S LIVRE H
tion telle que le diamètre transversal de cette cavité était de deux pouces neuf lignes et le perpendiculaire de deux pouces une ligne), un rétrécissement extraordinaire de l'orifice auriculo-ventriculaire. Ce rétrécissement était produit par des végétations osseuses stalactiformes, qui avaient changé cet orifice en une fente elliptique de huit lignes de diamètre transversal et de cinq lignes de petit diamètre (l'orifice auriculo-ventriculaire droit avait dix-sept lignes d'étendue). Ces végétations avançaient et pénétraient tellement dans les chairs, qu'elles faisaient faire une saillie à la couche la plus superficielle des fibres musculaires de la base du ventricule, et qu'elles avaient jusqu'à dix lignes d'épaisseur. Les deux valvules mitrales étaient également ossifiées depuis leur base jusqu'à leur pointe; elles renfermaient des plaques osseuses de quatre lignes d'épaisseur. Il se trouvait, en un mot, depuis l'orifice auriculo-ventriculaire jusqu'au milieu du ventricule, une sorte d'entonnoir osseux, qui se terminait par une fente elliptique, dont le grand diamètre était de six lignes et le petit de deux lignes. Le cœur, droit, qui était dans son état naturel de dilatation, n'offrait aucune trace d'ossification.
Le malade, âgé de quarante-cinq ans, après avoir été long -temps tourmenté d'accès de goutte dans différentes articulations des membres, contracta peu à peu une cachexie séreuse, qui précéda de quelques mois les symptômes de l'anévrisme. Ceux-ci étaient particulièrement caractérisés par une constante dyspnée, qui dégénérait souvent en attaques de suffoca-
lion. Cet individu se plaignait en outre d'un sentiment de plénitude dans la poitrine, ainsi que dune douleur au dos, qui lui semblait couper cette partie en travers. Les battemens du cœur au cinquième espace intercostal étaient secs et vifs, le pouls fréquent et dur, la face blême et infiltrée, mais ni vultueuse ni violette. Le stéthoscope n'était pas encore connu à l'époque de cette observation. La percussion donnait de la sonoréité dans toutes les parties du thorax. La mort arriva après un saignement de nez et durant une syncope.
Je n'ai pas encore observé l'anévrisme actif de l'oreillette droite seul, isolé et sans altération du ventricule du même côté.
ARTICLE SECOND
Anévrisme passif.
Dans cette espèce d'anévrisme, comme dans l'anévrisme actif, la maladie peut affecter toutes les cavités du cœur ou l'une d'elles séparément.
Anévrisme passif de toutes les cachés du cœur.
§. 975. L'anévrisme passif de toutes les cavités du cœur n'est point rare. Lorsque les deux ventricules sont dilatés en même temps, ils sont arrondis, presque aussi larges à leur pointe qu'à leur base, et présentent plutôt la forme d'une gibecière que celle d'un cône l : leurs parois sont plus flasques et plus
i Laewwec, /. c. , t. 3, p. i i5; 3,e édit.
43o LIVRE II.
amincies ; les colonnes charnues sont peu prononcées ; la fibre du cœur paraît d'une couleur plus foncée, et les vaisseaux capillaires sont plus injectés de sang.
§. 976. Dans cette dilatation générale des cavités du cœur, les palpitations sont faibles, plus rares et plus sourdes que dans l'anévrisme actif, ou même que dans l'état normal de cet organe. En appliquant la main sur la région précordiale , on sent qu'un corps mou vient soulever les côtes, et non un corps qui frappe un coup vif et sec. Le stéthoscope fût entendre un son clair et bruyant. Le pouls est faible, plus ou moins fréquent, souvent peu sensible. La figure est le plus ordinairement pale, fatiguée, quelquefois injectée et violette. La circulation du sang à travers le cœur n'est plus rapide, par la raison qu'il ne se contracte que faiblement. Le sang n'est plus attiré dans ses cavités par cette force d'expansion dont sont douées leurs parois. On sait en effet que le cœur n'estpoint passif dans la diastole; qu'excisé de la poitrine, il se dilate et se contracte alternativement. Suivant l'observation de Pochlipî, le cœur d'un requin, ou de tout autre animal vigoureux , récemment séparé du corps , force la main qui le comprime à s'ouvrir1. Au reste, une foule d'auteurs, tels que Schubarth2 et Carsoin 3, recon-
i Làenivec , Auscultation médiate; 3.e édit. , t. 3, p. 3 7.
2 Gibbert^ Armaient 1827, B. 5;, St. ij S. 35. Meckel's Archiv f. d. Phjs.; B. 6, S. b'ji.
3 Inquir. into the cause of the motion of the blood. Liverpool, 1 8 1 5.
AISAT0M1E PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. fêl
naissent dans le cœur cette force de dilatation, admise aussi par Bichat1, Magendie2, etc.
§. 977. Le tempérament lymphatique, la cachexie séreuse, prédisposent à cet anévrisme , qui succède aussi à des maladies chroniques, à des affections morales tristes, à des chagrins profonds et cachés.
Quant aux causes déterminantes, on peut admettre que les dilatations passives des cavités du coeur dépendent toujours d'un obstacle opposé à la libre circulation du sang. Cet obstacle peut se trouver placé loin du coeur. Les hépatisations du poumon, par exemple, sont un obstacle aussi puissant que ceux qui se trouveraient à l'origine des artères pulmonaires et aorte, ou aux orifices auriculo-ventriculaires. Les engorgemens, les indurations et les stases d'humeurs dans des viscères même très-éloignés du centre de la circulation, par exemple dans le foie et la rate, retentissent sur le cœur, et exercent en quelque sorte sur lui une action rétroactive. L'observation suivante en fournira la preuve.
Une femme de quarante ans, d'un tempérament lymphatico- sanguin, entra à la clinique le 22 Décembre 1822.
Six ans avant, elle avait été atteinte d'une fièvre quarte, qui avait déterminé une suppression des règles et un engorgement du foie et de la rate, avec palpitations du cœur et dyspnée. La fièvre avait été combattue avec succès par le quinquina ; l'engorge-
i Anat. gén.; t. 3 , p. 496.
2 Précis élém. de phys. 5 t. 2, p. 2^5
/f.52 LIVRE II.
ment des viscères s'était dissipé, ou du moins il était resté stationnaire; les palpitations du cœur et la dyspnée avaient disparu; la suppression des règles avait persisté. Après un intervalle de six semaines, la fièvre quarte reparut, traînant à sa suite le même cortège de symptômes : elle céda pour la seconde fois, et au bout de trois semaines, à l'usage du sulfate de kinine; mais l'engorgement du foie et de la rate, les palpitations du cœur et la dyspnée , persistèrent avec un nouveau degré d'intensité.
C'est dans cet état que la malade fut reçue à l'hôpital.
A la première visite (22 Décembre) on trouva la respiration laborieuse, de la douleur à la région précordiale , la face plombée et œdémateuse , les lèvres violettes, les veines jugulaires droites trèsdistendues , les mains et les pieds froids. Le pouls était accéléré et petit; le foie irès-tuméfié, descendant jusqu'à la crête de l'os des îles. Le stéthoscope faisait sentir des battemens du cœur qui s'étendaient du côté gauche à la partie supérieure de l'épi gastre et jusqu'au côté droit de la poitrine. On soupçonna un anévrisme passif de toutes les cavités cardiaques, et surtout des droites ; on supposa aussi une affection secondaire du poumon. Une forte saignée et l'emploi de la digitale pourprée ne produisirent qu'un allégement passager de la dyspnée. Le soir les symptômes s'aggravèrent : la malade, très-agitée, fut menacée de suffocation.
Le lendemain les mouvemens du cœur furent trèstumultueux, l'oppression de poitrine forte, sans être
suffocante; la face était moins turgescente et les lèvres moins violettes; on sentait parfaitement le foie, qui était plus douloureux au toucher. Pendant la journée , et après l'application de sangsues à l'anus, il y eut un léger calme ; mais la nuit ramena une nouvelle attaque de dyspnée. Le troisième jour les palpitations du cœur étaient toujours les mêmes; l'hypocondre droit était tendu; le décubitus sur le dos et sur les deux côtés , mais surtout sur le côté gauche , était très-difïicile ; les extrémités inférieures étaient infiltrées, quoique les urines fussent copieuses et fréquemment rendues. Une nouvelle saignée rendit encore quelque repos à la malade.
Le jour suivant ( 2S Décembre) les symptômes s'étaient beaucoup calmés ; la respiration était assez paisible, la face bonne; mais il y avait de la chaleur, un pouls fréquent, élevé et assez fort, une légère tympanite et une tension du bas-ventre , sans qu'il fût douloureux au toucher. Le foie était moins distinct, probablement par l'effet de la tympanite. La journée se passa dans un état subcomateux; mais vers sept heures il y eut une nouvelle et forte attaque de dyspnée.
Le lendemain (26 Décembre) cette dyspnée cessa; mais la malade devint froide : elle éprouva par intervalles des accès de lipothymie, et mourut sans agonie dans une syncope.
Le cadavre, ouvert vingt- quatre heures après la mort, nous présenta,
i.° Dans le crâne, les méninges et la substance cérébrale intactes, mais les ventricules remplis d'une assez grande quantité de lymphe.
il 28
2.0 Nous trouvâmes une demi-pinte de sérosité dans la cavité thoracique gauche , et un peu plus dans la droite. Le poumon droit offrait à sa partie postérieure une bande transversale de deux pouces de large sur quatre de long, résultant d'un changement de tissu par l'effet d'une induration rouge- L'extrémité inférieure du poumon gauche était adhérente au diaphragme, et contenait de petites concrétions osséo- pierreuses. Les veines jugulaires externe et interne, et particulièrement celles du côté droit, étaient très-distendues.
3.° Le péricarde, sain, contenait quatre onces de sérosité. La veine cave supérieure, très-dilatée , avait un diamètre de onze lignes , mesuré dans l'état de flaccidité. La veine cave inférieure, également dilatée, avait un diamètre de quatorze lignes. Les veines coronaires étaient très-distendues. Les artères sortant du cœur étaient peu dilatées. Le diamètre de la pulmonaire mesurait un pouce quatre lignes ; celui de l'aorte un pouce huit lignes à son orifice et deux pouces quatre lignes à la crosse. Les artères étaient plus remplies de sang que les veines. Le poids du cœur était de deux livres deux onces : l'oreillette droite avait trois pouces et demi de largeur; le ventricule droit, trois pouces neuf lignes dans son diamètre transversal et quatre pouces trois lignes dans le longitudinal : ses parois étaient flasques, mais épaisses de deux lignes et demie à la base et de deux lignes à la pointe ; trois concrétions gélatineuses se trouvaient contenues dans sa cavité. L'orifice auriculo-ventriculaire était large de vingt lignes; l'oreil-
AJNATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. ^55
lette gauche, du volume ordinaire. Le ventricule du même côté avait un diamètre transversal de trois pouces, et quatre pouces trois lignes dans le longitudinal. Ses parois molles étaient épaisses de neuf lignes à la base et de cinq lignes à la pointe. L'orifice auriculo-ventriculaire était large de deux pouces une ligne.
4-° Dans la cavité abdominale le foie, volumineux, descendait jusqu'à l'os des îles; il pesait trois livres et demie; il était dans un état de pléthore bien marqué. Le sang de la veine cave inférieure, très-noir, formait des caillots mous. La rate, d'un volume ordinaire, pesait quatre onces et demie, et avait la consistance du foie. L'estomac et les intestins étaient sains.
Chez la femme qui fait le sujet de cette observation, la fièvre quarte, en supprimant les règles et en produisant l'engorgement du foie et de la rate, n'at-elle pas dû avoir une grande part dans la formation de l'anévrisme passif de presque toutes les cavités du cœur? Cette fièvre ne peut-elle pas être considérée comme la cause éloignée de son altération organique? En reparaissant une seconde fois^ et en augmentant les engorgemens, elle n'a pu qu'accélérer la marche de la maladie. D'un autre côté, la suppression des règles, en déterminant une pléthore sanguine, a dû également exercer une influence sur son développement. L'épanchement séreux dans les ventricules du cerveau, quoiqu'il ne soit ici qu'un phénomène bien accessoire , a sans doute aggravé l'état de la malade, en déterminant le coma observé la veille de sa mort.
Anévrisme passif du ventricule gauche.
§.978. Cette espèce d'anévrisme a pour caractères anatomiques la mollesse et la pâleur des fibres musculaires de cette partie du cœur, la dilatation de sa cavité et l'amincissement de ses parois, qui est tel qu'à leur partie supérieure elles n'ont que deux lignes et a la pointe du cœur à peine une demi-ligne d épaisseur. Les colonnes charnues sont manifestement plus écartées l'une de l'autre ; cependant la cloison interventriculaire perd, beaucoup moins de son épaisseur et de sa consistance, par l'effet de la dilatation, que les autres parties du cœur.
Dans cette sorte d'anévrisme, qui est assez rare, les fibres musculaires paraissent exercer une pression infructueuse sur la masse du fluide que le ventricule contient, et qu'il ne peut parvenir à faire circuler. Ces fibres s'alongent et la dilatation s'opère.
Suivant Bertin, cet anévrisme reconnaît pour cause des obstacles mécaniques au cours du sang, tels que des ossifications des valvules , l'étroitesse congénitale de l'aorte et de l'artère pulmonaire, les professions qui obligent à des efforts pénibles, les maladies du poumon. Laenpœc regarde comme la cause la plus fréquente de cette affection, une conformation originelle du cœur et une plus grande mollesse de ses parois, qui se rencontre particulièrement chez les femmes1. J'ai vu plusieurs fois l'espèce d'anévrisme dont il s'agit 5 mais il m'a paru dans tous ces cas être plutôt consécutif que primitif. C'était
1 Auscultation médiate 5 3.e édit. , t, 3 : p. 117.
dans des maladies de longue durée, telles que des engorgeniens de viscères du bas-ventre, dans des leucophlegmaties essentielles , dans des cachexies , sur des sujets attaqués d'affections hypocondriaques, des mélancoliques, etc.
Un homme de soixante-deux ans, d'un embonpoint excessif, mais d'une graisse molle, d'une fibre lâche, d'un teint de suif depuis sa naissance, sujet pendant vingt ans à des attaques d'hypocondrie nerveuse, mourut d'une attaque d'apoplexie. Je trouvai la cavité du ventricule gauche singulièrement dilatée; les colonnes charnues presque effacées; les parois de ce ventricule molles, très -amincies, ayant quatre lignes d'épaisseur à la base et trois lignes à la pointe; l'orifice auriculo - ventriculaire ample, de seize lignes de diamètre ; l'artère aorte également dilatée, ayant vingt-deux lignes de diamètre à son origine; l'oreillette gauche petite, d'un diamètre de vingt lignes en largeur et en hauteur ; les cavités droites du cœur dans l'état naturel.
Anêvrisme passif de V oreillette gauche.
§.979. Cette oreillette est de toutes les cavités du cœur celle qui est la moins sujette aux dilatations» Cependant cette maladie peut être produite par une cause mécanique qui retient le sang dans son intérieur : c'est ce qui arrive lorsqu'il y a rétrécissement à l'orifice auriculo-ventriculaire gauche. Notre Cabinet renferme deux pièces préparées, dans lesquelles on voit cet orifice si étroit, qu'il ne représente plus qu'une fente elliptique admettant à peine le petit
doigt. Sur une de ces pièces la cavité de l'oreillette, énormément distendue, contient un caillot de sang très-dense, formé de couches concentriques, dont les plus extérieures sont dures, coriaces et rouges, les plus internes , au contraire , plus pâles et plus molles. Ce caillot remplit si parfaitement l'oreillette, qu'on a de la peine à concevoir comment le sang a pu parvenir du poumon dans le ventricule gauche. Ce cœur est celui d'un jeune homme de dix-sept ans, mort de phthisie pulmonaire aiguë (phlhisis Jlorida), chez lequel, indépendamment des signes ordinaires de cette maladie, on avait observé des attaques d'orthopnée plus prolongés que de coutume, ainsi qu'une petitesse, une exilité du pouls, qui dans toute la durée de la maladie avait été réellement filiforme. Le poumon offrait deux sortes d'altérations organiques : dans sa moitié supérieure il était farci de tubercules suppures, tandis que l'inférieure était convertie en cette espèce d induration que j'appelle bronchi-lardacée, et dont j'ai déjà fait mention dans une autre partie de cet ouvrage (§. 4^5, n.°4). En considérant l'âge du sujet et l'état du sang coagulé et fibrineux, j'aurais été tenté de ranger cette maladie dansv la classe des anévrismes actifs, si la ténuité des parois de l'oreillette , la petitesse et la flaccidité du cœur en général , ne m'eussent déterminé à la ranger parmi les dilatations passives.
Dans la seconde pièce de notre Musée on remarque également une dilatation extrême de l'oreillette gauche, mais sans coagulum : il y a de même rétrécissement de l'orifice auriculo-ventriculaire. Dans
ce cas, comme dans le précédent, ce rétrécissement ne dépendait point du dépôt d'une matière osséopierreuse ; on remarquait seulement à la base des valvules mitrales un épaississement coriace , comme cartilagineux , qui permettait difficilement l'introduction du doigt.
Anévrisme passif du ventricule droit.
§. 980. Cette espèce d'anévrisme est presque toujours accompagnée de dilatation de l'oreillette du même côté , quoiqu'il y ait des exemples qui prouvent qu'elle peut se rencontrer isolément.
Dans cet anévrisme les parois du ventricule s'amincissent considérablement , et ce ventricule forme près de l'orifice de l'artère pulmonaire une caverne très-étendue, dont les parois n'ont pas l'épaisseur ordinaire.
Les signes les plus certains de cet anévrisme sont, d'après Corvisart, un étouffement plus grand que dans les affections du ventricule gauche , une diathèse séreuse plus marquée, des hémoptysies fréquentes , une teinte livide plus foncée de la face et portée quelquefois jusqu'au violet noir. Ces signes cependant sont assez équivoques d'après Laennec, qui regarde comme seul pathognomonique et constant le son bruyant du cœur exploré sous la partie inférieure du sternum , ou dans l'espace compris entre les cartilages des cinquième et septième côtes droites : on présume le degré de dilatation par l'étendue dans laquelle le cœur se fait entendre.1
i Auscultation médiate 5 3.eédit., t. 3, p- 118.
§.981. L'anévrisme passif du ventricule droit s'est offert à mes recherches beaucoup plus souvent que l'anévrisme actif, de quelque cavité que ce soit. En remontant à ses causes éloignées, je trouve que c'était presque toujours une maladie organique du poumon ou une affection morale triste et sédative qui l'avait produit. Je ne finirais pas si je voulais rapporter ici tous les cas que j'ai recueillis • je me bornerai à un seul, déjà indiqué plus haut, et dans lequel la maladie était accompagnée d'hypertrophie du ventricule gauche.
Une dame de quarante-huit ans, encore réglée, mais à des époques indéterminées, fut attaquée, sans cause connue, d une fièvre lente, et qui dura la plus grande partie de l'été de 1823. Son pouls était constamment dune vitesse extrême, sa peau sèche et brûlante. On ne pouvait accuser de ces symptômes qu'une irritabilité idiopathique du système nervoso-sanguin. Ayant été toute sa vie parfaitement heureuse, elle éprouva presque à la fois deux chagrins des plus cuisans, l'aliénation mentale de son mari et la perte d'un fils unique âgé de vingt-deux ans1. Bientôt se déclarèrent des oppressions de poitrine, des palpitations de cœur, des accès d'étouffement et peu à peu tous les symptômes caractéristiques de l'anévrisme du cœur. Celui-ci résidait principalement dans le ventricule droit, comme le démontraient la face tuméfiée, bleue et livide, le gonflement et les palpitations des
1 J'ai rapporté l'histoire de la maladie de ce jeune homme dans le premier volume de cet ouvrage, §. 89.
AJNAT0M1E PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. /^l
veines jugulaires et l'extrême difficulté de respirer. Vers la fin de la maladie, qui dura environ trois mois, le foie, tuméfié presque tout à coup, augmenta l'orthopnée. La malade passait les nuits et les jours dans un fauteuil. Il est presque inutile d'ajouter qu'une leucophlegmatie générale était venue vers la fin de la maladie s'associer aux autres symptômes. A l'ouverture du cadavre on reconnut, 1 ,° une hypertrophie du ventricule gauche , sans dilatation de sa cavité ; 2.0 un anévrisme passif extrêmement prononcé du ventricule droit et de l'oreillette du même côté ; 5.° une dilatation de l'artère pulmonaire et des deux veines caves ; 4-° une hypertrophie du foie, sans altération dans sa texture; 5.° un léger degré d'hydropisie ascite; 6.° une infiltration générale de tout le tissu cellulaire souscutané. L'hypertrophie du ventricule gauche dont cette femme était affectée, et qui me parut remonter à une époque que je ne puis indiquer, rend, ce me semble , raison de la petitesse et de l'exilité du pouls qu'on avait pendant long- temps remarquée chez cette personne. Quant à l'anévrisme des cavités droites, leurs parois étaient singulièrement amincies- celles de l'oreillette en particulier étaient presque entièrement transparentes.
Anévrisme passif de V oreillette droite.
§. 982. Cet anévrisme est le plus fréquent de tous. La cause en est le plus souvent un obstacle dans la circulation du sang à travers le poumon. Tous les genres d'engorgement de ce viscère doivent produire
cet anévrisme. Comme dans les derniers instans de la vie le sang éprouve de la difficulté à traverser le poumon par suite de l'inaction ou de la paralysie de ce dernier, il résulte de là que la dilatation à peu près constante des cavités droites du cœur peut être considérée comme une sorte d'anévrisme. Il en résulte aussi que l'anévrisme de l'oreillette droite existe rarement seul, et qu'il est presque toujours accompagné de celui du ventricule ; Corvisart en a cependant rencontré deux exemples. Quant à mes propres observations, j'ai trouvé l'oreillette démesurément dilatée sur un cœur dont les autres cavités étaient également plus amples que dans l'état ordinaire.
Le sujet était une femme de cinquante-six ans, d'une faible constitution, d'un tempérament biliososanguin , qui fut attaquée d'ictère , suivi d'œdème aux jambes. L'ictère disparut ; mais l'infiltration augmenta de jour en jour, jusqu'à ce qu'il se fit à la peau des mollets des crevasses, qui dégénérèrent en ulcères gangreneux. C'est dans cet état que la malade fut reçue à la clinique interne de la faculté, le i.er Décembre 1821, quatre mois après le commencement de sa maladie. À peine entrée à l'hôpital, elle fut attaquée d'aliénation mentale , de l'espèce de celles que Pinel a désignées sous le nom de démence. Le bas-ventre se remplit d'eau, le pouls devint faible, petit et irrégulier, et il survint une hémiplégie du côté gauche le jour qui précéda sa mort et le vingt-deuxième de sa réception à la clinique.
A l'ouverture du cadavre on rencontra, i.° une
A.NATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. 44^
petite quantité de sérosité dans les ventricules latéraux du cerveau ; 2.0 une augmentation de volume de la glande pinéale- 3.° un développement considérable de toutes les cavités du coeur, mais surtout un anévrisme passif très -prononcé de l'oreillette droite et une réplétion insolite des vaisseaux coronaires, tant artériels que veineux; 4-° un engorgement avec induration du lobe droit du foie.
Je conviens que les symptômes de l'anévrisme du cœur n'étaient point très-marqués sur cette malade y et qu'ils étaient en quelque sorte effacés par ceux de l'affection cérébrale; mais il n'est pas moins vrai que la maladie du cœur était l'affection primitive et que celle du cerveau n'était que secondaire. N'est-il pas constaté en effet que l'anévrisme du cœur peut réagir sur l'encéphale et en troubler les fonctions au point de produire l'apoplexie?
§. 983. J'ai trouvé une autre fois l'oreillette droite extraordinairement dilatée, ainsi que les deux veines caves, sur une femme de cinquante-deux ans, qui mourut d'un double hydrothorax et d'hydropisie anasarque. Le poumon lui-même n'était nullement affecté ; l'artère pulmonaire et le ventricule droit avaient leur capacité naturelle. J'avoue que dans ce cas il m'est difficile de déterminer si l'anévrisme était primitif ou consécutif. Je penche pourtant pour la première de ces opinions, parce que tous les anévrismes donnent naissance à la longue à une diathèse séreuse. Si je voulais admettre l'opinion contraire, je serais embarrassé de dire pourquoi cette maladie n'avait atteint ni le ventricule ni l'artère pulmonaire,
Au reste, les auteurs font fréquemment mention de l'anévrisme de l'oreillette droite. Charles Etienne1 'a vu cette oreillette trois fois plus grosse que dans l'état naturel sur un individu dont le poumon droit était presque entièrement détruit,
ARTICLE TROISIÈME
Anévrisme simple.
§. 984. Cet anévrisme existe toutes les fois que l'une ou l'autre ou même toutes les cavités du cœur sont dilatées sans qu'il y ait un changement perceptible dans les parois de ce viscère, qui conservent leur épaisseur, leur densité et toutes leurs autres conditions naturelles. Le nombre de ces anévrismes est très- grand, si l'on en juge par l'embarras dans lequel se trouvent si fréquemment les anatomistes pour déterminer si c'est à la classe des anévrismes actifs ou à celle des anévrismes passifs qu'appartiennent ceux qu'ils rencontrent à l'ouverture des cadavres. Les phénomènes vitaux nous éclairent peu à cet égard; ils consistent dans des palpitations fortes et énergiques, dans la dyspnée considérable et dans la diathèse séreuse , propre à toutes les maladies de cette espèce. Toutefois on ne peut disconvenir que cette espèce d'anévrisme a plus d'analogie avec l'anévrisme actif qu'avec l'anévrisme passif : c'est ce qui résulte non-seulement de la nature des symptômes, mais aussi de cette simple considération quun cœur dilaté , volumineux et dont les parois ne sont pas
x Carol. Stepe., De dissect. part. corp. hum.; 1. 2, c. 33.
amincies , doit avoir éprouvé nécessairement un surcroît de nutrition.
J'ai examiné le cœur d'un jeune homme mort d'anévrisme à la suite d'une maladie miliaire. Le ventricule gauche était extrêmement dilaté : son orifice auriculo-ventriculaire, très-ample, avait seize lignes de diamètre, quoique l'oreillette, très-petite, n'eût que vingt lignes de hauteur et autant de largeur. Les parois du ventricule étaient épaisses de six lignes à la base, de quatre lignes au milieu et de trois lignes à la pointe de l'organe. L'aorte avait à sa naissance quatorze lignes de diamètre.
Sur un autre cœur, celui d une fille de seize ans, non encore réglée, j'ai vu les cavités droites trèsamples, sans que leurs parois offrissent aucun changement dans leur épaisseur.
§. 985. Les cas qui m'ont offert le plus souvent l'anévrisme simple , sont ceux où il y avait en même temps une grande dilatation de l'aorte, depuis son origine jusqu'à sa division en deux artères iliaques, disposition dont je parlerai dans la suite. Dans un cas observé récemment, où lartère aorte avait trentedeux lignes de diamètre à sa crosse et une largeur proportionnée à sa portion thoracique , le cœur pesait seize onces et demie, et avait neuf pouces et demi de circonférence. Le ventricule gauche ne présentait, outre l'accroissement de sa capacité, rien de particulier : ses parois, dont la densité était normale, avaient six lignes et demie d'épaisseur à la base et deux lignes et demie à la pointe. L'individu atteint de cette maladie était depuis plusieurs mois sujet à
des palpitations de cœur, à de la dyspnée, à des vertiges, à des spasmes dans les muscles des jambes, qui l'obligeaient quelquefois de s'arrêter tout court quand il était en marche. Ces symptômes n'étaient pas permanens; ils venaient par accès irréguliers, et ne forçaient point le malade à interrompre ses occupations ordinaires, lorsque tout à coup, et sans cause occasionelle connue, il succomba à une attaque d'apoplexie.
§. 986. Ce que je viens de dire de l'artère aorte s'applique aussi à l'artère pulmonaire. Je l'ai aussi trouvée plus large que dans l'état ordinaire. J'ai vu cette dilatation s'étendre jusqu'à sa seconde et même à sa troisième division. Le cœur était aussi plus volumineux, et j'hésite à dire si cette dilatation appartenait à la classe des anévrismes actifs ou à celle des anévrismes passifs.
D'après ces exemples et beaucoup d'autres, qu'il serait inutile de rapporter, il me paraît qu'on peut admettre, avec Bertin, que le cœur et les artères qui en émanent peuvent être le siège d'une altération organique, qui consiste dans une augmentation de capacité et de volume, sans accroissement de densité, sans diminution ni augmentation de l'épaisseur des parois de ces cavités.
Considérations générales sur Fanévrisme du cœur.
§. 98". En réfléchissant sur les détails qui précèdent, on remarque que dans l'anévrisme le cœur n'est, sous le rapport anatomique, sujet qu'à un bien petit
nombre d'altérations. En effet, tout se réduit pour lui à la dilatation de ses cavités, à l'épaississement ou à l'amincissement de leurs parois ; et cependant quel désordre extraordinaire dans toute l'économie! C est que les dérangemens matériels d'un tel organe, quelque peu importans qu'ils paraissent en euxmêmes, entraînent nécessairement de grandes perturbations dans les fonctions les plus essentielles à la vie. D'un côté les contractions énergiques du cœur dans les cas d anévrisme actif, retentissant dans tout l'arbre artériel, influent d'une manière extrêmement fâcheuse sur tous les appareils organiques* et si quelque chose doit nous surprendre, c'est de ne trouver parmi les symptômes constans de cette maladie ni lièvre inflammatoire, ni fièvre ataxique, ni pneumonie , quoique les fonctions du cerveau soient parfois troublées au point de produire l'apoplexie, et que la gêne de la respiration soit portée au plus haut degré qu'il soit possible d'imaginer. D'un autre côté , lorsque l'anévrisme est passif ou lorsque l'anévrisme actif est arrivé à son dernier terme, les phénomènes qui se présentent, et parmi lesquels la diathèse séreuse tient le premier rang, ne sont pas moins redoutables. Cette diathèse, qui ne manque jamais de survenir, s'expliquera si l'on admet que cette force expansive du cœui , dont nous avons déjà parlé (§976), en vertu de laquelle ses cavités se dilatent activement pour humer pour ainsi dire le sang qui revient de toutes les parties du corps, étant paralysée, cette paralysie s'étend de proche en proche à tout le système veineux. Le fluide qui le
parcourt est ralenti dans sa marche : de là des stases dans le réseau capillaire, et, pour lés radicules absorbantes, l'impossibilité d'inhaler la sérosité épanchée dans les cavités séreuses.
Dans le plus grand nombre de ces hydropisies qui se sont présentées à mon observation , il m'a toujours paru que la cause principale de la maladie était celle que je viens d'indiquer, et que Ja première indication thérapeutique consistait à rendre au cœur, et principalement à ses cavités droites, sa force et son énergie. J'ajoute qu'en remplissant cette indication, et en prescrivant des stimulans dififusibles, par exemple l'acide nitrique alcoolisé, j'ai été quelquefois plus heureux que je n'avais osé l'espérer. Quelquefois aussi un mouvement de fièvre inattendu venait produire l'effet que j'avais en vain sollicité de l'action des remèdes.
Il suit de ce qui vient d'être dit, que, tout en appréciant les changemens visibles du cœur anévrismatique, on doit néanmoins attribuer au dérangement de ses forces les accidens de la maladie; forces qui tantôt sont exaltées, tantôt diminuées et tantôt enfin entièrement éteintes. Aussi la mort n'est-elle presque jamais produite par une rupture, une attaque de suffocation ou une apoplexie; le plus ordinairement elle est le résultat d'une syncope, ou, en d'autres termes, d'une paralysie du cœur.
§. 988. Ce qui prouve mieux encore combien peu les phénomènes morbides sont liés à l'état physique du cœur, c'est l'absence de plusieurs de ces phénomènes, malgré la présence de l'altération qui
semblait devoir les produire. Nous avons eu à la clinique de la faculté un homme de quarante-cinq ans, malade depuis trois mois, ayant le pouls constamment plein, dur et vif, ce qui avait motivé plusieurs saignées, souffrant d'un asthme, qui dégénéra dans les derniers temps de sa vie en une constante orthopnée; éprouvant de la toux sans expectoration, de la céphalée occipitale, une douleur déchirante à l'épine du dos, des douleurs pulsalives à la nuque, avec un bourdonnement dans l'oreille droite, une infiltration des jambes et du scrotum , enfin de terribles attaques de suffocation, du délire et des défaillances. Mais une chose curieuse, c'est que jamais, pendant près de trois mois que le malade fut examiné journellement par les élèves et par moi, nous n'aperçûmes, ni par la simple application de la main, ni à l'aide du stéthoscope, aucun battement du cœur, premier symptôme cependant d'un anévrisme actif: or, celui-ci l'était réellement, comme le prouvent les détails suivans, résultat de l'autopsie cadavérique. Le cœur pesait deux livres deux onces l ; sa longueur depuis la base jusquà la pointe était de sept; pouces quatre lignes2; sa largeur à la base était de cinq pouces six lignes 3 Les parois du ventricule gauche , extrêmement denses et charnues , avaient
i Neuf à dix onces dans l'état naturel. J'ai indiqué plus haut (p. 4X9) Ie poids et les dimensions normales et anormales du cœur; mais il ne sera pas inutile de les rappeler encore une fois.
a Cinq pouces et demi dans l'état naturel.
3 Trois pouces dans l'état- naturel.