‹ Traité d'anatomie pathologique (volume 2)Chapitre 20 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De f appauvrissement des os.

% 740. Sous ce titre un peu vague à'qppmn^risse% ment des os, je cotnprends deux genres d'altération profonde que les os éprouvent d^ns leur 3ub9tanc9r

l88 LIVRE II,

Ces altérations sont le ramollissement des os (pstéo^ mtilacie) et leur iragilité (pstéopsathyrosè).

ARTICLE PREMIER

Du ramollissement des os^ ou osteomalacie» ^

§. 741. Quel que soit le degré de ramollissement que Ton rencontre sur les os des enfans rachitiques, ce ramollissement ne peut être confondu avec celui qui constitue l'ostéomalacie. Dans cette dernière maladie, qui n'attaque guère que les sujets adultes, les os acquièrent une mollesse telle qu^on peut les plier dans tous les sens. Les malheureux qui en sont affectés, privés de tout usage de leurs membres, présentent le spectacle le plus affligeant et le plus digne de pitié,

§. 742. C'est à un médecin arabe, nommé Gschijzius ^, que nous devons la première observation qui ait été recueillie sur l'ostéomalacie : elle concerne un homme qui se faisait porter sur une natte de palmier, parce que, dît l'auteur de cette observa* tion, il n'avait d'os qu'à la tète, à la nuque et aux mains; les autres parties, de la clavicule aux pieds, se laissaient plier comme un vêtement : le malade ne pouvait s'en servir, et la langue était la seule partie dont le mouvement fut encore soumis à sa volonté.

Depuis l'époque où vécut ce médecin arabe, un grand nombre d'auteurs ont rapporté des exemples de ramollissement des os chez les adultes. C'est ainsi qu'on trouve, dans l'Histoire de l'académie royale

1 De offreovy os, et de ^âcXâtxûç, mozi.

a REI6I.E, Opusc, med. ex monum, ara&.yp. iv

anàtomie pathologique spéciale. 189

des sciences S celle d'nne femme de vingt et un à vingt-deux ans, qui, à la suite d'une fièvre, éprouva de grandes douleurs dans tout le corps. Bientôt elle ne put se soutenir sur ses jambes, devint contre» faite, et commença en même temps à décroître si rapidement qu'en dix-huit ou dix-neuf mois elle perdit un pied de sa tsôlle. On ne pouvait la remuer sans que ses os se pliassent; elle enfla par tout le corps : sa peau devint plus dure' et plus épaisse ; elle avait conservé de Tappetit, et mangeait beaucoup.

A l'inspection du cadavre on trouva tous les os, excepté les dents, mous comme de la cire; ils étaient plus aisés à couper que les chairs : quelques-uns paraissaient convertis en un tissu fongueux et mollasse, divisé en lobes de figure irrégulière, abreuvé de sérosité sanguinolente, sans cavité ni aj^iarence de moelle. Toutes les autres parties du corps étaient dans l'état naturel.

Le cas de la femme Supiot est devenu célèbre dans les fastes de la science depuis que Morand la publié dans les Mémoires de l'académie royale des» sciences^. Cette femme, qui avait eu quatre coucheS| suivies toutes les quatre de quelque accident grave, d'abord d'une claudication, puis de douleurs avec enflure dans les jambes, et enfin de paralysie de ces parties, finit par éprouver une contraction involon-v taire dans les muscles des extrémités inférieures, qui, ployant peu à peu les jambes et les. cuisses det

1 Aniié« 1710, p. 36.

a Année i753| p. S4i<

igo iiVRc IL

dedans en dehors, recourba insensîbleméni ilis mém^ bres vers le haut dii bras d'une façon si dttraordi-x naire, que le pied gauche servaii de coussin à là, malade pour appuyer sa tète. Le mal ne se borna point aux extrémités inférieures : les os de la poî* uine, ramollis ^ changèrent aussi la forme de cétie cavité ; ceux des extrémités supérieuhes semblaient se toîrdre en différens sens, et peu à peu la tnalade devint si contrefaite, qu'il n'y a peut-être pas d'exem'pies d'une aussi excessive diffordoité. Cette fenune étant morte d'une fièvre avec toux et crachement de sang, on rencontra à l'ouverture du cadavre les particularités suivantes > :

. La voûte du oràne était fort déprimée et les sutures entièt^ment effacées. Les os qui la composéiit n'étaient plus qu'un corps spongieux, rougeâtre et pliant sous les doigu : dans quelques eûdroité ils se laissaient couper aisément, et présentaient au scalpel une consistance moindre que celle du cartilage; la coupe firàiche d'Un morceau montrait dans la substance diploïquedes cellules dlnégale grandeur, dont on ei^primait du sang en le pressant Les dsselets de l'ouïe, si remarquables par leur solidité , étaient t^molUs ; les os de la face l'étaient également^ et leurs formes étaient altérées, excepté cep^dant celles des Os de la pommette, dont les sutures avaient dispatu. La doldnne tertébfale offrait une gibbonté latérale! Les vertèbres de» lombes étaient plus molles

1 Le squelette de la femme Snpiot se tfotIVe ktetdellëttlétit att Miuéttm de la faculté de médecine de pAhs .

JUNITOUIB PAtH01.0GiQV£ SPlÊaALE. igi

que celles du dos, et celles-ci plus que celles du cou. L'os sacrum, très^raccourci , n'avait que vingt et une lignes de longueur. Toutes les côtes étaient déformées, excepté la première et la dernière de cha-^ que côté : plusieurs étaient repliées sur elles-mêmes vers l'extrémité stemal& Le sternum pouvait être coupé aussi aisément que les os du crâne.

Les os qui composent les extrémités supérieures étaient extrêmement défigurés: quelques-uns étaient diversement plies et repliés en adgzàg. Le radius d'un côté avait une consistance cartilagineuse. L'humérus gauche paraissait être cassé à son coL Les os du carpe avaient seuls cotiservé leur figure et. leur situation naturelle^ et éuûeDt beaucoup moins ramollis que les autres os»

Cest surtout dans les os des extrémités iufërieitreë que ce ramollissement ét^t remarquable. Le fémur à sa paftie supérieure cédait à l'impression du doigt. Le gre^d tl-ocbanter, plus gros que dans l'eut natu<* rel, était mou dans tous ses points, et cette mollesse augmentait progressivement en descendant, au poiiit que depuis la partie moyenne du fémur jusqu'aux eondyles. Tes n'^it plus qu'une espèce de ga!ne membraneuse, <^ontenant un fluide sanguinolent^ épais i noirfttre. La plus grande partie du tibia et du péroné était changée en u)ie masse cartila^néuse et metubnaHaeuse L'astragale était, ankylosé avec Tûa. tevidilaire.

A l'égacd dea parties molles, on conçoit que lea muscles avaient du éprouver de notables changemens : quelques-uns étaient plus courts^ pin» fermée

19^ LITKE II.

et plus épais que dans l'état naturd, tandis que d'autres, minces et très-alongé&,.se déchiraient aisément.

La dure-mère était confondue avec le crâne. Le cœur et les gros vaisseaux contenaient des concré^ tions polypeuses fort noires.

Tous les viscères du bas-rventre étaient sains. Les reins contenaient des sables assez gros.

, Il est à remarquer que dès le commencement de la. maladie la femme Supiot offrait dans ses urines un sédiment blanc , terreux , crétacé , lequel » exposé à différentes épreuves, a paru tenir de la nature do gypse. Lorsqu'elle en rendait beaucoup, elle disait que ses membres ira^aillaieni (c'est ainsi qu'elle exprimait les contractions des muscles par lesqueilos les parties se ployaient involontairement). Cette matièi^ étant mêlée avec différentes acides, tels que le vinaigre distillé et autres , y devenait soluble.

§. 743. Dans des temps plus rapprochés de noua on a recueilli de semblables observations. P. Frap^gk.^ a vu une femme de cinquante-cinq ans, d'une haute stature, qui, dans l'jespace de quelques années^ devint aussi petite qu'une naine : ses bras ev ses jambes s'é* taient contournés en manière de &ux. Ce même aa? teur cite un cas de ramollissement des .os sur une femme adulte affectée autrefois de maladie vénériaui?> Sortant à peine de couches, elle avait été condamnée à la prisoti. Sa taille commença à diminuer : la por^ tion cervicale de sa colonne vertébrale se raetourdui

III,. i '

i Diseurs, de rachitide acuta et aduïtorum'f Opuscula med, £^<., 1790;;!. 190. ^^ • .

AI9AT0MIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. IqS

aii point <{ue la tète paraissait assise sur les épaules j « les omoplates se voûtèrent ; le dos fut affecté de gibbotité; les os des iles se cofltoumèrent. Cette personne, réduite à la taille d'un enfant de quatre. ans, mourut de fièvre hectique. On pouvait couper les os aussi facilement qu'on coupe du lard.

AuDiBERT ^ a vu à l'hôpital à Pise une femme de cinquante* cinq ans, mère de six enfàns, mariée à un homme sain, ayant joui elle-même d'une parfaite santé, et qui, après trois années de douleurs dans les membres, s'aperçut que les os des bras et des cuisse^ devenaient mous et courbés. Toutes ses fonctions s'exerçaient avec régularité : elle allait assez bien à la selle; mais elle était obligée d'uriner à chaque instant.

§. 744. On a de nombreux exemples de femmes qui , ayant accouché plusieurs fois naturellement et avec Êicilité, ont en les os du bassin tellement contournés et défigurés , qu'ils ne pouvaient plus permettre le passage d'un en&nt Yaughans et Hunter ont vu une femme qui , lors de son sixième accouplement, eut un raccourcissement du diamètre aniéro -postérieur tel qu'il n'offrait plus qu'un pouce et demi d'étendue. Ck)OPER et Leber ont observé des cas semblables. Stein s'est vu forcé de pratiquer l'opération césarienne sur une femme enceinte pour la dixième fois, et dont le bassin s'était extrêmement rétréci depuis sa neuvième grossesse.

§. 745. Quoique la plupart des exemples d'ostéomalacie aient été observés sur des femmes, il en est

I M^me ouTrage, p. 19t.

194 LITRE If.

cependant quelques-uns qui ont été fournis par del hommes : tel est d'abord celui qui est rapporté par le médecin arabe que j^i cité plus haut On lit dans les Actes de Copenhague ^ l'histoire d'un homme de trente-deux ans, qui , à l'âge de vingt-quatre, res^ sentit dans les membres de fortes douleurs, que l'on traitait comme arthritiques, et qui, plus tard, fut attaqué d'un tel ramollissement des os, qu'on pou^^ vait les plier en tous sens sans occasioner de douleur. La tête s'était arrondie comme une boule; les jambes avaient à peine six pouces de longueur ; le thorax , en se resserrant , avait pris la forme de celui d'une poule. Avec un tel désordre, cet incHvida remplissait encore bien les fonctions naturelles.

Le sujet de l'observation suivante est un malade mort à l'hôpital civil de Strasbourg. Né de parens sains, ayant deux frères et deux sœurs bien portant, cet individu avait joui lui-même jusqu'à l'âge de treize ans d'une excellente santé. La prqfession de tisserand , qu'il embrassa a cette époque , l'ayant obhgé à travailler dans des lieux bas et humides , il se manifesta bientôt aux jambes , aux bras et à lli colonne vertébrale des nodosités qui l'empêchèrent de faire usage de ses membres, et nécessitèrent l'eni*ploi de béquilles. Cet état dura près de dix ans, durant lesqu^ il entra plusieurs fois à l'hôpital pour y subir difierens traitemens, qui furent tous infruc*tuëux. La maladie continuant à faire des progrès, on

«Mfe>

1 Année 1674 H 167$. CoUect. acad. des acad. étrang. ;H. 7, p. a6o.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. IqS

plaça cet homine aux incun^les. La faculté de mou-» voir les membres se perdit peu à peu : le corps était recourbé en différeus sens ; sa taille , qui était de quatre pieds et demi, diminua d'un tiers : la tète était appuyée sur le sternum, devenu très-saillant ; la colonne vertébrale était affectée de scoliose; les cuisses étai^it fléchies sur le basrventre, et les jam** bes sur les cuisses, et on ne pouvait ni les écarter ni les étendre le moins du monde : il était impo»* sible au malade de porter la main à la bouche. Malgré cet état déplorable , il tenait beaucoup à la vie. Jjeà fonctions nutritives s'exécutaient assez bien , et ses fiicultés intellectuelles n'étaient pcânt affaiblies. Il mourut à l'âge de trente-deux ans, d'une diarrhée cfaVonique, dont il avait essuyé précédemment plusieurs attaques.

A l'ouverture du cadavre on trouva tous les os longs ramollis et susceptibles d'être plies en tous sens. Les extrémités de ces os , ainsi que les os du carpe et du tarse, plus arrondis qu'à l'ordinaire et un peu boursouflés, étaient facilement comprimés et écrasés. Le bassin , tr^déformé et rétréci , pou^ vait à peine contenir la vessie et le rectum. La tète seule conservait de la solidité, quoiqu'elle fût affeo* tée d'un commencement d'ostéoporose. Tous les muscles étaient pâles et atrophiés.

§. 746. Les. expériences chimiques qWon a tentées mxur les os attaqués de ramollissement, ont appris à BosTOCK ^ que la partie terreuse ne fait que le cin-

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1 Medic, chirug* trantatt,^ t. 4» P* ^^'

3g6 LITRE 11. •

qmème ou même le hmdème de leur poids, tandis cpi dans les os sains elle fait beaucoup plus que la moitié.

§. 747. La maladie qui nous occupe a été'confon<>^ due par cpidques auteurs avec le rachitis des en&ns: Jean Hunter trouvait entre ces deux aflfections beau-^ coup d'analogie : il pensait que ches des adultes le ramollissement parvenait à un plos haut degré; que les os devenaient flexibles comme des tendons, tan*^ dis que chez les enfiins les os conservaient toujouH assez de matière calcaire pour garder leur forme et un reste de solidité. P. Frank, va plus lom, et, n'établissant aucune différence entre ces deux mala-> dies, considère^ Fostéomalacie comme le rachiiis des adultes.^

J'avoue que j'ai pône à me rendre k cette opinion: Outre que Fostéomalacie est une maladie plus grave que le rachitis, elle est produite par des causes autres que cdles qui déterminent le rachiiis. Ainsi Van der Haar^ parle d'une demoisdle de quinze à seize ans,* qui, après une fièvre exanthématique, eut à l'extrémité supérieure droite et à la jambe gauche une inflammation érysip^teuse , qui , terminée par une abondante suppuration, nécessita plusieurs incisions, à la faveur desquelleson découvrit non-seulement un gonflement- des os avec carie, mais un ramollissement du tibia et du péroné, tel que ces os se pUaient lorsqu'on soulevait la jambe par le talon, et qu'ils se courbaient en forme d'arc lorsqu'on abandonnait ce

1 Lib. cit. de rachitide aeut. et adult,

a Samml, awerles. Abhanâl.i J9. 8, i^. 700.

AHATOHIE PiTHOLOGIQUfi SPÉCIALE. 197

inembre à son> propre poids. . Par suite d'un traitement approprié, ces os recouvrèrent leur solidité première; mais. on remarqua qu'en devenant difformes et plus gros, ils s'étaient en même temps un peu raccourcis.

Voilà un cas bien déterminé d'ostéomalacie ai* guë, formée par métastase un mois après une fièvre exanthématique. Le principe morbifique avait vrai« semblablement opéré dans les os une véritable décomposition chimique ; décomposition qui dans le rachitis est uniquement l'effet lent de la nutrition pervertie.

Le même auteur rapporte un second exemple de

ramollissement, observé sur le fémur d'un garçon

de neuf ans, qui, excepté la petite vérole, qu'il eut

à l'âge de sept ans , n'avait . essuyé d'autre maladie

qu'une fièvre aiguë avec délire , et qui dégénéra en

fièvre lente. Quarante jours après l'invasion de cette

fièvre aiguë, il se. manifesta une tumeur .'considé*

rable à la cuisse droite 9 qui était ea même temps

courbée et pbée en devant et en dehors. Après une

suppuration abondante et l'exfoliation de plusieuny

esquilles^ k santé revint, la cuisse reprit sa solidité»

m^ resta gonfljée et un peu raccourcie.

§. 74& Un dernier exemple fort curieux d'ostéo^ Boalacie m'est encore fourni par le même recueil d'où j'ai tiré les deux précédens ^ : c'est celui d'une dame aixglaise non mariée, âgée de trêdHe-cinq ans et d'une ccMistitution délicate. Elle se rendit à Paris au mois

X SammL ausenl. AbhandLj^ /oc. tdt.

igS LIVRE II.

d'Octobre 1816, dans l'espoir tfy raffermir sa santé; elle y séjourna deux mois. Gomme elle était obligée de coucher dans une chambre mal chaufiièe et d'user de vêtemens humides, elle crut s'y être refroidie, et c'est à cette circonstance qu'elle attribua l'insuccès d'un voyage entrepris uniquement dans l'intérêt de sa santé. De retour à Londres, on remarqua que sa démarche n'était pas bien assurée et que le dos était un peu voûté. Un mois après son arrivée elle eut une éruption à la tête, et ressentit en mardiant une certaine roideur dans les jambes. Néanmoins les fonctions nutritives n'étaient point dérangées, et le flux menstruel, qui avait été supprimé pendant tout le temps de son séjour à Paris, se rétablit réguUèrement durant une année. A la fin de 1818 elle se trou^ vait si faible des jambes, qu'en marchant, même lentement, dans les rues, elle craignait à chaque instant d'être renversée par des voitures. A cet état se joignit une douleur à la hanche droite, douleur qu'augmentait chaque accès d'une toux qui avût été causée par un refroidissement Les bains de mer, qui furent pris à la fin de 1819, produisirent un bien infini : les forces de la malade se rétablirent au point qu'elle put marcher avec assez d'assurance; les chairs, qui étaient flasques et molles , reprirent du ton.

Cette amélioration ne fut pas de longue durée : les forces diminuèrent de nouveau, et la digestion commença à se déranger. Au printemps de l'année 1 82 1 , la malade étant à la campagne et s'en retournant en ville, la douleur de la hanche, qui depuis long-temps était apaisée, devint tout à coup si aiguë, quelle ne put

continuer sa route en voiture, et qu'on fut obligé dé la placer dans une chaise à porteurs. On appliqua un séton à coté de la colonne vertébrale, et on l'entretint pendant cinq mois, mais sans aucun succès : on recommanda alors à la malade le rq>os le plus absolu, sans l'emploi d'aucuns médicamens; on la portait avec les fins grandes attentions d'un lit à l'autre, afin de ne pas augmenter la d ouleur de la hanche , qui subsistait toujours. Cette douleur, qui s'étendait à la cuisse droite, devint si forte, qu'un jour, en changeant la malade doucement de Ut ; elle s'écria tout à coup qu'on lui avait fracturé ce membre : aucun des assistans n'avait entendu de crépitation ; néanmoins on remarqua que ce membre était fléchi vers son milieu. On laissa la malade en r^os pendant trois semaines, et sans appliquer de bandage. Au bout de ce temps, et après une nuit marquée par des douleurs horribles , on remarqua que la cuisse était pliée dans son milieu en forme de coude, et que les muscles se contractaient spasmodiquement : on s'avisa alors d'ap* pliquer des attelles autour du membre, après lui avoir rendu sa longueur et sa rectitude naturdUes. On continua le bandage pendant.ua mois, sans que la ma^ lade eût éprouvé aucun soulagement : un jour mèoie la douleur devint si forte qu on craignait une nouvelle fracture. En la visitant, le médecin crut pour la preipière fois sentir les deux fragmens, dont l'un dépassait l'autre.

Le docteur Howship, qui fut consulté, remarqua <pie chaque émotion augmentait les douleurs, et qu'il était de mèm^ de quelques mouvemens légers dans

200 LITKE II.

des parties très -éloignées du membre makde, par exemple de celui de la déglaûdon , à tel point que la malade s'astreignait à une diète trop rigoureuse

Plus tard le bra* gauche commença également à devenir douloureux. La douleur était brûlante, et s'étendait dans les articulations du poignet et des phalanges. Dès ce moment on observa une diminution de la douleur dans la cuisse. La malade put se mouvoir un peu mieux dans son lit : la simple idée de son mal n'aggravait plus comme auparavant ses douleurs; en un mot, l'extrême sensibilité et Tirritâbilité nerveuse générale avaient notablement diminué. On observait aussi qu'il s'établissait des sueurs d'une odeur nauséabonde, qui soulageaient la malade : elles avaient ceci de parliculier qu'on pouvait les provoquer en glissant légèrement la main sur la cuisse droite. Celle du côté gauche devint douloaréuse à son tour : il fallait la lier et la panser comme la droite. La malade éprouvait au surplus dans ces deux membres une sensation de constriction comme si chacun d'eux eût été serré fortement dans le.milieu par une corde. Enfin, après que les douleurs se iurent encore propagées vers le grand trochanter gauche, puis vers les côtes, les forces de la malade diminuèrent de jour en jour; une diarrhée dysentérode s'établit, et la mort arriva par suite de l'épuisement total, sans que la malade eût un seul instant perdu connaissance.

La maladie avait duré six ans : ses premiers symptômes furent une grande fkiblesse des musclés soumis à la volonté; mais ce qui la caractérisa particulièrement, et ce qu'on ne retrouve pas dans les cas

AliAJOUlE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. ^Ol

analogues, c'est cette extrême susceptibilité nerveuse et cette transmission si prompte des impressions , sok physiques, soit morales, aux memlnres souf* firans; par exemple le plus léger attouchement de la face avec un mouchoir de batiste' augmentait visH idement ses douleurs : il en était de même d'une conversation qui avait sa maladie pour objet

Voici ce que l'ouverture du cadavre fit connaître de plus remarquable. A la cuisse gauche on observa que la peau n'était point dépourvue de graisse, et que les muscles n'étaient point atrophiés. Le périoste était dense, quoique mince, et représentait un tuyau rempli d'une masse molle, qui, examinée plus atten* tivemoit, était une pulpe rouge, et ressemblait dans quelques endroits à la substance du foie, et dans d'autres à du sang caillé. Il n'y avait de substance osseuse qu'aux extrémités articulaires de l'os, où l'on en rencontrait quelques lames minces , ressemblant à de petits fragmens de coquilles d*œufs. Ce qu'il y avait de bien particulier, c'est que le fémur offrait dans son milieu un étranglement conmie s'il eût été serré fortement par une ligature , à l'endroit où la malade avait éprouvé en effet une sensation analogue. Le fémur droit, en tout semblable au fémur gauche, offrait dans son milieu le même étranglement. On pouvait couper facilement avec le scalpel la partie inférieure des tibias , les os du bassin ; les corps des vertèbres , le sternum et les côtes. Il n'en était pas de même des os des extrémités supérieures et du crâne. Les cartilages et les ligamens articulaires n'Qfiîraient aucune altération. Les organes de la poi*

a02 LIVRE IL

trine et du bas-ventre étaient sains. La vésicule du fiel renfermait un petit calcul.

^ 749. Ai«*je besoin, après tous ces ^cemples, d'insister sur ht différence qui existe entre rosté<>« malacie et le rachitis? Trouvent -on dans ce dernier un ramollissement des os aussi complet et un véritable commencement de dissolmion de leur substance? Le rachitis àttaque-t-il les en&ns aussi subitement? survient^il par des causes en apparence aussi légères? Toutefois je ne prétends pas que, sous le rapport de physûUogie pathologique y il y ait entre ces deux maladies une disparité absolue. Dans l'une comme dans l'autre je reconnais une anomalie de nutrition ; dans l'une et l'autre il y a vraisemblablement activité exaltée dans l'action des vaisseaux absorbans, ainsi que le prouvent la soustraction du phosphate calcaire des os et sa présence dans les urines chez la femme Supiot; dans l'une et l'autre l'apparition de la maladie coïncide avec une époque de la vie où il se Êiit une sorte de révolution y marquée par une innervation plus énergique , mais peut* être irrégulière. Cest ainsi que pour le rachitis la maladie frappe d'abord le fœtus, lors du développement de son ^stème osseux, et par conséquent à une époque où la force plastique et la névrosthénie sont dans toute leur vigueur : de là en effet les monstruosités et les difformités auxquelles sont sujets les os de la tète ; de là la distorsion congénitale de la colonne vertébrale; la torsion, également congénitale, des membres et le gonflement des articulations. C'est encore ainsi qu'après la nais*

sance, l'époque de U dentiiion^ consëquemment un nouveau travail nerveux , signale rapparition de la maladie chez les enians. Quant aux adultes, nous avons remarcpé que tantôt une maladie aiguë avec mélastase d'un principe morbifique précédait l'os* téomalacie, que tantôt c'étaient des douleurs rhuma* lismales, et tantôt des couches plus ou moins labo-> rieuses. L'observation démontre que ce sont surtout les femmes qui sont attaquées le plus souvent de cette maladie, puisque, suivant le calcul de Caspari ^, elles sont relativ^muNlt aux hommes dans la proportion de dix a trois.

Malgré cette identité de cause prochaine, je persiste à penser que le rachitis et Tostéomalacie sont deux maladies distinctes; bien plus, cette différence a déjà été observée chez l'enfant encore renfermé dans le sein de la mère. Bordenave^ a vu un fœtus de sept mois sur lequel tous les os du squelette étaient membraneux et se laissaient plier dans tous les sens. A la place de la substance osseuse on voyait na tissu mou, rougeâtre, spongieux, d'où découlait une liqueur sanguine lorsqu'on la pressait; le périoste était peu épaissi et fort rouge : les os ayant été séchés, on voyait dans les endroits d'où le périoste était enlevé, que leur substance était poreuse, grisâtre et friable; qu'elle ne montrait aucune apparence de fibres , et que les molécules terreuses qui la formaient, n'étaient que très -faiblement unies.

i Ueber Knochenerweich. ; Journ, der Chir. und jiugenbeilk. » von Grœfe u. JValthtr^ B» 7, ^. ai3.

a Mém. des savans étrangers \\, 4> p* 54&«

âo4 LITRE 11..

Assorémeot un tel désordre n'appartient pas an rachids proprement dit.

^ 750. Si l'ostéomalaàe est par dle^même un. phénomène curieux , le retour des os ramolUs à leur état primitif et leur nouvelle solidification ne sont pas moins dignes d'attention. On rapporte > l'histoire d'un homme de soixante ans, chez lequd presque tous les os commencèrent à se ramollir à l'âge de dixhuit ans; ils se tuméfièrent ensuite, et dégénérèrent en tumeurs spongieuses. Or, ces mêmes os reprirent leur première solidité ; mais toutes les articulations furent frappées d'ankylose Traie. A l'examen du cadavre on reconnut que le gonflement des os tenait à une expansion de la substance rétiçulaire, par conséquent à une ostéoporose.

Un second exemple cité par Porr^ est celui d'un jeune homme sur lequel le sternum, les côtes, quelques Tertèbres, les deux fémurs et les os des îles, après avoir été ramoUis et tuméfiés, recouTrèrent leur première soUdité.

ARTICLE SECOND

De la fragilité des osy ou de rostéopsatfyrose.^

§. 751. Il n'est pas rare de rencontrer sur les cadavres des os légers, cassans et fragiles. Si, sur de tds sujets, l'on presse du doigt l'extrémité des os longs, il pénètre sans effort dans sa substance , en faisant entendre une légère crépitation, et la dépression qu'on a

1 PhiL transact») t. 4*9 p> 6i6.

a Même onyrage, même volume, p. 8i6.

S De offTtoVy os 9 et de ^>otBugoç,JragiUf friable.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE, 2o5

'ùnâ pratiquée persiste II en est de même des os du carpe , du tarse , des corps des vertèbres. Tous ces os peuvent fiicilemeht être écrasés : séchés, leur substance devientcommevermOulueetfacUementpulvérulente.

La partie moyenne des os longs, plus résistante, ne s'enfonce pas sous le doigt; mais au moindre effort qu'on fait pour la courber, elle casse comme du Terre. L'examen anatomique de ces os montre que leur cavité médullaire s'est extrêmement agrandie aux dépens de la siibstance compacte ; que les parois de cette cavité sont devenues excessivement minces et cassantes; ce qui explique à la fois leur légèreté et leur fragilité.

Les côtes se brisent surtout avec une singulière Êcilité. Les os du crâne ne sont pas exempts de cette altération : alors ils sont en même temps amin* as par la disparition du diploé; les deux tables qu'il séparait sont confondues en une seule.

L'ostéopsathyrose se remarque particulièrement aux deux extrémités de la vie, dans Tenfance et dans la caducité : elle peut être telle que des causes insignifiantes suffisent pour produire des fractures. On a vu trois enfans de la même famille se fracturer dans l'espace de cinq ans huit fois les bras et les jambes, en Êdsant de légères chutes. Goodwin rapporte le cas d^une femme ^ qui dans l'espace de deux ans et demi éprouva vingt-trois fractureà : on ne découvrit chez elle aucune cause prédisposante autre que son âge avancé. ^

f HuFs&Aan^j Journ. der prakt, Hùilk.^ j9« aS > St. 3^ S. i65^

§. 752. Dans cette maladie on n'observe pas dû gonflement aux os, â ce n'est dans la parde voisin^ des articulations. Le périoste n'est ni épaissi » ni abreuvé de sérosité, ni le siège d'aucun travail fluxionnairé ; en un mot, il n'y a point d'indice d'activité exaltée, point de surcroît de nutrition : c'^t f^utôt un appauvrisse^ ment, «ne inertie decettemémefonction. Une portion de g^tine serait-^Ue enlevée par l'effet defabsorption augmentée ? Mais Ifis observations de Troja^ prouvent quelafragiliténed^end nideksurabondancede phosphate de chaux, ni de la diminution de gélatine.

La moelle ne conserve pas non plus sa conàs* tance : au lieu d'être huileuse, elle devient comme une gélatine dissoute; au reste rien ne prouva; que la maladie de l'os ait commencé par cette altération de la substance médullaire.

§. 753; Après Tàge, les autres causes éloignées de la fragilité des os sont : le vice cancéreux , la cadbexie scorbutique , le principe arthritique et le rachitisme.

ii° L'action du vice cancéreux sur le système osseux est attestée par une {oxAe d'exemples. Je ne cÎt- ' X&rsii que les deux suivans. Hamjlton a vu une femme, affectée d'un cancer à 1( mamelle , se fracturer le fémur en voulant se lever de sa chaisa Stragk père en a observé une autre, qui, après avoir été opérée pour une semblable maladie, se cassa le jnème» membre étant couchée dans son lit et par le seul effort de l'étemusnent.^

1 iVei^e Beobacht, u, f^ersuehc uber dU KnoQh.i v, Schœnberg f^ J. 336.

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2.^ La cachexie scorbutique .n'exerce pas viné influence moins fâcheuse : elle rend la substance osseuse entièrement vermoulue et friable. Lorsque sur des os plats, par exemple les os des iles, on essaie d'enlever le périoste , dans les endroits où ii est fortifié par des fibres ligamenteuses, on enlève com<-« munément avec lui la conchie de substance compacte qui revêt ces os , et la substance spon^euse s'écrase avec la plus grande facilité. Plusieurs pièces de notre Muséum attesteAt ces altérations, d'ailleurs bien constatées.

S."' La fragilité par cause arthrkique a des caraç^ tères qui lui sont propres : c'est d'aboH sa prédilection pour les articulations^ et en second tieu sa complication avec d'autres altérations, telles qu'osiéophytes , ankyloses ,' concrétions tophacées , etc.

Qu'<m examine les os des mdividus qui ont été long-temps tourmentés par la goutite, on les irou*vera amincis , légers et extrêmement cassans : or, les articulations sont alors ordinairement dans un état de fiiusse jffikylose. Chez un faoïiune arthritique de soixante -deux ans, dont les membres, sfunout le^ abdominaux , étaient restés dam un état de flexion tel que les genoux, approchaient du 'menton , les condyles du tibia avaient passé derrière o^x du fémur, et se trouvaient par conséquent dans le creux du jarret : la rotule avait contracté des adhéi*dnces avec la poulie cartilagineuse qui sépare les deux condyles du fëmur; le ligament capsulaire était converti en tissu cellulaire ; les cartilages semi «lunaires avaient disparu : il ne restait plus qu'un des deux ligamens

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«roisé^ ; celui qui est appelé ligament postérieur dé WinsJoi^ était totalement détruit. La maladie avait commencé par de violentes douleurs et un gonagra des plus opiniâtres. Peu à peu les. douleurs s'apaisèrent, et finirent par disparaître; mais les contractions contre nature des muscles fléchisseurs avaient produit une flexion incurable des genoux, des coudes, des poignets et de quelques phalanges. Les o$ étaient devenus minces , légers et extrêmement friables. Si ce malade ne s'est fracturé aucun os, c'est qu'entièrement perclus, il a gardé le lit six ans, au bout desquels il mourut de marasme.

Cette fragilité et cette usure des os par cause arthritique avaient été particulièrement signalées par Saillant S qui donne à maladie le nom de goutte médullaire^ parce qu'il la ùli dépendre d'unes dépravation de la moelle; opinion aussi erronnée que celle par laquelle il la considère comme ime sorte de spina ventosa. Ce même médecin cite deux observations, dont Tune offre une particularité curieuse qui montre combien les os affectés de fragilité deviennent légers par l'effet de l'atrophie dont ils sont frappés. X^e sujet de cette observation , placé dans le bain , sumageaijL constamment : il ne fut possible tle le tenir .plongé dans l'eau qu'à l'aide de deux personnes. /

Quant aux végétations osseuses , leur coexistence SLvec la fragilité arthritique est digne de remarque.

X Mémoires et observations sur une maladie peu connue , à laqueUe on pourrait donner le nom de gouUe médullaire ^ espèce de spina TMïtosa. Joum. de m^d., chir. et phariii*i 1782» t. 58 ^ p. 141.

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Qûei rapport, en effet, y a-tril entre l'amincissement, Tusure des os cylindriques et ces excroissances os** yeuses qui entourent. parfois les extrémités articu-^ laires de ces. mêmes os? Pourquoi Tatrophie d'un côté et rhypertro|^e de Tautk'e ? La même cause peut donc produire des effets tout-à-Êiit disparates, suivant qu'elle éprouve une direction particulière. , 4*° I^s enfans rachitiques se fracturent fréquemment les membres, et il n'y a pas de cabinet anato* mique qui ne renferme de& squelettes de rachitiques avec des fractures bien ou mal réunies. Il est donc vrai que la fragilité peut s'associer au ramoUisse-*^ ment, et nous pourrions même le démontrer par des exemples pris sur des adultes.. Mais M. Boyer'* ne va-t-ii pas trop loin, en réunissant ces deux états et en n'en faisant qu't^ symptôme du rachitis?

§. 754. L'ostéopsathyrose peut s'associer à des. altérations organiques très-graves, et cette compli«* cation, loin de jeter quelque lumière sur la nature de cette maladie , la rend encore plus obscure. .

On lit dans. l'Histoire de la société royale de mé-* decine ^ l'extrait du mémoire du docteur Saillant déjà cité, et dans lequel est tracée. la maladie singu-. lière de la veuve Mélin, surnommée la femme aux ongles. Cette. personne, qui avait été toujours bien, portante, tomba malade à sa seconde couche : le lait ne moùta point; les lochies.se supprimèrent,, et les r^les furent trois ans sans reparaître. Cette

I Mal. chirarg.^ t. 3, decn* chap.

a Ana^ '77^» P* ^i^:

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