monstrueux, il esten quelque sorte illimité. On a vu desencéphaloïdes qui avaient deux fois le volume de la tête du fœtus et même de la tête de Tadulte.
Un autre caractère de Tencéphaloïde, c'est sa consistance qui est tantôt celle du cerveau d'un adulte, tantôt celle du cerveau d'un jeune enfant et même du fœtus. C'est bien souvent une sorte de bouillie, de pulpe qu'on croirait au premier abord sans organisation.
Cette mollesse, qui est un des traits principaux du tissu de Tencéphaloïde, est telle, qu'il en résulte quelquefois une fluctuation mensongère, si bien que dans un assez grand nombre de cas on a plongé le trocart ou la pointe du bistouri dans une tumeur de ce genre, en croyant avoir affaire à une collection de liquide : cette erreur a été commise un grand nombre de fois dans l'encéphaloïde du testicule, si bien que plusieurs hommes de Fart, aussi habiles que prudents, dans l'impossibilité où ils se trouvent de déterminer à priori s'ils ont affaire à une collection de liquide ou à une tumeur encéphaloïde, se mettent en mesure d'emporter le testicule immédiatement après une ponction exploratrice. La même incertitude de diagnostic peut exister pour les tumeurs de la mamelle. Le cancer encéphaloïde de la mamelle peut être pris pour un kyste, et réciproquement. J'ai vu plusieurs fois prendre pour des abcès et ouvrir des encéphaioïdes du sternum et des côtes, et je dois dire que la connaissance de ce fait m'a fait commettre, dans un cas, une erreur opposée , c'est-à-dire que dans un cas d'abcès chronique situé à la partie latérale droite du sternum , je crus d'abord à un encéphaloïde.
Il faut bien apprendre à distinguer la fluctuation molle de la fluctuation liquide.
DÉGÉNÉRATIONS GAISCÉREUSES. 217
On serait tenté d'appeler abcès cancéreux un certain nombre de tumeurs encéphaloïdes, tant le suc cancéreux est abondant; et dans plusieurs cas, même à lautopsie, la trame aréolaire du tissu encéphaloïde est si peu considérable, qu'au premier abord on croirait à une collection de liquide un peu épaissi ; erreur qui est démontrée par les vaisseaux plus ou moins nombreux et les quelques filaments fibreux ou celluleux qui traversent le foyer.
La même erreur peut être commise pour les encéphaloïdes du foie. Je me rappellerai toujours avec douleur un cas malheureux de ce j^enre : un de nos confrères avait un foie énorme, pour la détermination de la nature duquel je fus appelé avec trois autres confrères. La fluctuation parut si évidente aux trois consultants, fanhélation était si considérable, le malade demandait avec tant d'instance à être soulagé, et d'ailleurs mes confrères étaient tellement persuadés que nous avions affaire à un kyste, que, malgré mon opposition, la ponction fut pratiquée; mais, hélas ! il ne sortit que du sang par la canule, et le malade était mort quelques jours après. A fautopsie, nous trouvâmes le foie farci de masses encéphaloïdes , d'une moyenne grosseur, et pourtant la fluctuation observée du vivant du malade semblait indiquer une tumeur très volumineuse. Or, il est bon de savoir (|ue la sensation de fluctuation dans le foie peut se produire non-seulement lorsqu'il y a une tumeur encéphaloïde considérable, mais encore lorsqu'il existe un grand nombre de petites tumeurs encéphaloïdes rapprochées.
La même erreur de diagnostic a été commise dans un cas de cancer encéphaloïde énorme du rein. Cette tumeur fut prise pour un kyste du rein. Une ponction fut pratiquée; il ne sortit que du sang, et le malade ne tarda pas à succomber.
On ne saurait assez le répéter, rien ne ressemble plus à un kyste contenant un produit liquide qu'une volumineuse
218 XVlîl'' CLASSE. m/S DÉGÉNÉnAXIONS ORGANIQUES.
tumeur encéphaloïde enkystée. Disons cependant que dans ce cas, Texploration attentive de la tumeur ne donne jamais une sensation bien nette de fluctuation, mais bien celle d'un déplacement pâteux, comme le ferait une poche remplie d'une bouillie plus ou moins épaisse : il n'y a ni fluctuation proprement dite, ni transmission rapide d'un choc sec appliqué sur Je point opposé de la tumeur.
Des formes diverses du cancer.
Il résulte de ce qui précède, 1° qu'il n'existe qu'une seule espèce de cancer, à savoir le cancer à suc cancéreux, 2^ que la dégénération à suc yélatinilorme constitue une dégénération toute spéciale qui ne saurait être classée parmi les dégénérations cancéreuses.
Or, le cancer proprement dit se présente sous plusieurs formes bien distinctes, qu'on peut réduire au nombre de quatre :
P Forme de tumeur plus ou moins volunnneuse ;
2^ Forme de tubercules disséminés au milieu d'un tissu sain ;
3*^ Forme ulcéreuse;
11"" Forme de longus plus ou moins considérable naissant d'une surface libre.
Des quatre formes du cancer, deux affectent une prédilection remarquable pour l'encéphaloïde, à savoir celle de fongus ou végétations, et celle de tubercules disséminés. C'est au cancer encéphaloïde bien plus qu'au cancer squirrheux ou fibreux qu'appartiennent ces milliers de tubercules ou de masses cancéreuses qu'on rencontre si souvent dans le foie, la rate, les poumons, et qui semblent étrangers au tissu j)ropre de l'organe, lequel est parfaitement sain tout autour.
Le volume des tubercules cancéreux (qu'on a aussi appelé sarcome tuberculeux) varie depuis celui d'un grain de
DÉGÉNÉKATiONS CANCÉREUSES. 219
mil jusqu'à celui de la tête d'un adulte. Ou trouve souvent réunis dans le même organe (et nommément dans le foie) des tubercules de divers volumes, et il est naturel de penser que les plus petits sont la première période des tumeurs plus volumineuses. Cependant il est des cas dans lesquels les tubercules cancéreux semblent destinés à ne jamais dépasser un certain volume : ainsi, dans certaines variétés de cancer, le progrès de la dégénération cancéreuse se manifeste non par le développement des tubercules déjà existants, mais par l'apparition successive de tubercules innombrables, lesquels semblent tous construits sur le même modèle, sans pouvoir jaiiiais dépasser un certain volume. Or, cette multiplication prodigieuse s'opère à la fois et dans des organes différents et dans Torgane primitivement envahi par le cancer.
Les tubei cules encéphaloïdes sont tantôt enkystés , comme déposés au sein des organes intacts, et alors susceptibles d'une énucléation facile, tantôt non enkystés et comme formés aux dépens du tissu de forgane dont on ne peut le séparer sans lacération.
La forme enkystée des tubercules cancéreux est bien plus générale que ne ladmettait Laennec, qui disait n'avoir rencontré cette forme que dans le médiastin, le foie et le poumon. La foriue enkystée des tubercules cancéreux a été observée partout.
Le nombre des tubercules cancéreux des organes varie depuis un jusqu'à plusieurs milliers. Un seul tubercule ou une seule tumeur cancéreuse enkystée peut exister dans l'épaisseur d'un organe, tout le reste de l'économie étant intact : c'est un fait parfaitement démontré par l'anatomie patliologique; et dans ce cas n'aurait-on pas droit d'espérer que l'extirpation de cette tumeur aurait pour conséquence la guérison sans récidive? Mais l'observation démontre qu'il n'en est pas ainsi.
ha forme tuberculeuse de i'encéphaloïde est tantôt pri-
220 XVIII'^ CLASSE. DES DÉGÉNÉHATIONS OUGAISIQUES.
niitive, tantôt consécutive. C'est la forme la plus ordinaire de Vinfection cancéreuse qu'on ne saurait mieux Taire que de comparer à l'infection purulente avec lafjuelle elle a de si nombreux points de ressemblance.
Je ne sais si Ton peut concevoir le tubercule cancéreux sans membrane d'enkystement, d'isolement ; mais il y a cette différence que, dans certains cas, la membrane d'enkystement est fournie par le tissu propre de Torgane, tandis que dans d'autres cas TenkysteiTient est constitué par une membrane propre au tubercule. C'est dans ce dernier cas que le kyste, parfaitement isolé, n'adhère aux ])arties voisines que par du tissu cellulaire, d'où la facilité de son énucléation. L'extirpation d'un tubercule cancéreux enkysté ou d'une masse cancéreuse enkystée est-elle susceptible d'une guérison définitive? A côté de quelques faits qui semblent en faveur de la non -récidive de la maladie, il en est un nombre immense qui établissent la récidive et la généralisation.
C'est surtout dans l'étude du cancer du foie par tuberculisation , par masses disséminées, qu'on peut bien étudier le mode de développement des tubercules et des tumeurs ou masses cancéreuses.
Ainsi les granulations et tubercules carcinomateux du foie sont formés par du suc cancéreux déposé dans tel ou tel grain glanduleux, dans telle ou telle masse de granulations hépatiques, en laissant intactes les parties intermédiaires ; et cela se conçoit, car l'anatomie normale nous montre que les grains glanduleux du foie sont indépendants, parfaitement indépendants les uns des autres, entourés qu'ils sont par une capsule fibreuse particulière à chacun d'eux.
Il n'y a donc entre la forme tuberculeuse et la forme infiltrée du cancer d'autre différence que celle-ci : dans la forme tuberculeuse, le suc cancéreux ne se produirait que çà et là dans quelques granulations éparses du foie,
DÊaÉNKËATIONS CANCÉREUSES. 221
tandis que dans Tintiltration proprement dite, des masses de granulations glanduleuses plus ou moins considérables auraient été envahies simultanément.
En examinant avec attention des masses cancéreuses du foie à divers degrés de développement, il m'a été facile de voir que ces masses étaient constituées par Tinfiltration du suc cancéreux dans un groupe régulier ou irrégulier de granulations hépatiques. J'ai fait la même observation sur des muscles farcis de granulations miliaires tantôt encéphaloïdes, tantôt dures ou squiirheuses, lesquelles granulations sont toujours disposées suivant la direction des faisceaux; et comme ces muscles présentaient finfiltration cancéreuse à divers degrés de développement, j'ai pu assister pour ainsi dire aux diverses phases de cette transformation progressive.
Il me paraît démontré qu'il n'y a aucune différence fondamentale entre la forme par infiltration et la forme par tuberculisation du cancer, les tubercules cancéreux étant également le résultat d'une infiltration du suc cancéreux dans le tissu propre de l'organe. Il suit de là que la forme infiltrée et la forme par tuberculisation du cancer ne diffèrent qu'en ce que dans la première le cancer occupe des groupes de granulations contiguës, tandis que dans la deuxième le cancer n'occupe que des granulations isolées.
La forme de \ é^éisition polypeuse est propre au cancer encéphaloïde, d'où les noms de fongiis, fongus liemaiodeSy Jongus médullaire, sous lesquels il a été désigné. Cette forme appartient non-seulement à toutes les surfaces libres naturelles, aux surfaces muqueuses en particulier, mais encore à toutes les surfaces libres accidentelles. Ainsi, dans le cas de cancer de la mamelle (ou d'un organe sous-cutané quelconque), il arrive que lorsque la peau de la mamelle a été envahie, ulcérée, le cancer mammaire se présente sous la forme d'un énorme fongus.
222 XVIll^ CLASSF;. des I)KGÉNÉfîAT!Or«S ORGANIQUES.
Le cancer encéphaloïde polypif'orme s'observe iréqueiii raent aux membranes muqueuses. Les fosses nasales et leurs sinus, Tutérus, l'estomac, le rectum présentent assez souvent des cancers polypiformes pédicules ou non pédicules. On en voit aussi ([uel([uefois sur les membranes fibreuses (ex. : fongus de la dure-mère).
Les membranes séreuses elles-mêmes, et en particulier le pe'ritoine et la plèvre, ne sont pas exemptes de végétations cancéreuses sous forme polypeuse. La membrane interne du cœur et des veines en présente quelquefois. Je ne sache pas qu'on en ait observé sur la membrane interne des artères.
Des vaisseaux de l'encëphaloïde.
Si la présence des vaisseaux intrinsèques a pu être niée pour le cancer squirrheux, et si leur absence a été considérée (assurément bien à tort) comme un de ses caractères, il n'est pas possible de les révoquer en doute pour le cancer mou ou encéphaloïde : aussi !a présence d'une grande quantité de vaisseaux sanguins a- t-elie été signalée comme un caractère de cette lésion trop souvent confondue avec les tumeurs érectiles. La dénomination de fongus hematodes, qui a été donnée à certaines variétés de cancer encéphaloïde, atteste la présence de ces vaisseaux. Or le développement du réseau veineux et des grosses veines qui en émanent est en rapport avec le volume de la tumeur et la rapidité de son évolution.
Les artères qui aboutissent à Torgane malade ont acquis un développement extrêmement considérable : on les trouve quelquefois doublées, triplées de volume. La moindre division artérielle sl]yperir()j)hie d'une manière notable, et cette hypertroj)hie se révèle non-seulement par l'augîTientaiion de calibre de ces vaisseaux, mais encore par leurs flexuosités qui annoncent une augmentation notable dans leur longueur non moins que dans leurcali-
DÉGÉNÉRATIOINS CANCÉREUSES. 223
bre. Pareillement, les veines qui partent de Torgane malade sont extrêmement développées et même relativement beaucoup plus développées que les artères. Les veines superficielles qui entourent la tumeur cancéreuse sont vraiment énormes : j'en ai vu qui étaient presque aussi volumineuses que la veine sous-clavière à la surface d'une énorme tumeur encéphaloïde : indépendamment des grosses veines, il existe tout autour de la tumeur carcinomateuse un plexus veineux très considérable, dont elles émanent en grande partie. Si la tumeur est sillonnée, lobuleuse, c'est entre les lobules que sont reçues les
grosses vemes.
Tjorsqu'on examine des coupes faites à la tumeur encéphaloïchî, ou lorscju on la divise par lacération, on voit qu elle est parcourue par des vaisseaux veineux considérables : quelquefois au lieu de vaisseaux considérables, ce sont de j^etits vaisseaux très nombreux qui donnent au tissu de la tumeur une couleur rosée ou amaranthe, à la manière du cerveau du fœtus.
Tous ces vaisseaux oot des parois extrêmement minces eu égard à leur volume ; aussi se rompent-ils avec la plus graside facilité. Les parois vascu! aires sont quelquefois si minces qu'on a de la [)eine à les isoler par la dissection; on dirait que des vaisseaux sans parois ont été creusés dans l'épaisseur de la masse encéphaloïde. La ténuité, la fragilité de ces parois vasculaires rendent parfaitement compte de la présence des foyers sanguins, quelquefois considérables, qui se produisent si souvent dans Fépaisseur de ces tumeurs.
J'ai souvent étudié ces vaisseaux sanguins intrinsèques, et il m'a été facile de voir qu'ils communiquaient plus ou moins largement avec les vaisseaux superficiels, et qu'ils présentaient des dispositions de circulation analogues à celles des vaisseaux de nouvelle formation, c'est-à-dire celles d'un petit système de la veine porte.
224 XVHI' CLASSE. DES DÉGÉNÉHATIONS ORlIAMQtfS.
Ainsi ce sont des vaisseaux multiples contournés, aboutissant à un vaisseau principal duquel partent des vaisseaux également contournés; et il m'a paru que ces petits systèmes vasculaires étaient indépendants de la grande circulation. Récamier (1) a vu également « des gerbes de » vaisseaux plus ou moins convergents, isolés des vais- » seaux sanguins qoi entourent Tengorgement. w
C'est en l'absence de toute injection qu'ont été faites les observations de Récamier aussi bien que les miennes. C'est également sans injection préalable que Laennec a vu des vaisseaux sanguins pénétrer dans l'intérieur de la matière cérébrifornie et s'y diviser en ramuscules déliés.
J'ai spécifié le caractère veineux de ces vaisseaux. Récamier et Laennec n'avaient pas spécifié leur nakire. Ils disent seulement que ce sont des vaisseaux. La présence de vaisseaux veineux aplatis , à parois très minces, toujours injectés après la mort, est aussi évidente dans ces tissus que le sont les veines du cerveau. Ces veines extrinsèques et intrinsèques du cancer pourraientelles être remplies par des injections faites dans les veines normales du sujet, soit superficielles, soit profondes, ou mieux encore directement dans les veines normales qui avoisinent la tumeur? C'est pour moi une question que, à priori, je serais tenté de résoudre négativement. Il résulte, en effet, de nies observations, que ces petits systèmes veineux de veine porte morbidement développés sont de nouvelle formation, et ne comnnmiquent avec les vaisseaux de la circulation générale que par les capillaires. Pour bien les étudier, il faudrait les injecter directement, car il n'est pas probable qu'ils puissent être injectés par les voies de la circulation
générale.
Voilà ce que je disais à mes leçons de la Faculté, lors
[i) Traité du cancer^ t, II, p. 175,
DÉGÉNÉRATIOMS CANCÉREUSES. 225
qu^est survenue une injection faite par Bérard aîné sur un homme âgé de quarante-cinq ans , lequel portait de chaque côté de la région cervicale une tumeur encépha» ^ loïde. Les artères du col furent injectées en rouge et les veines en noir; la pièce fut présentée à la Société anatoraique. Voici le résultat de la dissection :
Chaque tumeur était enveloppée d'une capsule fibrocelluleuse dans l'épaisseur de laquelle des artères de volume médiocre, mais fréquemment anastomosées, formaient un réseau assez compliqué.
Or, la présence des artères, de même que la présence des nerfs dans les dégénérations, attestait que le suc can céreux était infdtré dans les tissus normaux : la structure des artèreS;, de même que celle des nerfs, est trop compliquée pour que ces organes soient la conséquence d'un développement morbide.
Les veines injectées eu noir présentaient un plexus veineux abondant dans les membranes d'enveloppe de la dégénération. Ce plexus veineux s'entrelaçait avec les ramifications artérielles.
La masse cancéreuse, divisée en plusieurs sens, présentait à peine quelques points rosés, c'est-à-dire quelques petits vaisseaux artériels capillaires dans la partie dure de la tumeur, partie dure qui était en quelque sorte à l'état de crudité ; dans la partie de la tumeur qui était à l'état de ramollissement, les vaisseaux artériels, excessivement nombreux et ténus, formaient un réseau fort élégant qui semblait contenir dans ses mailles du suc encéphaloïde : enfin, dans les points complètement ramollis, la matière de l'injection épanchée formait des masses analogues à celles que forme le sang dans les foyers apoplectiques ou hémorrhagiques.
Chose bien remarquable, les sections pratiquées dans la masse ramollie ne présentaient pas une seule veine ou veinule, pas un seul point noir, et cependant tous les V. iô
226 Kvni^ CLASSE, des dêgéis'ératîons organiques..
capillaires veineux des organes voisins (non cancéreux) étaient pleins d'injection.
Ce résultat, qui semblait exclure le système veineux du tissu cancéreux, était en opposition avec toutes mes observations antérieures; qui établissaient que les veines prenaient dans le cancer un développement considérable, relativement bien plus considérable que les artères ; mais il s'explique parfaitement par ce fait que, de même que Tinflammation, le cancer a son siège immédiat dans le système capillaire veineux, et que c'est dans le système capillaire veineux que se produit le suc cancéreux. Or, du moment que l'injection artificielle porte sur des parties dont le système capillaire veineux est plein de suc cancéreux, Tinjection ne doit plus y pénétrer; et c'est en effet ce que Bérard aîné finit par reconnaître sur mes observations, mais en donnant à ce fait une autre interprétation cjue voici : « Pendant que je cherchais, dit-il, l'explication » de cette singulière anomalie, je fis la découverte d'une w autre propriété non moins singulière du tissu encé- )) phaloïde ; c'est que ce tissu pénètre avec la plus grande » facilité les parois des veines des parties affectées, et » envoie dans leur intérieur des prolongements qui les » oblitèrent et qui les font disparaître complètement. »
Assurément, je suis loin de nier que le cancer développé autour des veines ne puisse, dans quelques cas, user les parois de ces vaisseaux et communiquer avec leur cavité : j'en ai observé plusieurs exemples ; mais, dans le plus grand nombre des cas, la présence de la matière cancéreuse dans le système capillaire etdans les veines qui y aboutissent est due à la même cause que la présence du pus dans ces mêmes veines, à la phlegmasie suppurée des veines dans le second cas, et à la dégénération cancéreuse des veines dans le premier.
■ La non-pénétration absolue des matières injectées dans le système capillaire veineux des tumeurs cancéreuses
DÉGÉNÉRATiONS CANCÉREUSES, 227
est donc la démonstration positive de Ja doctrine que je soutiens depuis 1826, à savoir que le siège de la sécrétion purulente, de même que le siège de la sécrétion du suc cancéreux est dans le système veineux capillaire. L'injection ne pénètre que dans la partie de ce système, qui n'a pas été préalablement envahie par le cancer.
Dans mes idées, les artères ne doivent se rencontrer dans Fépaisseur des tumeurs cancéreuses que lorsque le cancer est infiltré dans les organes. Mais lorsque le cancer est une production accidentelle, un tissu cancéreux au sein de nos organes, lorsque les vaisseaux du cancer sont des vaisseaux de nouvelle formation, il ne peut pas y avoir d'artères ; car les artères ne se forment pas de toutes pièces, les veines sont les seuls vaisseaux de nouvelle formation. Il se passe dans l'organisation du suc cancéreux sécrété ce qui se passe dans l'organisation de la fausse membrane; il apparaît au milieu de ce suc de même qu'au sein de la fausse membrane, d'abord du sang, puis des veinules : il se produit un petit système veineux particulier analogue au système veineux de la veine porte, lequel ne paraît pas communiquer dans le principe avec le système veineux général, A cette première période d'organisation, les veines du tissu encéphaioïde sont ininjectables. Ce n'est que plus tard qu'une communication s'établit entre le système veineux de nouvelle formation et le système veineux général , et une fois que cette communication existe, on conçoit qu'il soit possible d'injecter le système veineux de nouvelle formation par les artères. Mais de ce qu'on injecte des vaisseaux par les artères, s'ensuit-il que tous les vaisseaux injectés soient des artères? Non certainement : il est très possible qu'une partie de l'injection passe des artères dans les veines. Pour éviter l'erreur, il faudrait commencer par injecter le système veineux : au reste, il n est pas impos-
*}28 xvin* CLASSE, des DKGKNKRATîONS OÎîGâNIQIîES. sible que le suc cancéreux se produise dans les veines de nouvelle fbnnatlon. L'observation microscopique peut être d'un grand secours pour déterminer ce qui se passe dans cette organisation nouvelle. Il serait curieux d'établir un parallèle entre les vaisseaux du cancer squirrheux, les vaisseaux du cancer encéphaloïde et ceux de la dégénération gélaliniforaie. C'est dans la dégénération gélatiniforme que la vascularisation est réduite à sa plus simple expression. C'est à peine si les artères ont augmenté de volume : le système veineux est relativement beaucoup plus développé. Les vaisseaux capillaires forment des réseaux très déliés sur les parois des cellules du tissu dégénéré.
Dans le cancer squirrheux et dans le cancer encéphaloïde les artères ont pris un développement considérable, ainsi que le système veineux. Ce dernier, le système veineux, semble jouer un plus grand rôle dans le cancer encéphaloïde que dans le cancer squirrheux.
Beaucoup de vaisseaux capillaires dans les diverses dégénérations ne sont visibles qu'à Taide d'une forte loupe. Us sont disséminés dans l'épaisseur du tissu morbide auquel ils donnent une couleur rosée.
Il y a des vaisseaux disséminés, des vaisseaux en pinceaux, des vaisseaux réticulés. Le développement des vaisseaux est en général plus considérable à la circonférence qu'au centre.
Dans certains cancers encéphaloïdes, on trouve des foyerssanguins tellement considérables, qu'on croirait, au premier abord, avoir affaire à de vastes foyers hémonhagiques : mais, avec un peu d'attention, on retrouve du tissu encéphaloïde dans l'épaisseur des parois du foyer ou au milieu du foyer. La présence d'autres tumeurs encéphaloïdes, dans le plus grand nombre des cas, préviendra toute erreur.
jJans ces foyers sanguins encéphaloïdes, on trouve
DÉGÉNÉIIATIONS CANCÉUEUSES. 22 S
souvent tous les degrés du travail de résorption du sany. On a commis une grave erreur en disant qu'on trouvait également dans ces foyers tous les degrés de la transformation encéphaloïde du sang épanché. Le sang versé hors de ses réservoirs est incapable d'organisation et de vie.
Il est des encép haloïdes quonponrvsiit appeler hémorrhagiques^ tant ils sont sujets aux épanchements de sang. Ce sont les encéphaloïdes les plus mous, les plus vasculaires, les plus pénétrés de suc cancéreux. C'est dans des cas de cette espèce qu'on a cru avoir affaire non à un tissu morbide, mais à un foyer hémorrhagique. L'hémorrhagie se produit alors avec une très grande rapidité : les encéphaloïdes du foie sont surtout sujets à ces hémorrhagies. La tumeur hépatique qui est le siège d'un foyer hémorrhagique, augmente alors avec une rapidité prodigieuse ; il y a même quelquefois rupture du tissu du foie et épanchement dans Tabdomen. Cette hémorrhagie peut être mortelle. Il n'est pas rare de rencontrer dans des masses carcinomateuses les vestiges des foyers sanguins qui ont été résorbés. L'encéphaloïde hémorrhagique est Fencéphaloïde le plus mou , le plus vasculaire, le plus pénétré de suc cancéreux qui existe.
Le cancer encéphaloïde mammaire donne lieu aux mêmes considérations. 11 peut y avoir rupture de la peau énormément distendue, et hémorrhagie considérable. Ces hémorrhagies cancéreuses sont beaucoup plus fréquentes qu on ne le croit communément, comme le prou vent les traces de foyers sanguins, ei) partie résorbés, qu'on rencontre au centre de ces tumeurs.
Le cancer encéphaloïde se développe dans la cavité des veines. Depuis longtemps^ les observateurs avaient signalé la présence de l'encéphaloïde dans les grosses veines et surtout dans les veines caves ; et comme dans plusieurs de ces cas , les ganglions lymphatiques qui
250 xvni' CLASSE, des dégénérations organiques. entourent la veine cave inférieure étaient cancéreux, on a pu croire à la pénétration du cancer extérieur dans la cavité de la veine par l'intermédiaire des parois veineuses dégénérées. Mais plusieurs faits de ce yenre, que j'ai étudiés avec le plus grand soin, m'autorisent à admettre que dans ces cas il n'existe aucun rapport de continuité entre Tencéphaloïde extérieur et Tencéphaloïde intérieur, et que l'encéphaloïde de la cavité veineuse naît de la surface interne de cette veine à laquelle elle adhère par un pédicule plus ou moins considérable.
Mes observations sur le siège immédiat de Tinflammation dans le réseau capillaire veineux des tissus m'ont conduit à rechercher si le siège immédiat du cancer encéphaloïde n'était pas dans les veines capillaires. Or, il est résulté de mes observations que le cancer comme l'inflammation avait son siège immédiat dans le réseau capillaire veineux, mais que ce siège, difficile à déterminer lorsqu'il était limité au réseau capillaire, devenait évident lorsque les veines qui émanent du réseau capillaire étaient remplies par le suc cancéreux plus ou moins concret.
Diathèse cancéreuse.
Le cancer reconnaît, dit-on, pour cause, un état particulier qu'on appelle diathèse cancéreuse. Mais qu'est-ce que la diathèse cancéreuse? Je dirai volontiers, avec M. Vogel, que ce mot sert à designer une chose indéterminée, que la diathèse en général et la diathèse cancéreuse en particulier sont Yx algébrique d'une équation dans laquelle il n'y a pas assez de données pour dégager Tinconnue.
Infection cancéreuse. Mode de propagation du cancer dans
l'économie.
Le cancer se propage dans l'économie de deux manières : 1^ par continuité de tissu; 2° par infection gène-
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉKEUSES. 231
raie. 1° La propagation du cancer par continuité de tissu est aussi complète que possible : le cancer dévore tout ce qu'il rencontre sur son passage, même les os ; 2° par infection générale, le cancer ne se propage jamais par simple contiguïté de tissu, mais la continuité par adhésion suffit pour cette propagation.
Il n'existe aucun état morbide de l'économie qui offre une puissance d'infection plus générale que le cancer, je n'en excepte pas même la diathèse purulente et la diaihèse tuberculeuse; aucun organe, aucun tissu n'échappe à cet envahissement qui a lieu et par continuité de tissu et par infection du sang. Le suc cancéreux est l'agent de cette propagation, de même que le pus est l'agent de la diathèse purulente. Entrons dans quelques détails au sujet du suc cancéreux.
Suc cancéreux.
Tous les cancers, sauf de rares exceptions (1), sont pourvus d'un suc particulier que j'ai cru devoir appeler suc cancéreux^ parce qu'il me paraît le caractère pathognomonif jue du cancer.
Le suc cancéreux n'est pas toujours identique avec luimême. Ordinairement crémeux , il est quelquefois pultacé et s'échappe, par la pression des tissus cancéreux incisés, sous la forme de petits vers. Les différences dans les conditions physiques du suc cancéreux tiennent moins à une différence de nature qu'à des altérations consécutives. Le tissu aréolaire dans lequel le suc cancéreux est infiltré présente un grand nombre de variétés, depuis la densité fibreuse ou chondroïde jusqu'à un tissu aréolaire fragile qui cède à la moindre pression.
(i) L'exception appartient aux cancers sans suc cancéreux manifeste, dans lesquels le suc cancéreux est dans une sorte de combinaison avec es tissus. Ces cas sont des cas douteux.
252 xvin* CLASSE, des dégénérations organiques.
Ces différences d'aspect et de structure des cancers tiennent non à une différence de nature, mais à des variétés dans la densité du tissu qui sert de charpente au cancer, et dans les altérations consécutives que subissent le tissu et le suc cancéreux.
Existe-til des cancers entièrement dépourvus de suc cancéreux? Oui, il y a des cancers bien caractérisés par leurs propriétés d'envahissement, de reproduction et d'infection, dans lesquels on ne peut pas démontrer la présence du suc cancéreux proprement dit. Il semble que dans ces cas, qui sont d ailleurs fort rares, le suc cancéreux soit dans une sorte de combinaison avec les tissus qui sont devenus fragiles et qui s'écrasent et se morcellent sans fournir de suc. Nous avons vu qu'il en était de même par rapport au pus dans certaines phlegmasies purulentes, dans lesquelles le pus infiltré entre dans une sorte de combinaison avec les tissus.
Dans toutes les autres espèces de cancer, lorsque la charpente est assez résistante, le suc cancéreux peut être exprimé comme d'une éponge ; on le voit sourdre par une multitude de points ou de pores, comme s'il sortait par autant d'orifices vasculaires. Or, cesuccancéreuxprésente différents degrés de consistance, depuis le lait crémeux juscju'à la laitance de poisson cuit. C'est surtout dans l'état de suc cancéreux concret ou demi-concret qu'il m'a été possible de disséquer les veines flexueuses et contournées sur elles-mêmes dans lesquelles ce suc est contenu.
Ce suc cancéreux a été soumis à l'analyse des chimistes ; mais la chimie des produits pathologiques est encore bien peu avancée, surtout en ce qui touche le cancer, car elle n'a découvert dans ces produits n)orbides d'autres éléments chimiques que ceux qu'elle rencontre dans les prochiits normaux. Les recherches chimiques de Mûller sont peut-être les plus complètes à cet égard; mais que nous apprend la chimie lorsqu'elle
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 233
nous a dit qu'une tumeur cancéreuse est formée par Valbumine^ et que la ^eVrtfme indiquée par quelques auteurs pourrait bien provenir de la trame organique qui contient le suc cancéreux f^ Je n'ai vu nulle part que le suc cancéreux isolé ait été soumis à une analyse chimique rigoureuse. Je crois que jusqu'à présent les palhologistes ont donné aux chimistes des portions d'organes cancéreux, et que ces portions d'organes ont été analysées purement et simplement, en sorte que l'analyse chimique a porté nonseulement sur le suc cancéreux, c'est-à-dire sur Télément propre du cancer, mais encore sur le tissu cellulaire, les vaisseaux et tous les débris plus ou moins dénaturés des tissus normaux.
Millier signale de la caséine, non-seulement dans le cancer des mamelles , mais encore dans le cancer des autres organes. Il indique, en outre, une assez forte proportion de matière grasse et en particulier une graisse phosphatée et de la cholestérine.
Quant à Tétat du sang des cancéreux (certes le sang d'un cancéreux dont toute l'économie s'inlecte successivement, doit être différent du sang d'un tubcj culeux), eh bien! MM. Andral et Gavarret, dans leur im|)orlant travail sur l'hématologie, ont trouvé le sang d'un individu affecté de cancer fort analogue au sang d'un tuberculeux. Au début, diminution notable du chiffre de la fibrine : ce chiffre augîuente lorsque survient la période d'inflammation ou de ramollissement, suivant la loi établie par ces auteurs pour le sang inflammatoire.
Pauvre chimie organique! Aucun élément spécial dans le cancer ! Serons-nous plus heureux par l'étude microscopique? J'aime encore à l'espérer.
Des diverses formes et espèces de tissu cancéreux.
Le tissu cancéreux, tissu pai asilaire, doué d'une grande activité morbide et d'une immense propriété d'envahisse-
234 xvin^ CLASSE, des dégénérations organiques. ment, est essentiellement constitué par une charpente aiéolaire, en général fibreuse ou fîbro-celluleuse, pénétrée (l'une plus ou moins grande quantité de suc cancéreux, tissu parasitaire susceptible de s'étendre d'une manière indéfinie et d'infester toute l'économie et par voie de continuité de tissu et par voie d'infection générale.
La différence de proportion, d'une part, entre la densité de la charpente du tissu cancéreux (charpente qui peut être non-seulement fibreuse ou fibro-celluleuse , mais encore cartilagineuse et osseuse); et, d'une autre part, le développement du système vasculaire et la quantité de suc cancéreux établissent dans le tissu du cancer des différences de densité et d'aspect qui ont été caractérisées par la dénomination de squirrhe ou cancer dur (que j'appellerai cancer squirrheux ou fibreux)^ et de cancer encéphaloïde, ainsi nommé à cause de sa ressemblance de couleur et de consistance avec le cerveau d'un jeune enfant.
Le cancer squirrheux et le cancer encéphaloïde peuvent d'ailleurs se présenter sous plusieurs formes : 1® sous forme d'infiltratmi^ 2° sous forme de végétations , 3^ sous forme de tubercules , U^ sous forme de tumeurs ou masses plus ou moins considérables.
Je crois devoir mentionner d'une manière toute particulière une forme de cancer des parties molles qui est caractérisée : l"" par la fragilité de son tissu qui s'écrase aisément par la pression entre deux doigts; 2° par l'absence apparente de suc cancéreux ; mais il est évident que le cancer fragile (c'est ainsi que j'ai coutume de le désigner) est le résultat d'une sorte de combinaison du suc cancéreux avec la trame du tissu dégénéré. Ce suc cancéreux, étudié au microscope, est remarquable par la quantité d'épithélium qu'il contient. Sous ce point de vue, cette forme de cancer mérite l'épithète de cancer épilhélial qui lui a été donnée. J'ai observé surtout cette forme dans les cas de cancer de l'utérus, du rectum, des lèvres, de la langue, de la parotide
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 285
Voici la description d'un cancer lingual qui peut servir de type pour cette forme de cancer (le cancer fragile) (1).
Ce cancer lingual avait débuté par le bord droit de la langue dont la moitié correspondante avait été presque entièrement détruite par une ulcération irrégulière : la pointe de la langue, bien qu'elle eût été respectée par Tulcération, avait été enlevée avec la partie malade, à raison de son induration considérable. Eh bien! elle était entièrement infiltrée de suc cancéreux concret. Ce suc cancéreux concret, au lieu de s'échapper par la pression sous forme de vermicelle, était dans un état de combinaison avec le tissu lingual qui s'écrasait sous le doigt à l'aide d'une forte pression. Le suc cancéreux était donc dans une sorte de combinaison avec le tissu propre de la langue.
Cancer mélanique. Comme variété importante du cancer, je ne puis passer sous silence le cancer mélaniquey caractéiisé par la couleur noire (couleur de bistre ou encre de sèche) de son tissu. Le cancer mélanique, dont les variétés de couleur présentent toutes les nuances de l'encre de sèche, depuis la plus faible jusqu'à la couleur de suie la plus prononcée, le cancer mélanique est à juste titre considéré, par les observateurs, comme ayant un caractère de malignité en quelque sorte supérieur aux autres formes de cancer, et cependant il semble, quant à ses caractères anatomiques, qu'il ne diffère des autres formes de cancer que par la présence de la matière colorante du sang diversement modifiée.
Telles sont les principales formes et variétés du tissu cancéreux.
Propriété d'envahissement du cancer.
Aucune lésion ne jouit à un aussi haut degré que le
(i) Pièce anatoniique pre'sentée à la Société anatomique par M. Parmemier, au nom de M. Demarquay (séance du 17 avril i863).
236 XVlll* CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
cancer de la propriété (Y envahissement : envahissement par continuité de tissu, envahissement par les lymphatiques, envahissement par les vaisseaux veineux, envahissement par infection générale.
Parmi les exemples d'envahissement par continuité de tissu, je citerai un exemple bien remarquable communiqué par M. Parmentier à la Société anatomique , le 27 juin 1862.
Un cancer cutané se produit sur le dos de la main (on assure que c'est par les gianduies sudoripares et par les follicules sébacés qu'avait débuté l'altération de la peau). On brûle la peau avec le caustique; la maladie se reproduit; elle envahit les os métacarpiens et les muscles interosseux et pénètre jusqu'à la face antérieure de ces muscles et de ces os; tout le reste était intact.
Rèyîe générale, le cancer ne respecte que dans des proportions très restreintes les tissus quil avoisine.
Mais pour compléter l'anatomie pathologique du cancer, nous avons à étudier : 1*^ les associations morbides du tissu cancéreux avec les autres lésions organiques et avec l'inflammation en particulier; 2° les diverses formes sous lesquelles il se produit; y sa texture qui coraprenrl la charpente du cancer, le suc qui l'infiltré, les vaisseaux qui le pénètrent et qu'on peut diviser en vaisseaux d'ancienne formation , lesquels sont tous plus ou moins hypertrophiés, et en vaisseaux de nouvelle formation (il n'est pas rare de voir des vaisseaux remplis de suc cancéreux); /i° l'état des nerfs qui pénètrent les organes devenus cancéreux.
Il résulte de cette étude que les artères, à raison de leur structure spéciale, et plus particulièrement à raison de la présence de leur tunique jaune, ne sauraient être des vaisseaux de nouvelle formation, qu'on ne les rencontre au sein des tumeurs cancéreuses que lorsque le suc cancéreux est infiltré dans les tissus normaux; que les
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 237
vaisseaux artériels appartiennent par conséquent aux tissus normaux et non au tissu cancéreux proprement dit ; d'un autre côté, il n'est peut-être aucune lésion morbide qui, plus que le cancer et surtout que le cancer encéphaloïde, s'accompagne d'un développement relatif aussi considérable des artères correspondantes jusqu'à leurs dernières ramifications. Or, ces dernières ramifications s'hypertrophient et en longueur, d'où les flexuosités si remarquables qu'elles décrivent, et en calibre quelquefois double, triple, quadruple de l'état naturel, et toujours en proportion avec la vitalité des tissus morbides et leur augmentation de volume et de densité. Le développement des veines qui correspondent aux tissus cancéreux est relativement plus considérable encore que celui des artères; et j'ai constaté qu'il existait au sein des tissus cancéreux un nombre plus ou moins considérable de petits systèmes veineux de veine porte, points centraux de développement qui suffisent à la nutrition de ce tissu accidentel.
Nous avons jusqu'à ce jour vainement demandé à la chimie des caractères propres au tissu cancéreux en général, et au tissu encéphaloïde en particulier, ou plutôt au suc cancéreux; et nous constatons que, jusqu'à ce jour, ses efforts ont été impuissants dans l'analyse de ce suc aussi bien que dans l'analyse du sang des individus affectés de cancer; et cependant il n'est pas douteux que le sang doit jouer le principal rôle dans la production et dans la généialisation du cancer.
On a admis deux périodes dans le cancer squirrbeux : l"" la période d'induration ou squirrheuse; 2*" la période de ramollissement ou encéphaloïde : mais cette distinction repose sur une erreur d'observation ou plutôt sur une idée préconçue , d'après laquelle on avait fait du squirrhe la première période obligée de l'encéphaloïde. Or, il résulte de Tuniversalité des faits que les principaux
238 XVIIl' CLASSE. DES OÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
changements consécutifs (|ui s opèrent dans le squiirlie et dans rencéphaloïde sont le résultat soit d'une hémorrhagie, soit d'une inflammation qui se produisent au sein du tissu morbide : or, Tinflammation du tissu cancéreux a pour conséquence inévitable Tulcération ou la désorganisation par gangrène de ce tissu.
Le cancer mélanique ne saurait être considéré que comme une simple variété du cancer soit squirrheux, soit encéphaloïde, la couleur mélanique n'étant autre chose qu'une modification de la matière colorante du sang. Cette variété du cancer, bien distincte de la mélanose proprement dite, doit être maintenue sous le titre de cancer mêlanique que les praticiens considèrent ajuste titre comme la forme la plus maligne de toutes les espèces de cancer.
Mais pour connaître à fond le cancer sous toutes ses formes et dans toutes ses variétés, il faut faire une étude approfondie non-seulement du cancer considéré en luimême, mais encore des associations morbides dont il est susceptible. Or, parmi ces associations morbides, je signalerai d'une manière toute particulière l'association morbide de Tespèce cancer : V avec Tespèce inflammation qui peut être pseudo-membraneuse, purulente, tuberculeuse; T avec l'espèce solution de continuité, et nous ver rons que le cancer affecte souvent la forme ulcéreuse soit primitivement, soit consécutivement. On croit assez généralement que les ulcères chroniques ordinaires peuvent devenir cancéreux; or, les faits me paraissent en opposition formelle avec cette manière de voir, car je ne connais aucun exemple positif d'ulcère chronique simple qui ait dégénéré en cancer. Voyez les ulcères chroniques simples des membres inférieurs , ulcères soumis à tant de causes d'irritation ; eh bien î je ne crois pas qti'il existe dans les annales de la science un seul fait d'ulcère chronique simple des jambes qui soit devenu cancéreux, quelque multipliées que soient les causes d'irritation
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 239
auxquelles il est exposé. C'était là la grande objection que j'adressais à la doctrine de Broussais sur le cancer, qu'il considérait comme une des formes de la phleymasie chronique. Je lui objectais les ulcères chroniques des jambes qui sont soumis à un si grand nombre de causes d'irritation aiguës et chroniques, et auxquels je n'ai jamais vu revêtir le caractère cancéreux; et toutefois je suis loin d'en contester la possibilité. La diathése cancéreuse existant dans toute l'économie , les solutions de continuité peuvent évidemment revêtir le caractère cancéreux.
Le tissu cancéreux, sous toutes ses formes, peut s'enflammer, suppurer, s'ulcérer, se gangrener. Devenu fragile par le fait de l'inflammation, il s'ulcère, se gangrène par le même mécanisme que les tissus phlegmasiés.
Les ulcères cancéreux sont tantôt primitifs , tantôt consécutifs. Ils se produisent par le même mécanisme que les ulcères des tissus enflammés. Mais une induration véritablement S(juirrhoso-cancéreuse précède l'envahissement et accompagne toujours le développement de Fulcère.
La plupart des fractures dites spontanées sont la conséquence la plus ordinaire du cancer des os. J'aurai occasion de rapporter plusieurs cas de fracture spontanée du col du fémur qui ne reconnaissaient pas d'autre cause.
Des deux espèces de tissu cancéreux.
Il me paraît résulter de tous les faits d'anatomie pathologique relatifs au cancer :
1^ Qu'il n'existe que deux espèces ou plutôt deux formes bien distinctes de tissu cancéreux auxquelles tous les cancers peuvent être ramenés, à savoir : le cancer dur ou squirrheux, le cancer mou ou encéphaloïde.
T Que ces deux espèces de cancer ne diffèrent lune de
'2 ko XVIIl* CLASSE. DES RÉGÉNÉRATIONS ÔRGANIQUl S.
Tautre que parleur consistance, qui est molle dans l'enceplialoïde (à tel point que cette mollesse en a quelquefois imposé pour de la fluctuation), qui est dure dans le cancer squirrheux, si bien qu'on a pu le confondre soit avec un corps fibreux, soit avec une induration phlegmasique chronique.
3° Que ces deux espèces de cancer peuvent se présenter sous plusieurs formes : T sous forme de tubercules ; 2° sous forme de masses ou tumeurs plus ou moins considérables; S"" sous forme de végétations, de fongus (cette dernière forme appartient exclusivement aux surfaces libres, naturelles ou accidentelles); k"" sous forme d'infiltration dans les tissus normaux qu'ils finissent par atrophier complètement par une sorte de substitution.
U"" Qu'il n'existe d'autres caractères pathognomoniques du tissu cancéreux que la présence d'un suc particulier, suc lactescent analogue à la crùme de lait, ou mieux encore à la laitance de poisson, suc cancéreux qu'on fait suinter par une pression plus ou moins forte propoitionnée à la densité du tissu. Je dois faire remarquer que le suc cancéreux est en bien plus grande quantité qu'on ne le croirait au premier abord, même dans les cancers squirrheux les plus durs.
5° Que l'absence du suc cancéreux me paraît exclure, dans un tissu morbide quelconque, l'existence du cancer dont le suc cancéreux constitue le seul caractère spécifique (1).
G"" Que la compression méthodique, de quelque manière qu'elle soit appliquée, ne saurait guérir le cancer dont tout au plus elle pourrait réduire le volume dans le
(i) C'est d'après cette règle que j'ai considéré comme une tumeur fibreuse et non comme une tumeur cancéreuse un(3 tumeur (a) du volume et de la forme d'un œuf de poule, située au-dessus de la clavicule et qui s'enfonçait derrière cet os où elle adhérait à la veine sous-clavière,
(a) Pièce présentée à la Société anatomique par M. Houél au nom de M. Nélaton<,
DÉGÉNÉRATiONS CANCÉREUSES. 241
cas de complication d œdème ; que c'est à des cas d œdème mammaire chronique , d'induration hypertrophique et œdémateuse, et non à des cancers que s'appliquent les prétendues guérisons du cancer squirrheux par la compression.
7"" Que le cancer ramène à rhomogénéité les tissus les plus hétérogènes, os, muscles, glandes, tissu cellulaire, tissu musculaire, etc.
8"" Que le cancer paraît avoir pour siège essentiel la charpente celluleuse, et plus particulièrement le système capillaire des organes, en respectant les tissus propres qui s'atrophient graduellement et finissent par disparaître avec ou sans vestiges.
9° Que la grande différence qui existe entre le cancer squirrheux et le cancer encéphaloïde tient, non à une différence de nature, car on voit souvent ces deux formes réunies chez le même sujet, mais à des différences : l"" dans la densité des tissus qui sont le siège du cancer ; 2° dans la marche plus ou moins rapide de la maladie, aiguë ou chronique; 3^ dans une différence de proportion entre la charpente et le suc cancéreux; U^ dans une vascularisation plus ou moins développée. Sous ce dernier point de vue, le cancer encéphaloïde, ainsi nommé à cause de son aspect, de sa couleur et de sa mollesse, est extrêmement sujet à des hémorrhagies qui peuvent en imposer, au premier abord, sur le caractère de la maladie et faire croire à un foyer hémorrhagique apoplectiformç 11 m'est arrivé plusieurs fois de reconnaître l'origine encéphaloïde de certains foyers hémorrhagiques dans des débris de tissu
circonstance qui exigea une grande prudence de la part de l'operateur. Eh bien! cette tumeur avait la consistance et l'aspect d*un corps fibreux; mais comme le tissu fibreux est souvent la charpente du cancer, j'ai soumis la tumeur incisée à une forte pression, sans pouvoir en extraire une seule goutte de suc cancéreux. J'en ai conclu que celte tumeur e'tait fibreuse et non cancéreuse.
262 XVIIl* CLASSE. DES DÉGÉNÉRATIONS ORGANIQUES.
encéphaloïde qui occupaient la circonférence du foyer. N'oublions pas que la forme encéphaloïde du cancer dénote une très grande gravité dans la maladie et une infection générale plus profonde que la forme squirrheuse.
Cela posé, étudions successivement les caractères anatoniiques des deux grandes espèces de cancer.
1^* ESPÈCE. Cancer dur ou squirrheux (squirrhe).
Le cancer dur ou squirrheux est caractérisé : 1^ par sa densité qui le rapproche des corps fibreux avec lesquels il a été longtemps et bien souvent confondu (1). On peut même dire que ie squirrhe ne diffère du corps fibreux, de Tinduration ou de la transformation fibreuse, que par la présence du suc cancéreux qui infiltre son tissu en quantité plus ou moins considérable.
De même que les autres espèces de cancer, le cancer fibreux se présente sous quatre formes bien distinctes :
1** Sous la forme granuleuse ou tuberculeuse^ laquelle est extrêmement fréquente : à cette forme se rattache la forme par plaques, ou forme pustuleuse, qu'on observe sur toutes les surfaces libres (membranes muqueuses, membranes séreuses, membrane cutanée).
2'' Sous la forme de tumeurs plus ou moins considérables : dans cette forme, le suc cancéreux est infiltré dans une charpente fibreuse plus ou moins dense. Cette forme est ordinairement bosselée. Le cancer squirrheux n'acquiert presque jamais le volume du cancer encéphaloïde.
S° La forme de végétations est beaucoup moins fréquente dans le cancer squirrheux que dans le cancer encéphaloïde.
Ix"" Le cancer squirrheux, soit sous forme de tubercules, soit sous forme de tumeur, présente souvent une
(i) Voy. Corps fibreux mammaires^ i. III de cet ouvrage, p. 710.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 24S
couleur noire ou inélanique avec diverses nuances de coloration, d'où le nom de ccncer mélanique. Or, la couleur inélanique s'observe dans le cancer encéphaloïde aussi bien que dans le cancer squirrheux ; on lobserve encore dans toutes les formes du cancer, dans la forme ulcéreuse, comme dans la forme de tumeur ou de tubercules. Le cancer mélanique dénote une très grande gravité dans la maladie, et, par-dessus toutes choses, une infection générale de Téconomie.
Il y a dans le cancer squirrheux deux éléments bien distincts : l"" une trame ou charpente fibreuse extrêmement dense; T du suc cancéreux qui en remplit les mailles. La trame fibreuse contient des vaisseaux artériels et veineux; je ne sache pas que des vaisseaux lymphatiques y aient été démontré-?. Les nerfs n'y ont peut-être pas été assez étudiés; on les snit jusqu'à la circonférence de la tumeur; mais dans le cancer parvenu à son apogée de développement ils se confondent avec le tissu cancéreux ; cependant il m'a été possible de les suivre à une assez grande profondeur dans l'épaisseur du tissu cancéreux, préservés cju'ils étaient de la dégénération par leur iiévrilème ; mais lorsque la dégénération est complète, les nerfs disparaissent comme les autres tissus. L'atrophie du tissu nerveux précède leur disparition. Le névrilème^ vide de substance nerveuse, se reconnaît encore à une période très avancée de la maladie.
Dans la première période du cancer infiltré, on reconnaît encore les vestiges des tissus propres qui en sont le siège; et Ton peut suivre tous les progrès de la dégénération, depuis le premier degré de la lésion jusqu'à ce degré ultime où il n'existe plus aucune trace de l'organisation primitive, tous les tissus étant confondus dans une dégénération cancéreuse commune.
Il me paraît bien démontré que. dans la dégénération cancéreuse, il n'y a nullement métamorphose proprement
244 XVIIl* CLASSE. DES DÉGÉNÉ«ATïONS ORGANIQUES.
dite des tissus normaux en tissu cancéreux, mais bien formation pathologique nouvelle dans les mailles du tissu cellulaire deTorgane, et atrophie complète par absorption des tissus propres, lesquels s'étaient hypertrophiés au début de la maladie pour se transformer définitivement en tissu fibreux ou fibro-celluleux , dernier terme de Tatrophie.
Le squirrhe, ou cancer squirrheux, n'est-il, comme Tout dit plusieurs observateurs, que la première période (et même la période obligée, suivant quelques-uns) du cancer encéphaloïde? Non assurément; car le cancer squirrheux ne se ramollit que très rarement ; il s'infiltre, il s'enflamme, il se gangrène par ulcération ou par masses plus ou moins considérables, soit dans ses couches superficielles, soit dans ses couches profondes. Le cancer squirrheux est squirrheux, de même que le cancer encéphaloïde est encéphaloïde dès le premier moment de son apparition, et Tun et l'autre conservent leur caractère jusqu'à ce qu'ils aient été détruits par 1 ulcération ou par la gangrène. Le cancer squirrheux peut être divisé en hypertrophûjue et en atrophigue. Le cancer mammaire en fournit de fréquents exemples. Ainsi, il est des cas dans lesquels la glande mammaire, en même temps qu'elle subit une induration ou en masse ou partielle, augmente considérablement de volume. Il en est d'autres dans lesquels elle diminue de volume et se ratatine en proportion de son endurcissement. Ainsi, dans certains squirrhes mammaires atrophiques, on dirait que la glande a été partiellement ou complètement résorbée. Il ne reste à sa place qu'une peau épaisse accolée aux parois thoraciques , souvent tuberculeuse et d'une excessive dureté.
C'est à tort qu'on a admis dans le cancer squirrheux une période ultime de ramollissement; on peut dire, en toute vérité, que le cancer squirrheux ne se ramollit jamais ; qu'indépendamment de fhypertrophie et de
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 245
l'atrophie, les deux seules altérations dont il soit susceptible sont Tulcération (1) et la gangrène, et que cette double terminaison est la conséquence d'une inflammation plus ou moins intense, plus ou moins profonde, qui s'empare de ce tissu morbide. Mais comme Tinflammation ne s'empare en générai du cancer squirrheux que partiellement, après un grand nombre d'années à dater de l'invasion, la maladie peut rester longtemps stationnaire, ainsi que j'ai eu occasion de le constater un très grand nombre de fois à l'hospice de la Salpêtrière (2). Or, cette longévité du cancer s'observe souvent chez les personnes avancées en âge, si bien que j'ai vu mourir de maladies intercurrentes un certain nombre de vieilles femmes affectées de cancer.
La complication de l'œdème avec le cancer squirrheux et surtout avec le cancer squirrheux mammaire, mérite d'être prise en grande considération. Cet œdème s'observe dans le cancer squirrheux mammaire, lorsque le tissu cellulaire sous-cutané n'est pas envahi. J'ai vu un cas dans lequel la mamelle squirrheuse et œdémateuse avait de trois à quatre fois son volume naturel. La peau, violacée, semblait sur le point de tomber en gangrène par distension. L'œdème s'étant complètement dissipé en ([uinze jours par suite d'une compression méthodique, la mamelle nous a paru affectée de cancer squirrheux atrophique.
L'hypertrophie, l'atrophie, l'œdème, l'inflammation, la gangrène, Thémorrhagie, voilà les lésions qui s'associent le plus ordinairement au cancer squirrheux.
On ne saurait assez insister sur la différence qui existe, d'une part, entre l'induration œdémateuse et le cancer
(i) L'ulcération qu'on peut considérer comme conséquence d'une gangrène moléculaire.
(2) Où j'ai rempli les fonctions de médecin pendant plusieurs années.
squirrheux, et, d'une autre part, entre le cancer squirrheux et les corps fibreux.
Il ne faut pas confondre Yichor cancéreux avec le suc cancéreux : ce sont deux choses bien distinctes. L'ichor cancéreux est un mélange de pus ordinaire et de tissu cancéreux gangrené, mélange qui est le produit de la désorganisation du tissu cancéreux par Tinflammation. C'est avec cet ichor cancéreux qu'on a fait quelques expériences sur les animaux vivants, et ces expériences ont été complètement négatives quant à la contagion. Cet ichor n'a agi et ne pouvait agir que comme corps étranger. Je ne sache pas que le suc cancéreux proprement dit ait été expérimenté, soit en injection dans les veines et les vaisseaux lymphatiques, soit par introduction dans le tissu cellulaire des animaux vivants. Il est plus que probable que les résultats seraient complètement négatifs.
2^ ESPÈCE. Cancer encéphaloïde.
Ainsi nommé par Lœnnec à raison de son aspect et de sa consistance qui représentent assez bien Faspect et la consistance du cerveau d'un jeune enfant, le cancer encé« phaloïde a quelquefois une si grande mollesse, que certaines tumeurs encéphaloïdes situées sous la peau ou au voisinage de la peau, ont pu être prises pour des abcès et ouvertes comme telles, tant la sensation de déplacement qu'elles font éprouver par la palpation, offre d'analogie avec la fluctuation d'un liqî^ide. Je dois dire cependant que Terreur, même dans ce cas, suppose toujours un examen incomplet ; car il est impossible que quelques doutes ne s'élèvent pas dans l'esprit d'un observateur attentif: il y a en effet plutôt déplacement en masse que choc de fluctuation, et en pareil cas le plus léger doute doit arrêter la main de l'opérateur.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 247
Des diverses formes sous lesquelles se présente le cancer encéphalo'ide.
Tumeurs d'un volume plus ou moins considérable , quelquefois énorme; tubercules; véfjétations ou fongus; ulcères; telles sont les diverses formes sous lesquelles se présente le cancer encéphaloïde. La forme de végétation ou fongus lui appartient presque exclusivement. Ses caractères distinctifs sont : l"" l'abondance du suc cancéreux qui le pénètre, suc cancéreux dont la chimie ne nous a pas encore révélé le caractère spécifique, et sur lequel le microscope nous a fourni des données importantes, en nous faisant connaître la cellule cancéreuse; T la délicatesse de sa trame, le développement de ses vaisseaux et plus particulièrement de ses veines, si bien que le tissu encéphaloïde a pu être quelquefois confondu avec le tissu érectile. C'est à Tabondance de ses veines, à la fragilité de son tissu et surtout à la fragilité des parois des veines de nouvelle formation qui le pénètrent de toutes parts, qu'il faut rapporter la fréquence des foyers sanguins dans l'épaisseur de Tencéphaloïde, foyers sanguins quelquefois considérables qui ont été pris pour des apoplexies.
Une grande forme des cancers encéphaloïdes , forme propre aux surfaces libres, naturelles ou accidentelles, est celle de fongus^ d'où la dénomination de fongus hématodes qui a été donnée aux végétations cancéreuses encéphaloïdes qui naissent de la peau ou des membranes muqueuses.
Le cancer encéphaloïde est de toutes les formes du cancer celle qui est pénétrée de «a plus {irande quantité de suc cancéreux, celle qui infecte le plus rapidement et le plus complètement l'ecouopaie tout entière, celle qui se reproduit le plus facilemens: après l'extirpation. Dans aucune autre maladie, l'inutilité de toutes les médiodes thérapeutiques, en même temps que la nécessité d'un spécifique, ne sont mieux démontrées.
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On considère à rencéphaloïde comme au squirrhe deux périodes : l"* la période de crudité ; 2° la période de ramollissement. On dit que dans la période de crudité le tissu encéphaloïde n'a aucune ressemblance avec la pulpe cérébrale; qu'il est dense, semblable à du lard; quil est constitué par une trame fibreuse très serrée; qu'il crie sous le scalpel comme le squirrhe avec lequel il est bien difficile de ne pas le confondre : mais je suis encore à trouver ce qu'on appelle encéplialoïde cru. Je connais des encéphaloïdes avec divers degrés de consistance; je connais le cancer squirrheux, mais voilà tout.
Je répéterai ici ce que j'ai dit au sujet du cancer squirrheux, c'est qu'on a considéré comme deux périodes de la même lésion deux altérations tout à fait distinctes : on a fait du squirrhe ou de certaines variétés du squirrhe, et peut-être même de certaines variétés de l'encéphaloïde, la première période de l'encéphaloïde : mieux vaudrait dire nettement que le cancer squirrheux et le cancer encéphaloïde sont deux périodes de la même lésion.
Mais il n'en est pas ainsi : il est parfaitement établi que le squirrhe reste toujours squirrhe, de même que l'encéphaloïde est encéphaloïde dès le premier moment de son apparition, et restera toujours encéphaloïde. Ainsi, j'ai vu bien souvent dans le foie l'encéphaloïde à son état rudimentaire ; c'étaient de très petites granulations miliaires, demi-transparentes : eh bien ! elles avaient la même mollesse que les tumeurs encéphaloïdes les plus considérables, celles que l'on considère comme des types de l'encéphaloïde à Tétat de ramollissement.
La seule différence qui existe entre les encéphaloïdes me paraît une différence primitive, originelle, si je puis m'exprimer ainsi, qui consiste dans une vascularisation plus ou moins grande ; et cette vascularisation est remarquable : 1° par l'énorme prépondérance des veines sur les artères, dont j'ai quelquefois été tenté de révoquer en doute
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉBEUSES. 249
l'existence dans l'épaisseur de rencéphaloïde ; 2^ par les annpoules nombreuses, quelquefois énormes, que présentent ces veines; 3^ par Textrême ténuité des parois des veines intrinsèques qu'on ne peut laisser intactes dans Tencéphaloïde mou qu'en se servant pour les isoler de l'extrémité obtuse du manche d'un scalpel; U'' une autre différence tient à Tabondance plus ou moins considérable du suc cancéreux. Quant à la charpente du tissu encéphaloïde, elle se lacère souvent à la plus légère pression et même au plus léger contact ; et ce n*est qu'à l'aide d'un filet d'eau extrêmement faible qu'on laisse tomber goutte à goutte, qu'il est possible d'en constater l'existence.
Ces différences de cohérence et de vascularisation qui me paraissent originelles, peuvent-elles être acquises? ou bien sont-elles la période ultime de l'évolution d'un cancer primitivement beaucoup plus cohérent et beaucoup plus vasculaire? Cela est possible ; mais les différences de cohérence que présentent les diverses tumeurs cancéreuses ne me paraissent pas autoriser suffisamment, dans la forme encéphaloïde du cancer, la distinction établie entre la période de crudité et la période de ramollissement.
Chaque masse ou tumeur encéphaloïde peut être considérée comme un parasite doué d'une vie propre, ayant en lui une force plus ou moins considérable de développement : de ces tumeurs parasitaires, les unes s'arrêtent au volume d'un pois et même au-dessous ; d'autres acquièrent le volume d'une pomme, plusieurs un volume beaucoup plus considérable encore; il en est peu qui restent stationnaires.
La véritable période de ramollissement du cancer encéphaloïde, c'est celle dans laquelle il est le siège de foyers sanguins, ou celle dans laquelle il est le siège d'une inflammation.
L'hémorrhagie et l'inflammation, voilà les deux grandes
250 XVIIl^ CLASSE. DES DÉGÉNÉHATIOISS ORGANIQUES.
sources des altérations consécutives du tissu morbide encéphaloïde.
L'hémorrhagie joue un très grand rôle dans ce genre de lésion. Elle peut être capillaire, elle peut avoir lieu par petits foyers, elle peut être extrêmement considérable et comme foudroyante.
J'ai vu des tumeurs encéphaloïdes doubler, tripler de volume en vingt-quatre heures. Il est des tumeurs encéphaloïdes qu'on peut appeler liémorrhagiques [cancer encéphaloïde hématode), tant les hémorrhagies y sont répétées.
Lorsque le foyer hémorrhagique cancéreux est situé au voisinage de la peau ou au voisinage d'une membrane muqueuse, la distension qui en résulte peut avoir pour conséquence Tinflammation de la peau, sa gangrène, une hémorrhagie plus ou moins considérable et quelquefois si considérable, qu'on a pu croire a la rupture d'un anévrysme.
J ai vu un foyer hémorrhagique encéphaloïde du cerveau en imposer pour un foyer apoplectique. Partout enfin où se produisent ces foyers hémorrhagiques cancéreux, on a pu croire n'avoir affaire qu'à des foyers sanguins idiopathiques. C'est aux végétations encéphaloïdes hémorrhagiques qu a été appliquée la dénomination de fongus hématoaes»
Mais la source la plus féconde des altérations consécutives deTencéphaloïde, c'est l'inflammation dont le domaine s'étend sur les tissus morbides comme sur les tissus normaux. Cette inflammation a pour conséquence presque immédiate la gangrène de Tencéphaloïcle : dans le cas de tumeur encéphaloïde superficielle, cette gangrène peut être suivie d'une guérison temporaire, si la totalité du tissu cancéreux a été détruite. L'inflammation du tissu cancéreux peut avoir pour conséquence la suppuration de ce tissu , suppuration de mauvaise nature qui s'associe
DÉGÉNËRATIONS GANCÉIŒUSE8, 2 51
presque toujours à la gangrène partielle ou à la gangrène en masse.
J'ai vu plusieurs individus qui ont été guéris temporairement de tumeurs cancéreuses par la gangrène complète spontanée ou provoquée de ces tumeurs, si bien qu'une cicatrisation de bonne nature s'était produite à la manière des cicatrices des plaies qui suppurent (1).
Le cancer squirrheux et le cancer encéphaloïde peuvent-ils coexister chez le même individu, dans différentes régions et dans le même organe? Ces cas de coïncidence me paraissent bien positifs, mais ils sont assez rares.
Peut-il y avoir coexistence du cancer encéphaloïde ou du cancer squirrheux avec la dégénération gélatiniforme? On a dit que la dégénération gélatiniforme n^était que la première période du cancer encéphaloïde. On ajoute que Hodgson avait observé la transformation du tissu morbide gélatiniforme en tissu morbide encéphaloïde. On a dit encore que le cancer gélatiniforme n'était rien autre chose qu'un cancer encéphaloïde arrêté dans son développement; mais les faits plus positifs sont en opposition formelle avec cette manière de voir, que nous devons considérer comme une pure hypothèse. Rien de commun entre la dégénération gélatiniforme et la dégénération cancéreuse.
Du cancer mélanique.
Une troisième espèce de cancer assez généralement admise, mais qui ne doit être considérée que comme une simple variété^ est le cancer niélani(jiie, caractérisé par une coloration noire tout à fait semblable à celle du pigment choroïdien, ou brun marron foncé avec diverses nuances.
(i) Lire dans la thèse du regrettable Alphonse Robert, chirurgien de l'Hôtel-Dieu et agrégé à la Faculté, les altérations dont les tumeurs cancéreuses sont susceptibles.
Le cancer mélanique est regardé à juste titre comme Tespèce la plus grave du cancer, celle qui révèle Tinfection cancéreuse la plus générale, la plus profonde de Téconomie. Il est peut-être sans exemple que Ton ait extirpé un cancer mélanique sans reproduction et généralisation rapide de la lésion.
Du cancer fragile.
On peut également considérer comme une variété une forme de cancer remarquable par sa fragilité. Le cancer fragile est lobuleux, analogue pour Taspect au riz de veau cuit. Il est complètement dépourvu de suc cancéreux, ou plutôt le suc cnncéreux paraît dans une sorte de combinaison avec le tissu morbide ; il s'écrase, se morcelle sous le doigt. Le cancer parotidien me paraît le type de cette forme de cancer fragile que j*ai observé plusieurs fois dans les polypes cancéreux du sinus niaxil laire, des fosses nasales, et dans le cancer de Tutérus. J'ai également noté ce caractère de fragilité dans plusieurs cas de cancer développé dans l'épaisseur ou à la surface du cerveau.
Cette variété de cancer pourrait être désignée sous le titre de cancer fragile sans suc cancéreux distinct, le suc cancéreux étant dans une sorte de combinaison avec le tissu.
De V unité du tissu cancéreux.
Une question importante est celle-ci :
Y a-t'il unité de tissu cancéreux ?
Depuis Laennec, on a considéré le scpiirrhe et Tencéphaloïde comme constituant deux (issus |)arfaitement distincts et incapables de se transformer l'un dans l'autre. D'autres, et Lobstein en particulier, admettent que le squirrhe et l'encéphaloïde ne sont (pie deux variétés.
DÉGÉNÉRATIONS CANCÉREUSES. 253
deux degrés ou deux jaériodes de la même dégénération morbide.
La découverte du suc cancéreux comme caractère pathognomonique du cancer me paraît avoir résolu la (juestion en faveur de Tunité du tissu cancéreux.
Oui, il y a unité du cancer, bien qu il existe un cancer squirrlieux et un cancer encéphaloïde. Il me paraît bien démontré que ces deux formes de cancer ne diffèrent Tune de l'autre que par la prédominance de la charpente fibreuse dans le squirrhe, et par la prédominance du suc cancéreux et des vaisseauxveineux dans rencéphaloïde.
Le cancer squirrheux et le cancer encéphaloïde ne s'excluent pas réciproquement : un cancer squirrheux de la mamelle ou de Testomac coexiste souvent avec des cancers encéphaloïdes dans le foie, les ganglions lymphatiques et dans d'autres organes, et réciproquement.
Il nV a pas non plus incompatibilité absolue entre la dégénération à suc gélatiniforme et la dégénération à suc cancéreux (cancer squirrheux ou encéphaloïde); mais cette coïncidence est fort rare et ne peut être considérée que comme une éventualité, la dégénération gélatiniforme et la dégénération encéphaloïde constituant deux entités parfaitement distinctes, et non deux variétés de la même lésion.
Il serait curieux de déterminer, par des faits positifs, si le cancer squirrheux et le cancer encéphaloïde peuvent coexister chez le même sujet, dans le même organe et dans la même tumeur; si la reproduction du squirrhe extirpé peut avoir lieu par un encéphaloïde, et réciproquement; si Finfection cancéreuse générale, à la suite de Textirpation du squirrhe, a lieu indifféremment par squirrhe ou par encéphaloïde.
Je crois pouvoir conclure de tous les faits observés : r qu'il y a unité de suc cancéreux et par conséquent unité de cancer; que le cancer squirrheux et le cancer encépha-
25^ XVIIl^ CLASSE. DES DÉGÉNÉRATÏONS ORGANIQUES.
loïde ne diffèrent l'un de l'autre que par la densité de la charpente qui peut être celluleuse, fibreuse (très rarement osseuse ou cartilagineuse), et par la proportion du suc cancéreux.
Les tubercules strumeux et le cancer s excluent-ils mutuellement?
Il n'existe aucune espèce de rapports, ni directs, ni indirects, entre les tubercules strumeux et le cancer. Ces deux altérations peuvent coexister chez le même sujet sans exercer l'une sur l'autre la moindre influence. L'époque de la vie à laquelle apparaît la tuberculisation strumeuse contraste d'une manière frappante avec celle à laquelle apparaît le cancer qui survient en général à une époque de la vie beaucoup phis avancée. J'admets donc que les tubercules strumeux peuvent exister aux poumons, en même temps que le cancer existe à la mamelle ou à l'utérus. Les tubercules strumeux et le cancer ne s'excluent pas plus l'un l'autre que la suppuration et le cancer. J'ajouterai que je n'ai jamais vu la maladie cancéreuse et la tuberculisation strumeuse marclier simultanément, car ces deux lésions n'appartiennent pas à la même époque de la vie ; et, en général, la maladie tuberculeuse était depuis longtemps enrayée et terminée lorsque survenait la maladie cancéreuse.
Les connexions de la dégénération cancéreuse avec l'inflammation sont très importantes à étudier.
Ces connexions avaient été exagérées outre mesure et en quelque sorte dénaturées par la doctrine physiologique, qui considérait le cancer comme n'étant autre chose qu'un mode de phlegmasie qui devait être combattu par les moyens antiphlogistiques ordinaires ; erreur grave qui n'a pas pu résister à l'évidence des faits.
La phlegmasie d'un organe est-elle l'avant- coureur nécessaire du cancer de cet organe ? Une phlegmasie anté-