‹ Traité d'anatomie pathologique générale et spécialeChapitre 105 sur 165 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

CH. ING CLIENTS MftLÉC UE AIRES QUE LES MALADIES PRODUISENT DANS LES TISSUS ET LES ORCrANES DU CORPS HUMAIN.

Depuis le moment où j’ai commencé la publication de mon Traité <T anatomie pathologique générale et spéciale, la science a marché. Je ne veux point, d’un côté, laisser mon livre en arrière des progrès récents. D’un autre côté, le dernier chapitre d’un ouvrage qui cherche à embrasser toutes les questions importantes de la pathologie générale et de l’anatomie pathologique spéciale doit, sans quitter le domaine de la réalité, présenter un résumé philosophique des généralités et des lois qui ressortent de l’étude, de l’analyse et de la comparaison raisonnée des nombreux détails communiqués par la description et illustrés par les dessins.

Repoussant aussi bien un matérialisme grossier qu’un vitalisme rêveur, je pose comme bases de la médecine, la physiologie, la biologie , lascience de la vie, toutes fondées sur les sciences naturelles, empruntent leurs résultats et leurs méthodes exactes.

Et tenant compte de l’observation exacte au lit du malade, tout en évitant de traduire en langage physiologique les phénomènes morbides, je définis la maladie : Une modification de l’état physiologique dans la composition et les fondions des parties constituantes du corps, et, comme manifestation, des troubles qui en résultent localement ou pour tout l’organisme.

On entend souvent les médecins parler de Y échange de la matière ( Stoffwechsel ) dans les maladies ; mais se rend-on bien compte des difficultés qui nous entourent dans ces recherches?

Nous déterminons bien, à l’état normal, les revenus et les dépenses de l’économie animale d’après des méthodes exactes, et par cela même nous pouvons fixer d’une manière approximative aussi les anneaux intermédiaires de cette chaîne de transformations successives dont nous avons rigoureusement posé le point de départ et reconnu les résidus et les produits finaux. Nous y trouvons l’application des lois des sciences physiques, mathématiques et chimiques; la production et la perte de la chaleur animale; les produits de l’oxydation et de la désoxydation ; les complexes biologiques de cette combinaison de lois physico-chimiques, dont la digestion, la sécrétion, l’excrétion, l’innervation et la circulation sont les résultantes.

D’un autre côté, dans les états morbides, non-seulement nous avons à tenir compte de tous ces phénomènes de la biologie normale, mais encore nous devons y ajouter l’action non douteuse de causes souvent indéterminées dans leur essence. Nous constatons, ou plutôt nous devinons, à l’aide de quelques phénomènes épars, des modifications profondes dans la composition et les fonctions des organes, et nous ne trouvons, en dernière analyse, dans la sémiologie et l’anatomie pathologique, que quelques traces de l’origine, de la marche, des divers modes d’être et de la terminaison des maladies.

Il en résulte que nous ne connaissons encore que fort imparfaitement les métamorphoses de la matière dans les maladies et les lois qui les régissent.

Si l’on est tenté, à cause de la difficulté même du sujet, d’arriver à une analyse de plus en plus exacte et complète de tous les éléments, pour les étudier tous d’une manière plus approfondie, on ne doit néanmoins jamais perdre de vue l’unité de l’ organisme. Si l’on ne se tient pas toujours en garde de ce côté, on arrive à ces systèmes exclusifs dont les uns ne voient dans la vie et dans la maladie que la cellule et ses modifications, dont les autres ne connaissent que les formes physiques et leur action; ceux-ci veulent le règne de la chimie et de ses transformations; ceux-là ne voient que le produit anatomo-pathologique seul avec ses caractères les plus extérieurs, en méprisant même le microscope et l’analyse chimique; le plus grand nombre, enfin, se rattache à un empirisme grossier qui met de la bonne volonté, de la rigueur même dans la constatation des faits, mais qui ne voit rien au delà et qui repousse même la physiologie pathologique.

I.a physiologie pathologique, à laquelle nous avons voué notre existence scientifique, nous montre, au

T. II. — ANAT. PATHOL.— Il 1e LIVR. IGG

CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES PRODUITS DANS LE CORPS HUMAIN

contraire, à chaque pas, que ni la morphologie, ni la physique, ni la chimie, ni la sémiologie, ni l’anatomie pathologique ne constituent la biologie morbide. Celle-ci ne devient la plus belle et la plus vraie des sciences à la fois, que lorsqu’on tient compte de tous ces éléments et de leur concours réuni pour accomplir les phénomènes complexes qui se présentent à notre appréciation. Nous n’avons donc plus besoin d’admettre des lois à part pour la pathologie. Il nous suffit de reconnaître que si la vie, et ce que l’on a appelé la force vitale, est due à l’action simultanée de ces lois si diverses, et pourtant si bien unies, ces mêmes lois agissent encore dans la maladie ; seulement les éléments d’action et d’effet se sont multipliés.

Il n’y a donc point d ’hétérologie entre l’état morbide et l’état normal, sauf par des éléments extrinsèques, tels que les parasites, les ferments probables des maladies infectieuses, les virus, les venins, les poisons. Les changements intrinsèques peuvent bien être hétéromorphes, en ce sens que des cellules normales du tissu connectif ou de tel autre tissu peuvent fournir le point de départ du pus, du tubercule, du cancer, etc. ; il peut y avoir hétérotopie , en ce sens que les tissus graisseux, cartilagineux, épidermoïdal, que des dents, des cheveux, des os, des glandes, peuvent se former là où à l’état normal on n’en trouve point. Mais, en général, les altérations, tant morphologiques que celles qui sont plus particulièrement du domaine de la chimie, ne sont constituées que par la modification de cellules et de matières qui servent tout aussi bien à la formation et à l’entretien du corps humain à l’état de santé.

Si des médecins éclairés et désireux de favoriser le progrès de la médecine ont fait de grands et beaux efforts pour appliquer la biologie à la médecine, nous sommes heureux de constater que nombre de physiologistes, et surtout le plus éminent d’entre eux, M. Claude Bernard, a fait de l’application de la physiologie à la pathologie le constant sujet de ses recherches et de son enseignement (1).

Membres du même corps, les médecins et les physiologistes cesseront ainsi bientôt de former deux camps, dont l’un reproche à l’autre l’indifférence vis-à-vis des souffrances de nos semblables, tandis qu’en revanche on nous taxe souvent, et non sans raison, d’ignorance dans les notions même et les sciences qui peuvent le plus nous éclairer et nous instruire.

Après avoir ainsi exposé le point de vue auquel nous avons envisagé les questions importantes dont cet ouvrage fait le sujet, nous diviserons les détails de nos généralités en deux parties.

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