CHAPITRE PREMIER
Parmi toutes les productions morbides, celles qui sont désignées par les expressions de tumeurs ou de néoplasmes sont certainement les moins bien connues au point de vue, non seulement de leur étiologie et de leur pathogénie, mais aussi de leurs caractères essentiels. Nombreuses encore sont les lésions considérées par certains auteurs comme des tumeurs, tandis que d'autres les regardent comme des inflammations ou de simples hypertrophies.
Cependant, pour étudier les tumeurs, il importe avant tout de déterminer ce que Ion doit comprendre sous ce nom à Texclusion de toute autre production. Or, ce ne peut être, comme pour tous les états pathologiques de cause connue ou inconnue, que par la recherche des caractères habituellement présentés par les lésions considérées d'une manière incontestable comme des tumeurs. Ces caractères doivent se retrouver également groupés sur toutes celles qu'on veut comprendre dans la même catégorie, et non dans les autres productions pathologiques.
11 va sans dire que sur les limites extrêmes des cas considérés, les phénomènes caractéristiques peuvent être moins marqués et se rapprocher de ceux appartenant à d'autres états pathologiques; mais on peut en dire autant des diverses lésions lorsqu'il s'agit de les classer, et du reste de toutes les choses naturelles dans les classifications.
Si quelques auteurs ont cherché à définir et classer les tumeurs d'après leurs caractères propres, en signalant la difficulté, sinon l'impossibilité d'arriver à une détermination précise, d'autres ont voulu y découvrir des caractères ou propriétés spécifiques, ou bien
ils ont procédé d'après des données théoriques sur leur mode présumé de formation. C'est ce qui ressort des publications se rapportant à cette question, dont les principales étapes doivent être retracées pour se rendre compte des opinions ayant cours actuellement et qui ne nous paraissent pas concorder avec lobservation des faits.
Revue rétrospectiTe sur la définition des tumeurs par les auteurs.
Pendant longtemps on a désigné sous le nom de tumeur toute production pathologique donnant lieu à une augmentation de volume plus ou moins circonscrite, quelle que fût sa nature. L'historique de la question n'offre aucun intérêt dans la période où les connaissances anatomiques et physiologiques étaient à l'état rudimen taire. Toutefois il est curieux de voir Hun ter cherchant déjà à établir que les tumeurs étaient formées d'une manière analogue aux tissus sains et qu'on confondait des affections diverses sous le nom de cancer. '< Les maladies qui sont communément rangées sous cette dénomination, disait-il en 1786, sont très différentes par leur aspect et le sont aussi très probablement par leur nature. On ne devrait pas les désigner sous le même nom. »
Broca, à qui nous empruntons ces lignes, ajoute que Hun ter ni ses élèves ne purent faire cette distinction. « Avant de classer les tissus pathologiques, d'en étudier la structure et les propriétés, il fallait, pour avoir un point de comparaison, connaître préalablement la structure et les propriétés des tissus sains. Avant de créer l'anatomie pathologique générale, il fallait connaître l'anatomie normale générale. » . •
Ce fut, peu de temps après, Tœuvre de Bichat qui mourut avant de pouvoir édifier une analomie pathologique générale. Néanmoins, à la suite des travaux de Bichat et de Dupuytren, on admettait encore deux classes principales de tumeurs : les formations nouvelles accidentelles et les productions sui g ene7ns sans analogue dans l'économie. C'est ainsi que Laënnec divisait les tumeurs en homologues et hétérologues.
La même idée se retrouve dans la théorie de Lobstein de l'homœoplasie et de l'hétéroplasie, ainsi que dans la division adoptée par Lebertde tumeurs homœomorphes et hétéromorphes.
Toutefois, dès 1815, Fleischmann cité par Virchow prétendait ne voir dans les tumeurs que des reproductions des parties organiques normales de ce même corps dans lequel elles se développent. Mais
il prenait certains polypes des muqueuses pour des glandes lymphatiques, de telle sorte que Meckel eut facilement raison contre lui. L'histologie n'était pas assez avancée pour appuyer cette assertion de Fleischmann, qui, à ce moment encore, ne pouvait pas plus être démontrée que du temps de Hunier.
Mais, en 1838, Jean Mûller se basant sur ses études histol(^iques, a cherché à démontrer que « toute tumeur est formée d'un tissu ayant son analogue dans l'organisme normal, soit à l'étal embryonnaire, soit à l'état de complet développement ».
Cette proposition connue sous le nom de loi de Mûller^ ne pouvait pas faire distinguer les tumeurs des autres lésions, mais elle réalisait néanmoins un grand progrès sur la conception générale des tumeurs. Elle fut réellement le point de départ de tous les travaux modernes qui reposent encore sur elle.
Elle ne reçut pas tout d'abord l'adhésion unanime. On continua les recherches dans le sens de la constitution des tumeurs par une substance ou par des éléments spécifiques. C'est en vain qu'on s'adressa aux chimistes qui échouèrent naturellement dans leurs tentatives pour trouver la substance en laquelle résiderait la malignité. Cruveilhier attribua une importance exagérée au « suc cancéreux ». Lebert ne fut pas plus heureux en soutenant l'existence de la « cellule cancéreuse ».
Il faut arriver à Remak et surtout à Virchow pour voir abandonner définitivement la spécificité de la cellule cancéreuse.
Remak d'abord cherche à établir que les tissus pathologiques sont les descendants ou les produits des tissus normaux et que toute cellule prend naissance dans une cellule antérieure : Omnis cellula in cellula.
C'est surtout Virchow qui a démontré l'identité ou l'analogie des cellules cancéreuses avec des cellules normales, en soutenant que « le type qui régit le développement et la formation de lorganisme, régit également le développement et la formation des tumeurs; qu'il n'existe nulle part un type nouveau indépendant ». Admettant un autre mode de production cellulaire que Remak, il a modifié Taphorisme précédent, en disant : Omids cellula e cellula.
Les idées soutenues par J. Mùller, par Remak, par Virchow, ont assurément réalisé un grand progrès, en éliminant pour toujours les idées de productions étrangères à l'économie, de substance particulière, de cellules spécifiques, et par la démonstration de l'identité ou de l'analogie des éléments constitutifs des tumeurs avec ceux des tissus de l'organisme. Mais ces auteurs ont attribué
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aux caractères qu'ils ont cru reconnaître dans le tissu des tumeurs, la part prépondérante, pour expliquer leur nature, sans tenir compte suffisamment de leur origine. Ils ont été ainsi amenés à admettre la possibilité de tumeurs hétéro topiques, c'est-à-dire de formations d'une nature déterminée se produisant et vivant aux dépens d'un tissu d'une autre nature; d'oii ensuite les théories pour expliquer ces productions dans des conditions aussi anormales. En tout cas, depuis leurs travaux, on a considéré comme définitivement acquis que toutes les cellules nouvellement produites sont engendrées par une division des cellules normales ou anormales aboutissant à des productions cellulaires considérées comme étant, soit à l'état embryonnaire, soit à l'état de complet développement, toutes choses qui n'ont pas été démontrées et qui, du reste, n'ont pas beaucoup contribué à la connaissance des tumeurs, ainsi que la preuve ressort des lignes suivantes de Virchow : « On aurait beau, dit-il, mettre quelqu'un h la question pour lui faire dire ce que sont en réalité les tumeurs, je ne crois pas qu'on puisse trouver un seul homme qui soit en mesure de le dire. » Il pense du reste « qu'il n'y a pas réellement de motif rigoureux qui sépare les tumeurs des tuméfactions inflammatoires;... mais que le besoin de la pratique ne range dans la catégorie des tumeurs que les choses pour lesquelles il peut y avoir une erreur de diagnostic », c'està-dire que l'auteur emploie le mot tumeur dans le même sens que les chirurgiens au lit du malade.
Virchow comprend ainsi dans les tumeurs, des épanchements sanguins, des produits de sécrétion retenus dans une glande et des lésions inflammatoires diverses, à côté des productions attribuées par lui à la prolifération des éléments cellulaires des anciens tissus de l'organisme, ainsi que des malformations congénitales. C'est dire qu'il n'a pas tenté de définir les tumeurs et encore moins de leur donner une caractéristique anatomique.
Ch. Robin a cherché à distinguer du terme de tumeur appliqu»» à « toute éminence circonscrite d'un certain volume », celui qui se rapporte à l'anatomie pathologique, en définissant ce dernier : «une production morbide persistante, de génération nouvelle, et caractérisée par une tuméfaction limitée, quels que soient du reste ses caractères physiques». Mais il comprenait dans cette définition nombre de productions inflammatoires qui ne sont plus considérées comme des tumeurs, de telle sorte qu'elle ne saurait être conservée actuellement. Bien plus intéressants sont les commentaires qui l'accompagnent, car on y trouve des indications précieuses sur la
manière dont Fauteur envisage la formation des tumeurs. « En disant produit de génération nouvelle^ ajoute-t-il, on entend que des éléments fondamentaux ou accessoires d'un tissu se sont multipliés outre mesure. Dans un sens plus général, les tumeurs solides sont des maladies des tissus.,. »
« Les lois naturelles de la naissance et du développement des éléments et des tissus, celles de leur constitution dans les états embryonnaire, adulte et sénile, expliquent en tous points les perturbations qui amènent la production d'une tumeur. » 11 dit encore ailleurs à propos des éléments qui la constituent qu' « on ne peut méconnaître leur identité spécifique avec les éléments qui existent normalement dans le tissu de Torgane où s'est développée la tumeur».
On voit par ces citations que Ch. Robin est arrivé à spécialiser les tumeurs en considérant leur développement dans ses rapports avec les [phénomènes normaux qui se passent dans les tissus où elles ont pris naissance. C'est dire que, d'une manière générale, nul n'avait jusqu'alors envisagé d'une manière aussi rationnelle ce développement, et que, depuis cette époque, malgré les progrès considérables réalisés dans la connaissance des tissus normaux et pathologiques, aucun auteur n'a mieux compris, selon nous, ce que sont en réalité les tumeurs. On verra qu'on s'est plutôt écarté de cette conception naturelle, en continuant néanmoins à se réclamer des principes qui doivent toujours faire assimiler les phénomènes pathologiques aux phénomènes normaux.
Broca a bien mis en lumière la difficulté de définir les tumeurs. Ce mot est pour lui incertain et même défectueux. « J'ai eu, dit-il, la main forcée par la difficulté de trouver un caractère anatomique, physiologique ou pathologique, qui fût commun à toutes les affections que je me propose de décrire, qui fût étranger à tous les autres, et qui fut assez simple pour être exprimé en un petit nombre de mots. » 11 fait remarquer que les mots « néoplasme, pseudoplasme, production accidentelle », indiquent la formation d'éléments nouveaux ajoutés à l'organisme, et ont en outre l'avantage de donner immédiatement à l'esprit un premier aperçu de la nature du travail morbide qui constitue Tessence de la lésion, mais tju'aucun d'eux ne lui a paru posséder un degré de précision suffisant pour faire disparaître le vague qu'il reproche lui-même au vieux mot qu'il a accepté. « Le phénomène qu'ils désignent est, en physiologie pathologique, aussi peu caractéristique que Test, en sympfomatologie, celui de la tuméfaction. »
Après ces remarques judicieuses, Broca finit cependant par conclure que les tumeurs pourraient être définies : « des productions accidentelles idiopathiques et permanentes qui se manifestent sous forme de tumeurs ». Il est vrai qu'il en retranche les productions accidentelles qui sont purement réparatrices, celles qui tendent naturellement à se résoudre et qui n'ont qu'une assez courte durée, celles enfin qui sont a§sez diffuses pour ne former aucune saillie appréciable. Mais encore cela ne suffit pas pour en distraire tout ce qui ne doit pas figurer au nombre des tumeurs et que comprend encore cette définition. Nous chercherons surtout à prouver que l'idée prédominante à cette époque et encore aujourd'hui, à savoir que les tumeurs sont constituées par des éléments nouveaux et permanents, en quelque sorte surajoutés à l'organisme, de manière à en faire des affections de nature différente des autres productions pathologiques, ne nous paraît pas en rapport avec ce que l'on observe en réalité.
Rindfleisch décrit les tumeurs immédiatement h la suite des néoplasies inflammatoires sans les définir.
Ziegler ne donne pas de définition des tumeurs à proprement parler; mais il cherche cependant à établir les caractères qui doivent permettre de les distinguer de la prolifération hyperplasique et de l'inflammation. Un néoplasme proprement dit est toujours constitué, d'après l'auteur, par un tissu qui diffère comme type de celui dont il provient. Il se distingue du tissu inflammatoire par la grande variété de formes qu'il peut présenter et par son mode de genèse. Du reste, l'auteur insiste sur la difficulté de distinguer anatomiquement le tissu hyperplastique ou inflammatoire d'un néoplasme vrai et il fait valoir avec raison l'importance des caractères cliniques et notamment de la continuation à croître que présentent les tumeurs. Quant à la différence d'origine : ce n'est qu'une hypothèse dont on ne saurait rien tirer pour distinguer les tumeurs.
MM. Cornil et Ranvier qui ont cherché à « se placer uniquement au point de vue de l'histologie », n'ont guère réussi à fournir des caractères propres à les distinguer. Ils ont éliminé les bosses sanguines et les hygromas, croyant ainsi rejeter tout ce qui appartenait aux phénomènes inflammatoires et ils ont désignée sous le nom de tumeur, « toute masse constituée par un tissu de nouvelle formation (néoplasme) ayant de la tendance h persister et à s'accroître ». Ils pensent que « la persistance et l'accroissement des tumeurs les distinguent complètement des néoplasies inflamma-
toires ». « Dans celles-ci, eu effet, disent-ils, lorsque des néoplasmes se forment, ils s organisent en reproduisant le tissu même où ils sont nés »; comme si la môme tendance ne se retrouvait pas dans les tumeurs ! Du reste, le seul fait qu'ils ont pu comprendre ainsi dans les tumeurs, les productions tuberculeuses, syphilitiques et morveuses, suffit à prouver que leur définition ne remplit pas le but désiré. Et puis il n'est pas question de leurs caractères histologiques? En outre, tout en disant que « les tumeurs obéissent d'une façon générale aux lois qui régissent les tissus vivants », ces auteurs les considèrent comme constituant « un organisme nouveau enté sur un organisme plus complet ».
C'est ainsi qu'on est arrivé à considérer les tumeurs, quoique constituées par des tissus semblables ou analogues aux tissus de J organisme, comme des productions nouvelles analogues aux productions anormales congénitales qui depuis longtemps avaient pris place parmi les tumeurs.
Bien plus, Cohnheim a assimilé toutes les tumeurs à ces dernières en supposant qu'elles proviennent toutes dun germe embryonnaire resté inclus dans l'organisme, théorie sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir à propos de l'origine des tumeurs.
C'est aussi à cette occasion que nous discuterons la théorie de M. Bard basée sur une conception originale du mode d'évolution des cellules; nous ne retiendrons pour le moment que sa définition des tumeurs.
« Au point de vue anatomique, dit M. Bard, les tumeurs sont -constituées par des éléments anatomiques des tissus normaux, iioués d'une vitalité excessive et en voie d'hyperplasie indéfinie, par le fait d'une anomalie spéciale, d'une sorte de monstruosité du développement des tissus; ces éléments conservent d'ailleurs les attributs essentiels de leur espèce originelle, ils évoluent dans leur direction atavique primitive, mais s'arrêtent suivant les cas à des étapes diverses de leur développement physiologique. »
Cette définition résume la théorie de l'auteur, assurément très ingénieuse, mais qui est basée sur une série d'hypothèses, dont .une seule démontrée en défaut suffit pour la réduire h néant, et elle suppose un arrêt de développement peu compatible avec les données physiologiques et du reste avec ce qu'on peut observer. - Nous verrons toutefois qu'au point de vue clinique, M. Bard est arrivé h un résultat qui nous paraît mieux en rapport avec l'observation des faits.
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Dans les dernières publications françaises, les auteurs ont adopté la définition de MM. Cornil et Ranvier avec ou sans modification, et parfois, sans paraître s'apercevoir qu'elle s'applique aussi bien à des productions considérées aujourd'hui comme tout à fait indépendantes des tumeurs.
Cependant quelques auteurs ont cherché à éviter cette confusion, mais par un moyen qui ne saurait apporter aucun éclaircissement. C'est ainsi que M. Heurtaux définit une tumeur : « toute masse constituée par un tissu de nouvelle formation ayant de la tendance à persister ou à s'accroître et indépendante de tout processus inflammatoire ». Il eût fallu indiquer h quoi l'on peut reconnaître cette indépendance, puisque la question est précisément de distinguer les tumeurs des produits considérés comme inflammatoires.
La même critique s'applique à la définition de M. Quénu : « Un néoplasme est une néoformation distincte de tout processus inflammatoire », qui ne fait que poser la question sans la résoudre.
M. Delbet, qui rejette les définitions précédentes, dit : « Un néoplasme est une tumeur constituée par un tissu de nouvelle formation, tissu engendré par une suractivité des éléments cellulaires, qui a pour caractère d'être désordonnée, progressive et au moins permanente ». L'auteur insiste sur la suractivité cellulaire désordonnée pour difl*érencier un néoplasme d'une hypertrophie et sur la permanence de ces lésions néoplasiques pour les distinguer des tissus inflammatoires.
En définissant l'hypertrophie comme une simple augmentation de volume sans modification de structure, on évite la confusion établie avec les tumeurs par quelques auteurs, et on la distingue assez bien de toute autre production pathologique.
La suractivité cellulaire désordonnée peut s'observer dans la plupart des inflammations, et il n'y a pas de néoproductions per- ^lanentes proprement dites. Leur persistance même ne suffit pas pour caractériser une tumeur, vu que la plupart des lésions au sujet desquelles on discute leur nature néoplasique ou inflammatoire, comme les adénomes, sont précisément des productions persistantes. On sait, d'autre part que certaines inflammations chroniques du foie, des reins, etc., ont un caractère persistant indéniable.
Du reste, M. Delbet reconnaît la difficulté de distinguer les produits néoplasiques et inflammatoires et va encore plus loin. « J'estime pour ma part, dit-il, qu'un certain nombre de formations
qui sont actuellement rangées dans les néoplasmes, sont de nature inflammatoire. » On ne saurait mieux prouver Tinsuffisance des caractères précédemment indiqués pour définir les tumeurs.
M. Fabre-Domergue, en disant que toute tumeur dérive de Taberration du développement d'un tissu, ne la distingue pas des inflammations où Ton peut également observer une aberration dans les productions cellulaires; de sorte qu'on ne saurait définir ainsi une tumeur. On ne le peut davantage en disant avec le même auteur que les tumeurs épithéliales ne sont que le résultat d'une déviation anormale de la cytodiérèse, pour les mêmes raisons, e.t aussi parce que cette cytodiérèse troublée ou non n'existe qu'à Fétat d'hypothèse, aussi bien pour les productions néoplasiques que pour celles de nature inflammatoire.
M. Brault reconnaît que la définition de MM. Cornil et Ranvier rassemble des lésions disparates; il critique celle formulée par M. Heurteaux, puis par M. Quénu, et propose la définition suivante : « Les tumeurs sont des néoformations irrégulières, assez souvent désordonnées, mais qui rappellent toujours par l'agencement et le groupement de leurs cellules, les organes et les tissus d'où elles dérivent ». Or, les tumeurs ne rappellent pas toujours les tissus dont elles dérivent, puisque l'examen de beaucoup d'entre elles donne lieu à des interprétations difl*érentes au point de vue de leur nature, comme celles qui sont atypiques et dont on ne connaît pas le tissu d'origine. 11 est encore beaucoup de productions qui sont considérées par certains auteurs comme des tumeurs et par d'autres comme des néoplasies inflammatoires, quoique les unes et les autres puissent présenter des analogies avec le tissu d'où elles proviennent.
Il résulte de. cette revue rétrospective, que les tumeurs ont d'abord été confondues avec toutes les autres lésions et considérées plutôt comme des productions parasitaires; qu'on a ensuite reconnu leur identité ou leur analogie avec les tissus normaux pour une partie, puis pour la totalité, mais alors eu supposant que les tumeurs dont le tissu ne pouvait pas manifestement être rapporté à l'un des tissus de l'organisme, devait être un tissu embryonnaire, d'où l'assimilation des tumeurs avec les productions congénitales.
Les auteurs considèrent toujours les tumeurs comme formées par des tissus de même nature que ceux de l'organisme, mais en supposant que ce sont des productions nouvelles ayant leur origine
dans les éléments des tissus où elles ont pris naissance, et évoluant en quelque sorte d'une manière indépendante, c'està-dire tout à fait contraire aux données biologiques.
Les explications fournies par les auteurs pour rendre compte de Torigine des tumeurs, de leur constitution, de leur évolution, etc., ne reposent que sur des vues théoriques et ne font, comme nous le verrons, qu'accentuer le désaccord avec les phénomènes biologiques.
En outre, on trouve dans les auteurs une confusion constante enlre les tumeurs et, d'une part, les formations congénitales, d'autre part, les productions inflammatoires, de parti pris ou involontairement ; car c'est en vain que quelques-uns ont cherché à la dissiper par les définitions proposées. C'est au point que, à plus de quarante ans de distance et malgré les travaux nombreux et remarquables dont les tumeurs ont été l'objet, Virchow a pu encore trouver d'actualité sa boutade sur l'impossibilité de déterminer en quoi consiste une tumeur.
Ce que l'on doit entendre sous le nom de tumeur.
En examinant les tumeurs en dehors de toute conception théorique et en ne nous écartant pas des lois biologiques qui nous ont guidé dans l'étude des autres lésions, nous devons arriver à connaître les tumeurs aussi bien que toute autre affection dont la cause déterminante est encore inconnue, c'est-à-dire par les caractères communs qu'elles présentent.
Et d'abord, nous avons vu qu'on ne pouvait admettre avec Cohnheim la formation des tumeurs par le développement de germes restés inclus dans Torganisme. La critique en a été faite par la plupart des auteurs, car on ne découvre jamais ces germes et Ton ne saurait expliquer leur état latent. Du reste, on ne peut même pas assimiler les productions pathologiques observées dans le cours du développement et de l'évolution de l'organisme aux altérations survenues dans sa période de formation.
Dans la période formative, en effet, on n'observe aucune des altérations des périodes ultérieures, par la simple raison que tous les agents nocifs, quels qu'ils soient, connus ou inconnus, ne peuvent agir que sur les phénomènes biologiques qui se passent à ce moment, c'est-à-dire sur les phénomènes de formation. Les troubles qui en résulteront ne pourront donc donner lieu qu'à des malformations qui ne doivent pas être classées parmi les tumeurs. Elles
en diffèrent non seulement par leur origine, mais encore par leur constitution; car il s'agit de productions anatomiquement caractérisées par des tissus normaux, seulement plus ou moins anormalement disposés, qui peuvent certainement continuer à se développer, mais à la façon des tissus normaux. Elles n'envahissent pas les parties voisines ni les voies lymphatiques ou sanguines et ne donnent jamais lieu à des productions métastatiques. Bien plus, ces malformations peuvent être Forigine de tumeurs diverses ; ce qui n'arrive jamais pour les tumeurs proprement dites.
On a admis, il est vrai, des tumeurs du fœtus, en se basant sur quelques observations qui n'offrent pas toute la précision désirable pour entraîner la conviction. « Nous avouerons, dit M. Trévoux, dans sa thèse inspirée par M. Bard, que dans l'état actuel de la science, il est fort difficile de préciser exactement la délimitation entre le néoplasme et la monstruosité. » Cependant cet auteur admet pour le fœtus des tumeurs bénignes et malignes, sans même discuter la possibilité de les rattacher à de simples malformations. Or, il n'est pas possible d'y voir autre chose que des malformations ; même pour les productions considérées par M. Trévoux comme constituées par des tissus embryonnaires en voie de prolifération, parce que les observations sur lesquelles il se fonde ne sont rien moins que probantes.
Ainsi, dans l'observation xui, on indique bien la présence de tumeurs analogues à du cancer encéphaloïde par places, mais « l'examen histologique fait par M. Cornil a montré que la tumeur contenait une grande variété de tissus différents de l'économie », ce qui ne saurait prouver qu'il s'agissait de tissus embryonnaires et tend plutôt à démontrer le contraire.
L'observation de M. Leclerc, dont les pièces ont été examinées par M. Trévoux, n'est pas plus démonstrative, car il est dit simplement qu'il existe des fibres musculaires embryonnaires qui prolifèrent, sans l'indication des caractères qui permettent de considérer ces éléments embryonnaires, comme appartenant au tissu musculaire.
Si l'on trouvait de véritables tumeurs sur le fœtus, c'est-à-dire des productions qui diffèrent des malformations et surtout des tumeurs malignes, ce dont la possibilité ne semble pas encore démontrée, ce ne pourrait être que des productions développées après la période de formation de l'organisme. . 11 résulte de ces considérations que les malformations étant des altérations qui correspondent à un trouble survenu au moment de
la formation de lorganisme, ne doivent pas être comprises parmi les tumeurs. Celles-ci, en effet, se produisant dans les périodes ultérieures qui correspondent à son développement, ne peuvent consister que dans un trouble de nutrition et de rénovation des tissus en rapport avec ce développement.
11 s'agit à proprement parler de productions pathologiques de cause inconnue, offrant beaucoup d'analogie avec toutes celles qui résultent de causes quelconques, et notamment avec celles de nature infectieuse, comme la tuberculose, la syphilis, la morve, avec lesquelles les tumeurs étaient encore récemment confondues.
En réalité, ce qui rend la distinction des tumeurs difficile et même impossible à réaliser d'une façon absolue, en dehors de la notion étiologique et en ne considérant que la nature des altérations, c'est que, dans ce cas y comme dans tous les ca^ pathologiques ^ il ne saurait être question d'autre chose que d'un trouble survenu dans la continuation des phénomènes de production et de nutrition des éléments de Forganisme. Il en résulte des productions anormales variées^ mais ne présentant entre elles que des différences relatives qu'il s'agit seulement de spécifier autant que possible pour caractériser les tumeurs.
On a renoncé depuis longtemps et avec raison à chercher dans les tumeurs la présence d'éléments spécifiques; mais on a réagi en sens inverse, en disant qu'il s'agit de tissus constitués comme ceux de l'organisme normal et évoluant de la même manière, tout en admettant des productions exagérées.
De là à admettre l'assimilation des tumeurs avec les hypertrophies, il n'y avait qu'un pas, et on l'a franchi. On voit des auteurs décrire certaines tumeurs sous le titre d'hypertrophies ou employer ces jexpressions comme synonymes, confondant le plus souvent les tumeurs avec les inflammations subaiguës ou chroniques hypertrophiques qui ne sont pas non plus des hypertrophies simples.
Il faut garder à chaque expression sa valeur, sous peine de tout jconfondre et de ne plus s'entendre. Or, comme nous avons cherché à l'établir, le mot hypertrophie tout court ne doit s'appliquer qu'à t augmentation de volume persistante dun organe sans altération de structure. Par contre, aussitôt que cette altération est constatée, c'est qu'il s'agit d'une inflammation ou d'une tumeur. Nous avons vu, en effet, que pour peu que les phénomènes inflammatoires soient intenses, il se produit des troubles plus ou moins profonds et laissant des traces indélébiles même après la guérison.
Pour les tumeurs, il s'agit encore de productions analogues à
celles des tissus qui leur donnent naissance^ mais jamais de productions semblables.
Dans les tumeurs malignes, les productions sont tellement dissemblables qu'on n'est pas toujours d'accord sur la nature des éléments cellulaires, ou tout au moins sur la phase de production qu'ils représentent; mais on a de la tendance à croire que les tumeurs bénignes sont constituées d'une manière identique au tissu normal. Certains auteurs vont même jusqu'à refuser le nom de tumeurs aux adénomes qui n'ont pas ce caractère et qui dès lors deviennent des raretés phénoménales. Or, les tumeurs bénignes qui se rapprochent le plus des tissus normaux par leur constitution, en diffèrent toujours plus ou moins, par leur structure et la disposition des vaisseaux, par F état des éléments cellulaires et la répartition du tissu conjonctif. Il n'y a pas d'exception à cette règle.
C'est un fait important h constater pour distinguer les tumeurs bénignes des simples hypertrophies, mais qui ne suffit pas, par ce simple énoncé, pour les séparer des productions inflammatoires qui sont aussi plus ou moins anormales. Ce n'est qu'en étudiant les divers cas en particulier qu'on pourra trouver dans la constitution anatomique des tumeurs, certains caractères spéciaux propres à les faire reconnaître, et par conséquent à les distinguer des autres productions pathologiques; mais il est impossible de les faire entrer dans une définition en raison de leurs caractères souvent incertains, de leurs variétés, et des particularités spéciales à chaque cas. Cependant ces tumeurs se distinguent des lésions inflammatoires par leur accroissement continu,
La constitution des tumeurs malignes s'éloigne toujours à des degrés plus ou moins prononcés de celle du tissu normal. Il arrive même le plus souvent que les cellules propres du tissu sont tellement modifiées dans leur forme qu'elles sont dites métatypiques ou atypiques. Elles sont disposées d'une manière très variable dans un stroma non moins modifié, avec des vaisseaux ordinairement plus volumineux et plus nombreux. Il y a une production abondante et désordonnée de tous les éléments constitutifs du tissu où la tumeur a pris naissance. Il y a même des formations ordinairement exubérantes dont la structure peut être tellement bouleversée, qu'on discute encore sur la nature et l'origine de beaucoup de tumeurs en ne considérant que ces productions; tandis qu'elles peuvent être déterminées, comme on l'a fait, du reste, pour beaucoup de tumeurs, par l'observation attentive des formes de transition qui existent entre ces tumeurs et celles qui
se rapprochent le plus des productions normales sur un même tissu d origine.
On arrive ainsi h, établir, sans le secours d'aucune conception théorique, que totUe tumeiu^ quels que soient ses caractères atypiques^ est toujours de même nature que son tissu d'origine.
€k>nclu8ion8 pour arriver à la définition.
Ainsi, dans tous les cas de tumeurs bénignes ou malignes, il s'agit toujours d'une modification ou déviation dans les phénomènes de nutrition et de rénovation des éléments constituants d'un tissu, en somme d'une modification ou production pathologique d'un tissu, tout comme dans les cas de phénomènes inflammatoires tle causes diverses.
Mais la cause des tumeurs est encore indéterminée^ C'est un fait important à indiquer pour caractériser les tumeurs, d'abord parce qu'il est applicable à toutes et qu'il les distingue déjà des lésions inflammatoires dont la cause est connue.
Il est impossible de ne pas tenir compte du phénomène qui a de tout temps frappé les observateurs et qui a valu à ces productions le nom de tumeurs^ c'est-à-dire \ augmentation de volume local. On l'a attribuée à des productions nouvelles plus ou moins abondantes, et on est arrivé à définir une tumeur en disant que c'est un néoplasme.
Le mot est entré tellement dans le langage médical qu'il est employé comme synonyme de tumeur. Il n'y a à cela aucun inconvénient, pourvu qu'on n'attribue pas plus au second mot qu'au premier, son sens propre. De même que le mot tumeur ne s'applique pas à toute partie tuméfiée suivant son ancienne acception, celui de néoplasme ne signifie pas toute production nouvelle, puisqu'il existe aussi des néoplasies inflammatoires. Bien plus, le mot néoplasme ne doit pas impliquer lidée d'une production nouvelle surajoutée au tissu primitivement formé , quand bien môme ce serait avec des cellules provenant des cellules de ce tissu, comme on tend généralement à le croire; car dans les tumeurs, il n'y a jamais à proprement parler de formations nouvelles, c'est-à-dire « d'organisme nouveau enté sur un organisme plus complet », comme l'ont admis MM. Cornil et Ranvier, puisque les tumeurs occupent au moins une partie du tissu afl'ecté, et que, du reste, à toutes les périodes de l'existence, il n'y a que des modifications plus ou moins anormales apportées dans les phénomènes normaux