CHAPITRE V
Pour Virchow « toute production pathologique a son analogue dans les formations physiologiques sans en distraire les néoplasmes » ; ce qui permet de rejeter toutes les productions contre nature, mais ce qui est encore bien loin de la conception physiologique que l'on trouve mise en lumière dans les écrits de Cl. Bernard et de Ch. Robin. En effet, Virchow comprend sous le nom de tissus pathologiques « les nouvelles formations produites par un acte pathologique, et non pas les tissus physiologiques ayant subi sous l'influence de la maladie un simple changement de composition ». Il ne s'agit donc, pour cet auteur, que de productions analogues à celles des tissus normaux, mais différentes de
celles ressortissant à l'état physiologique plus ou moins troublé.
Pour Lukjanow « toute la pathologie de la cellule est intimement liée à sa physiologie » et cependant cet auteur arrive à une déduction qui est plutôt en opposition avec celte manière de voir. Voici, en effet, comment il conclut : « En un mot, il faut dire que le groupe des phénomènes physiologiques est caractérisé par une tendance générale à entretenir la vie, tandis que celui des phénomènes pathologiques se distingue par sa tendance à abolir la vie. On peut par conséquent répéter avec Virchow que « la « maladie favorise la mort locale ou générale et est ainsi en lutte « avec la vie normale ». Cette loi s'applique aussi bien aux polyplastides qu'aux monoplastides. »
Ces auteurs s'éloignent donc complètement de l'idée qui consiste à regarder la maladie comme un effort salutaire de Torganisme vis-à-vis de la cause morbide. La nature médicatrice d'Hippocrate qui fut la base de la médecine de Sydenham n'a cependant jamais été complètement abandonnée. M. Ch. Bouchard a bien montré l'importance qu'elle doit conserver. « Ce n'est pas, dit-il, une hypothèse a priori \ c'est une déduction des faits empruntés à l'observation journalière des actes morbides; c'est l'expression concise et saisissante de cette vérité expérimentale que lorsqu'une cause nuisible lèse une partie du corps ou trouble le jeu d'une fonction, sans que la mort en résulte, il se produit dans la partie intéressée ou dans l'organisme une série d'actes qui ont pour effet ou pour tendance de réparer la lésion et de rétablir le fonctionnement. »
M. Ch. Bouchard « ne comprend pas comme une activité distincte l'irritabilité de Haller, pas plus que celle de Broussais ou de Bichat, pas plus que celle de Virchow » ; mais il admet une réaction de l'organisme contre les causes de perturbation, de telle sorte que « la vie ne se maintient, malgré les assauts qui lui sont livrés par les agents extérieurs que grâce à cette faculté de réaction... Ces actions de préservation provoquées par les influences nocives sont la résultante des propriétés physiologiques des éléments et des fonctions supérieures des appareils; elles ne constituent pas une propriété à part ni une fonction surajoutée ».
L'auteur, comme on le voit, rejette avec raison cette propriété d'irritabilité toute hypothétique, attribuée aux éléments cellulaires et déjà contestée par Ch. Robin, en restant absolument attaché à l'idée physiologique. Mais que doit-on entendre par réaction de l'organisme? Si M. Bouchard n'en donne pas la définition,
on peut néanmoins trouver dans le paragraphe suivant une explication équivalente.
« Nature médicatrice, effort curateur, tendance naturelle à la guérison, travail de réparation, évolution naturelle, sous quelque nom qu'on le proclame ou qu'on le dissimule, la réaction vitale est une réalité. » C'est en somme la dénomination appliquée aux phénomènes anormaux produits sous Tinfluence d'une cause nocive et qui ne doivent pas être considérés comme constitués « par une propriété k part ni par une fonction surajoutée ». Voilà le point essentiel; car pour peu qu'on veuille trouver dans les phénomènes pathologiques des choses qui n'ont pas leur analogie à l'état normal, on s'éloigne immédiatement de la voie biologique et l'on arrive à échafauder hypothèses sur hypothèses pour construire des théories absolument inadmissibles.
C'est surtout depuis qu'on a admis la théorie de la phagocytose, qu'on est entré dans cette voie fâcheuse qui ne peut aboutir qu'à des mécomptes. Comme elle a été édifiée à propos de l'inflammation, c'est en traitant cette question que nous aurons à l'examiner et à fournir les raisons qui doivent la faire complètement rejeter. Déjà on peut dire qu'une théorie qui a la prétention d'expliquer les phénomènes inflammatoires et qui n'est pas applicable, non seulement aux. végétaux, ni à tous les états pathologiques des animaux, mais encore à toutes les inflammations, est par cela même condamnée.
Tous les auteurs modernes n'admettent pas dans leur intégralité les idées de M. Metchnikoff, mais ils en prennent en général une partie et expliquent les autres phénomènes par des procédés analogues où les combats entre les microbes et les phagocytes sont remplacés par la lutte entre les substances solubles toxiques et antitoxiques. Ce sont toujours des luttes en champ clos dans l'organisme attaqué et qui se défend, en vue d'un but final, à chaque instant en défaut, comme la théorie qui lui a donné naissance. Ce sont des conceptions hypothétiques absolument arbitraires, qui n'ont pas la moindre analogie avec ce que l'on observe à Tétat normal et qui se trouvent en contradiction avec les prémisses admises cependant par tous les auteurs modernes, pour qui les états pathologiques ne doivent être qu'une déviation de l'état normal. Or, en s'écartant de cette voie, non seulement il ne peut en résulter aucune lumière pour l'interprétation des phénomènes pathologiques, mais on arrive à des conceptions fantastiques qui ne sont pas très éloignées de celles de van Helmont.
Il importe donc tout d'abord d'établir ce qu'on doit entendre par état pathologique, par maladie.
On a donné diverses définitions de la maladie, reflétant les doctrines régnantes et visant plus particulièrement les manifestations symptomatiques ou les lésions constatées après la mort. L'Ecole anatomique réagissant contre les doctrines vitalistes avait fait consister la maladie dans la lésion organique. Quoique des progrès considérables aient été réalisés par les études faites dans ce sens, on n'a pas tardé à reconnaître que la maladie était, en réalité, constituée à la fois par des altérations oi^aniques et par des troubles fonctionnels correspondant aux modifications survenues dans l'état anatomique des organes.
On a discuté pour savoir s'il fallait accorder plus d'importance aux troubles fonctionnels ou aux lésions, et quel était celui de ces deux ordres de troubles qui devait être considéré comme le facteur initial de la maladie; chacun trouvant des exemples qui militaient en faveur de sa manière de voir. Et, en réalité, on observe communément, soit des maladies à manifestations symptomatiques très accusées, correspondant à des lésions organiques très limitées ou même qui passent inaperçues, soit des lésions considérables avec un appareil syqiplomatique relativement restreint et même, quoique plus rarement, sans aucun trouble appréciable. Mais l'on est assez généralement d'accord pour admettre que dans l'un et l'autre cas, les phénomènes qui paraissent faire défaut, existent réellement à un degré quelconque et nous échappent en raison de l'insuffisance de nos moyens d'investigation et de nos connaissances encore trop restreintes. L'expérience a prouvé, en efl^et, qu'il existe des lésions dans des maladies envisagées d'abord comme essentiellement symptomatiques, et Ton a constaté des troubles correspondant à des lésions considérées auparavant ' comme latentes. Il n'y a donc pas de raison pour que des progrès analogues et même plus décisifs ne soient pas réalisés dans l'avenir.
On sait aussi que les troubles fonctionnels peuvent être très variables avec les mêmes lésions apparentes, non seulement suivant leur cause, leur siège précis, leur étendue, leurs complications, etc., mais encore suivant leur production rapide ou lente, et les conditions générales dans lesquelles se trouve le malade. Ce qu'il y a de positif, c'est que dans l'immense majorité des cas pathologiques, on peut constater les deux ordres de troubles à des degrés divers.
En effet, il est aussi impossible d'admettre des troubles fonctionnels sans altération organique, qu'une lésion sans ces troubles, parce qu'on ne peut pas davantage comprendre qu'il existe u^je fonction sans un organe, ni un orfrane sans fonction. Les deux termes constituent la condition de leur existence réciproque. Étant indissolublement liés à l'état physiologique, ils doivent l'être et le sont à l'état pathologique.
A l'état normal, il existe donc entre V organe et la fonction qui lui est dévolue, une association dans laquelle la nutrition joue un rôle également indispensable, constituant ainsi une triade en combinaison intime à F état dynamique ^ et telle que chaque partie ne saurait être considérée isolément. En effet, toute modification apportée à l'une d'elles entraine inévitablement des changements correspondants plus ou moins appréciables dans les autres, qui sont susceptibles de variations assez grandes à l'état physiologique, et peuvent facilement devenir pathologiques.
C'est ainsi que les causes nocives pourront porter primitivement sur l'organe, sur son fonctionnement ou sur sa nutrition, mais qu*elles aboutiront toujours à produire des défectuosités sur ces trois élémenls, en constituant les états pathologiques qu'on peut reconnaître plus ou moins facilement pendant la vie et après la mort. Il existe certainement un rapport absolu entre les troubles produits de part et d'autre, mais qu'il est Souvent impossible d'évaluer d'une manière précise avec nos connaissances actuelles.
Il en résulte que des variations dans l'état normal pourront exister et passer inaperçues, quoiqu'elles constituent déjà un état pathologique. Ce n'est que lorsque les troubles seront très accusés qu'on pourra souvent les reconnaître. En outre, cela dépendra de Fimportance du rôle joué par l'organe dans l'économie, qui peut être plus ou moins apparent ou connu. 11 faudra encore tenir compte du retentissement sur les autres organes voisins et même éloignés, en raison des connections vasculaires et nerveuses qui les relient tous. Et c'est ainsi que l'organisme entier sera toujours plus ou moins affecté, même lorsqu'il ne paraîtra atteint que sur un point.
Non seulement plusieurs organes peuvent être altérés successivement après l'affection primitive de l'un d'eux ; mais la cause nocive peut porter primitivement sur plusieurs organes et môme avec une grande intensité sur l'organisme tout entier, comme on a l'occasion de l'observer sous l'influence d'agents toxiques minéraux, de produits microbiens et de venins. Mus Faction de ces
substances sera active et rapide, moins seront appréciables, non seulement les lésions et les troubles de nutrition, mais même les p#rturbations fonctionnelles qui aboutissent à la cessation plus ou moins rapide des fonctions essentielles au maintien de la vie et se résument pour ainsi dire en elle. Le foudroiement électrique peut ne se révéler que par la mort.
Pour que des symptômes se produisent, c'est-à-dire pour qu'il y ait des troubles dans les fonctions des organes, il faut d'abord que l'organisme soit susceptible de vivre. Un oi^ane pourra être détruit ou supprimé complètement sans qu'il en résulte des troubles analogues à ceux provenant d'une lésion partielle; les phénomènes pathologiques se manifestant plutôt dfims ces conditions par les modifications qui en résulteront pour les autres organes. Car pour apprécier la manière dont s'exécute la fonction de chaque organe en particulier et les troubles qui peuvent résulter des causes nocives agissant sur lui, il faudra que l'organe persiste avec ses défectuosités.
De même, plus la mort sera survenue rapidement sous Tinfluence des agents nocifs en dehors des actions traumatiques directes de l'organisme, et moins l'on pourra constater de lésions; parce que celles-ci résultent de la continuation des phénomènes de nutrition plus ou moins modifiés, qui impliquent nécessairement la persistance de la vie d'une manière plus ou moins défectueuse. C'est ainsi que les lésions les plus étendues se rencontrent sur les organes les moins essentiels à la vie.
Parfois, on ne trouvera aucune lésion appréciable, soit parce que la vie a cessé avant que des lésions aient pu se produire, soit parce qu'il s'agit d'altérations du sang, telles que la nutrition des oignes et particulièrement celle des centres nerveux a été entravée au point de déterminer rapidement la mort sans laisser dans les organes des lésions appréciables avec nos moyens actuels d'investigation. Le sang peut être plus ou moins altéré dans ces cas ; mais ces altérations sont plutôt du ressort de la clinique et nous ne nous en occuperons pas spécialement.
Les variations individuelles que l'on observe dans les lésions et les symptômes d'une maladie, sont précisément du domaine de la clinique. On doit en rechercher les causes qui sont utiles à connaître, tout en n'ayant qu'une importance secondaire.
On a discuté surtout au sujet de la priorité des troubles fonctionnels ou des lésions. Mais si une fonction peut, par un surmenage ou une déviation, donner lieu à une altération des organes aux-
quels elle correspond, il est bien certain que le plus souvent, c'est un agent nocif qui, tout d'abord, détermine une lésion directe ou qui, introduit dans la circulation, va produire des altérations générales et locales. Dans tous les cas, les deux ordres de troubles ne tardent pas à être établis et peuvent être décelés dans la plupart des cas, les exceptions devant rentrer dans la règle générale au fur et à mesure des progrès de la science.
En tenant compte de toutes les conditions d'existence et d'action de Toi^anisme, ainsi que des modifications qui en résultent sous l'influence des causes nocives, M. Ch. Bouchard a pu dire justement à propos de la maladie que « c'est la manière d'être et d'agir de l'organisme à l'occasion de l'application de la cause morbifique ».
D'autres définitions ont été proposées pour caractériser les maladies au sens clinique ou nosologique, se présentant avec des troubles d'une certaine importance, ayant une marche déterminée, sous l'influence de causes connues ou non, pour les distinguer d'une indisposition ou d'une altération sans importance. C'est ainsi qu'un coryza léger n'est guère mieux considéré comme une maladie qu'une piqûre de moustique, qu'un cor au pied. 11 en est de même d'une plaie aseptique réunie par première intention et à plus forte raison d'une cicatrice. Cependant, ce sont autant d'états anormaux ou pathologiques, constitués, comme les plus importants, par des modifications anormales de certains tissus et de leur nutrition, ainsi que de leurs propriétés ou fonctions, d'une manière plus ou moins appréciable.
Mais la maladie^ au point de vue général, est synonyme de pathologie et « la pathologie, dit Ch. Robin, comprend tout ce qui est relatif à l'organisme, considéré à l'état anormal ». Il faut donc admettre que les plus infimes altérations, comme les plus grandes, doivent en faire partie et que la maladie sera définie par la connaissance de l'agent nocif et la détermination de ses effets sur iorganismey c'est-à-dire des modifications apportées aux phénomèiies normaux.
Cette manière de concevoir l'état pathologique ou la maladie, est applicable à toutes les affections observées, non seulement chez l'homme, mais encore sur tous les animaux et les végétaux, c'està-dire sur tous les êtres organisés.
L'état pathologique ne pouvant être que Tétat normal ou biologique modifié, il s'ensuit que la pathologie ne saurait être autrement que biologique. Donc à la biologie normale correspond la bio^ logie pathologique; et les conditions dans lesquelles la vie s'efiFectue en comparant Tétat pathologique h l'état normal, permettent de se rendre compte de la nature des troubles que Ton peut observer.
En remarquant, d'autre part, que la nutrition est considérée avec raison par M. Gh. Bouchard comme caractérisant principalement la vie, on peut déjà en tirer cette conclusion que les modifications pathologiques constatées sur l'être vivfimt devront consister en des modifications de la nutrition. Celle-ci pourra être augmentée, diminuée ou pervertie, surtout d'une manière locale ou générale, et les troubles pourront aller jusqu'à sa suppression, c'est-à-dire jusqu'à la mort locale ou générale.
Or, la nutrition, c'est-à-dire la vie, se trouve ainsi sous la dépendance du liquide nutritif, c'est-à-dire du sang dans l'espèce humaine, au point de vue de ses qualités et de sa répartition dans les tissus en fonction.
A l'état normal, la vie peut être augmentée ou diminuée temporairement d'une manière générale ou locale, suivant que la nutrition et le fonctionnement sont augmentés ou diminués, et sans qu'il en résulte autre chose que des modalités variables de l'organisme normal en plus ou en moins, qui n'apportent aucune atteinte à sa constitution, ni aucune perturbation fonctionnelle.
C'est aussi l'augmentation ou la diminution de la nutrition et du fonctionnement qui donnera lieu aux états pathologiques, lorsqu'elle se produira dans des conditions à provoquer des troubles fonctionnels et des modifications persistantes de la structure des tissus. Dans ce dernier cas, la nutrition pourra être diminuée sur un point, augmentée sur un autre; d'où la perversion variable des phénomènes de nutrition et de fonctionnement, local ou général, qui doivent comprendre, en somme, une nutrition augmentée, diminuée ou pervertie avec des troubles fonctionnels correspondants.
La nutrition diminuée sans altération destructive, avec simple diminution de la fonction, mais d'une manière permanente, produit l'atrophie simple. Elle peut aussi être diminuée et pervertie par des modifications plus profondes au point de donner lieu à
des phénomènes de dégénérescence graduelle, capables daller jusqu'à la destruction du tissu dont la nutrition est insuffisante; mais elle ne peut pas produire autre chose. Et si la nutrition vient à cesser complètement après une période de diminution ou de perversion, aussi bien qu'à l'état normal, c'est la mort locale ou générale de l'organisme en rapport avec les parties qui sont privées du liquide nutritif, et qui offrent des aspects variables suivant les conditions dans lesquelles se trouvaient ces parties lorsqu'elles ont été surprises par la mort. C'est pourquoi les phénomènes d'atrophie, de dégénérescence et de nécrose se présentent sous des aspects si variés et de plus avec des particularités relatives à chaque tissu.
Lorsque la nutrition est augmentée, elle peut l'être aussi avec la persistance de la structure du tissu et la continuation de son fonctionnement augmenté, d'une manière permanente ; ce qui constitue l'hypertrophie. Lorsque cette augmentation est accrue au point qu'il y a production de nouveaux éléments et, par conséquent, modification de la structure du tissu, on passe de l'hypertrophie aux altérations désignées sous le nom d'inflammation. Dans les deux cas, les modifications pathologiques sont caractérisées, en somme, par l'augmentation de la nutrition; et c'est pourquoi la transition est si souvent insensible entre les productions hypertrophiques et inflammatoires ou même néoplasiques; ces dernières étant parfois tout à fait analogues aux précédentes, dont elles ne diffèrent essentiellement que par leur marche et leur caractère d'accroissement, tenant vraisemblablement à l'action lente et persistante de leur cause encore inconnue.
Le plus souvent, on trouve réunies des altérations résultant à la fois de la diminution et de l'augmentation de la nutrition; mais c'est seulement sur des parties où existent des modifications de structure des tissus; les parties atrophiées, dégénérées ou nécrosées correspondant toujours à une nutrition insuffisante, pervertie ou nulle à ce niveau, et les parties hypertrophiées ou anormalement exubérantes recevant une nutrition excessive dans des conditions de structure plus ou moins anormales.
Bien plus, on voit qu'il existe une relation constante entre ces états opposés de la nutrition donnant lieu aux altérations locales.
Lorsqu'on considère le phénomène local le plus accusé, relatif à la nutrition en moins, c'est-à-dire sa cessation qui détermine la mort locale au niveau des parties qui ne reçoivent plus de liquide nutritif, on voit qu'il y a au contraire à la périphérie une nutrition
énormément augmentée, d'où résulle une hyperproduction désordonnée d'éléments; et des productions exubérantes anormales, puis, sur les confins périphériques de cette zone où Thyperplasie est moins abondante et où la structure du tissu n'est pas altérée, une simple hypertrophie.
Cette constatation que l'on a souvent l'occasion de faire et que Ton peut reproduire expérimentalement rend bien compte de l'augmentation de la nutrition par l'activité circulatoire augmentée dans les points situés en amont de ceux où elle a cessé par le fait d'aune action dite spontanée ou expérimentale ayant produit l'oblitération des vaisseaux; et ces phénomènes sont d'autant plus manifestes qu'ils sont produits d'une manière plus rapide.
C'est incontestablement la cessation de la circulation en un point qui engendre son augmentation sur l'autre ; et c'est non moins certainement ce dernier phénomène d'où provient l'hyperproduction de tous les éléments de nutrition, au nombre desquels se trouvent les éléments cellulaires qui, là où ils sont placés, dans des conditions de structure anormales vont donner lieu à des formations plus ou moins anormales, tandis qu'on ne remarquera que des phénomènes d'hypertrophie là où la structure normale aura pu persister; ce qui démontre à la fois l'analogie et la différence des productions sous ces deux aspects avec leurs transitions insensibles, et en même temps leur nature identique puisqu'elles correspondent toujours aux productions du tissu affecté seulement avec des modifications qui dépendent de leur structure et des conditions de leur nutrition.
D'autre part, les nouvelles productions exubérantes donnent lieu à leur tour à des phénomènes d'atrophie et de disparition des. éléments anciens auxquels ils se substituent graduellement et peuvent même être la cause de phénomènes nécrosiques en envahissant rapidement des vaisseaux et les oblitérant, c'est-à-dire par le même mécanisme qu'ont été produites les premières lésions.
Or, en examinant toutes les altérations pathologiques que l'on peut rencontrer sur les divers tissus, on trouve, communément associées, des phénomènes d'atrophie, de dégénérescence et de mort, avec ceux de production exubérante, mais d'une manière plus ou moins variable suivant des circonstances diverses tenant à la fois à la cause de l'altération, à son mode d'action et à ses premiers effets sur les tissus dont la structure peut être conservée en totalité ou en partie ou bien plus ou moins bouleversée. Aussi il en résulte des modifications variées toujours en rapport avec l'état de
la circulation dans les diverses parties affectées. Celles-ci peuvent être tellement modifiées qu'on ne saurait de prime abord s'y reconnaître pour interpréter le mode de production de ces diverses altérations, si l'on n'avait pour se guider le cas le plus simple précédemment examiné, et qui permet de se rendre compte de tous les faits plus ou moins anormaux. On voit ainsi qu'ils ne peuvent consister qu'en des modifications des états normaux continuant leur évolution avec des dispositions diverses par suite des conditions plus ou moins anormales dans lesquelles ils se trouvent, et dont la clé réside constamment dans le mode de la nutrition des diverses parties.
On peut dire que^ du moment où la vie persiste, il n'y a pas de phénomènes de dégénérescence ou de destruction des éléments sur une région plus ou moins localisée, sans qu'il y ait dans le voisinage des phénomènes productifs en rapport avec l'exagération de la nutrition provenant de l'augmentation de l'activité circulatoire par compensation. £t de même la constatation de ces derniers phénomènes sur une région indique non moins sûrement une entrave èi la circulation et à la nutrition sur un point voisin.
Ce sont ces phénomènes d'augmentation de l'activité nutritive qui sont dits « réactionnels », « producteurs » ou « réparateurs », suivant les théories. Or, ils résultent simplement des conditions mécaniques modifiant la circulation.
C'est pourquoi il importe, dans tous les cas, de se rendre un compte aussi exact que possible de l'état de la circulation et de celui des vaisseaux anciens et nouveaux sur tous les points affectés. Et lorsque les examens sont faits avec cette préoccupation, on arrive bien souvent à expliquer des phénomènes, qui, au premier abord, avaient [paru inexplicables.
Bien souvent aussi, les nouvelles productions abondent sans qu'on trouve la preuve de phénomènes nécrosiques ou dégénératifs les ayant précédé, de telle sorte qu'on a imaginé des hypothèses nombreuses pour s'en rendre compte. Mais outre qu'aucune d'elle ne fournit d'une manière certaine l'explication recherchée, parce qu'aucune n'est applicable à tous les faits et ne correspond à la conception rationnelle de l'état pathologique par rapport à l'état normal, il nous semble beaucoup plus conforme aux données scientifiques d'aller des faits évidents à ceux qui le sont moins, pour les expliquer tous d'une manière analogue, vu que cette explication se trouve basée à la fois sur des faits connus et sur leur rapport avec les données biologiques qui ne sauraient varier,
puisque toutes les modifications pouvant se produire, doivent toujours être ramenées à des variations dans les phénomènes de la vie, c est-à-dire de la nutrition.
11 est d'autant plus rationnel d'admettre que dans tous les cas il y a eu un trouble initial de la circulation, que Ton trouve fréquemment au sein des productions inflammatoires des oblitérations d'artérioles qui peuvent être primitives ou consécutives à un trouble qui s'est produit tout d'abord au niveau des capillaires, soit par des oblitérations provenant des éléments sanguins altérés, soit par suite de modifications nutritives des éléments conjonctifs au sein desquels se trouvent les capillaires dont la circulation peut être ainsi modifiée et arrêtée. La répartition des altérations sur des points localisés, très disséminés et nombreux, peut expliquer la difficulté d'apercevoir les parties dont la nutrition est en souffrance, surtout au milieu des productions exubérantes que l'on voit seulement se substituer graduellement aux précédentes.
Pour les raisons que nous avons dites et auxquelles il faut ajouter la production expérimentale de toutes les lésions inflammatoires par l'introduction dans la circulation des agents nocifs, et notamment des microbes ou produits microbiens, nous pensons qu'on ne saurait mieux expliquer dans tous les cas les diverses altérations que par des modifications initiales du sang affectant tout l'organisme ou plus particulièrement certains organes ou tissus sur des points où des altérations sont devenues plus accusées, par le mécanisme des oblitérations vasculaires et des phénomènes qui en résultent.
Si nous avons insisté tout particulièrement sur le rôle qui revient d'une manière incontestable à l'appareil circulatoire dans la détermination des phénomènes pathologiques, c'est que, comme nous avons cherché à le démontrer, nous pouvons ainsi suivre les modifications apportées dans l'état de la nutrition, c'est à-dire de la vie des tissus, avec toute la précision possible dans l'état actuel de la science, et, par conséquent, sans nous écarter de la voie biologique que nous avons prise immuablement pour guide dans nos études.
Assurément depuis Boerhaave, beaucoup d'auteurs ont considéré les modifications de la circulation comme jouant un rôle important en pathologie, mais en l'expliquant plutôt d'une manière théorique suivant les idées régnantes plus ou moins hypothétiques, jusqu'au moment où Virchow n'a plus attribué à l'appareil circulatoire qu'un rôle secondaire ou accessoire. Et depuis la théorie cellulaire,.
PATHOLOGIE BIOLOGIQUE 6a
les auteurs ont encore accentué davantage cette manière de voir, de telle sorte que de nos jours, dans la description des altérations pathologiques, il n'est m^me souvent plus fait mention de Tétat des vaisseaux, comme si leur oblitération ou leur perméabilité étaient choses négligeables. Nous pourrions en citer de nombreux exemples.
C'est au point qu'en continuant de la sorte, le rôle de la circulation finirait par être oublié avant peu et devrait être à nouveau découvert pour se rendre téritablement compte des phénomènes vitaux observés, puisque ceux ci, qu'ils soient normaux ou pathologiques, sont toujours intimement liés aux phénomènes de nutrition, lesquels sont forcément en rapport avec la répartition et les qualités du liquide nutritif.
Il est enfin une remarque importante à faire au sujet du rôle attribué par les auteurs au terrain sur lequel on observe les phénomènes pathologiques. Tous lui accordent une influence qui leur vaudrait des caractères et une allure variables avec chaque cas. Mais cette interprétation est encore bien au-dessous de la réalité lorsqu'on réfléchit que la maladie réside dans les modifications biologiques seules de chaque organisme déterminé^ et naturellement en le considérant comme il se trouve dans chaque cas, à tous les âges et dans toutes les circonstances possibles.
Il s'agit maintenant de rechercher en quoi consiste « la manière d'être et d'agir de l'organisme », lorsqu'il est troublé par quelque cause nocive. Mais cette étude, devant être poursuivie uniquement au point de vue de l'anatomie pathologique, nous ne nous occuperons pas des troubles fonctionnels qui sont du ressort de la physiologie pathologique et de la clinique. On verra, toutefois, que pour se rendre compte du caractère des lésions et de leur mode de production^ il est indispensable de ne pas perdre de vue toutes les conditions biologiques de nutrition^ d'évolution et de fonctionnement des éléments considérés dans les divers tissus.
AHAT. TRIPIER*