ARTICLE II. — DES MALADIES DU PANCRÉAS
Rien de plus commun, d’après le diagnostic des médecins campagnards, que les maladies du pancréas; rien de plus rare pour le médecin qui s’enquiert de preuves. J’avoue que, pour ma part, je n’ai vu cette glande que secondairement malade, soit de tubercules, soit de cancer, et encore dans des cas très rares. Dans celui mentionné plus haut de cancer de l’estomac et de la rate, le pancréas était à la lettre parsemé de petites granulations et de tubérosités cancéreuses; je n’ai observé qu’une seule fois un engorgement considérable du pancréas, avec hypérémie et légère induration, chez un homme qui, très probablement, avait été empoisonné par sa femme (amoureuse de son domestique, qu’elle a épousé peu de temps après). Malheureusement ce fait, dont j’ai cependant conservé un souvenir net, date de plus de vingt ans, et par conséquent d’une époque à laquelle je n’avais pas encore une très grande expérienceenanatomie pathologique.
Les médecins théoriciens ont commis une erreur en assimilant les affections du pancréas à celles des glandes salivaires, fait démontré inexact par les travaux de Cl. Bernard (2), et une autre plus grave encore en admettant souvent une affection du pancréas là où en réalité elle n’existait point.
On comprend, d’après toutes ces remarques, que la revue des bons matériaux sur ce sujet ne sera pas longue; toutefois nous préférons beaucoup ne donner que des fragments plutôt que de communiquer des assertions vagues et des faits inexacts (3).
L’inflammation du pancréas est une maladie toujours fort peu connue et fort obscure, malgré les travaux modernes de mon ami Becourt et de Mondière; pour ma part, je ne l’ai pas encore observée. On l’a décrite comme caractérisée par l’engorgement et l’hypérémie et comme pouvant se dissiper ou se terminer par la suppuration, soit par foyers disséminés, soit en formant un abcès plus volumineux. On a dit aussi qu’elle était susceptible d’avoir pour conséquence l’induration et l’hypertrophie, et qu’il pouvait même quelquefois arriver que la suppuration amenât l’atrophie de toute la partie de la glande placée en dehors du foyer inflammatoire. Bamberger (4) cite un cas de véritable pancréatite observé par le docteur Standhardner, dans lequel la plus grande partie de la glande était transformée en un foyer purulent, tandis que le reste de la glande était plutôt atrophié. D’autres observations d’abcès du pancréas ont été publiées par Withfeld, Loeschner, etc. Les abcès métastatiques se rencontrent un peu plus souvent dans le pancréas, mais ils y sont également rares. Une affection plus fréquente du pancréas est la formation des calculs, qui, en obstruant les conduits, peuvent transformer la glande en une vaste poche kysteuse ou provoquer même l’inflammation et la formation d’abcès. Comme les observations de maladies du pancréas sont très rares, nous allons citer celles sur les calculs de cet organe, réunies par M. Fauconneau-Dufresne (5). Voici cinq faits de ce genre :
1° Observation de Baillie (6). Les calculs dont cet auteur dit avoir vu un exemple avaient la grosseur d’une amande ou d’une noisette, ils offraient une surface très irrégulière et avaient une couleur blanche. L’un d’eux, mis dans l’acide muriatique, s’y est dissous en laissant dégager beaucoup de gaz.
2° Observation de Graaf (7). Graaf a trouvé des pierres dans le pancréas d’un homme âgé de trente ans, qui avait éprouvé des vomissements et un flux de sang opiniâtre.
(1) Op. cit., t. III, p. 392.
(2) Mémoire sur le pancréas. Paris, 1856, in-4, avec fig. — Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la pathologie. Paris, 1856, t. II, p. 170 et suiv.
(3) D. Moyse, Étude historique et critique sur les fonctions et les maladies du pancréas. Paris, 1852, in-â.
(4) Op. cit., p. 678.'
(5) Traité de l’affection calculeuse du foie et du pancréas. Paris, 1851.
(6) Traité d’anatomie pathologique du corps humain, p. 263.
(7) Tractatus de succi pancreatici natura et usu (R. de Graaf, Opéra omnia, Lugd. Bat., 1677, p. 091 et suiv.), et l.ieutaud, Hist. anat. medica, Paris, 1767, t. II, obs. 1062.
T. II. — ANAT. PATHOL. — 30e LIVR.
MALADIES DU TUBE DIGESTIF ET DE SES ANNEXES
3° Première observation de Portai (1). J’ai trouvé, dit Portai, une douzaine de concrétions pierreuses dans le pancréas d’un homme attaché à un ambassadeur de Venise, lequel homme était mort subitement d’un anévrysme de l’aorte. Quelques-unes étaient aussi grosses qu’une noisette. Elles étaient légères, arrondies, blanchâtres. Eu ayant réduit une ou deux en poudre grossière et ayant jeté cette poudre dans de l’eau bouillante, elle s’y est dissoute facilement. Examinée au goût, elle était fade et insipide, comme la salive. Le canal pancréatique était si dilaté, qu’on eût pu y introduire une très grosse plume, ce qui m’a fait croire que le malade avait rendu par les selles plusieurs de ces concrétions. Le pancréas lui-même, très tuméfié, comprimait si fortement l’aorte contre la colonne vertébrale, que la partie de cette artère qui était au-dessus s’en était fortement accrue. Le volume de ce vaisseau était augmenté jusqu’au cœur, dont le ventricule gauche était très dilaté; la portion de l’aorte qui était au-dessous laissait à peine y introduire le petit doigt.
U° Deuxième observation de Portai (2). Abcès du foie; calculs biliaires, pancréatiques et rénaux. M. Manoury, abbé et général de l’ordre des Prémontrés, était parvenu jusqu’à un âge assez avancé sans avoir d'autres incommodités que quelques légers catarrhes. Ces catarrhes augmentèrent, et il s’y joignit de la dyspnée. Cet état se compliqua de coliques, de douleurs dans la région épigastrique, de jaunisse, de troubles dans les excrétions et dans la nature des selles, et quelquefois de douleurs dans la région des reins. Le malade rendait souvent des urines bourbeuses, chargées de matières muqueuses et membraniformes, et l’on y reconnaissait quelques concrétions pierreuses. A tous ces maux vint se réunir encore une aflèction rhumatismale goutteuse qui s’était déjà plusieurs fois manifestée par des douleurs dans les muscles et les articulations. Les urines devinrent rares, et il y eut en même temps un gonflement du bas-ventre qui paraissait et disparaissait subitement.
Lorsque Portai fut appelé à donner ses soins au malade, le marasme était complet, les jambes étaient œdématiées, la peau de tout le corps était d’un jaune clair, le pouls était serré et inégal, la région épigastrique paraissait soulevée par le foie, et l’on sentait au tact que ce viscère était très gonflé et fort dur. Il prescrivit les pilules savonneuses avec les extraits amers, la poudre de scille et quelques grains d’aloès, les boissons apéritives, les sucs de plantes chicoracées, borraginées et autres antiscorbutiques, avec l’oxymel scillitique et la terre foliée de tartre.
Ce traitement fut long et ne fut pas heureux. M. Manoury éprouva des coliques fréquentes et rendit par les selles plusieurs calculs biliaires de divers volumes; il en expulsa même un de la grosseur d’une noix. Des vomissements survinrent plusieurs fois; la toux se renouvela, avec expectoration d’une grande quantité de matières glutineuses et blanchâtres, ce qui soulagea beaucoup. Le malade avait soif et buvait souvent. Il éprouvait parfois des palpitations de cœur violentes; son pouls était ordinairement dur et avec quelques irrégularités; ses urines, qui étaient presque toujours rouges et peu abondantes, éprouvèrent encore une prompte diminution. L’enflure des jambes augmenta rapidement et elle s’étendit dans tout le corps. Malgré les remèdes employés, l’hydropisie alla toujours en augmentant. La difficulté de respirer fut extrême. Le malade éprouva plusieurs syncopes de plus en plus intenses et mourut.
A l’autopsie, qui fut faite le \ 7 juillet 1780 par Lafite, chirurgien, on trouva le foie volumineux et compacte; il contenait diverses concrétions rondes comme des petites noix, d’une couleur grisâtre et si dures, qu’on avait beaucoup de peine à les couper avec le scalpel. Dans l’intérieur de ce viscère était un abcès considérable. La vésicule du fiel était très dilatée et pleine d’une bile noire dans laquelle il y avait plusieurs petits calculs biliaires, dont trois, assez gros, étaient cunéiformes. La pointe de l’un d’eux était engagée dans l’endroit où cette vésicule est réunie au canal cystique. À l’extrémité du conduit cholédoque et à l’embouchure de ce conduit dans le duodénum, ainsi que près de la partie droite du pancréas, il y avait une espèce de kyste qui faisait partie de cet organe et qui communiquait au duodénum. Ce kyste était plein d’une matière purulente contenant plusieurs concrétions granuleuses, dures et inégales, dont quelquesunes parurent à Portai être des calculs paucréatiques et d’autres des calculs biliaires. Le pancréas était atteint d’ulcérations dans son extrémité droite; le reste de sa substance paraissait plus ferme, plus compacté que cette substance n’est ordinairement; elle avait, dans quelques endroits, la densité du cartilage. Le tronc de la veine porte était prodigieusement élargi. La veine cave inférieure sur laquelle était le kyste, était dilatée. Le rein droit contenait une pierre du volume d’un œuf de pigeon, le gauche renfermait plusieurs petites pierres. Il y en avait une de la grosseur d’une amande, dans l’extrémité de l’urèthre qui lui est contiguë. Un peu d’eau était épanché dans les plèvres, qui offraient çà et là des adhérences ; tissu pulmonaire ramolli et infiltré. La membrane muqueuse du larynx, de la trachée et des bronches contenait un très grand nombre de concrétions pisiformes, dont les unes étaient rouges et les autres blanchâtres.
5° Observation (3). Abcès du pancréas ouvert dans l’estomac; calculs au milieu de l’abcès. Un jeune homme de vingt-six ans avait été sujet, depuis son enfance, à des inflammations de la poitrine et du bas-ventre, et était dernièrement tombé malade sans cause connue, par suite d’obstructions qui lui avaient laissé un sentiment de pesanleur dans le bas-ventre. Afin de se débarrasser, il avait pris une quantité de sel amer, lequel avait produit une diarrhée abondante, traitée par l’usage d’un bon vin de Bourgogne. L’incommodité qu’il ressentait augmentant de jour en jour, ce malade fut contraint d’appeler un médecin qui remarqua qu’il présentait l’aspect général et les signes appartenant à une fièvre pituitaire. Les remèdes administrés d’abord parurent adoucir un moment les souffrances, mais plus tard un gonflement œdémateux considérable envahit les extrémités supérieure et inférieure du côté gauche, et, au milieu des signes d’un abattement général des forces, le malade finit par succomber à la violence des douleurs.
L’autopsie cadavérique présenta les résultats suivants : A la superficie du corps, taches cadavériquès et œdème indiqué plus haut; dans la cavité du thorax, des traces de l’inflammation antérieure et de la sérosité. Lorsqu’on eut ouvert la cavité abdominale, on trouva l’estomac avec les dimensions et dans la situation normales, régulièrement distendu; son fond offrait de nombreuses plicatures, et dans presque toute sa circonférence il adhérait intimement, au moyen d’une substance lardacée, à l’extrémité gauche du pancréas. La muqueuse de l’estomac, particulièrement aux points d’adhérence avec le pancréas, était fort amincie, dans un état de complet ramollissement et d’une couleur brune jaunâtre. Au même endroit, dans la cavité stomacale, on trouva une quantité considérable de véritable pus qui jaillissait d’une ouverture de la largeur d’un pouce, et formé dans la partie inférieure du pancréas.
Après qu’on eut enlevé avec soin ce dernier organe de la cavité abdominale, on vit, en l’examinant, que toute son extrémité gauche était tuméfiée et indurée, tandis que sa partie moyenne renfermait une cavité du volume d’une grosse noix, remplie de matière purulente, à laquelle aboutissaient d’autres foyers qui s’étendaient dans la moitié droite de l’organe. On rencontra aussi dans cette cavité une quantité considérable de pus, mêlé à des concrétions calcaires de grosseurs variées, depuis celle d’un grain de sable jusqu’à celle d’une lentille.
(1) Cours d’anatomie médicale. Paris, 180i, t. V, p. 336.
(2) Observations sur la nature et le traitement des maladies du foie . Paris, 1813, obs. f, p. 300.
(3) Revue médicale , numéro de décembre I84â, p. 576, d’après les journaux étrangers.
Le gros intestin et l’intestin grêle offraient une dilatation régulière et contenaient des matières fécales liquides. Enfin la vessie urinaire était vide et contractée sur elle-même.
Il ne serait peut-être pas difficile de multiplier ces observations, seulement on les trouve sous d’autres titres, et le pancréas, au lieu de s’enflammer ou de se dilater, peut aussi s’atrophier ou se flétrir autour de ces concrétions, surtout lorsqu’elles occupent une certaine étendue du conduit pancréatique, sous forme d’un mortier calcaire qui obstrue l’embouchure duodénale de cette glande. C’est à ce genre d’altération que me paraît devoir se rapporter le fait suivant, cité par M. Bécourt (1). « Le musée de Strasbourg, dit ce médecin, possède un exemple frappant d’atrophie du pancréas, recueilli dans les salles de M. le professeur Lobstein, et que j’ai fait représenter (voy. pl. II, fig. 4-). L’individu qui le portait était mort ictérique. On trouva la vésicule du fiel et les canaux biliaires très distendus. Le pancréas, atrophié, était dégénéré en une substance dure, stéatomateuse ; enfin, en l’incisant, on y remarquait une espèce de dépôt calcaire de couleur jaunâtre, dont la longueur était de 4 pouces, sur 8 de largeur; son canal s’était développé au point de former un kyste occupant toute la longueur du pancréas, et dont les parois étaient inséparables de la substance de la glande. L’insertion de ce conduit dans le duodénum n’a pu être découverte, à cause de la dégénérescence stéatomateuse de la tête du pancréas. »
Nous citerons les trois faits suivants. Le premier, décrit dans le Catalogue du musée de Saint-Barthélemy, à Londres (2), se rapporte à une dilatation sphérique de plus d’un pouce de diamètre, siégeant sur l’extrémité du conduit pancréatique ; une partie du conduit était obstruée par des matières calcaires. Cette pièce provient d’un homme âgé de quarante-huit ans, qui, pendant assez longtemps, avait rendu des matières grasses et comme huileuses avec les selles, et qui, en même temps, avait des tubercules dans les poumons, une cirrhose, du foie, un ulcère dans l’estomac et des ulcères abdominaux dans les intestins. Ces faits offrent de plus cela de curieux que l’obstruction du conduit pancréatique par les calculs était suivie d’évacuations habituelles de quantités considérables de graisse; toutefois nous ne voulons pas non plus attribuer à ce fait des selles graisseuses la valeur pathognomonique qu’on a bien voulu lui prêter, vu qu’il existe dans la science plusieurs cas de ce genre dans lesquels le pancréas a été trouvé sain, et j’en ai cité un, entre autres, dans lequel une hypertrophie considérable du foie avec intégrité parfaite du pancréas et de ses conduits avait donné lieu à des évacuations graisseuses. Voici les deux autres observations :
La première observation est de Elliotson (3). W. P..., âgé de quarante-cinq ans, fut admis à l’hôpital Saint-Thomas. Quelque temps après son admission, il s’est plaint de vives douleurs dans l’abdomen et dans le dos ; il eut de la diarrhée. Les douleurs ressenties pendant la défécation étaient bornées au côté gauche et s’étendaient de la dernière côte à la région iliaque. Bientôt elles devinrent très vives dans la portion dorsale de la colonne vertébrale; quelquefois, surtout vers l’abdomen, elles étaient intolérables, et malgré l’administration de quelques grains d’opium, elles étaient constantes. Il était courbé en deux dans son lit, position qui semblait lui procurer du soulagement. Ses garderobes étaient souvent pâles; le docteur anglais y découvrit une certaine quantité de substance jaune, comme une huile concrète; mise sur le feu, elle brûlait avec une flamme vive. Le malade continua à rendre plus ou moins de ces matières jusqu’à la mort. Quelquefois pourtant on n’apercevait pas de matières grasses, d’autres fois elles s’écoulaient involontairement en grande quantité.
Au moment de la sortie de l’intestin, elle était liquide, et après elle se figeait sur les matières fécales; dans une autre occasion, on trouva du sang mélangé aux substances huileuses.
Après sa mort, sa femme apprit que, longtemps avant, il avait eu des hémorrhagies intestinales pendant douze mois, qu’une matière comme du beurre s’était montrée dans ses garderobes, puis la perte du sang avait cessé.
fea quantité de graisse, disait-elle, était énorme, surpassait de beaucoup celle qu’on voyait au moment de son admission à l’hôpital, et ce n’est qu’après que l’hémorrhagie fut remplacée par la déjection huileuse qu’il se plaignit de douleurs.
Les docteurs Prout et Faraday ont été convaincus de la nature huileuse de cette substance. Le premier n’a pas pu distinguer de différences entre elle et la matière grasse humaine séparée de ses membres par la chaleur.
Quoique les douleurs aient cessé au commencement d’avril, la quantité de graisse rendue devint énorme ( inconsiderable ); il mourut complètement épuisé le 15 avril.
Autopsie. — Tous les intestins étaient d’une couleur jaunâtre et graisseuse, comme s’ils avaient été plongés dans de l’huile; de nombreux points noirs existaient sur quelques parties de la membrane muqueuse, comme ceux que l’on remarque fréquemment après la fièvre et la diarrhée chronique. Le canal alimentaire ne présentait aucune autre altération, le foie était sain [the liver was healthy ), la vésicule biliaire remplie d’une bile épaisse et noire. Le conduit pancréatique et ses plus grandes branches étaient remplis de calculs blancs ; les reins étaient sains, les poumons tuberculeux.
(1) Recherches sur le pancréas. Strasbourg, 1830, p. 57.
(2) Catalogue , etc., p. 357.
(3) On the discharge of fatty matters ( Medic.-chirurg . Trans. of London, 1833, t. XVIII, p. 76.).
MALADIES DU TUBE DIGESTIF ET DE SES ANNEXES
La seconde observation est de M. Gould (de Boston) (1). Un homme âgé de quarante ans avait vu ses forces diminuer par des hémorrhagies intestinales dans les treize dernières années de sa vie. Dans les trois dernières surtout, ces hémorrhagies avaient été très gravés, s’étaient accompagnées d’une grande sensibilité à l’épigastre et avaient alterné avec la diarrhée; les fonctions de l’estomac s’exécutaient d’une. manière satisfaisante. Au mois de décembre 1836, après avoir travaillé toute la journée dans une cave humide, cet homme fut pris de symptômes fébriles, de douleurs et de constipation opiniâtre, suivie, quelques jours après, de diarrhée. Les évacuations alvines ne contenaient pas de bile, mais seulement une grande quantité de sang, et la sensibilité à l’épigastre était excessive. Quinze jours après, on nota pour la première fois l’existence de matières grasses dans les fèces.
Depuis cette époque, on les y rencontra toujours jusqu’au mois de mai, où elles disparurent totalement. Il résulte des renseignements donnés par le docteur Gould, que le malade avait environ dix garderobes par jour, lesquelles contenaient une substance huileuse, transparente, qui se coagulait cinq minutes après et formait une couche dure à la surface.
En examinant, le matin, le vase de nuit après cinq ou six garderobes, on apercevait au-dessus d’elles une couche de 3 centimètres d’épaisseur, qui avait tout à fait la consistance et l’aspect de la graisse, coagulée sur le bouillon de bœuf. Le malade avait remarqué que, depuis six semaines, il rendait au moins 250 grammes de cette substance par jour; mais ce qui était positif, c’est qu’il n’avait ces garderobes graisseuses que lorsqu’il prenait du bouillon gras ou qu’il mangeait de la viande cuite dans les matières grasses. S’il s’en abstenait, les garderobes changeaient d’aspect vingt-quatre heures après; elles recommençaient, s’il reprenait l’alimentation par des matières grasses. Après la disparition des phénomènes fébriles, cet homme put reprendre son travail, mais la douleur et la sensibilité continuèrent et revinrent par accès tous les huit jours, l’appétit ne tarda pas à se perdre ; enfin les garderobes commencèrent à se décolorer, et dans les cinq derniers mois de la vie, le malade présenta une coloration ictérique très prononcée. Vers la fin d’août, on constata l’existence d’une tumeur dou-, loureuse, située à la région épigastrique et dans l’hypochondre droit, et qui s’étendait jusque près de l’ombilic; le malade continua à se lever jusqu’à la mort. Le 16 septembre, il tomba dans le coma, et mourut le lendemain.
Autopsie. — L’autopsie montra une tumeur volumineuse et fluctuante, de forme ovalaire, située au-dessus du lobe droit du foie, avec lequel elle avait contracté ries adhérences intimes; elle était placée entre les intestins et la paroi postérieure de l’abdomen, dépassait un peu, à gauche, la colonne vertébrale, et avait au-devant d’dle le duodénum qui la contournait; elle contenait de 35ü à âOO grammes d'un liquide séro-sanguinolent, sans caillots, peu visqueux, sans apparence de matière grasse.
Ses parois avaient de 2 à 7 ou 8 millimètres d’épaisseur, étaient membraneuses, charnues, rougeâtres; on n’y trouvait plus aucunè trace du tissu normal du pancréas; cependant elle était évidemment formée par cet organe. Elle contenait de très petits calculs semblables à ceux que l’on rencontre ordinairement dans les ramifications du pancréas, et deux de ces petits calculs, de 9 à 12 millimètres de diamètre, rugueux à la surface, oblitéraient complètement l’ouverture du canal pancréatique dans le duodénum. Ils étaient composés de carbonate de chaux. Le reste du pancréas, c’est-à-diré l’extrémité gauche de l’organe, avait 6 centimètres de longueur, était rétractée, très dure; le canal pancréatique de cette partie de la glande s’ouvrait dans la cavité du kyste.
Le Catalogue de Boston contient une autre observation juste au numéro précédent. 11 s’agit d’un homme âgé de trente-cinq ans, qui meurt d’une hématémèse, ou plutôt, comme il est dit, de la rupture d’un vaisseau dans les parois de l’estomac, dont la muqueuse est tout à fait saine. A l’autopsie, on trouve plusieurs calculs pancréatiques, dont deux du volume d’un pois; ils sont situés dans la partie droite de l’organe; le conduit pancréatique est très dilaté tout autour.
Nous nous sommes demandé si les cas de kystes simples doivent réellement être envisagés comme tels, et n’appartiennent pas également à des calculs qui ont été méconnus. Le cas de Storck, qui prétend avoir trouvé le pancréas du poids de 13 livres, et transformé en un sac rempli de sang, nous paraît pour le moins très problématique. D’après Al. Bécourt, le musée de Strasbourg possède un kyste développé dans le corps et la queue du pancréas, ayant le volume d’une tête d’enfant de quatre ans; ses parois sont fibreuses, blanchâtres, très résistantes, de l’épaisseur de 3 millimètres; la tête du pancréas paraît être restée saine. On ne connaît pas les détails de la maladie.
L’oblitération du conduit pancréatique, qui est la cause ordinaire de la dilatation cavitaire de cet organe, peut aussi provenir d’autres causes que l’obstruction par des calculs : telles sont la compression par des tumeurs, des adhérences anormalesqui bouchent l’ouverture, ou qui tiraillent le conduit excréteur au point de rendre le cours du suc pancréatique impossible. Nous trouvons un cas remarquable d’oblitération de ce conduit, sans indication de la cause, dans l’observation suivante (2) :
M. A. B..., âgé de quarante-huit ans, mourut le 17 avril 1832 ; il avait été pendant longtemps sujet à des symptômes de dyspepsie. En juin 1831, il eut quelques symptômes d’ictère; mais c’est vers le milieu de 1832 qu’on observa pour la première fois dans les matières fécales une matière huileuse ou graisseuse, jaune foncé, de la consistance du beurre. Cette matière surnageait, se figeait à la surface de l’eau, comme du suif ou de la graisse fondue; elle se fondait à une chaleur modérée, était très combustible et brûlait avec une flamme d’un bleu vif. Quand elle sortait des intestins, elle était presque fluide; mais à mesure qu’elle se refroidissait, elle prenait la consistance du beurre et quelquefois celle de la cire; elle continua à sortir pendant sept semaines avec plus ou moins d’abondance. Un jour elle couvrit à peu près tout le fond du vase de nuit ; elle ne s’y aplatissait pas exactement, comme si c’eût été de la graisse que l’on aurait
(1) Anatomical Muséum of the Boston Society , Boston, 1847, p. 174 (extrait des Archives de médecine , t. XIX, p. 215).
(2) E. A. Lloyd, Case of jaundice with discharge of fatty matter ( Médico-chirurgical Transactions of London, 1833, t. XVIII, P- 56).
coulée à l’état liquide. Parfois elle était mêlée aux matières fécales, ordinairement les matières étaient distinctes; elle variait souvent rie couleur, de consistance; pourtant sa coloration habituelle était jaune. Quand cette matière était mélangée aux évacuations alvines, cellesci devenaient d’une coloration plus foncée, mais ne présentaient jamais la teinte des matières fécales colorées par la bile et sécrétées par un individu sain. Quand la matière grasse n’apparaissait plus, les garderobes devenaient pâles, couleur de terre de pipe, mais elles reprenaient toujours leur coloration foncée à l’apparition de la matière grasse. Dans la dernière semaine de la vie du malade, plus de matière grasse, et pendant tout ce temps les garderobes reprirent leur couleur blanche terre de pipe.
Quelle était la source de la matière grasse? Le médecin anglais avoue qu’il est impossible de le dire avec certitude; pourtant le docteur Gutterbluck et lui pensent que c’est une sécrétion morbide du l'oie. Deux autres médecins qui avaient vu le malade étaient aussi du même avis.
Autopsie. — Immédiatement au-dessous du pylore, on trouve une tumeur dure, formée principalement par une partie du duodénum, la tête du pancréas, quelques glandes absorbantes et du tissu cellulaire condensé. Le duodénum avait contracté avec le conduit cholédoque une si grande adhérence, qu’il était impossible d’y introduire la plus petite pipette. La plus grande portion malade était la partie postérieure de l’intestin, celle qui est en connexion avec la tête du pancréas. Aucune altération ne fut observée dans le reste du canal alimentaire.
Le pancréas, à cette partie qui est en rapport avec le duodénum, avait subi un léger degré d’induration, comme s’il avait été enflammé. Son conduit, à sa terminaison au duodénum, était complètement bouché (iVs duct was completely obstrucled) (1). Dans le reste de son étendue, il était plus large qu’à l’état ordinaire, et contenait un fluide brunâtre, d’une teinte jaune, ressemblant un peu à la matière grasse au moment où elle sortait de l’intestin. Il s’échappa au moment où le conduit fut ouvert, ce qui empêcha de l’examiner plus particulièrement.
Le foie était plus grand et son bord dépassait de beaucoup le cartilage des côtes, la vésicule biliaire était distendue. La structure du foie n’avait pas subi d’altération remarquable. Le docteur Lloyd ajoute que ceci rend compte du peu de trouble de la circulation et de l’état général pendant la durée de la maladie. Les autres viscères étaient sains.
Une altération rare et intéressante du pancréas est celle rapportée par Rokitansky (2), qui a trouvé deux fistules pancréatiques au fond d’un ulcère perforant de l'estomac; malheureusement ce cas, qui serait unique dans la science, est rapporté sans détails, et l’on ne sait s’il s’est agi réellement d’une fistule des rameaux du conduit de cet organe, ou, ce qui s’observe encore assez fréquemment, de petits vaisseaux sanguins, érodés, au fond de l’ulcère. Il est en général à regretter que cet auteur se contente si souvent de ne fournir d’autres preuves de l’exactitude de ses descriptions que le poids de son autorité.
La transformation graisseuse du pancréas a été observée une fois par Dupuytren (3) et deux fois par Lobstein (4). M. Bécourt (5) en a recueilli deux observations. Dans l’une, une partie seulement du pancréas était devenue graisseuse, et dans l’autre, tout l’organe était dégénéré. M. le professeur Cruveilhier (6), qui cite l’observation de Dupuytren, a soin de faire observer qu’il faut bien se garder de confondre cette véritable dégénérescence graisseuse du pancréas avec la simple accumulation de graisse dans le tissu lamineux qui unit entre eux les lobes et les lobules du pancréas. Dans la principale observation de transformation graisseuse due à M. Bécourt, il y avait en même temps une tumeur cancéreuse dans cet organe. Le fait le plus probant de ce genre est celui qui est mentionné dans le Catalogue de l’hôpital de Saint-Barthélemy, à Londres, et qui a été examiné microscopiquement par M. Paget (7). Il s’agit d’un homme qui avait joui d’une bonne santé jusqu’à l’invasion d’une fièvre typhoïde à laquelle il a promptement succombé, et à l’autopsie duquel le pancréas avait augmenté de volume et a présenté 17 centimètres de longueur sur 5 à 8 de largeur. La structure lobuleuse était conservée, mais on n’y voyait autre chose que des cellules graisseuses; c’est probablement ce même cas qui se trouve mentionné dans le Catalogue du musée du Collège des chirurgiens (tome III, page 169).
Les tubercules du pancréas sont rares et de peu d’importance. Quant au cancer de cet organe, loin d’être commun, il a été cependant observé un assez grand nombre de fois et sous toutes les formes que peut présenter ce tissu ; mais les analyses que plusieurs auteurs ont faites de tous les cas de ce genre qui sont parvenus à leur connaissance, me paraissent sans valeur aucune, puisque tous ces cancers étaient secondaires et qu’il y en avait en même temps dans d’autres organes. Non-seulement je n’ai jamais
(1) La pièce est conservée au musée Saint-Barthélemy à Londres.
(2) Op. cit., p. 397.
(3) Bibliothèque médicale, t. XIII, p. 20.
[h) Anatomie pathologique, 1. 1, p. 193.
(5) Loc. cit., p. 50.
(6) Essai sur l'anatomie pathologique. Paris, 1816, t. I, p. 193. — Traité d'anatomie pathologique générale. Paris, 1856, t. III, p. 300.
(7) Catalogue cité, p. 3â8.
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MALADIES DU TUBE DIGESTIF ET DE SES ANNEXES
observé moi-même un cancer primitif du pancréas, mais je n’en connais même pas d’exemple authentique dans la science, et c’est abuser de la statistique que d’analyser les cancers secondaires, quand nous avons prouvé depuis longtemps qu’ils étaient la plupart du temps de peu d’importance anatomique et clinique, et que l’analyse isolée, indistincte, des cancers secondaires, n’a pas plus de valeur qu’une statistique isolée des abcès sous-cutanés chez les pyohémiques, ou des tubercules bronchiques chez ceux qui succombent à la phthisie pulmonaire.
Les cancers secondaires du pancréas, le squirrhe, les encéphaloïdes, les cancers mélaniques, peuvent s’accompagner de l’atrophie, ou de l’hypertrophie, ou de la transformation graisseuse, ou de la formation de kystes; en un mot, de toutes les altérations variées que nous avons décrites dans les chapitres précédents.