II- GENRE
Hypertrophie du tissu cellulaire et des membranes séreuses et synoviales.
Le tissu cellulaire hypertrophié devient fibreux ; c'est ce qu'on observe toutes les fois qu'il est le siège d'une fluxion irritative prolongée; et cette transformation joue un très grand rôle dans l'induration, qu'il ne faut pas confondre avec l'hypertrophie, dans la formation des cicatrices, dans la plupart des lésions morbides, etc.
Ainsi le tissu cellulaire sous-cutané, dans le cas d'ulcère chronique à la jambe, se transforme en tissu fibreux ; ainsi le tissu cellulaire interlobulaire du poumon acquiert toute
32 anatomif: pathologique générale.
la densité du tissu fibreux. Les lobules puhiionaires , séparés par des espèces de cloisons fibreuses, sont euxmêmes quelquefois envahis ;, et le tissu pulmonaire finit par subir la translormation fibreuse. Essentiellement celluleux, le tissu pulmonaire doit éprouver toutes les transformations auxquelles est exposé le tissu cellulaire.
L'hypertrophie du tissu cellulaire sous-muqueux de l'estomac et des intestins , comme aussi Thypertrophie des couches de tissu cellulaire qui unissent entre elles les autres tuniques de ces organes jouent un (^rand rôle dans les lésions organiques de ce viscère.
L'anatomie comparée, en nous montrant le tissu cellulaire qui entre dans la composition des muscles, et même le tissu cellulaire libre revêtant chez les animaux carnassiers tous les caractères du tissu fibreux, établit le lien qui existe entre l'hypertrophie physiologique et l'hypertrophie pathologique du tissu cellulaire.
Les tumeuis fibreuses qui se développent dans l'épaisseur des organes se produisent probablement aux dépens du tissu cellulaire qui entre dans leur composition et pourraient être considérées comme une hypertrophie du tissu cellulaire. Ainsi, il est probable que les corps fibreux de l'utérus sont formés aux dépens du tissu cellulaire de cet organe. Il ne serait cependant pas impossible (|ue ces corps parasitaires fussent jiroduits aux déj3ens du tissu propre de fulérus, dont une |)ortion transformée s'isolerait après cette transformation, et serait susceptible, dans (juel(|ues cas , d'une immense hypcrtroj)hie. Nous venons (jue la même théorie estapj)licable aux corps fibreux de la
mamelle.
llyperlrophie adipeuse du tissu cellulaire. Y a til augmentation de sécrétion seulement, ou bien y a-t-il à la fois augmentation de sécrétion et hypertrophie dans celte exubérance générale du tissu adipeux qu'on appel le /^o/^sarae et dans le déveloj)pement adipeux circonscrit qu'on
appelle lipome? Si l'on peut douter de rhypertrophie dans la polysarcie, elle est incontestable dans la production du lipome, qui peut acquérir des dimensions si considérables. La circonscription du lipome, ses rapports avec les autres productions parasitaires organiques , m'ont décidé à réserver Tétude du lipome pour la classe des métamorphoses et productions organiques.
Les membranes séreuses s'épaississent, deviennent opaques, très résistantes, et passent à Tétat fibreux, cartilagineux et même osseux, lorsqu'elles sont le siège d'une fluxion irritative longtemps continuée. Mais, dans ce cas, est-ce bien la membrane séreuse qui s'épaissit et se transforme? n'est-ce pas plutôt le tissu cellulaire sous-séreux, ou bien encore ne sont-ce pas des couches pseudo membraneuses très minces qui s'organisent? Question difficile et peut-être inutile à résoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que les membranes séreuses acquièrent quehjuefois la résistance du tissu fibreux et même s'incrustent de matière cartilagineuse et de phosphate calcaire. Ainsi, j'ai trouvé assez souvent l'arachnoïde viscérale du cerveau, opaque, résistant à la manière d'une membrane fibreuse. Il n'est pas rare de rencontrer le grand épiploon converti en un gros cordon fibreux unique ou divisé en plusieurs cordons fibreux secondaires. Je me suis assuré maintes fois que c'était aux dépens de la membrane séreuse, et nullement aux dépens de la membrane fibreuse, qu'avaient lieu les plaques cartilagineuses, et quelquefois calcaires , qui enveloppent la rate comme dans une coque.
Les membranes synoviales qui ont été le siège d'une hydarthrose chronique s'épaississent, et cet épaississenient hypertrophique, qui survit longtemps à la disparition de l'épanchement articulaire, me paraît constituer une prédisposition au renouvellement de la maladie.
m» GENRE.
Hypertrophie du tissu fibreux.
L'hypertrophie morbide du lissu fibi^eux s'observe rarement dans le tissu fibreux hbre , mais bien souvent dans cette portion du tissu fibreux qui entre dans la composition des organes.
Ainsi la tunique fibreuse de Testomac et des intestins , dont la ténuité est à peine celle d'une feuille de papier, acquiert quelquefois l'épaisseur de 6, 8, 10 millimètres (3, ^,5 lignes) et même davantage.
La tunique propre du foie , membrane fibreuse très mince qui , par ses prolongements , forme à chaque grain glanduleux une enveloppe propre , est souvent le siège d'une hypertrophie telle , que les granulations hépatiques comprimées diminuent progressivement de volume et finissent par disparaître complètement.
Il en est de même de l'hypertrophie du tissu fibreux de la mamelle.
Il résulte d'un important travail de M. Jarjavay, que la lésion connue sous le nom defongus du testicule, que l'on considérait généralement comme une dègènèration cancéreuse, n'est autre chose qu'une hypertrophie circonscrite de la tunique albuginèe.
Il est des lésions de la peau qui consistent dans une hypertrophie plus ou moins considérable circonscrite ou non circonscrite du derme.
Comme exemple d'hypertro[)hie des membranes fibreuses libres, je citerai l'hypertrophie des lames fibreuses qui avoisinent des foyers purulents. Ainsi, dans les cas de carie des vertèbres lombaires, l'aponévrose lombo-iliaque, si ténue dans l'état naturel, devient extrêmement épaisse.
J'ai vu la dure-mère très épaissie dans les cas de carie des os du crâne.
ONZIÈME CLASSE. DES IIYPEFlTROPHIES. 35
IV« GENRE
Hypertrophie du tissu cartilagineux.
Je ne connais pas d'exemple d'hypertrophie des cartilages articulaires , quelque fréquentes et quelque prolongées que soient les fluxions morbides dirigées sur les articulations, et c'est là une des preuves de leur défaut de vitalité. Les cartilages qui entrent dans la composition des organes sont peut-être de tous les tissus ceux qui sont le moins sujets à l'hypertrophie proprement dite , toute fluxion hypertrophique dirigée sur un cartilage ayant pour résultat non son développement, mais bien son ossification ; exemple : les cartilages du larynx dans les cas de phlegmasie chronique de cet organe.
V GENRE
Hypertrophie du tissu osseux.
L'hypertrophie du tissu osseux est un des points les plus intéressants de l'histoire des hypertrophies, et par sa fréquence et par les diverses formes qu'elle peut revêtir.
L'hypertrophie est tantôt circonscrite, tantôt non circonscrite; elle occupe toute l'épaisseur de l'os, ou bien ses couches externes , ou bien encore ses couches internes : elle envahit le tissu compacte aussi bien que le tissu spongieux.
A. L'hypertrophie des os se manifeste par une condensation de tissu [hypertrophie par condensation).
Cette espèce d'hypertrophie présente deux variétés principales :
Première variété : Transformation du tissu spongieux en tissu compacte. Ainsi le diploé des os du crâne est quelquefois remplacé par du tissu compacte ; il en est de même du tissu spongieux du corps des vertèbres au voisinage d'une carie de ces os.
Deuxième variété : Hypertrophie par ougmenlation de densité du tissu osseux. 1" Par condensation du tissu compacte, lequel, sans accroissement notable dans son volume , acquiert un poids double de Tétat naturel.
2" La même augmentation de densité s'observe aussi dans le tissu spongieux dont les vacuoles sont rétrécies par l'épaississement de leurs parois.
B. L'bypertrophie se manifeste quelquefois par une ra^ réfaction de tissu avec augmentation de poids aussi bien que de volume. Ainsi, on voit au musée Dupuytren une tète qui a été présentée dans le temps à la Société anatomique par M. Andral neveu : tous les os du crâne, base et voûte, ont acquis une épaisseur de quatre à cinq fois plus considérable que de coutume. Les deux tables compactes sont converties en tissu spongieux.
C. Ij'bypertropbie des os se manifeste tout à la fois par une augmentation considérable de poids, de volume et de densité. Ainsi, on voit au musée Dupuytren des portions dos delà voûte du crâne qui ont acquis jusciu'à 3, U centimètres d'épaisseur, et qui sont constituées par un tissu compacte aussi dense que l'ivoire. On y voit encore des fémurs hypertropliiés qui ont la dureté et 1 aspect de l'ivoire. Au niveau de cette éburnation , ou liypertropbie par condensation, le canal médullaire manque complètement.
Jj. Nous devons encore considérer comme appartenant à riiyperlropbie : 1° Vexostose, byperlropbie circonscrite constituant une tumeur ])roéminente, tantôt à base large, tau tôt pédiculée; 2° les végétations stalactiformes , en aiguilles, ou mamelonnées, qui naissent à la surface d'un os , hypertrophies végétantes , ov\ ostéophytes , qui servent quel- (juefois de support ou de trame à des lésions composées ( osléocbondropbytes, cancers).
Mode de production de i hypertrophie des os. Les hyperiropbies non circonscrites se produisent presque toujours par pénétration, ou plutôt par intussusception, tandis que les
ONZIÈMK CLASSE. DES HYPERTROPHIES. 37
hypertrophies circonscrites se produisent le plus ordinairement par superposition de couches osseuses plus ou moins épaisses ; couches qu'il est facile de distinguer de Tos proprement dit, lorsque leur tissu est moins compacte ou plus compacte que celui de Fos ; la distinction est impossible lorsque le tissu osseux de nouvelle formation présente la même compacité ({ue Tos lui-même.
Enfin, il est des hypertrophies qui se développent tout à la fois par les deux modes , par intussusception et par superposition de couches osseuses.
Du reste, tous les tissus hypertrophiés sont remarquables par le développement de leurs gouttières vasculaires, surtout dans les premiers temps de la production de l'hypertrophie.
Il faut bien se garder de confondre Thypertrophie avec l'inflammation des os, ou ostéite, dont elle est souvent la conséquence. Le travail morbide qui constitue l'inflammation me paraît exclusif du travail nutritif qui constitue l'hypertrophie. Ce qu'il y a de vrai , c'est que l'hypertrophie marche souvent à côté de l'inflammation , au voisinage de l'inflammation.
C'est surtout dans l'étude de l'hypertrophie osseuse qu'on peut bien apprécier la valeur des causes générales deThypertrophie. Ainsi, toutes les fois qu'existe un travail morbide fluxionnaire quelconque, au voisinage d'un os, ou sur l'os lui-même, cet oss'hypertrophie. Voyez le tibia sous un ulcère ancien de la jambe, voyez les contusions des os qui amènent des exostoses circonscrites ou des hypertrophies générales de l'os.
Toutes les fois qu'un os est très exercé, il acquiert un volume considérable. Ainsi , j'ai vu un jeune homme qui avait perdu par nécrose sans réparation le tiers moyen du tibia. Eii bien , le péroné , triplé de volume , avait acquis une assez grande résistance pour servir de support au poids du corps.
38 ANATOMIE PATHULOGIQUL GÉNÉIlALtl.
L'hypertrophie des os peut être produite par une cause spécifique avec ou sans carie: telles sont lesexostoses syphiUtiques ou strumeuses.
L'hypertrophie des os peut se produire indépendamment de toute cause spécifique et constituer une lésion particulière; telle est l'hypertrophie des os du crâne et de la face, dont il existe de très beaux exemples au musée Dupuytren; hypertrophie, tantôt limitée à un ou plusieurs os, tantôt occupant tous les os du crâne et même de la face , régulièrement ou irrégulièrement distribuée , se manifestant ici sous la forme d'ëpaississement sans déformation; là sous celle de protubérances ou d'exosioses plus ou moins considérables, proéminant tantôt au deiiors, tantôt au dedans des cavités du crâne et de la face, constituées tantôt par du tissu spongieux, tantôt par du tissu compacte, etc.
VI* GENRE
Hypertrophie du tissu glanduleux.
L'hypertrophie du tissu glanduleux est destinée à occuper une place très importante en anatomie pathologique , surtout depuis que le microscope, applicjué à Fétude des tumeurs développées dans l'épaisseur des organes glanduleux , a démontré qu'un grand nombre de ces tumeurs étaient formées aux dépens des granulations glanduleuses elles-mêmes.
On trouve dans le tissu glanduleux les trois espèces d'hypertrophies, à savoir : Thypertrophie pure et simple, l'hypertrophie par induration , et l'hypertrophie par transformation.
Je vais étudier ces trois espèces ou [)lutôt ces trois degrés d hypertroj)hie : 1° dans les follicules simples ou Mgminés ; 2" dans les glandules ; 3" et dans les glandes.
ONZIÈME CLASSE. DES HYPEU'l IlOPHIES. 39
i'*^ ESPÈCE. Hypertrophies folliculeuses.
Les hypertrophies folliculeuses se manifestent sous la forme de granulations proëminant soit à la surface de la peau, soit à la surface des membranes muqueuses.
tre SOUS-ESPÈCE. Hypertrophies folliculeuses cutanées.
Il est des individus qui ont normalement les follicules cutanés (parmi lesquels je comprends les follicules pileux) très développés , surtout dans certaines régions ; mais il est des hypertrophies acquises dans lesquelles ces follicules doublent, triplent de volume et même davantage. Toute irritation longtemps continuée sur la peau amène ce résultat. Ainsi le développement des follicules pileux, et par conséquent des poils , est remarquable sur les membres qui sont le siège d'une inflammation articulaire chronique. Surpris de voir sur la région antérieure de la poitrine d'un jeune homme un grand nombre de follicules sébacés très développés , j'appris qu'il avait été fréquemment soumis à l'usage externe de l'huile de croton tiglium sur cette région.
L'hypertrophie des follicules cutanés s'accompagne de la sécrétion d une matière grasse plus abondante que de coutume, laquelle se dépose en partie dans leur cavité. Les tannes ou kystes sébacés de la peau, du cuir chevelu en particulier, avec ou sans oblitération de l'orifice excréteur, pourraient , à la rigueur, être considérés comme des hypertrophies folliculeuses ; mais leur place naturelle est dans la classe des kystes (vov. Productions enkystées).
2e SOUS-ESPÈCE. Hypertrophies des follicules muqueux.
Les hyperti^ophies folliculeuses des membranes muqueuses ont fixé l'attention des observateurs modernes dans un grand nombre d'organes, sous le titre de phleg-
masie ou ^hypertrophie granuleuse. Ces granulations folliculeuses hyper trophiques sont toujours la conséquence d'une irritation ou fluxion chronique fixée sur l'élément folliculeux des membranes muqueuses. Il est des régions des membranes muqueuses dans lesquelles la présence de follicules n'a été révélée que par leur hypertrophie, tels sont les follicules de la vessie urinaire, de la vésicule biliaire et même ceux de l'estomac chez l'homme (1). La pituitaire est la seule membrane muqueuse dans laquelle je n'aie jamais pu découvrir à l'œil nu la présence de follicules ni dans l'état normal ni dans l'état pathologique (2).
Les follicules simples et agminés de l'intestin grêle , du gros intestin, et quelquefois de l'estomac, présentent un très grand développement dans certains cas d'entérite foUiculeuse aiguë ( fièvre typhoïde des modernes), si bien que j'ai cru devoir en faire une espèce ou forme anatomique, sous le titre de forme granuleuse et gaufrée (3) : c'est cette forme qui a été décrite et figurée par Rœderer et Wagler [De inorho mucoso ) qui en avaient parfaitement déterminé le siège. MM. Petit et Serres l'ont appelée yz<^fre entéro-mësentérique boutonneuse. Elle consiste en des granulations saillantes , simulant une éruption , en sorte que quelques observateurs les ont décrites comme un exanthème , une éruption intestinale varioleuse ou autre. On pourrait même, en poussant plus avant cette fausse analogie, admettre une éruption discrète et une éruption confluente; car les granulations sont tantôt disséminées,
(i) M. Lebert, aujourd'hui professeur à Zurich, a fait de l'hypertrophie des glandes mucipares le sujet d'un mémoire intéressant. Voyez Union médicale^ décembre 1862, p. 606, 610, 614.
(2) Mais les observations microscopiques de MM. Huschke et Valentin, et surtout les recherches de M. Sappey à l'aide d'un grossissement de vingt diamètres, ont établi l'existence de glandes folliculeuses en grappes dans cette membrane.
(3) Voyez VII« livr., t. II du texte.
ONZIÈME CLASSE. DES HYPERTROPHIES. hi
tantôt groupées et comme tassées. Les follicules agminés hypertrophiés se présentent sous Taspect de plaques gaufrées, chaque point déprimé répondant à l'ouverture d'un follicule.
Certaines formes de choléra-morbus m'ont présenté un développement considérable des follicules de l'estomac et des follicules isolés et agminés de l'intestin grêle (1). La forme arrondie des follicules de l'intestin grêle a pu faire croire que ces granulations n'étaient pas des follicules, mais bien une éruption particulière (psorentérie de M. Serres).
Mais je n'ai jamais observé de développement foUiculeux plus considérable que dans le cas représenté pi. 2 et 3, XXXI V* livraison, que je dois à l'obligeance et au zèle de mon excellent collègue M. Briquet, alors médecin de l'hôpital Cochin.
La surface interne de l'estomac (pi. 1) offre dans toute son étendue une multitude innombrable de granulations pressées les unes contre les autres, qui ne sont autre chose que les cryptes muqueux considérablement développés. Vus à la loupe, ces cryptes muqueux paraissent troués à leur centre. Quelques uns sont entourés d'un cercle noirâtre ou ardoisé qui les limite parfaitement. La membrane muqueuse de l'estomac participe à cette hypertrophie.
Dans l'intestin grêle , de même que dans le gros intestin (pi. 2 et 3), on voit une multitude de granulations de volumes divers, presque toutes pédiculées. Ces granulations sont bien évidemment formées aux dépens des follicules qui présentent tous les intermédiaires de développement depuis le volume d'un grain de millet jusqu'à celui d'un très gros pois. Du reste, la membrane muqueuse était parfaitement saine , elle avait conservé sa
(i) Voyez XIVMivr., pi. 1,2 et 3.
h2 ANA'JOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE.
couleur , sa consistance et son épaisseur accoutumées , U)ême au niveau des granulations qu'elle recouvrait. Les granulations de tous les ordres étaient imperforées , ce qui n'étonnera pas si Ton considère que dans l'état normal les follicules de l'intestin grêle sont également imperforés , disposition qui n'a point encore été expliquée, et qui a fait admettre l'hypothèse d'une excrétion par exosmose.
Toutes les granulations intestinales étaient creusées d'une cavité centrale, remplie d'un mucus qui m'a paru de même nature que le mucus qui tapissait les intestins. Plusieurs étaient de couleur ardoisée ou noirâtre, mode de coloration si fréquent sur la membrane muqueuse intestinale, et qui atteste presque toujours l'existence d'une fluxion sanguine antérieure et longtemps continuée. Le mucus contenu dans les follicules noirâtres présentait la même coloration que les parois elles-mêmes.
Les follicules agminés n'avaient pas échappé à cet étonnant développement; ils étaient saillants , de couleur ardoisée.
Les granulations étaient encore plus multipliées dans le gros intestin que dans l'intestin grêle (pi. 3). Elles étaient tellement pressées les unes contre les autres qu'on ne pouvait, dans leur intervalle, apercevoir la moindre partie des parois intestinales. Du reste, ces granulations présentaient ideniiqueinent la disposition et la structure des granulations de l'intestin grêle. Nulle part on ne découvrait de pertuis propre à évacuer le mucus contenu au centre des granulations, si bien (|uc la pression exercée sur elles ne faisait suinter du mucus par aucun point de leur surface. On a d'autant plus lieu de s'étonner de l'identité des follicules du gros intestin et des follicules de l'intestin grêle, sous le rapport de l'imperforation , qu'un de leurs carac- , tères différentiels dans l'état sain, c'est la présence d'un pertuis visible à l'oiil nu pour le gros intestin et l'absence de pertuis pour l'intestin grêle.
OINZlÈMb; CLASSE. DES HYPERTROPHIES. 4S"
Je ne sais si raltération que je viens de décrire ne serait pas mieux placée à Tarticle des kystes jnwjueux qu'à l'article des hyperti ophies. Cette altération appartient à la fois à riiypersécrétion, aux kystes et à l'hypertrophie; car si l'augmentation de volume des follicules tient en majeure partie à la présence d'une grande quantité de mucus, elle tient aussi à l'augmentation d'épaisseur des parois du follicule. Je pense qu'à la rigueur on ne devrait admettre comme hypertrophie folliculeuse que les hypertrophies qui tiennent à Tëpaississement des parois, l'augmentation de volume par hypersécrétion ne constituant nullement une hypertrophie.
L'hypertrophie des follicules muqueux de l'utérus mérite aussi une mention spéciale. On l'observe surtout dans le catarrhe chronique de cet organe, lorsque plusieurs follicules muqueux juxtaposés s'hypertrophient simultanément et constituent des tumeurs plus ou moins considérables qui soulèvent la membrane muqueuse, souvent hypertrophiée elle-même dans ses autres éléments: c'est là l'origine des polypes muqueux du col de l'utérus, si bien nommés utéro-folliculaires par M. Huguier, polypes qui finissent toujours par se pédiculer lorsqu'ils s'engagent dans le col de l'utérus (1). Or, comme l'anatomie normale démontie que les follicules sont aussi abondants dans le corps ([ue dans le col de l'utérus, et que ces follicules ne sont pas tous superficiels, mais qu'un grand nombre se trouvent placés à 1 ou 2 millimètres de profondeur (2) et même davantage, on conçoit le rôle que peut jouer le développement hypertrophique de ces follicules dans les lésions de l'utérus, et les erreurs de diagnostic qui peu*
(i) Rien de plus fréquent que les polypes muqueux chez les femmes avancées en âge : tantôt l'hypertrophie est limitée aux follicules, et alors le polype est purement vésiculeux ; tantôt l'hypertrophie des autres éléments de la muqueuse pre'domine.
(aj Voyez Analomie dcscripùve^ 3*^ édition, t. III, p. 696, note.
liU ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE.
vent en résulter quant à la détermination de la nature organique de celte lésion.
J'ai fait représenter (XXXIX*' livraison, pi. 3, fig. 2 et 2') un museau de tanche extirpé par Lisfranc, qui eut Tobligeance de me l'adresser, probablement parce que ce cas lui parut douteux quant à la nature de la lésion. L'une des figures (fig. 2) représente la surface extérieure du museau de tanche extirpé. Cette surface offre un grand nombre d'ouvertures capables d'admettre une plume de corbeau, desquelles s'échappent en se moulant sur elles comme à travers une filière, du mucus épaissi semblable à du verre fondu. Enfin la fig. 2' représente ce museau de tanche divisé. La coupe offre un tissu mou, analogue au tissu de l'utérus, développé soit par la grossesse, soit par la présence d'un corps étranger, tissu mou, creusé de cavités en forme de géodes, remplies de mucus et aboutissant aux ouvertures extérieures. J'ajoutais à cette description les réflexions suivantes :
« Quelle est la nature de cette altération? Rien autre » chose qu'une hypertrophie des follicules du museau de M tanche, hypertrophie qui a eu pour résultat un dévelop- M pement prodi^]ieux de ces follicules, si bien que le tissu s utérin intermédiaire semble réduit au rôle de paroi des M cavités mucipares (1). »
Hypertrophie des folUcules agminés. Telle est l'hypertrophie des follicules agminés de Peyer, hypertrophie qui est quelquefois la seule lésion morbide qu'on observe dans certaines entérites folliculeuses.
L'hypertrophie joue également un grand rôle dans les maladies de la glande inucipare dite de Bartholin, si bien décrite sous le titre de glande vulvo-vaginale par M. Huguier, qui a parfaitement démontré qu'elle était le siège de ces kystes muqueux si fréquents dans l'épaisseur de la partie postérieure de la grande lèvre.
(i) Page 3 du texte. {Loco citato,)
ONZIÈME CLASSF. DES HYPERTROPHIES. ^l5
Vfyperlrophie de /'fl>?ij;^c/fl/e, quelquefois congénitale, presque toujours acquise et consécutive à TinflanuTiation chronique de cet organe, est une des lésions les plus fréquentes de l'économie ; elle s accompagne en général d'une induration considérable (hypertrophie avec induration ). Les conséquences de l'hypertrophie des amygdales, et en particulier le rétrécissement latéral de la poitrine, à raison de Tobstacle qu'elle apporte à l'entrée de l'air dans les voies respiratoires , ont été parfaitement signalées par M. Robert. L'excision des amygdales devient donc souvent nécessaire; mais il importe de distinguer l'hypertrophie proprement dite de l'engorgement inflammatoire des amygdales, altérations bien distinctes, et qui sont souvent confondues dans la pratique.
2^ ESPÈCE. Hypertrophie des glandules et des glandes.
Hypertrophie des glandules buccales. Les glandules sousmuqueuses de la bouche, labiales, buccales, palatiiies, sont le siège d'hypertrophies qui pourraient facilement en imposer, et qui ont en effet été prises quelquefois pour des tumeurs de mauvaise nature, pour des encéplialoïdes. Plusieurs cas intéressants de ce genre développés aux dépens des glandules du voile du palais , ont été présentés à la Société de chirurgie : V un premier fait par M. Miclion, ayant pour sujet un homme qui portait depuis dix ans une tumeur du voile du palais occupant toute la moitié gauche de ce voile. Il a suffi d'inciser la muqueuse pour mettre à découvert et énucléer la tumeur, qui présentait tous les caractères anatomiques et microscopiques du tissu glanduleux ; 2" deux autres faits exactement semblables ont été observés par M. Nélaton : dans tous les cas de ce genre, la membrane muqueuse était sans adhérence aucune avec la tumeur.
Tumeurs par hypertrophie glandulaire. L'extirpation ,
d'ailleurs on ne peut plus facile de ces glandes, est rendue nécessaire par la gêne qu'elles apportent à la déglutition, à la respiration et à la phonation. Ce nest que par un examen superficiel qu'on a pu les prendre pour des amygdales engorgées ou hypertrophiées. Je viens d observer une tumeur semblable du volume d'une petite noix extirpée à l'hôpital de la Charité par M. Velpeau; elle est lobuleuse à sa surface comme dans son épaisseur : plusieurs granulations ou lobules ont la consistance et l'aspect cartilagineux.
S'' ESPÈCE. Hypertrophie de la glande prostatique (i).
L'hypertrophie de la prostate est peut-être l'hypertrophie glandulaire la plus fréquente ; elle est aussi une des lésions les plus graves des voies urinaires.
L'hypertrophie de la prostate peut être partielle ou générale (2). Partielle, l'hypertrophie peut occuper : !« quelques granulations isolées dans l'épaisseur de la prostate; 2*^ la portion moyenne et inférieure de la prostate, connue improprement, depuis Everard Home^sous le nom de lobe moyen; 3° l'un des lobes latéraux, l'autre lobe latéral étant intact \h° les deux lobes latéraux, la portion moyenne conservant son volume naturel. T^'hypertrophie partielle peut coexister avec l'atrophie du reste de la prostate. Il n'est pas rare de voir la prostate divisée en trois lobes très considérables, deux latéraux, un médian ; ce dernier, occupant un plan postérieur aux premiers, est proéminent dans la ves-
(i) L'hypertrophie de la prostate étant très fréquente, je dirais presque constante chez les vieillards, mais h. des degrés divers, on pourrait étahlir une sorte d'opposition entre le testicule et la prostate sous le rapport du développement ; ainsi, il est un assez grand nijmhre de vieillards qui rendent hahiiuellement du suc prostatique par le canal de l'urètre dans l'acte de la défécation, pour peu que cet acte soit laborieux.
(2) Voyez Anatomie patliolofji(jue ayec planches, XVfl' livr., pi. :? , XX* livr., ]d. 7, XXVT» livr., pi. 'î.
ONZIÈME CLASSE. DRS HYPERTROPHIES. Ul
sie, à la manière cVun fongus, nom sous lequel il a été bien souvent désigné.
"L'hypertrophie générale de la prostate peut être uniforme ou inégale, avec ou sans tumeur proéminente dans la vessie. Dans un cas représenté XX[[® livr. , pi. 2, qui peut être considéré comme le type de l hypertrophie prostatique générale , la prostate bi lobée avait 2 pouces de hauteur sur 2 pouces dans son diamètre antéro - postérieur, et 2 pouces 1/2 dans son diamètre transversal. Les deux lobes prostatiques , parfaitement indépendants Tun de l'autre , étaient unis en haut et en bas à Taide d'une membrane épaisse ; il n'y avait point de trace de cette portion médiane inférieure de la prostate qu'on appelle improprement lobe moyen.
Les deux lobes prostatiques , inégaux dans ce cas (dans d'autres cas je les ai vus parfaitement égaux), interceptaient une cavité on plutôt un ventricule ayant beaucoup d'analogie avec le ventricule moyen du cerveau. Ce ventricule, qui pouvait contenir de deux à trois cuillerées de liquide, constituait une cavité intermédiaire à la vessie et au reste du canal de l'urètre. La paroi inférieure de ce ventricule prostatique se présentait sous l'aspect d'une gouttière profonde à concavité supérieure, ou plutôt sous l'aspect d'un plan incliné curviligne, dont l'extrémité postérieure , beaucoup plus relevée que l'extrémité antérieure, formait une bride transversale contre laquelle devait buter le bec de la sonde dans le cathétérisme.
1^3. forme lobuleuse de l'hypertrophie prostatique est une des plus intéressantes : elle appartient presque toujours à l'hypertrophie partielle de la partie moyenne et inférieure de la prostate. Cette hypertrophie se présente sous l'aspect d'une végétation fort irrégulière, tantôt pédiculée, tantôt non pédiculée, qui proémine dans la vessie, et qui
us ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE.
s'oppose, à la manière d'une valvule ou soupape, à Texpulsion des urines (1).
La disposition lobuleuse peut également appartenir à 1 un ou à l'autre lobe latéral, et même à la partiemoyenne et supérieure de la prostate. Ainsi, dans un cas d'hypertrophie générale de la prostate représenté XXVI* liv. , pi. 5 (2), la prostate était divisée en plusieurs lobules, dont deux proéminaient dans la cavité de la vessie : ces deux lobules naissaient, l'un, inférieur, qui était le plus considérable, de la partie moyenne inférieure de la prostate ; l'autre, supérieur, qui était moins considérable, de la partie moyenne supérieure; entre ces deux tumeurs était l'orifice vésical de l'urètre, qui avait l'aspect d'une fente transversalement dirigée; deux très petits lobules étaient situés, l'un à droite, l'autre à gauche de cet orifice.
La prostate formait un cylindre complet autour du canal de l'urètre, et même, par une disposition bien rare, la prostate manquait en partie autour de la partie inférieure de ce canal, ou plutôt elle était remplacée parles lobules décrits, tandis qu'elle était très épaisse autour de la partie supérieure de l'urètre. Ce n'est pas la première fois que je remarque cette disposition, qui s'explique ou par l'atrophie d'une portion de la prostate, ou par le déplacement d'un certain nombre de grains glanduleux qui sont rejetés de l'un ou de l'autre côté.
(i) Ce lobule médian, lorsqu'il est pédicule, naît, non ducorpsde In prostate, mais en quoique sorte derrière la prostate, au niveau du toi vésical proprement dit, sur la partie moyenne d'une bride transversale étendue de l'extrémité postérieure d'un lobe à l'autre. Le plus ordinairement, dans ce cas, le verumontanum forme une bride antéro-postérieure, plus proéminente et plus délacliée que de coutume, qui vient, à la manière d'un pédicule, et souvent en se bifurquant ou se trifurquant, s'attacher à la partie postérieure de ce lobule médian,
(2) Présenté à la Société anatomique par M. Mercier,
La facilité avec laquelle les granulations prostatiques se déplacent n'expliijue- t-el!e pas en partie pourquoi l'usage longtemps continué de très grosses sondes a pu guérir certaines rétentions d'urine par hypertrophie de la prostate? On pourrait également admettre que ces très grosses sondes peuvent , par leur présence, atrophier la partie inférieure de la prostate.
Avant les modifications ingénieuses apportées dans ces derniers temps à la sonde pour pénétrer dans la vessie en éludant, pour ainsi dire, le plancher de la prostate (à savoir le raccourcissement du hec et sa disposition anguleuse), il était presque impossible de pratiquer le cathétérisme dans le cas d'hypertrophie considérable de la prostate, et surtout de sa partie inférieure , sans entamer plus ou moins profondément le tissu de la prostate, et même sans faire de fausses routes à travers son tissu. On peut voir au musée Dupuytren plusieurs prostates qui présentent deux , trois , jusqu'à cinq fausses routes. L'innocuité de ces perforations de la prostate dans un grand nombre de cas m'avait fait proposer (1) comme méthode de traitement la ponction de la vessie à travers la prostate.
L'hypertrophie des grains glanduleux de la prostate s'accompagne constamment de l'hypertrophie des deux couches musculaires, dont Tune revêt sa surface externe, et l'autre tapisse sa cavité ; or l'épaisseur de la couche musculaire externe et la ténuité de la couche musculaire interne n'expliquentelles pas pourquoi, dans l'hypertrophie de la prostate, les lobules proéminent constammentà l'intérieur et jamais à l'extérieur de la prostate. L'hypertrophie partielle ou générale de la prostate s'accompagne presque toujours d'une hypertrophie considérable de la tunique musculaire de la vessie, par suite des efforts ré-
(i) Voyez Anaiomie palholo(jique du corps Immain ^ grand in-folio avec planches,
pétés de miction dont elle s'accompagne ou de Tusage de la sonde.
Voici d'ailleurs les particularités que m'a présentées la dissection attentive d'un grand nombre de prostates hypertrophiées (1).
Le tissu de la glande, devenu plus fragile que de coutume, se déchire avec facilité et peut se séparer en sphéroïdes inégaux, dont j'ai vu quelques uns égaler le volume d'une noisette.
Chacun de ces sphéroïdes est un grain glanduleux hypertrophié. Le tissu de chaque grain présente une texture aréolaire. Les aréoles, d'inégale dimension , sont remplies de suc j)roslatique. Quelques granulations , plus volumineuses, sont converties en cellules communiquant toutes les unes avec les autres et contenant une matière jaunâtre, visqueuse. Ces gros grains glanduleux, parfaitement distincts, sont réunis par une trame de nature musculeuse, que je ne puis mieux comparer qu'au tissu de Tutérus chargé du produit de la conception. La prostate est d'ailleurs traversée par des canaux sinueux, pleins de liquide , offrant des dilatations et des rétrécissements alternatifs, et dont la face interne m'a présenté un aspect réticulé à la manière des canaux hépatitjues. Ces canaux sont les conduits excréteurs propres de la prostate.
La prostate est donc constituée par de gros grains glanduleux de structure aréolaire, disséminés au milieu d'une trame musculaire qui m'a paru bien manifestement la continuation des fibres musculaires de la vessie. La disposition bosselée de la siuface externe de la prostate, disposition facile à reconnaître à travers le rectum , me paraît appartenir au cancer de cet organe et non à son hypertrophie.
Hypertrophie des glandes /acrynia/es. Je crois devoir
(i) Voyez XVIP livr., pi. 2, p. 3 du texte.
OINZIÈME CLASSR. DES HYPERTROPHIES. $1
rapporter à Thypertropliie des glandes lacrymales le fait suivant que j'ai observé chez une dame de quarante ans. Les deux paupières supérieures étaient volumineuses , surtout à leur partie supérieure et externe. Cette tuméfaction était due à une tumeur dure qui se prolongeait dans l'orbite, sous la voûte orbitaire. J'ai cru d'abord avoir affaire à une production enkystée ou autre ; mais un examen attentif m'a démontré que cette tumeur n'était autre chose que la glande lacrymale hypertrophiée. Celledu côté gauche était beaucoup plus développée que celle du côté droit. La conjonctive était constamment injectée. On avait dit à la malade qu'elle avait une loupe dans l'épaisseur de la paupière supérieure.
Hypertrophie de la glande thyroïde. Il n'est peut-être aucun organe dans l'économie qui soit plus sujet à 1 hypertrophie que la glande thyroïde, et cette hypertrophie constitue la majeure partie des goitres (1). On ne saurait contester l'influence du climat et surtout de certaines eaux sur la production de l'hypertrophie thyroïdienne , pas plus que la spécificité de l'iode contre cette lésion.
Les recherches pleines d'intérêt de M. Ghatin ont établi que les localités dans lesquelles les eaux sont naturellement iodées dans certaines proportions sont complètement exemptes de goitres, tandis que le goitre se produit dans les pays moins favorisés, sous ce rapport, en proportion de la diminution du principe iodique, et qu'il règne endémiquement dans les contrées qui en sont complètement dépourvues.
L'hypertrophie de la glande thyroïde peut être générale
(i) Il n'est pas rare de voir des glandes thyroïdes hypertrophiées dont le poids s'élève à 5oo grammes, i kilogramme ; on dit en avoir vu qui pesaient jusqu'à 5 kilogrammes. J ai vainement clierchd des conduits excréteurs dans plusieurs cas d'hypertrophie de la glande lliyioïdtî.
OU partielle. Générale^ elle occupe la totalité de cette glande qui entoure comme un cylindre les deux tiers de la trachée et de Tœsophage ; partielle^ elle occupe tantôt le lobe médian seul [goitre médian) , tantôt l'un des lobes latéraux [goitre unilatéral), tantôt les deux lobes latéraux [goitre bilatéral); quelquefois encore, Fun des lobes latéraux et le lobe médian. Enfin, il est des hypertrophies qui sont limitées à ce prolongement glanduUforme de la thyroïde qu'on est toujours tenté de prendre pour son conduit excréteur, et qui vient se terminer au niveau de la membrane hyo-thyroïdienne.
L'hypertrophie de la glande thyroïde (et cette réflexion me paraît pouvoir s'appliquer à beaucoup d'organes) est le point de départ du plus grand nombre des lésions si diverses qui constituent le goitre. Lorsque l'hypertrophie goitreuse existe depuis plusieurs années , lorsque les individus qui en sont affectés restent soumis à l'influence sans cesse agissante des causes productrices de cette maladie, et n'ont été assujettis à aucun traitement iodé, alors à l'hypertrophie succèdent diverses altérations, parmi lesquelles la production des kystes, les transformations fibreuses , cartilagineuses et osseuses , tiennent le premier rang.
Relativement au tissu de la glande thyroïde hypertrophiée , la forme la plus commune est celle dans laquelle les granulations sont converties en vésicules à parois transparentes , remplies par une matière opaline , de la couleur et de la consistance du cristallin. Ces vésicules ou groupes de vésicules sont plus ou moins complètement isolés les uns des autres par des cloisons fibreuses quelquefois très épaisses. Les artères et les veines thyroïdiennes ont éprouvé alors un développement hypertroj)hi(jue considérable; surtout les veines, (jui subissent (juchpiefuis la dilatation variqueuse serpeniine et Ibrmcnt des groupes qui leur donnent
Taspect de la tête de Méduse ( varices médusienries thyroïdiennes ) (1).
Nous avons vu (2) que la glande thyroïdienne hypertrophiée , qui se moule en général d'une manière fort régulière sur la trachée, devenait quelquefois une des causes de compression les plus graves de la région cervicale des voies aériennes, qu'elle agissait en aplatissant la trachée , tantôt d'avant en arrière, tantôt latéralement, et que c'était surtout le prolongement sous-sternal du lobe médian hypertrophié qui donnait aux goitres de ce lobe une gravité plus grande.
Hyperirophie du thymus. J'ai dit ailleurs (3) que chez un certain nombre d'enfants nouveau-nés, et même dans le cours de la première année, le thymus, organe fœtal, ne subissaitpasTatrophie relative qu'il doit subir après la naissance; mais je ne connais aucun fait d'anatomie pathologique qui établisse que le thymus soit susceptible d'hypertrophie proprement dite; à plus forte raison, que le thymus hypertrophié puisse exercer sur la trachée une compression suffisante pour produire des accidents de dyspnée et de suffocation : je suis donc forcé de rejeter jusqu'à démonstration anatomique et à considérer comme une affection spasmodique , une angine slriduleuse , \ asthme thymique, Y angine thymique de Kopp et des auteurs qui l'ont suivi, bien que les accidents asphyxiques éprouvés par les petits malades représentent exactement ceux qui seraient le résultat de la compression des gros vaisseaux et de la trachée. J'ai quelques raisons de croire qu'on a pris, au moins dans un cas particulier, pour le thymus hypertrophié, le prolongement sous-sternal du lobe moyen de la glande thyroïde.
(i) Voyez t. II, classe des Dilatations^ p. 807,
(2) Tome If, classe des Rétrécissements et oblitérations, p. 9.^8.
(3) Anatomie pathologique^ t. II, p. 259, cl Anatomie descriptive^ Iroiaième édition, t.III, p. 588.
Hypertrophie matiunaive. L'Iiypertrophie joiie un rôle imporlant flans les lésions de la glande mammaire. On y rencontre les trois modes d'hyjiertrophie :
1° L'hypertrophie simple ; 2*^ Thyperirophie avec induration ; 3° rhypertro|)hie avec translormation. Nous réunirons ces deux derniers modes qui sont toujours confondus, 1 hypertrophie avec induration s'accompagnant constamment de la transformation tihreuse plus ou moins complète de l'organe.
Le développement de la glande mammaire à Tépoque de la puberté chez les jeunes filles et assez souvent chez les garçons, dépasse quelquefois les proportions de l'état physiologique et devient pathologique : cette hypertrophie de développement se manifeste par une induration plus ou moins douloureuse qui persiste quelquefois pendant un temps assez long, et qui, négligée , peut passer à l'état inflammatoire et se terminer par suppuration.
Il en est de même de l'hypertrophie physiologique de la glande mammaire, après l'accouchement, hypertrophie qui peut être considérée comme pathologique pendant tout le temps que la mamelle hypertrophiée reste douloureuse. On peut également considérer comme pathologique l'hypertrophie mammaire , pendant toute la durée de la lactation, chez les femmes délicates qu'épuise la sécrétion lactée. Cl'est dans ces conditions, c'est-à-dire chez les femmes mortes pendant la lactation, qu'il faut étudier la mamelle, si l'on veut se faire une idée du tissu glanduleux mammaire, qui est vraiment dans un état d'atrophie en dehors de la lactation (1), de même que l'utérus en dehors de l'état de grossesse.
L'hyperirophie mammaire simple , comme l'hypertrophie avec induration et transformation de tissu, peut être générale , partielle , lobiileuse , granuleuse. Générale , elle
(i) Anatomie descriptive^ 3* étlit., t. III, p. i"]^.
olnzième classe, des hypertrophies. Sa
occupe la totalité de la glande; partielle, elle n*en occupe qu'une partie; granuleuse ou. lobuleuse ^ elle est circonscrite à une granulation, à un lobule, et se présente sous Faspect de granulations ou de glandes déposées au milieu d'un tissu sain. Quelquefois elle s'accompagne d'oedème, ce qui constitue une variété que j'appellerai hypertrophie œdéma' teuse.
Premier mode d'hypertrophie mammaire. — Hypertrophie simple. Dans l'hypertrophie simple, il y a augmentation de volume de la glande mammaire, qui conserve ses caractères normaux , et dans sa densité , qui n'est augmentée que par la tension, et dans sa structure, qui présentée l'œil uu et à la loupe, comme au microscope, tous les caractères de la glande mammaire et des glandes en général.
En voici quelques exemples.
Hypertrophie générale de la glande mammaire droite chez un homme. Le fait suivant prouve que l'hypertrophie légère que subit la glande mammaire chez les jeunes garçons, à l'époque de la puberté, peut prendre un développement considérable et devenir permanente. Cette hypertrophie anormale ne saurait être considérée comme un état morbide. Conrad (Jacob) , âgé de vingt-cinq ans, cordonnier, entré dans mon service en octobre 1850, pour une variole, m'a présenté une mamelle droite qui avait le volume moyen de la glande mammaire d'une femme. C'était du tissu glanduleux, noueux, et nullement de la graisse. H raconte que cette glande n'a commencé à se développer qu'à Fâge de vingt et un ans , et qu'elle a mis six mois à acquérir son développement complet. Pendant tout ce temps cet organe était tellement douloureux que le malade avait sollicité plusieurs fois ses médecins d'en faire 1 extirpation. Depuis cette époque il n'y éprouve aucune douleur. Aucun liquide ne suinte par le mamelon (1).
(i) Je viens d'observer un cas toul à fait semblable chez un homme de
Hypertrophie générale de la glande manunaire droite. Chez une femme âgée de cinquante-trois ans, qui avait eu quatre enfants, la mamelle droite est deux fois plus considérable que la mamelle gauche; elle est au moins deux fois plus lourde. La peau qui revêt la mamelle est d'une couleur rosée. Il y a absence de mamelon , qui est rentré ou plutôt invaginé au dedans de lui-même et forme une espèce de godet (1).
Hypertrophie simple^ granuleuse et lobuleuse. L'hypertrophie peut affecter isolément une granulation ou plusieurs granulations distinctes , plusieurs lobules isolés ou contigus de la glande mammaire.
1° Hypertrophie mammaire granuleuse , ou granulations hypertrophicjues. J'ai été bien souvent consulté pour des granulations mammaires douloureuses à la pression et indépendamment de la pression , occupant en général un des points de la circonférence de la glande mammaire , bien distinctes du corps de la glande, dont elles sont souvent séparées de quelques millimètres. Je dois faire observer que ces granulations mammaires isolées, hors de rang, appartiennent principalement aux mamelles granuleuses, c'est-à-dire aux mamelles dont les grains glanduleux paraissent distincts les uns des autres au lieu d'être groupés en lobules. Les douleurs vives que
quarante-cinq ans. Chez lui, c'est la mamelle gauche qui est hypertrophiée. Cette hypertrophie, qui s'est produite «\ rà{»e de dix-huit ans, donne à la mamelle toutes les conditions de forme et de consistance d'une mamelle de femme bien constitue'e. Son tissu est granuleux et nullement adipeux, le mamelon est très développé. Par contre, j'ai été consulté pour une jeune fille de dix-neuf ans dont la mamelle droite n'est pas plus développée que celle d'un homme , l'autre mamelle ayant son volume accoutumé.
(i) J'ai vu invoquer avec beaucoup d'insistance comme signe propre au cancer cette invagination du mau)elon, qui s'observe en effet dans le tas «le cancer central avec rétraction des canaux galactophores ; mais celle disposition, quelquefois congéniale, mo parait tout à fait indépendante du]|cancer proprement dit.
déterminent assez souvent ces granulations s'irradient le long du bras: elles reconnaissent souvent pour cause une forte pression ou contusion. Il suffit de liniments calmants, de cataplasmes, du soin de ne pas irriter sans cesse ces granulations par la pression des doigts, pour faire cesser la douleur à laquelle la petite granulation, bien dure, bien nettement circonscrite, survit ordinairement.
Hypertrophie mammaire lobuleuse. La même réflexion s'applique à Thypertrophie simple lobuleuse. Ici c'est un lobule, c'est-à-dire un groupe de granulations juxtaposées, parfaitement distinct des lobules voisins par sa consistance, par son volume, par sa mobilité, assez souvent par sa sensibilité. Le lobule simplement bypertropbié est ordinairement superficiel, plus ou moins rapprocbé du centre ou de la circonférence de la glande mammaire. Cette hypertrophie cède aux émollients et souvent aussi aux emplâtres fondants. Les malades rapportent ordinairement cette hypertrophie à une contusion antérieure.
Hypertrophie simple œdémateuse. Je crois devoir rattacher à l'hypertrophie simple, ^ou.?>\e iïiïQ d^ hypertrophie œdémateuse^ une augmentation considérable du volume de la mamelle, laquelle débute par un œdème actif érysipélateux de la peau de la mamelle, et qui s'étend au tissu mammaire lui-même. Cette lésion peut tout aussi bien être placée parmi les œdèmes que parmi les hypertrophies. Elle s'augmente par une fluxion érysipélateuse nouvelle qui se produit de temps en temps, et aboutit à l'induration hypertrophique de la glande mammaire, et quelquefois à l'éléphantiasis de la peau de cet organe. L'hypertrophie œdémateuse de la mamelle est générale ou partielle.
1^ Hypertrophie œdémateuse générale. C'est dans cette catégorie que j'ai placé un cas que le hasard m'a fait observer dans le service de M. Velpeau, et qui a fait le sujet d'une dissertation inaugurale, soutenue le 28 août
1852 (1). L'auteur de la thèse concluait de ses observalions qu'il y avait dans ce cas cancer en masse sous forme squirrheuse plutôt que sous forme encéphaloïde ; et comme la surface delà mamelle présentait de petits vaisseaux cutanés variqueux, avec des ecchymoses sous-épidermiques, lesquelles formaient de petites indurations circonscrites, Fauteur admet qu'il y avait en même temps production de tissu érectile à la peau. Chez cette malade, âgée de soixante huit ans, qui faisait lemonter sa maladie à sept, mois, la mamelle gauche avait à peu près le volume de la tête d'un adulte. Elle était uniformément développée; son poids était tiès considérable. La tenq)érature de la peau mammaire était plus élevée que celle des parties voisines; la résistance élastique de la tumeur à la pression était uniforme, sans granulations, sans lobules distincts. On peut dire qu'il y avait dans cette mamelle trois éléments : 1° Téléirent hémorrhagique cutané et sous-cutané, qui n'était qu'un incident; 2» Fœdème ; 3^ l'hypertrophie. L'œdème me {paraissait dominer, car il y avait commencement d'éléphantiasis.
Dans le cas suivant, l'hypertrophie œdémateuse était partielle.
Hyper h^ophie œdémateuse partielle. J'ai été consulté plu sieurs fois par une demoiselle âgée de trente et un ans, dont la mamelle droite avait un volume de trois à quatre fois plus considérable cpie la mamelle gauche. Cette augmentation de volume n'occupait que la moitié inférieure de l'organe. Le poids de la mamelle incommodait beaucoup la malade, qui avait imaginé plusieurs moyens de
(i) Etude diagnostique d'un cas insolite de tumeur du sein^ par Craveiro (le Salta. — L'auteur, (lui considère ceUe tumeur comme cancéreuse, se fonde eu fjraude partie sur cet axiouie de lîayle, d'après lequel toutes les fois qu'uue tuuieur de la uiau)elle ne présente j)ns franchement les caractères d'une tumeur brnifnie, d'une tumeur inflammatoire sans le'sion, c'est au cancer (pi'ii faut la rapporter.
contention pour la soutenir. De très grosses veines parcouraient sa surface. Il y avait un peu d'œdème. Quand on saisissait la mamelle entre deux doigts , on sentait des masses dures et lobuleuses. Cette hypertrophie datait de i'épocpie de la puberté , et avait été précédée d'une fièvre lente dont le type était rémittent. Dans le principe, ce n'était qu'à l'époque menstruelle que la mamelle présentait ce mouvement fluxionnaire et hypertropliique, toujours douloureux. Plus tard , le développement et la douleur devinrent permanents. A l'époque menstruelle la mamelle devenait si volumineuse, que, suivant l'expression de la malade, elle passait sous le bras, qui ne pouvait plus être rapproché du corps. Les astringents , les lotions alumineuses, les bains alcalins, les laxatifs, n'ont fait que ralentir la marche de la maladie.
Il y a bien évidemment , dans les cas de ce genre, deux éléments morbides bien distincts, l'œdème et l'hypertrophie; et Ton conçoit combien il est difficile de faire, d'une manière rigoureuse, la part de l'une et de l'autre.
Deuxième mode d'hypertrophie mammaire. — Hypertrophie avec induration et transformation de tissu. Je l'ai déjà dit, dans la glande mammaire, l'hypertrophie avec induration s'accompagne constamment, mais à des degrés divers, de la transformation de son tissu en tissu fibreux. Elle se divise, comme l'hypertrophie simple^, en générale^ en partielle^ en granuleuse et en lohuleuse.
Hypertrophie générale avec induration et transformation de tissu. Je n'ai jamais vu d'hypertrophie mammaire plus considérable et plus générale que chez une jeune paysanne âgée de dix-huit ans, parfaitement bien constituée d'ailleurs, dont les deux mamelles, monstrueuses par leur volume, qui égalait au moins celui de la tète d'un adulte, l'incommodaient tellement, que cette malheureuse, incapable de se livrer à aucun travail, entra dans un hôpital pour s'en faire pratiquer l'ablation dans le cas où il serait im-
60 ANATOMIK PATHOLOGIQUK GÉNÉRALE.
possible de joouvoir la gue'rir par un autre moyen (1). Les chirurgiens de riiôpital, MM. Thibaut et Tuilier, voyant que le volume de cet organe allait toujours grossissant, se décidèrent, après plusieurs mois de soins inutiles, à enlever successivement les deux mamelles, avec la précaution de mettre trois mois au moins d'intervalle entre les deux opérations, lesquelles ont parfaitement réussi. Chacune de ces tumeurs pesait dix livres. Les glandes mammaires étaient converties en un tissu fibreux lobuleux, qui me rappelait les corps fibreux de l'utérus, mais qui offrait une densité un peu moindre. J'ajoutais, en rapportant ce fait (2), que j'avais rencontré plusieurs fois cette hypertrophie avec transformation de la glande mammaire ; que plusieurs glandes mammaires extirpées comme cancéreuses m'avaient paru n'être autre chose que des glandes mammaires qui avaient subi cette hypertrophie.
Hypertrophie mammaire partielle avec induration et transformation de tissu. Cette induration hypertrophique partielle qu'on pourrait appeler diffuse, parce qu'elle n'est pas nettement circonscrite, parce qu'elle se continue sans ligne de démarcation avec la portion saine de glande mammaire dont elle ne peut être distinguée que par une différence de consistance, cette induration hypertrophique, dis-je, simule le cancer à s'y méprendre, si bien que la marche si différente de la maladie, dans les deux cas, peut seule les différencier.
Ainsi M. Lebert a présenté à la Société anatomique une mamelle extirpée par un chirurgien distingué. Le tiers environ de cette mamelle, sa partie centrale, celle qui entoure le mamelon , était indurée et se continuait sans ligne de démarcation avec la portion saine. Le tissu malade était granuleux, très dur, de couleur rosée. Il présen-
(i) C'est à l'iiôpilal de Limoges en 182,! que j'ai ol).seiv<' ce tait. (2) Diclionnaire de médecine cl de chirurgie pratiques, articleHYi-Eninopiiit:, t. X, p. 247, i833.
tait plusieurs petits kystes contenant une matière brunâtre, petits kystes que le microscope a démontré être formes aux dépens des culs-de-sac glanduleux. Le microscope a démontré dans toute l'étendue de la tumeur des culs-desac glanduleux, et nulle part la cellule cancéreuse. C'est un cas d'hypertrophie avec induration et transformation fibreuse. Il est une variété d'induration hypertrophique diffuse dans laquelle la portion de mamelle hypertrophiée, sans augmenter de volume, sans changer de forme et sans perdre sa disposition granuleuse, présente une très grande consistance. C'est le mode d'induration hypertrophique que l'on confond le plus ordinah^ement avec le cancer dur ou squirrhe , et que l'on extirpe comme tel.
Hypertrophie avec induration et transformation fibreuse circonscrite^ granuleuse et lobuleuse. La mamelle est extrêmement sujette à une induration circonscrite , qui se présente sous l'aspect de granulations ou de tumeurs glanduliformes, d'un volume variable depuis un grain de mil, un noyau de cerise, jusqu'au volume des deux poings réunis et même bien davantage, d'une dureté pierreuse, mobiles, parfaitement distinctes du reste de la glande mammaire, à laquelle elles ne tiennent que par un tissu cellulahe plus ou moins lâche.
Ces tumeurs, ordinairement sous cutanées, peuvent occuper presque indifféremment tous les points de la surface de la glande mammaire, mais ne se développent que rarement dans son épaisseur ; elles sont ordinairement sphéroïdales, tantôt lisses à leur surface, tantôt tuberculeuses, moriformes : ce sont ces tumeurs, qui étaient presque toujours confondues avec les cancers durs ou squirrheux de la mamelle et extirpées comme tels , que j'ai décrites dans une note communiquée à l'Académie de médecine sous le titre de corps fibreux {\) incapables de dégénération
(i) Voy. Bulletin de l'Académie de médecine^ Paris, i844î t. IX, p. 33o et suiv.
cancéreuse, lesquels tantôt restent stationnaires pendant toute la vie, tantôt sont susceptibles de prendre un très grand développement. Cependant les micrographes modernes, et plus particulièrement M. Lebert, ayant reconnu dans un grand nombre de ces tumeurs tous les éléments histologiques du tissu de la glande mammaire, à savoir, d'une part les culs-de-sac glanduleux et les conduits galactoplîores , d'une autre part les tissus fibreux interposés à ces culs-de-sac et aux conduits , ont considéré comme n'étant autre chose que des hypertrophies mammaires un grand nombre de ces tumeurs que j'ai désignées sous le nom de corps fibreux. Je me suis moimême assuré de l'exactitude de ces faits, je veux dire de la présence des culs -de-sac glanduleux et des conduits galactophores dans le plus grand nombre de ces tumeurs.
D'un autre côté, il n'est pas douteux qu'un certain nombre de ces corps fibreux ne présentent tous les caractères de tissu des corps fibreux, sans mélange aucun des éléments histologiques du tissu glanduleux, sous la lentille du microscope aussi bien qu'à la loupe, à l'œil nu et sous le scalpel.
Et qu'on ne croie pas que la distinction entre ces corps fibreux qui contiennent des éléments de la glande mammaire, à savoir les culs-de-sac glanduleux et des canaux galactophores, et les corps fibreux purs, exempts de tout vestige de tissu mammaire, soit facile à l'œil nu. Ainsi l'énorme tumeur mammaire du volume du poing que M. Hippolyte Larrey a présentée à l'Académie de médecine, et déposée au musée Dupuytren, a été reconnue comme corps fibreux par tous les observateurs auxquels elle a été soumise. Eh bien ! les micrographes y ont reconnu des culs-dc-sac glanduleux, et en l'examinant avec soin moi-même, à l'œMl nu et à une forte loupe, j'ai trouvé sur les diverses coupes (pii ont été faites l'ouverture des
canaux galactophores et quelques traces de tissu glanduleux.
Que résuUe-t-il des recherches de la micrographie ? Que les tumeurs mammaires dures, mobiles, (jui présentent à la dissection tous les caractères du tissu fibreux, et dans lesquelles cependant le microscope démontre des culs-de-sacs glanduleux , sont de simples hypertrophies mammaires? Non, certainement : elles resteront, pour nous, des corps fibreux , mais des corps fibreux qui ne sont pas encore arrivés à Tapogée de leur développement, et qui contiennent encore des éléments glanduleux. Je le demande, dénierait-on le nom de cancéreuse à une altération qui présenterait avec tous les caractères du cancer quelques uns des caractères du tissu propre de l'organe ?
Je diviserai donc les tumeurs que j'ai appelées corps fibreux de la mamelle en deux catégories : !« Les corps fibreux au premier degré; c'est leur première période : la totalité des éléments du tissu de la glande mammaire n'est pas encore envahie, il reste encore vestige du tissu glanduleux et des canaux galactophores, qu'une dissection attentive, aussi bien que le microscope , permet encore de reconnaître.
2o Les corps fibreux au deuxième degré, c'est-à-dire à leur maximum de développement : tout vestige de tissu glanduleux a disparu aussi bien à l'œil nu qu'au microscope ; tout vestige des canaux galactophores a également disparu , à moins qu'ils ne se soient convertis en kystes. Et cette distinction est si vraie, que maintes fois dans les mêmes tumeurs, j'ai rencontré ces deux degrés juxtaposés : une partie de la tumeur présentant à l'œil nu comme au microscope tous les caractères du tissu fibreux le plus pur, et une autre partie présentant encore à la dissection comme au microscope des traces de granulations mammaires et de conduits galactophores; et la tran-
6h ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE.
silion du tissu mammaire sain en tissu mammaire complètement transformé en tissu fibreux se faisant par degrés insensibles.
Le microscope me paraît donc avoir résolu, par rapport à la mamelle , la cpiestion relative au mode de développement des corps fibreux. J'avais la pensée que les corps fibreux mammaires , comme les corps fibreux utérins (1), se développaient de toutes pièces, sans intermédiaire, comme s'ils étaient déposés au milieu du tissu mammaire intact par génération spontanée. Or le microscope a démontré qu'ils étaient formés aux dépens du tissu mammaire , et que les choses se passaient comme s'ils étaient le résultat de Thypertrophie du tissu fibreux si abondant dans la glande mammaire avec atrophie graduelle et enfin disparition complète du tissu propre de la glande, et la dissection attentive d'un grand nombre de corps fibreux mammaires à la première période est venue confirmer, par sa sanction toujours nécessaire, les résultats de la micrographie.
Ainsi les corps fibreux mammaires sont le résultat d'une transformation ou métamorphose du tissu mammaire, et plus exactement d'un développement hypertrophique du tissu fibreux avec atrophie incomplète d'abord, puis complète du tissu glanduleux lui-même. Les canaux galactophores, qui résistent plus longtemps que les autres éléments de la glande, finissent eux-mêmes par disparaître , à moins qu'il ne s'en isole une portion plus ou moins considérable par inflammation adhésive, et que cette portion isolée ne constitue un kyste ordinairement multilocnlaire.
Je renvoie à l'article Co/y?.ç fibreux, métamorphoses fibreuses , le complément de ces réflexions : je dirai seulement que
(i)Le microscope n'a pas encore démontré que les corps fibreux utërins soient forme's aux dépens du lissu propre de l'utérus.
ONZIKMI': CLASSE. DIS HYPERTROPHIES. 6 5
j'ai eu occasion de voir des tumeurs mammaires que j avais j)endant la vie caractérisées du nom de corps fibreux, et qui, ayant été extirpées, m'ont présenté, dajis une partie de leur étendue, les caractères delà transformation fdjreuso hypertrophique avec vestige de tissu mammaire , et dans une autre partie de leur étendue le caractère fibreux et même chondroïde le plus prononcé, sans aucun vesti^je de tissu mammaire; que plusieurs corps fibreux ayant été extirpés successivement de la même glande mammaire, les uns présentaient à l'œil nu comme au microscope les caractères de Fliypertrophie mammaire, c'est-à-dire la disposition granuleuse avec canaux galactophores, et les autres les caractères microscopiques aussi bien que les caractères à l'œil nu des corps fibreux les plus purs. Ce fait est une véritable démonstration.
Voici d'ailleurs quels sont les caractères de 1 hypertrophie avec induration ot transformation fibreuse, ou mieux des corps fibreux incomplets, c'est-à-dire qui n'ont pas subi complètement la transformation fibreuse :
1® A l'oeil nu et à la loupe , la tumeur est dure et granuleuse; la dissection, aussi bien que la macération, en dissociant ses éléments, la décompose en granulations ou en lobules dans lesquels l'œil nu ou la loupe ne reconnaissent plus de vestiges des granulations glanduleuses. On voit dans son épaisseur des conduits galactophores; on trouve souvent de petites poches ou kystes à parois blanches remplies de végétations qui naissent de divers points de la poche comme par des espèces de racines, et qui se divisent à la manière de branches rameuses. Quelquefois il n'y a qu'une végétation, d'autres fois il y en a plusieurs qui naissent de divers points de la poche : il est difficile de se rendre comj)te de ces végétations que j'ai décrites avec beaucoup de soin (XI'' hvr.), à moins qu'on n'admette une pénétration des grains glanduleux comprimés et hypertrophiés dans les conduits galactophores. III. 5
66 anatomie pathologique générale.
2° Au microscope, on voit des culs-de-sac glanduleux se présenter sous Taspect de li(}nes étroites, courbes, dont les extrémités se réunissent à angles; ces culs-de-sac sont pleins de granulations qu'on considère comme de Tépithéliiun. Entre les culs de-sac glanduleux on voit un tissu linéairement disposé plus ou moins abondant : c'est le tissu fibreux.
Quand la métamorphose du tissu glanduleux est complète, les culs-de-sac glanduleux ont disparu, et Ton ne trouve plus que du tissu fibreux (1).
Hypertrophie du foie. J'étudierai cette hypertrophie : 1® dans le foie en masse ; 2° dans les granulations.
1° Hypertrophie générale du foie. Il n'est aucun organe dans Téconomie qui présente plus de différences que le foie dans son poids et dans son volume (2) chez les divers individus , même dans l'état physiologique, d'où la diffi* culte d'apprécier son hypertrophie. On connaît sa prédominance relative chez le fœtus; prédominance qui va en diminuant à mesure qu'on approche de réj)oque de la naissance. Cependant Lobstein (^Anal. path. géii.y p. 5Zi) parle d'un enfant nouveau-né dont le foie était si considérable, qu'il avait rendu l'accouchement laborieux. Suivant M. Andral {Anat. pathoL^ t. IJ, p. 593), l'excès de volume que le foie conserve pendant toute la durée de l'enfance , et même pendant toute la vie, chez certains individus , n'est pas un phénomène isolé, mais se lie à d'auties perversions de nutrition qui fondent cette manière d'être à
(i) Y a-t il, in(lp[)an(]amment de l'époque de la lactation, une hypertrophie mammaire i\\\\ porte cKolnsivement et principalement sur l'élément l^landuleux de la mamelle? C( tle opinion a été s<juienufi par M. I.* hert qui rapporte à celle hypertrophie des tun)eurs friables et Idanches, confondues, suivant lni,jus<p»'à ce jour, avec des tumeurs encéphaioides. Je n'ai pas eu occasion de les observer.
[i) J'ai dit, p. 385, t. 111, Jnatomie descriptive, que le rapport du poids entre les foies de divers individus était de i à 3, en l'absence de toute lésion morbide. Le poids mojen du foie est de i kilogramnje et demi à a kilo{»rammes.
OxNZIÈME CLASSE. DES HYPERTROPHIES. G7
laquelieon cloniie le nom do constitution scrofuleuse. C'est, rraprès le même observateur, un des signes locaux d'une affection générale. J'avoue n'avoir pas remarqué que le foie soit plus volumineux chez les scrofuleux que chez les individus d'une autre constitution.
La fièvre intermittente est une des causes les plus remarquables de l'hypertrophie du foie , et il n'est pas rare de voir cette fièvre, qui porte en général ses effets exclusivement sur la rate , déterminer à la fois , et une hypertrophie du foie , et une hypertrophie de la rate.
Y a-t il quelques rapports entre l'hypertrophie du foie et celle de la rate? Je n'ai connaissance d'aucun ordre de faits qui établisse à cet égard soit une loi d'antagonisme, soit une loi de simultanéité de développement. J'ai rencontré de gros foies en même temps que de grosses ou de petites rates, et récipiocpiement (1).
L'hypertrophie du foie peut avoir lieu dans ses Irois
(f) Chez une clame qui halnte Vertus-aux-Loges (Loiret), sur les bords du canal d'Orléans, lieu très fécond en fièvres intermittentes, et qui, depuis sept ans, avait été atteinte à plusieurs reprises d'une fièvre intermittente, liquelle résistait souvent au sulfate de quinine et qui se reproduisait avec la plusgrande facdilé, j'ai trouvé en même temps, et une rate volumineuse et un foie très considérable qui descendaitjusqu'à la fosse iliaque droite, et pourtant la fièvre ne s'était pas reproduite depuis deux ans.
J'ai rencontré plusieurs fois dans ma pratique des individus qui m'ont présenté une hypertrophie simultanée du foie et de la rate sans fièvre intermittente préalable; mais le plus oïdinairement la fièvre intermittente a précédé.
L'hypertrophie du foie se révèle non seulement par un volume plus considérable du foie, mais encore par une tension considérable de cet organe qui représente exactement I étot d'un foie dont la veine porte a été injectée par un liquide solidifiable. Le foie présente dans ce cas une compacité, une densité, une cohésion plus considérables que de coutume, des éminences plus prononcées, des dépressions plus profondes.
Il s'en faut bien que tous les foies qui débordent les côtes ou qui proéminent à 1 epigastre, ou qui se prolongent jusque diins l'hypochondre gauche, soient des foies hypertrophiés. Cette observation s'applique seulement aux femmes , à cause de la déformation imprimée au foie par l'usage du corset.
diaiensions à la fois, dans deux on dans une. Ces différences tiennent presque toujours à des circonstances niécanirjues; car, malgré sa densité, aucun organe ne se moule plus focilement que le foie sur les parties qui l'environnent; aucun organe ne se modifie davantage dans sa forme. En outre, la division du foie en lobe droit et en lobe gauche étant tout à fait artificielle chez l homme, il est, dans beaucoup de cas, impossible de dire qu'il y a hypertrophie du lobe droit ou du lobe gauche; car, par l'effet de la compression du lobe droit, les granulations qui constituent ce lobe peuvent être en partie refoulées à gauche, comme dans d'autres cas les granulations du lobe gauche peuvent être en partie refoulées à droite. L'étude de l'hypeitrophie du foie, considérée sous le point de vue clinique, appelle de nouvelles recherches (1).
Il faut bien distinguer l'augmentation du volume du foie qui tient à l'hypertrophie de celle qui lient au développement de masses cancéreuses , de kystes dans son épaisseur. Ce dévelopj)ement s'accompagne souvent d'atrophie du foie au moins dans les points qui sont le siège d'une compression. Il m'a paru, dans un certain nombre de cas , que le travail morbide dont s'accompagne la présence des tumeurs cancéreuses disséminées du foie avait eu pour résultat une fluxion nutritive sur les granulations de cet organe, et par conséquent une hypertrophie.
20 Hypertrophie granuleuse du foie. Nous verrons à l'article Cirr/iose du foie, classe des atrophies, cjue l'hypertrophie joue un grand rôle dans celte lésion qui est essentiellement caractérisée, au moirm dans sa dernière pé-
(i) Il n'est aucune maladie dans laquelle le foie soit plus sujet à des variations de volume que dans les maladies du cœur parvenues à une période avancée. J'ai vu chez qtielques malades le foie se tumérter douloureusement en vinf[t-qnalre heures, descendre jusqu'à la fosse iliaque et se détumf'fier lorsque la circulation cardia(|ue avait recouvre un peu plus de liberté ; le même phénomène s'est quelquefois reproduit à plusieurs reprises chez le même individu.
ONZlÉMi: CLASSE. UKS H YPEKTKOPUIbS. 69
liode , par l'atrophie du plus yrand nombre des grains glanduleux du foie et par Thypertrophie de ceux cjui ont échappé à Tatrophie. Nous verrons également que dans la cirrhose il y a hypertrophie du tissu fibreux.
Hypertrophie de la raie. L'hypertrophie de la rate est la lésion la plus fréquente et , sans contredit , la plus importante de cet organe, et peut-être un des points les plus intéressants de la pathologie.
Cette hypertrophie est caractérisée par une augmentation plus ou moins considérable de volume, de poids et de densité avec des modifications notables dans la texture de cet organe. Souvent même on trouve en même temps que l'hypertrophie de la rate des foyers hémorrhagiques a diverses périodes (apoplexie de la rate), et même des traces de phlegmasie partielle.
Dans aucun autre organe l'hypertrophie ne détermine une augmentation phis considérable de poids et de volume, si bien que la rate qui, dans Fétat normal, attachée à la partie postéiieure de la grosse tubérosité de l'estomac, ne saurait être aperçue à l'ouverture de l'abdomen , remplit dans certains cas une bonne partie de la cavité abdominale ; de même le poids de cet organe, qui varie dans l'état ordinaire de 60 à 250 grammes (2 à 8 onces), peut s'élever jusqu'à 10, 20, 30 livres (1). On cite même un cas où la rate pesait 43 livres. Nous verrons bientôt (12" classe, Airophies) que, par opposition, l'atrophie peut réduire la rate au poids de 8 grammes (2 gros).
En même temps qu'elle s'hypertrophie, la rate conserve en général sa forme normale de croissant ou de segment d'ellipsoïde. On y retrouve exagérés l'excavation de sa face interne qui répond à la convexité de la
(i) Il faut bien distiii^juer au lit du malade l'augmentation de volume de la rate qui lienf à l'iiyperlioplue de celle qui tient au développement d'un kyste acéplialocyste dans l'épaisseur de cet organe. Dans ce dernier cas, il y a déformation de la raie et possibilité d'y déterminer de la fluC' tuation.
grosse tnbérosité de Testomacet les sillons ou écharicrures pins ou moins jDrofondes de son bord antérieur : or, cette considération de la forme de la rate hypertrophiée n'est pas à dédaigner, car elle m'a servi dans plusieurs cas dou? teux à rapporter à la rate des tumeurs qu'on avait considérées comme appartenant à d'autres organes.
Dans quelf|ues cas, la rate hypertrophiée, au lieu de présenter la forme recourbée d'un croissant , offre celle d'un ovoïde à axe verticalement dirigé.
Sur un sujet qui fut porté à mon laboratoire, je constatai avant Tantopsie une tumeur à surface convexe, très dure, oblongue, verticalement j^lacée, mesurant toute la hauteur de la moitié latérale gaucbe de l'abdomen (hypochondre, régions lombaire et iliaque). Cette tumeur, qui était immédiatement placée derrière les parois abdominales , était mobile, si bien que je pus la faire tourner sur son axe et palper son bord antérieur qui était comme tranchant, mais sans dentelures ; à ce bord tranchant, je reconnus la rate, car je savais que les rates les plus hypertrophiées conservent toujours la disposition normale de leurs bords. Les dentelures ou scissures plus ou moins profondes ([ue présente si souvent la partie inférieure du bord antérieur de cet organe auraient rendu le diagnostic encore plus facile. C'était en effet la rate, dure, cassante, se comportant à la manière d'un raisiné coagulé. Elle était pourvue d'un mésentère propre {mésorate , épiploon gastro^spléiiique) (jui m'a paru formé de quatre feuillets, comme le grand épiploon auquel il faisait suite.
La mobilité de la rate était la consécpience de cette disposition, qui est assez fréquente et qui exj)lique les déviations ou diastases de cet organe dont je me suis occupé ailleurs (1). La rate, toujours fidèle à la grosse tnbérosité de l'estomac dans l'état ordinaire, en devient donc indépendante par suite de cet allongement du repli péritonéal gastro-splénicpie.
(i) Anat. path. (jén.^ 1. 1, VI* classe des Déviations ou Diastases, p. 716.
ONZIÈME CLASSt;. DES HYPERTROPHIES. 71
Les déplacements de la rate hypertrophiée sciaient peut être beaucoup plus fréquents sans les adhérences fibreuses très denses et très serrées qu'elle contracte assez souvent avec le diaphra^jme et avec les autres parties qui l'avoisinent. Dans le cas suivant déjà mentionné (tome I, page 716), l'épiploon gastro - splénique n'ayant subi aucun allongement, la grosse tubérosité de l'c stomac avait suivi la rate dans son déplacement. Je (us appelé en consultation auprès d'une malade alfectée de vomissements continuels. Comme lésion matérielle, je constatai une tumeur considérable à la région ombilicale, tumeur déjà reconnue par mon confrère, et que nous jugeâmes Furi et l'autre formée par resiomac can( éreux. Cette malade mourut dans le marasme. A l'ouverture, nous trouvâmes, d une part, que cette tumeur était formée par la rate déplacée, ayant le triple environ de son volume ordinaire, et, d'une autre part, que la rate avait entraîné la grosse tubérosité de l'estomac qui faisait une espèce de coude avec le corps de l'estomac resté en place. Est-ce au déplacement de la grosse tubérosité de lestomac, entraînée elle-même par la rate hypertrophiée qu'il faut rapporter les vomissements, le marasme et la mort? Je suis disposé à le croire.
Comme type de rate hypertrophiée flottante, je citerai l'observation suivante, déjà mentionnée ailleurs (tome I, page 716), qui est aussi un exemple remarquable d'hyperirophie de la rate sans fièvre intermittente préalable. Femme Hotte, vingt-sept ans, mère de deux enfants dont le dernier avait deux ans, vint chez moi me consulter le 3 novembre 18Zi3, pour une tumeur abdominale qu'on lui avait dit être une tumeur de l'ovaire, et dont elle faisait remonter l'origine à six mois. Cette tumeur, qui remplissait les régions lombaire et iliaque du côté gauche, Fhypogastre et la région iliaque droite , se présentait sous l'aspect d'un énorme croissante concavité supérieure, à
72 ANATOINJIE l'ATHULOGll^UE GÉlNÉKALH;.
convexité iniéjieure qui affleurait le détroit supérieur du bassin, et à boid antérieur trancliant et même échancré. Cette tumeur était d ailleurs très dure, sensible à la pression et très mobile. A ces si^jnes , je reconnus une rate bypertropbiée et flottante. La malade assure n'avoir jamais eu de lièvre intermittente, et cependant sa face est anémique, à la manière des cblorotiques. Je n'ai noté ni biuitde roiiet aux jugulaires , ni souffle au cœur. Il y a sept mois qu'elle s'est aperçue que son ventre augmentait de volume, si bien qu'elle s'est crue grosse. Les règles ont néanmoins continué à paraître pendant trois mois. Elles sont complètement supprimées depuis quatre mois, et remplacées par des saignements de nez qui ont lieu tous les jours. La malade attribue sa maladie à des fatigues excessives, causées par un cbangement de profession. De couturière qu'elle était auparavant, elle s était faite restaurateur et s'était livrée à des travaux trop forts pour sa constitution délicate. Elle signalait surtout comme bien au-dessus de ses forces l'action de soulever une marmite très lourde, ce qui lui airivait plusieurs fois le jour.
Pour compléter ce tableau , je dirai que je constatai la présence d'un peu do liquide dans l'abdomen, et un peu (l'œdème aux membres inféi leurs. Il y avait absence complète de fièvre. L'appétit était naturel. La malade insistait l)eaucoup sur 1 oppiession extrême qu'elle éprouvait en montant un escalier et même dans la piogression ordinaire, et pourtant rien au cœur.
Je reçois cette malade dans mon service à l'iiôpital de la Cbarilé, salle .Saint-Josepli , n** 1, où elle fut pour moi l'objet d'une observation de cliaque jour. La rate, dont j'ai déjà indicpié la mobilité, subissait souvent des cliangenients spontanés de position ; elle j)Ouvait en outre être déplacée par l'observateur, et ce déplacement était favolisé j)ar la j)résence de la petite quantité de sérosité contenue dans l'abdomen. Une cbose qui me surprit d'abord ,
OÎNZIEIVJE CLASSE. DES HYPEKTUOPHIKS. 73
c'est que, paruii les évolutions sjjontanées que présentait la rate, jamais cet organe ne remontait à sa place naturelle, à savoir, dans l'hypochonclre (gauche , tandis que le refoulement de la rate par pression dans ce même hypochondre s'effectuait avec la plus grande facilité; il est vrai de dire qu'à peine la main qui la refoulait avait-elle cessé d'agir que la rate abandonnait immédiatement l'hypochondre gauche. La raison de ce phénomène , c'est que 1 hypochondre gauche était entièrement occupé par l'intestin grêle, ainsi qu'il était facile de s'en assurer par la percussion ; en sorte que la rate, chassée par l'élasticité de l'intestin comprimé, reprenait sa position première aussitôt que cessait la compression.
Une des évolutions spontanées les plus singulières de celte rate, était la suivante : la rate, devenue verticale, occupait la légion médiane de l'abdomen; son axe était dans la direction de la ligne bianche; sa face convexe jegardait en avant, sa face concave en arrièie; son extrémité supérieure occupait l'épigastre , et son extrémité inférieure ])longeait dans l'excavation du bassin. Cette position de la tumeur était incommode et même douloureuse, et la malade disait alors que ea rate changeait de forme et doublait de volume.
J'eus recours sans succès au sulfate de quinine à la dose d'un gramme par jour. J'usai au contraire avec beaucoup d'avantage d'un électuaire composé avec fer et poudre de quinquina, dont j'ai eu souvent l'occasion de constater 1 elficacité dans les cas d'hypertrophie de la rate. Pendant cette médication, une phlébite se déclara au membre inférieur gauche, caractérisée par une douleur très vive à la région antérieure de la cuisse, au creux poplité et au mollet, douleur parfaitement circonscrite au trajet des vaisseaux et accompagnée d'œdème du membre. Quinze sangsues appliquées sur le trajet de la douleur donnèrent énormément et nécessitèrent la cautérisation.
La malade se trouvant beaucoup mieux le 1^' janvier, et le volume de la rate ayant notablement diminué, elle voulut absolument sortir de Tliôpital où elle se fit rapporter le 2 février, et mourut asphyxiée au moment où on la déshabillait pour la mettre au lit.
Autopsie. La cavité gauche de la plèvre est entièrement remplie d'une eau limpide et tapissée dans toute son étendue par une fausse membrane granuleuse, rouge, vasculaire;le poumon, atrophié par compression, est refoulé contre le médiastin; la rate, qui me paraît avoir à peu de chose près le volume qu'elle avait au moment de l'entrée de la malade, était très fortement recourbée sur ellemême. Son volume, son poids, n)'ont paru être un peu plus de la moitié du volume et du poids d'un foie ordinaire. Son tissu, très compacte, présentait au premier abord l'aspect et la consistance du tissu du foie; mais il était beaucoup plus cohéient et se déchirait avec une extrême difficulté. J'ai fait injecter les vaisseaux spléniques, mais l'injection n'a pas pu pénétrer le tissu de la rate. J'avais déjà fait remarquer il y a bien longtemps, à l'occasion de la pneumonie, que l'injection n'arrive jamais aux capillaires des tissus enflammés. H paraît en être de iréme de la rate hypertrophiée, dont les cellules, qui sont vraiment le tissu ca[)illaiie de cet organe, sont rem])lies avec distension par une substance rouge, concrète, qui paraît n'être autre chose que la fibrine coag(dée.
La rate tenait à la grosse tubérosité de l'estomac par l'épiploon gastro-splénique, tr(\s allongé, contenant dans son épaisseur des vaisseaux spléniques très considérables. La grosse tubérosité de l'estomac, comme d'ailleurs le reste de l'estoniac, n'a pas changé de place. L'œsophage est un peu allongé dans sa portion abdominale. L'hypochondre gauche est rempli en partie [)ar l'intestin grêle et en partie j)ar le (oie.
Le foie, qui avait le double de son volume ordinaire,
présentait une sorte de tension, de dureté, de compacité remarquable (voy. Hypertrophie du /b/e). On aurait dit d un foie injecté par une matière susceptible de se solidifier. Il ne s'affaisse pas sur lui-même; ses formes sont mieux dessinées ; ses dépressions et sillons sont plus profonds , comme aussi ses éminences plus prononcées. Le foie débordait le rebord de Thypochondre droit, faisait une saillie considérable à répi(îastre, et se prolongeait jusque dans l'hypochondre gauche qu'il remplissait en partie. Dans cette dernière région , sa face inférieure présentait une excavation qui semblait destinée à se mouler sur la convexité renflée de l'extrémité supérieure de la rate.
En même temps qu'elle augmente de volume , la rate hypertrophiée accpiiert une plus grande densité (1) et une p!us grande fragilité.
Sous le rapport de la fragilité ou friabilité (2) il faut distinguer deux périodes dans l'hypertrophie de la rate. Dans une première période, le tissu induré et sec de la rate, d'une extrême friabilité, se brise comme une masse de raisiné compacte homogène, dans laquelle on ne distingue ni'cellules ni boue splénique. Dans une seconde période, le tissu de la rate perd sa friabilité ou fragilité, et acquiert une force de cohésion très remarcjuable. Il résiste à une forte pression, et se déchire difficilement entre les doigts : l'élément fibreux de la rate est évidemment hypertrophié. On conçoit qu'une violence extérieure, qui à cette seconde période n'aurait produit aucun accident, puisse déterminer une rupture dans la première période. Tel est le cas d'un
(i)Il serait bien de déterminer par des chiffres les différences de pesanteur spécifique que présente la rate dans les diverses conditions d'hypertrophie où elle peut se trouver.
(2) J'ai dit ailleurs ( voyez Anatomie descriptive^ t. III, p. 44^) qu'un des caractères du tissu propre de la rate était son extrême friabilicé, que son tissu se déchirait en criant sous le doigt qui le presse et faisait éprouver une sensation de craquement analogue à celle qui est connue en minéralogie sous le nom de cri de Vétain.
76 ANATOiVJlE PAlHOLOGiytlt GÉNÉilALi:.
jeune hoiume qui m'uvait demandé conseil pour une rate très volumineuse, suite d'une fièvre intermittente. Dans une promenade à cheval, son cheval s'étant abattu, La partie supérieure et gauche de l'abdomen vint frapper violennnent contre ie pommeau de sa selle, dite à la hussarde. Sa face se décolore, et il meurt. A l'ouverture, on trouve une hémorrha^jie péritonéale dont la source était dans une déchirure de la rate.
Il y a beaucoup d'analogie entre la rate hypertrophiée à la deuxième période et le foie induré. Sur une rate du poids de trois livres et un quart (jui me fut adressée dans le temps par Fexcellent docteur Lherminier, médecin de rHôtel-Dieu, et qui appartenait à une femme hydropique, morte d'une attaque d'apoplexie foudroyante, la rate était d'une densité remarquable. J'eus beau la comprimer, la malaxer sous Feau après l'avoir divisée, la boue splénique avait complètement disparu ; rien ne sortait de ces cellules, qui étaient pleines d'une chair non musculaire ou de tissu solide; et je pus m'assuier que les })arois fibreuses des cellules avaient sin^julièrement augmenté d'épaisseur. Les coupes faites dans le tissu de cette rate présentaient diverses nuances, depuis la couleur lie de vin clair jusqu'à la couleur noire. On rencontrait dans un très grand nombre de points une coloration jaune orangé qui est l'indice certain d'une extravasation sanguine très ancienne. L'artère et la veine spléni([ues présentaient un grand développement, mais qui ne m'a pas paru proportionnel à l'augmentation du volume tle la rate.
Chez un sujet femme dont la rate pesait une livre et demie (750 grammes), j'avais comparé l'aspect du tissu de la rate chroniquement hyperti oj)hiée, non plus au foie, mais à un poumon (pu a subi Ihépatisation rouge, avec cette différence (|ue la rate est beaucoup plus dure et plus cohérente, il m'a semblé que cet aspect était la consé- (juence de fétat particulier du sang contenu dans les
0NZIÎ;MK CLASSE. DKS HV PFîtTr.OPMIF.S. 77
aréoles fibreuses de la rate. Or, de même (jue les granulations de la pneumonie indurée sont constituées par des cellules pulmonaires pleines, de même le tissu compacte de la rate hypertrophiée est formé par une substance dure, d'apparence charnue, qui rempht les cellules splénicjues. J'ajoutais que, pour compléter l'anatomie pathologique de la rate hypertrophiée, il faudrait étudier à iond la nature de cette espèce de chair splénique, qui, suivant toutes les apparences, était constituée par la fdîrine du sang coagulé. Dans phisieurs injections que j'ai faites des vaisseaux spléniqnes, artères et veines, la matière à injection s'est arrêtée dans les vaisseaux et n'a pas pénétré dans les cellules spléniqnes ; or on sait que, dans fétat normal, finjection la plus faible et la plus grossière, poussée par la veine splénique, remplit immédiatement les cellules spléniqnes et donne à l'organe un très grand développement (2).
Comme type de rate chroniquoment hypertrophiée, je crois devoir encore rapporter le fait suivant, que j'ai étudié avec le plus grand soin.
Anatomie pathologique d'une rate chroniquement hypertrophiée. Une jeune femme ascitique , avec infdtration des membres inférieurs, est apportée mourante à la Charité, le \U septembre 1852 ; elle mourut pendant la nuit. A fautopsie, nous trouvons une rate hypertrophiée, un foie atrophié, décoloré, sans altération de tissu, et n'ayant pas la moitié de son volume ; des reins atrophiés, décolorés, non granuleux, présentant quelques dépressions linéaires à leur surface, ayant à peu près la moitié de leur volume ordinaire (3).
Voici la dissection de la rate, qui pesait deux livres et
(i) Journal de médecine de Gorvlsart, Leroux ^t Boyer, t. II.
(2) Anatomie descriptive^ p. 59.
(3) Je ne suis pas éloigné de conside'rer l'atrophie du foie et des reins comme étant dans quelques eas une conséquence de l'asrite.
cleMÛe (1,2 50 grammes). Sa forme est celle d'un ellipsoïde ou ovoïde aplati , suivant ses faces, qui sont toutes deux convexes. Son axe est vertical ; sa circonférence régulière, sans la moindre dentelure; elle adhérait au diaphragme par sa face externe à l'aide de liens fibreux très denses et très serrés; elle adhérait aussi à sa face interne par des liens celluleux. Sa couleur est d'un blanc mat, qui tient à l'épaississement fibreux de ses membranes; à sa ])artie interne et supérieure était accolée une tumeur hémisphérique du volume d'une grosse noix : c'était une rate surnuméraire probablement hypertrophiée (1), qui était très adhérente à la membrane propre de la rate.
Le tissu de la rate était très dense ; son aspect était celui du foie ou plutôt d'un poumon chroniquement hépatisé, et il résistait fortement à la pression, mais il finissait par se lacérer; on pouvait également le lacérer par une forte traction dans deux sens opposés.
A l'œil nu, et surtout à une loupe d'un grossissement de ^ à 5 diamètres , l'aspect d'une section de la rate faite par l'instrument tranchant, par lacération, comme aussi l'aspectde la surface de la rate dépouillée de son enveloppe, présente une disposition granuleuse : ce sont des myriades de granulations du volume d'un grain de mil, demi transparentes , juxtaposées, groupées, placées au milieu d une substance rouge, comme dans une gangue. En étudiant plus à fond ces granulations, j'ai vu qu'elles n'étaient autre chose que l'extrémité arrondie, ampullaire de petits tubes juxtaposés, sans comtnunication les uns avec les autres, qu'il m'a été impossible de poursuivre jusqu'à leur j)oint d'origine. Ce sont bien des tubes creux, car sur toutes les coupes de la rate j'ai parfaitement reconnu leur cavité.
Il y a donc deux substances dans la rate hypertrophiée,
(i) Je dis probablement, car elle avait la même structure que lajjrande rate.
une substance grise légèrement rosée, tubulée, une substance rouge prédominante et qui donne aux coupes de la rate un aspect rouge généralement peu foncé.
Les coupes présentaient çà et là des extravasations de sang, les unes capillaires, les autres par foyers irréguliers; ceux-ci occupaient toute la circonférence de la rate. Pour mieux les étudier, j'ai voulu dépouiller la rate de son enveloppe fibreuse; j'ai vu que cette enveloppe, qui était irrégulièrement épaisse, mais partout extrêmement résistante, se détacliait avec la plus grande facilité, à la manière d'une rate saine, dans la plus grande partie de son étendue, mais que, dans un certain nombre de régions, dans celles occupées par les foyers sanguins, le décollement était impossible, et qu'une couche plus ou moins épaisse de la substance de la rate était entraînée avec les membranes, lesquelles avaient en général acquis une plus grande épaisseur et une plus grande densité. Dans un certain nombre de points, Fadhérence était tellement intime, que le grattage ne pouvait l'en séparer, ce qui m'a paru résulierde rhypertroj)hie des prolongements fibreux que la membrane propre de la rate envoie dans lépaisseur de cet organe.
Du leste, il existait un très grand nombre de foyers sanguins (apoplexie splénique) appartenant à des dates bien différentes dans les couches superficielles delà rate: les plus anciens présentaient une couleur ocre qui avait pénétré la membrane propre; d'autres, récents, piésentaient une couleur noir de jais. J'ai trouvé un foyer plus considérable qui pénétrait à un centimètre de profondeur, au centre duquel était une substance blanche, coriace, qui m'a paru être de la fibrine décolorée. Non seulement l'enveloppe fibreuse de la rate était très épaisse, mais encore les prolongements fibreux canaliculés qu'elle envoie autour des vaisseaux veineux de la rate.
La description des ganglions lymphatiques spléniques
80 ANATOMIE PATHOLOGIQUE GKNÉRALE.
et abdominaux de ce sujet mVi paru di^ne d'intérêt. A la face interne de la rate, an voisinage de la scissure, il existait une traînée de (ganglions lymphatiques volumineux, au nombre de dix à douze, très adhérents à la rate ; ils étaient tous d'une couleur rou^je plus ou moins foncée et pénétrés d'une grande quantité de sérum trouble. Deux de ces ganglions , qui tenaient à un repli péritonéal, avaient été pris pour des rates surnuméraires.
Les ganglions lymphatiques les plus considérables longeaient le pancréas derrière lequel ils étaient placés, et ils constituaient une masse plus considérable que le pancréas lui-même; la veine [)orte placée entre le pancréas et ces ganglions devait être comprimée. Enfin, d'autres ganglions volumineux longeaient Faorte et la veine cave inférieure: tous étaient pénétrés de suc séreux plus ou moins trouble. Il est difficile de ne pas voir une connexion intime entre ce développement ganglionnaire et l'hypertrophie de la rate.
Ce fait établit raifinitë de l'hypertrophie et de rhémorrhagie splénique (apoplexie delà rate), et cette affinité est telle qu'il est bien rare de voir des rates hypertrophiées sans quelque foyer apoplectique. La fréquence de ces apoplexies spléniques établit que les accès fébriles s'accompagnent d'un raptus sanguin de la rate, raptus qui va souvent jusqu'à rhémonhagie.
L'affinité de l'hypertrophie de la rate avec l'ascite n'est pas moins démontrée. Or, cette affinité me paraît la conséquence de Tobstacle qu'éprouve la circulation dans la rate.
Il ne faut pas toujours juger sur le vivant le degré d'hy- ])ertro[)hie de la rate d'après la saillie plus ou moins considérable que fait cet organe au-dessous de Thypochondre gauche (1) ; il arrive souvent (|ue la rate hypertro-
(i) Cette différence doit tenir on partie aux différences dans la laxifé des moyens d'nnif»ti de la rate à l'estomac; tantôt la rate se d(^veIoppe,
ONZiÈME CLASSiv. DKS 11 YPKRTaOPHIKS. 81
phiée fait surtout ses |)ro{>rès du côté du diaplira^jme qu'elle soulève en rapjjliquant contre les parois costales : il en résulte pour la partie inférieure du thorax une matité qui pourrait en imposer au premier abord pour un épanchement pleurétique. Ici la percussion est d'une précision admirable et a été portée par M. le professeur Piony à un point de perfection dont nos moyens d'exploration sont très rarement susceptibles. La rate hypertrophiée m ayant toujours paru sensible à la pression et surtout à la commotion, je mets souvent à profit cette exploration de la rate par commotion, qui me permet de délimiter exactement la place occupée par la rate. Ainsi , je percute le thorax en priant le malade de m'avertir aussitôt que j'arriverai sur une ré^jion douloureuse ou seulement sensible; constamment la matité splénique correspond aux endroits endoloris. Cette sensibilité de la rate est portée jusqu'à la douleur vive, jusqu'au point de côté, chez quelques individus, pendant la durée de l'accès et même dans Tintervalle des accès.
Des effets de t hypertrophie splénique sur l'écoîiomie. L'hypertrophie de la rate n'est point une lésion isolée ; mais de même que sa production se lie en général à un état fébrile particulier, la fièvre intermittente, de même lorsqu'elle est produite et qu'elle a atteint un certain de^jré de développement, elle se lie à un état général de l'économie.
Cet état général de l'économie, qui me paraît parfaitement caractérisé par la dénomination de c^c/iejcie splénique, se compose de deux phénomènes principaux : i^\iichlo?'ose ou chloro-a?iémie; 2° la su/fusion séreuse qui a pour siège et le tissu cellulaire sous-cutané et la cavité péritonéale.
1" La chloro - anémie splénique s'observe chez tous les individus dont la rate est considérablement hypertrophiée. Elle se manifeste d'ailleurs par les mêmes symptô-
pour ainsi dire, sur place du côté du dia[)hragme, tantôt elle prend surtout son accroissement du côté de l'abdomen.
mes que la chlorose ordinaire, savoir : la décoloration couleur de cire de la face et de toute Thabitude du corps, le souffle anémique ou bruit de rouet des jugulaires, le son clair des battements du cœur. Dans un cas particulier, la rate étant devenue très douloureuse, je fis apphcjuerdes ventouses scarifiées sur la ré[;ion splénique en arrière; or, le saufï étudié au microscope [)ar M. Gaillet, ne lui a pas fait découvrir un plus (jrand nombre de globules blancs que dans le sang normal.
2o La sulfusion séreuse occupe principalement le péritoine et le tissu cellulaire sous-cutané : il est rai e de l'observer dans des cavités séreuses autres que le péritoine. La suffusion séreuse du tissu cellulaire est générale comme dans l'albuminurie, si bien qu'au premier abord on croirait avoii* affaire à cette dernière maladie. J'ai eu occasion de m'assurer plusieurs fois que l'urine dans Ibydropisie splénique n'est nullement albumineuse.
La coïncidence de la cblorose et de la sufFusion séreuse est un caractère qui me paraît propre à la cacbexie splénique ; car il est extrêmement rare de voir la chlorose ordinaire accompagtice d infiltration.
Relativement à fbydropisie ascite qui accompagne si souvent 1 hypertrophie splénique, cette liydropisie comme celle (jue l'on observe dans les maladies du foie, est la conséquence du trouble de la circulation im[)rimé au système de la veine-porle. Il peut être aussi la conséquence d'une irritation étendue du tissu de la rate au péritoine, et je serais d'autant plus porté à admettre cette dernière cause, que j'ai vu des individus avec une rate tellement volumineuse qu'au premier abord je les avais regardés comme liydropiques, et chez lesfjuels cependant je n'ai pu constater la moindre trace de li(juide. iVhydropisie ascite n'est pas toujours en rapj)ort avec le volume de la rate, c'est-à-dire avec l'intensité de rhypertroj)hie.
C'est bien à tort qu'on a regardé Ihypertrophie de la
rate comme produite par l'abus du (piinquina; car on Tobserve chez des individus qui n'en ont jamais fait usage. Le (piimjuina devrait, au contraire et à bien phas juste titre, être considère comme le remède à l'hypertrophie splénique en guérissant la fièvre dont chaque accès augmente le dëveloj)pemenl de la rate ; en outre, le quinquina à petites doses concourt à la guérison de l'hypertrophie après la chute de la fièvre (1). J'ai dit ailleurs que les ferrugineux associés au quinquina ou alternés avec le quinquina peuvent être considérés comme le spécifique de Thypertrophie de la rate.
Relativement à la connexion qui existe entre la fièvre intermittente et l'hypertrophie splénique, on sait avec(juel talent et quelle persévérance M. le professeur Piorry (2) a cherché à établir que la lésion de la rate est à la fièvre intermittente ce que la lésion d'un organe est à la fièvre symptomatique qui l'accompagne, et je suis d'autant plus disposé à admettre cette manièi*e de voir, que je disais en 1829 (o),à l'occasion d'une malade qui avait succombée une splénite suppurée, après avoir éprouvé plusieurs accès de fièvre intermittente :
« Ainsi cette malade a succombé à une inflammation M subaiguë de la rate, et pourtant aucun symptôme local » n'a indiqué cette inflammation : voilà donc expliqué » tout ce qu'il y a eu de périodicjue et dans les premiers » jours et à une époque plus avancée de la maladie. Cette » splénite a-t-elle été ici la cause , a-t-elle été l'effet i) de la fièvre? Elle me paraît cause au même titre que la » pneumonie l'est de la fièvre qui l'accompagne. Toutes » les maladies de la rate que j'ai eu occasion d'observer
(i) Voyez Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques^ t. X, p. 244» "™o" article Hypertbophie.
(2) Traité de médecine pratique^ i845, t, Vf.
(^) Voyez Anatomie pathologique avec planches, II* livr.; explication de la pi, 5 ; p. 3 du texte, 1829.
V ont nrésenté des caractères de réniittence ou d'intermit- » tence que je mo suis expliqués par la rémittence ou » rintermittence des [onctions de cet organe, et si dans » les premiers accès d'une fièvre intermittente il est per- » mis de douter si la rate joue un rôle tel quel dans la » maladie , il ne peut y avoir aucune espèce de doute à M une époque plus avancée. J'ai donné mes soins, dans le » département de la Haute-Vienne, à un grand nombre « de fébricitants chez lesquels chaque accès était caracté- » risé non seulement par un sentiment de gène , de tumé- » faciion et même de douleur à la rate accusée par des ^ malades, mais par une augmentation de volume mani- M festepourle médecin. Il n'est d'ailleurs personne qui n'ait M vu des obstructions spléniques réduites de moitié, des » trois quarts , par suite de la cessation de la fièvre, re- » prendre tout leur développement antérieur à la suite de » plusieurs accès fébriles.
» Dans le plus grand nombre des cas, la fluxion san- » guine sur la rate qui accompagne ( si toutefois elle n'en » est pas la cause matérielle) les accès fébriles , ne passe » pas à l'état inflammatoire; cependant Tanalogie qui » existe entre cette fluxion sanguine et l'inflammation se » manifeste par les adhérences quelquefois intimes que » contracte la rate avec le diaphragme, adhérences qui se )» propagent même à la plèvre et s'étendent de la plèvre » costale à la plèvre jnilmonaire, de la plèvre diaphrag- « matique à la base des poumons.
» r.a fluxion sanguine sur la rate qui accompagne, )i si toutefois elle ne produit pas la fièvre intermittente, a » donc beaucoup de points de contact avec la fluxion in- » flammatoirc, et cette affinité est d'autant plus grande M (jue la fièvre se ra|)j)roche davantage du type quo- » tidien, etc. »
J'admets donc une intime connexion entre la fluxion sanguine hypertropliique de la rate et la fièvre intermit-
tente, et cependant je ne puis ne pas reconnaître que la rate a été rencontrée extrêmement considérable non seulement sur des individus c[iii n'éprouvaient pas de fièvre intermittenteactuelle, mais encore sur des individus qui n'avaient jamais éprouvé le moindre accès de fièvre intermittente.
Ainsi, j'ai donné mes soins pendant plusieurs années à une jeune personne de dix-huit ans dont la rate énorme se conciliait avec fétat de santé le plus florissant, la fraîcheur du teint la plus vive et même un très (jrand embonpoint, et cependant cette jeune personne etsa mère m'ont affirmé que jamais elle n'avait éprouvé le moindre accès de fièvre intermittente, bien qu'elle eût habité une localité où les fièvres intermittentes sont très communes, le Berry. Cette jeune personne s'est mariée : on redoutait beaucoup pour elle les conséquences de la grossesse et de l'accouchement : cependant tout s'est bien passé, dans une première comme dans une seconde grossesse, et la rate a conservé le volume considérable qu'elle avait auparavant.
Je terminerai cet article, trop long peut-être surThypertrophie de la rate, par le résumé suivant :
L'hypertrophie de la rate est caractérisée par une imperméabilité des cellules spléniques, au moins dans les degrés considérables. L'injection poussée aussi fortement que possible dans la veine, aussi bien que dans Fartère splénique, ne pénètre jamais au delà des vaisseaux.
Cette hypertrophie s'accompagne très souvent d'une péritonite locale adhésive, d'où les adhérences.
L'affinité de l'hypertrophie avec l'apoplexie splénique est intime.
L'affinité de l'hypertrophie de la rate avec l'inflammation beaucoup moins intime, s'observe quelquefois. Il faut bien distinguer dans cette appréciation la décoloration des foyers sanguins du pus concret. Dans plusieurs cas, cette transformation de Ihypertrophie de la rate en phlegma-
86 ANAÏOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE.
sies a été caractérisée pendant la vie par une transformation de la fièvre intermittente en fièvre continue (voy. Ih livr. , pi. 5).
L'affinité de Thypertrophie de la rate avec l'hypertrophie du foie est démontrée par un certain nombre de faits.
Dans un cas de fièvre intermittente dé^jénérée en fièvre continue, qui se termina rapidement d'une manière funeste, je trouvai pour cause de mort une multitude de petits foyers d'hépatite circonscrite non suppurée dans le foie, absx)lument comme dans la première période de la phlébite capillaire; la veine porte et tes veines sus-hé[)atiques étaient |)arfaitement saines : la rate était considérablement hypertrophiée (1).
L'hydropisie ascite et Ihydropisie cellulaire sont une conséquence très fréquente de rhypertroj)hie splénique.
L'induration hypertrophique et quelquefois inflammatoire des ganglions lymphatiques qui occupent la scissure de la rate et qui longent le ])ancréas, accompagne-t-elle constamment l'hypertrophie soit aiguë, soit chronique de la rate, cela est plus que probable. L'impoitance du rôle que jouent ces engorgements ganglionnaires dans les phénomènes locaux et généraux que l'on observe dansl'hypertrophie de la rate n'a [tas encore été bien déterminée.
Hypertrophie du rein. L'hypertrophie ne joue pas dans i'anatomie j)athologique du rein un rôle aussi important que dans celle de beaucoup d'autres organes. Les cas nombreux de reins extrêmement volumineux qui existent dans la science appartiennent non à des reins
(i) Chez ce snjpf, je fis injeiter p.Tr M GcTÎllet, mon /^lève interne, d'abord l'.irière, puis la veine splriiiqne. Le poids de l.i rate injcciée éin'xl de 4 livri'S n»oins un quart, i^a rate n'avait reçu qu'une livre d injection : re>lait donc; 3 livres moins un fjiiart pour la rate elle-même. J ai déjà dit plusieiu s f<»is (pic dans aucune des rates liy pcrti opliiees que j'ai injectées ou fait injecter, l'injection n'a jamais pénétré jusque dans le parent hyrae de ret orfçane. Elle s'arrête aux dernières divisions des vaisseaux libres.
hypertrophiés, mais à des reins cancéreux. L'atrophie de Fun des reins entraîne toujours l'hypertrophie de son congénère. L'absence congénitale de Tun des reins a la même conséquence, et Toii a vu dans des cas de ce genre le rein unique représenter en poids et en volume la somme de deux reins. On ne peut pas donner le nom à' hypertrophie du rein à la réunion congénitale des deux reins en un seul.
Dans deux cas de diabète , pour toute lésion , j'ai trouvé une hypertrophie des reins, laquelle coïncidait non avec une teinte plus foncée, mais avec une pâleur remarquable de cet organe.
Hypertrophie granuleuse du rein. Comme dans le foie, rhypertropliie joue un certain rôle dans 1 altération granuleuse du rein (maladie de Rright, cirrhose du rein) qui présente d'ailleurs tant de points de contact avec l'altération granuleuse ou cirrhose du foie Dans ce cas, l'hypertrophie de quelques grains glanduleux du rein coïncide avec Tatrojjhie complète de l'organe Celte hypertrophie partielle granuleuse avec atrophie du reste du rein s'observe non seulement dans la maladie de Bright, mais encore dans le cas de présence d'un calcul volumineux dans le bassinet. J'en ai fait représenter un exemple remarquable.
Hypertrophie des capsules surrénales. Plus volumineuses chez le fœtus que chez l'adulte, les capsules surrénales conservent quelquefois chez ce dernier un volume plus considérable que de coutume , volume que j'ai vu double de l'état naturel. Du reste, aucun organe de l'économie n'est moins sujet à Thypertropliie que les capsules surrénales dont Tanatomie pathologique se réduit d'ailleurs à bien peu de chose.
Hypertrophie du pancréas. Difficile à apprécier, vu les différences de volume et même de densité que présente cette glande chez les divers individus : je ne crois pas qu'il
88 A?<A'Jt)MlE PATHOLOGIQUE GÊNÉliALE.
en existe un seul exemple bien constaté par l'anatoniie pathologi(pie.
Hypertrophie testicidaire. Je considère comme a])partenant à d'autres lésions et plus particulièrement au développement de tumeurs de diverse nature, dans Tépaisseur du testicule , les cas d'hypertrophie tesiiculaire qui ont été indiqués.
Hypertrophie des ovaires. Comme pour le testicule, cette hypertrophie est restreinte dans de bien étroites limites : chez les femmes (}ui meurent dans l'état de grossesse , ou peu de temps après Faccouchement , les ovaires présentent un accroissement sensible de volume qui tient aux connexions intimes qui relient la circulation sanguine ovarienne à la circulation sanguine utérine. On pourrait rapporter à Thypertrophie avec transformation un grand nombre de lésions des ovaires; mais il est plus exact de dire que Thypertrophie joue un rôle plus ou moins important, au moins dans la première période, dans toutes les lésions où cet organe acquiert un grand dévelopj)ement,eten particulier dans la production des corps fibreux de Tovaire et dans Tliydropisie enkystée de cet organe.