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ARTICLE II. — DES AFFECTIONS DE LA LANGUE

On sait que les maladies de la langue ont de tout temps attiré tout particulièrement l’attention des pathologistes comme capables de fournir des renseignements sémiologiques, mais on s’est plutôt occupé de sa couleur, de son enduit, du goût des malades, et l’on a peu étudié l’anatomie pathologique de cet organe; les affections organiques dont elle est le siège ne commencent même à être bien connues que depuis peu d’années. Nous serions entraîné trop loin si nous voulions entrer ici dans tous les détails sur l’enduit de la langue; nous dirons seulement qu’anatomiquement parlant, il se réduit à peu de chose : à une altération des épithéliums infiltrés ou entourés de beaucoup de granules, à une production plus abondante de l’algue de la bouche, qui existe à l’état normal, que j’ai observée le premier d’une manière un peu complète, et dont j’ai donné la description dans la partie générale, à l’occasion des parasites du règne végétal. D’autres filaments d’algues du genre Hygrocrocis peuvent se développer sur la langue et dans l’enduit fébrile, ainsi que tous les parasites que l’on rencontre dans la bouche , parmi lesquels nous devons mentionner de petits vibrions que l’on y trouve quelquefois en quantité innombrable. Je n’ai jamais trouvé d’autres infusoires dans la cavité buccale. L’enduit fuligineux, dans les étals typhoïdes, est ordinairement mélangé avec une certaine quantité de sang altéré. Lorsque la langue se nettoie, c’est qu’il y a une exfolia (ion épithéliale, après laquelle quelquefois elle prend un aspect lisse, comme si elle était couverte d’une membrane unie, d’une couche de collodion. Dans tous ces cas on peut admettre un état catarrhal de la membrane muqueuse, qui montre quelquefois une hypérémie sur les bords et à la pointe. Il est curieux, et jusqu’à ce jour inexpliqué, que presque tout état fébrile, quelle que soit sa cause, amène cet état catarrhal et un enduit plus ou moins épais de la langue.

Toutes les affections que nous avons décrites pour la cavité buccale en général, l’inflammation érythémateuse, pseudo-membraneuse, les aphthes, le muguet, peuvent se montrera la langue avec les mêmes caractères. Cependant la gangrène de la bouche ne l’atteint guère. Nous aurons, dans les pages suivantes, quelques observations à présenter au sujet de l’inflammation profonde et des produits accidentels de cet organe.

§ I. — De la glosstte.

L’inflammation profonde de la langue a son siège de préférence dans les parties charnues, et notamment dans le tissu cellulaire qui leur est interposé. Toutes les parties qui constituent l’organe sont alors dans un état de turgescence remarquable; les papilles sont saillantes, dépourvues de leur épithélium; la muqueuse est gonflée, mais le principal engorgement existe dans la partie profonde. Tout l’organe peut alors prendre des dimensions telles, que la déglutition est impossible, que les malades ne peuvent pas parler, et que la respiration en devient très gênée. J’ai vu plusieurs cas de ce genre dans lesquels la suffocation devint imminente, et n’a pu être prévenue que par des incisions longitudinales assez profondes qui dégorgeaient promptement l’organe. Cette inflammation parenchymateuse peut entraîner en effet la mort. D’autres fois elle se termine parla suppuration, mais le plus souvent par la résolution. Je n’ai pas eu occasion de disséquer de langue atteinte de glossite, mais l’observation pendant la vie m’a montré qu’il y avait, outre le gonflement, une teinte presque violacée et une grande augmentation de

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consistance. C’est à des recherches ultérieures à déterminer s'il y a une exsudation dans le tissu cellulaire interstitiel, ou peut-être une infiltration granuleuse dans les cylindres musculaires. L’inflammation locale est plutôt la conséquence d’une irritation déterminée, soit par une racine de dents, soit par un corps étranger, soit par un calcul salivaire dans le conduit de Wharton. Il se forme alors une induration circonscrite qui s’ulcère à sa surface, et qui peut donner lieu à des ulcères de mauvaise . nature. C’est par erreur cependant que l’on a cru pendant longtemps que ces sortes d’ulcères pouvaient devenir cancéreux. Nous avons vu plus haut aussi que la salivation mercurielle pouvait provoquer une inflammation profonde de la langue. D’après Toulmouche, cette maladie ne serait pas rare chez les femmes qui filent le lin en mouillant souvent les filaments avec la salive. Cependant j’ai habité pendant longtemps une partie de la Suisse française, dans laquelle la plupart des femmes filaient, mais le petit nombre de glossites que j’ai observées se sont rencontrées chez des hommes. J’ai plusieurs fois aussi observé une phlegmasie intense du tissu cellulaire sublingual, et qui s’est étendue à toute la base de la langue, affection qui a promptement cédé à un traitement antiphlogistique énergique.

§ II. — Produits accidentels de la langue.

1° h’ engorgement des papilles est une des affections fréquentes, et lorsque celles-ci se tuméfient isolément, cela peut constituer ce qu’on a appelé les poils de la langue. Dans un cas de ce genre que j’ai pu étudier au microscope, j’ai trouvé les éléments épithéliaux de l’enduit des papilles comme principal élément.

2° Nous avons parlé des hypertrophies glandulaires du voisinage de la langue dans la partie générale de cet ouvrage.

3° Les affections cancroïdes de la langue, les tumeurs épithéliales, l’épithéliome, sont loin d’être rares, et jusqu’à ces derniers temps on les a presque toujours confondues avec le cancer. Elles en diffèrent par leur siège beaucoup plus superficiel, et soit qu’elles se développent sur le bord, soit qu’elles se forment à la surface supérieure de l’organe, on peut souvent, en y mettant de l’attention, se convaincre qu’elles ont leur siège tout à fait à la superficie de la membrane muqueuse de la langue. Il est moins facile d’en reconnaître la véritable nature, lorsque, persistant depuis longtemps, ces tumeurs ont subi un travail d’ulcération; mais celui-ci est bien plus rare dans ces sortes de tumeurs que dans le cancer. Ensuite la marche plus lente de l’affection, l’état plus longtemps intact de la santé générale, l’étude des antécédents, le siège toujours plus superficiel, peuvent, dans les cas douteux, éclairer le diagnostic. Toutefois le cancroïde épidermique peut affecter une marche beaucoup plus grave, et le diagnostic anatomique est alors seul possible. Après l’extirpation, la structure microscopique montre dans la tumeur épithéliale l’absence d’éléments cancéreux, et l’on y reconnaît, comme élément principal, de grandes cellules d’épithélium pavimenteux tassées et formant une masse assez compacte, cellules identiques avec celles qui recouvrent la langue à l’état physiologique. On y voit en outre des globes concentriques d’épithélium. Telle était, entre autres, la composition d’une tumeur de la langue que j’ai extirpée à un jeune ecclésiastique du Valais, qui portait cette tumeur depuis deux ans et en éprouvait de la gêne pour manger, pour parler et pour chanter la messe. La tumeur, saisie avec un crochet double, fut enlevée en totalité avec des ciseaux courbes sur le plat; la plaie fut ensuite cautérisée. La guérison fut prompte. L’examen microscopique de la pièce enlevée montra d’une manière nette l’épithélium pavimenteux de la langue et du tissu cellulaire hypertrophié comme les seuls éléments de la tumeur. Ayant enlevé le mal au milieu des parties saines, je pus promettre avec assurance une guérison complète au malade. Depuis celte époque, j’ai observé des tumeurs épithéliales de la langue plus diffuses et bien moins heureusement placées. Les glandes lymphatiques du voisinage s’engorgent dans ces cas et s’infiltrent d’épiderme, et c’est ainsi qu’il survient une infection locale qui peut se propager au loin dans les glandes du cou; l’altération épithéliale, l’épithéliome de la langue, montrent en outre une tendance très fâcheuse aux récidives.

3° Les affections syphilitiques de la langue sont bien loin d’être toujours faciles à distinguer des affections cancéreuses. Dans les cas très rares de chancres primitifs de la langue, dont M. Ricord a observé quelques exemples, il insiste avec raison sur la possibilité de l’inoculation sur d’autres parties du corps; mais la plupart du temps les affections syphilitiques de la langue sont plutôt une manifestation de la

généralisation (le la syphilis qu’un mal primitif. Aussi l’inoculation n’est-elle point utile dans ces circonstances. 11 est curieux de voir combien la syphilis, dans ces symptômes secondaires et tertiaires, a de tendance aux productions épidermiques et épithéliales locales. Ces cas-là ne sont pas les plus embarrassants; mais lorsqu’il y a une induration dans l’épaisseur même de la langue, une gomme, ou lorsqu'il y a un ulcère aux bords calleux et à fond grisâtre, le seul moyen à employer pour arriver à un diagnostic exact est de prescrire un traitement spécifique par les mercuriaux ou par l’iodure de potassium. On a en effet guéri plusieurs fois, par ces moyens, des affections de la langue qui avaient d’abord été prises pour cancéreuses. Ajoutons que l’ulcère syphilitique n’offre guère des bords épais renversés, présentant la forme des végétations de l’encéphaloïde, ce qui s’explique par une structure dissemblable qui, dans l’ulcère syphilitique* se compose de tissus indurés, fibreux ou fibro -plastiques, tandis que le bord de l’ulcère cancéreux est infiltré de tissu et de suc encéphaloïdes.

4° Les tumeurs érectiles se rencontrent quelquefois dans la langue. Nous en avons observé un cas curieux dans les salles de M. Louis, à l’Hôtel-Dieu. C’était une femme déjà d’un âge avancé, qui portait dans la langue, depuis sa naissance, un certain nombre de tumeurs érectiles que l’on reconnaissait aisément comme telles par leur teinte bleuâtre, leur mollesse, la possibilité de les vider et de les flétrir momentanément par la pression, par l’absence d’induration tout autour, etc. Les cas de ce genre sont, du reste, très rares, et la longue durée de ces tumeurs, qui, ordinairement, sont congénitales, écartera par cela même le soupçon d’un cancer. 11 ne serait à la rigueur pas impossible que des tumeurs érectiles qui ont existé depuis longtemps pussent devenir le siège d’un dépôt cancéreux, mais nous n’en connaissons pas un seul exemple rigoureusement observé. Je n’ai jamais rencontré ni tubercules ni kystes dans la langue.

5° Le cancer de la langue est une affection assez fréquente. Le siège du cancer de la langue est variable; on le rencontre à la partie antérieure, à la partie moyenne, ainsi qu’à la base de cet organe, sur ses bords aussi bien que vers son milieu. II occupe rarement toute la largeur de l’organe, et la structure très dense de la partie médiane l’empêche souvent de franchir cette limite. Ordinairement il débute dans l’épaisseur même de l’organe et lorsqu’il provient tout à fait de sa surface, surtout de la couche épithéliale ou des papilles, il est déjà par cela même plus probable qu’on n’a point affaire à un véritable cancer, mais plutôt à une hypertrophie épithéliale locale idiopathique, ou se formant sous l’influence d’une cause spécifique, le plus souvent syphilitique. C’est ainsi que s’expliquent plusieurs cas de guérison radicale cités par divers auteurs, entre autres la guérison d’un cas de cancer de la langue, par la ligature au moyen du serre-nœud, que Lisfranc citait souvent dans ses leçons cliniques. Les recherches les plus récentes sur celte matière me font croire que les affections épithéliales cancroïdes de la langue sont plus fréquentes qu’on ne le croit généralement.

L’induration initiale dans l’épaisseur de la langue s’étend de plus en plus, mais elle ne prend guère les dimensions considérables que nous rencontrons souvent dans l’encéphaloïde des autres organes.

Pendant le premier temps du développement du cancer de la langue, le tissu qui l’entoure devient le siège d’une nutrition plus active, d’une vraie hypertrophie. La membrane muqueuse qui recouvre le cancer, ainsi que le tissu musculaire qui l’entoure, augmentent d’épaisseur et de consistance; mais on n’y rencontre point ces intersections fibreuses dans la substance musculaire, qui sont si fréquentes dans le cancer du pylore.

Le cancer de la langue est un de ceux qui ont une tendance prononcée à l’ulcération, comme l’ont généralement ces affections lorsqu’il n’y a point, à la surface de l’organe affecté, un plan fibreux dense qui s’y oppose, et lorsqu’elles ne se trouvent pas renfermées dans des cavités closes et inaccessibles à l’air. L’ulcère cancéreux présente à la longue des bords calleux et frangés, une surface rouge qui saigne facilement et qui est recouverte parfois de végétations molles telles qu’on les rencontre ordinairement dans l’ulcère encéphaloïde. La sécrétion de l’ulcère est sanîeuse et fétide.

A mesure que le mal fait des progrès, il contracte des adhérences avec les parties voisines. C’est ainsi que l’on rencontre, dans le cancer avancé de la langue, une extension du tissu morbide vers les piliers du palais, vers la base de la langue; des fistules même peuvent s’ouvrir dans les organes voisins, ce dont

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Dietrich (1) cite un exemple curieux dans un de ses comptes rendus de recherches anatomo-pathologiques faites à l’hôpital de Prague.

Le tissu du cancer de la langue présente, sur une coupe fraîche, bien plus souvent l’aspect du tissu encéphaloïde que celui du squirrhe, ce qui tient probablement à la petite quantité du tissu cellulaire que renferme la langue, même à l’état normal, tissu dont l’hypertrophie et le développement exagéré constituent la forme squirrheuse.

Cette substance est donc ordinairement d’un jaune pâle, plutôt blanchâtre, assez homogène, formant une surface unie ou se trouvant plutôt disséminée sous forme de tubercules cancéreux qui offrent le même aspect, tout en laissant entre eux un tissu musculaire, rouge, à peu près normal et peu ou point infiltré de suc cancéreux. Ce dernier existe en général en quantité notable dans ces tumeurs, et l’on n’a besoin que de passer le scalpel avec une très légère pression sur une tranche fraîche, pour en obtenir une quantité notable. En examinant la surface rouge et fongueuse de l’ulcère, on voit déjà, avec la loupe, un très fort développement vasculaire, mais cette couche est ordinairement mince. Le tissu cancéreux renferme toujours encore une quantité assez notable de faisceaux musculaires, pâles et altérés, méconnaissables du reste par l’exarnen à l’œil nu.

L’examen microscopique des éléments du cancer de la langue nous a offert les caractères suivants, que je note sans les donner comme propres au cancer de cet organe. Les cellules m’ont paru généralement volumineuses, variant entre 0mm,02 et 0mra,03 ; dans un cas même je les ai trouvées oscillant entre 0mm,035 et 0mn\06. Loin d’être toujours régulières, leurs parois peuvent perdre toute apparence d’individualité et se montrer alors ou sous forme de lambeaux irréguliers, finement ponctués, renfermant un ou deux noyaux, ou sous celle d’expansions membraneuses, contenant tout un groupe de ces mêmes noyaux. J’ai vu ceux-ci varier entre 0tnm,01 et 0mm,02. Les nucléoles enfin ont varié entre 0mm, 0025 et 0ram,0033. En outre nous avons observé des cellules mères volumineuses, renfermant quatre à cinq noyaux dans une enveloppe arrondie. Une fois nous avons observé les parois des cellules notablement épaissies, ayant jusqu’à 0mm,005 d’épaisseur dans les parois mêmes, sans compter l’étendue de leur cavité interne. Comme dans toutes les formes de tissu cancéreux, on rencontre souvent un grand nombre de noyaux libres, sans parois d’enveloppe. Les éléments graisseux et fibreux ne se trouvent qu’en très petite quantité. Nous avons enfin examiné avec soin les altérations de la fibre musculaire dans le cancer delà langue. Celle-ci perd d’abord sa teinte rouge et devient très pâle; ensuite la cohésion entre les faisceaux primitifs et secondaires s’altère par l’interposition des éléments cancéreux, et nous avons même rencontré des cellules cancéreuses et surtout leurs noyaux dans l’intérieur des cylindres musculaires.

Les glandes lymphatiques du cou sont quelquefois affectées dans le cancer de la langue. Nous avons vu un cas dans lequel une masse plus volumineuse que le poing de ganglions cervicaux cancéreux existait chez un individu dont la langue, cancéreuse, notablement épaissie, renfermait également un grand nombre de tubercules cancéreux.

M. le docteur Loeffler m’a communiqué oralement, pendant son séjour à Paris, en 1847, un fait dans lequel des tumeurs cancéreuses multiples existaient en même temps dans le foie. Du reste nous ne possédons pas, sur ce sujet, d’observations complètes et détaillées, surtout avec autopsie, ayant perdu de vue ces malades après l’opération.

Le cancer de la langue est sans contredit une de ses localisations des plus graves; il est un des plus sujets aux promptes récidives après les opérations. D’après les matériaux que j’ai recueillis jusqu’à présent, celte affection paraît plus fréquente chez l’homme que chez la femme; nous l’avons surtout rencontré entre quarante et soixante ans, une fois à trente-deux ans. L’âge moyen, pour ces cas, était de quarante-sept ans. Bien des malades et même des médecins peu attentifs attribuent ce cancer à une irritation extérieure. S’il est vrai que les ulcères simples, même des végétations papillaires, peuvent ainsi se former, il n’existe cependant aucun fait prouvant que le cancer de la langue ait celte origine. En circonstance pareille, c'est au contraire la langue qui, en se tuméfiant, se rapproche d’une dent malade,

(1) Prager Vierteljahrsschrift, 1845, t. III, p. 116.

et l’affection ne continue pas moins sa marche progressivement envahissante, lorsque la dent a été arrachée. Nous ne pouvons entrer ici dans des détails sur le traitement de cette cruelle maladie, pour laquelle les opérations même les plus étendues n’ont qu’une action palliative.

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