CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES
§. 625. Il existe une très-grande analogie entre les maladies des os et celles des parties molles. Ainsi , par exemple, les fractures ont, à la durée près, une marche semblable à celle des plaies. On a reconnu dans les os l'inflammation : la carie est l'ulcère de l'os; la nécrose correspond à la gangrène, et les exostoses , aux diverses excroissances des autres tissus, etc.
L'origine et les premiers développemens des maladies des os sont souvent obscurs; doués d'un moindre degré de vitalité que les parties molles, les os peuvent être attaqués de maladies dont les commen-
ieinens échappeni au médecin le plus attentif, et qui peuvent même faire des progrès marqués avant de trahir leur existence par des signes saisissables. Des affections générales, des fièvres aiguës qui ébranlent tout l'organisme , n'ont aucune influence sur les os; des lésions passagères de parties qui ont avec ces organes quelque analogie de vitalité, comme les ligamens et les cartilages articulaires, s'étendent rarement jusqu'à l'os lui-même; celui-ci semble, pour ainsi dire, ne pas s'apercevoir de ce qui se passe à ses extrémités.
Néanmoins, quelque lents et obscurs que soient les phénomènes de: la vie dans le tissu osseux, à la longue ils se manifestent par des symptômes faciles à saisir et retentissent sur le reste de l'organisme; comment en serait-il autrement, quand, dès la première formation de l'os, nous y apercevons un appareil de nombreux vaisseaux, qui établissent entre lui et le système vasculaire général une liaison intime, lui fournissent les matériaux de la nutrition, et y conduisent probablement aussi des filets nerveux, dont ils sont toujours accompagnés?
Les os sont susceptibles de contracter toutes les maladies qui reposent principalement sur le mode végétatif de la vie, et qui sont caractérisées par une altération dans l'acte nutritif. On peut signaler d'abord les changemens qu'ils éprouvent dans leur forme et leur volume par hypertrophie, par atrophie, par développement enrayé ou mal dirigé: une activité exaltée nous montre les gonflemens et les exostoses bénignes. Des causes morbides spécifiques,
portant leur action sur les os, y produisent l'inflammation, la carie, et déterminent dans le périoste diverses altérations D'autres causes, attaquant la structure intime du tissu osseux, y font naître la raréfaction, et celle-ci, une fois produite, devient le principe de changemens qui en dénaturent entièrement la texture primitive.
§. 626. La vitalité nécessaire à la production de toute maladie organique , est inégalement répartie dans le système osseux. La substance compacte y tient sous ce rapport le dernier rang. Susceptible d'être excitée par des stimulus externes et internes, elle ne réagit contre eux que d'une manière imperceptible. La vie de l'os est subordonnée à l'intégrité du périoste, et surtout à celle de l'appareil médullaire. La substance spongieuse, douée d'une vie plus prononcée, pénétrée par des vaisseaux extrêmement nombreux, est dans un rapport plus intime avec l'appareil ligamenteux , paraît plus susceptible de s'enflammer, et ses altérations sont accompagnées de douleurs plus grandes ; d'un autre côté, cette vie plus énergique garantit, jusqu'à un certain point, la substance spongieuse de la nécrose ; aussi résistet-elle très -long -temps aux désordres de ce genre dont est frappée la partie moyenne de l'os.
Enfin, l'appareil médullaire l'emporte en vitalité sur toutes les autres parties du système osseux ; il est bien plus sensible aux influences atmosphériques et aux irritations spécifiques , telles que celles qui dépendent de l'arthritis, de la syphilis, du cancer ; c'est vers lui qu'aboutissent les métastases ; il
s'enflamme plus facilement que la substance spon-* gieuse, et les inflammations y sont plus aiguës.
§. 627. Une remarque importante, qui résulte de l'examen des os malades, c'est que leur substance compacte se convertit en substance réticulaire par un travail de nutrition en quelque sorte rétrograde; la matière osseuse nouvellement formée , se présente dans la plupart des cas sous la forme spongieuse, forme qui, suivant Scarpa, est le type primitif de l'os, même dans sa partie compacte. Lorsque les os malades nous offrent un aspect évidemment fibreux, le microscope montre clairement que ces fibres qui, grossies, nous apparaissent sous le volume d'une plume de corbeau, sont elles-mêmes composées d'un tissu manifestement réticulaire.
§. 628. La matière osseuse nouvellement organisée prend différentes formes dans les diverses maladies qui affectent le système osseux. D'après mes observations, cette matière se dépose, i.° en pointes dentelées; 2.° en excroissances stalactiformes; 5.° en aiguilles spathiques; 4-° eïl lames posées parallèlement les unes à côté des autres; 5.° en feuillets contournés, roulés sur eux-mêmes, à l'instar des cornets des fosses nasales; 6.° en granulations verruqueuses ; 7.0 en filamens veloutés; 8.° en végétations fongiformes; g.° en substance amorphe, percée de canaux ir régulier s et obliques , à la manière d'un bois rongé par les vers; io.° en matière-qui , grossie au microscope, ressemble à un madrépore.
Cette diversité de configuration paraît dépendre de la présence et de l'action des vaisseaux capillaires
sanguins, qui se creusent des canaux et des sillons dans la matière osseuse où ils sont logés. Dans l'état de santé on découvre déjà une grande quantité de ces canaux tapissés d'une membrane fine, susceptible , suivant Howship 1 , d'être affectée par des stimulus qui lui sont appliqués immédiatement, ou qui agissent sur elle par sympathie. Ces canaux paraissent se dilater dans certaines maladies et se multiplier dans d'autres, mais leur nombre augmente singulièrement dans les cas de nouvelle formation de matière osseuse.
§. 629. Quant aux effets des maladies des os sur toute l'économie , remarquons qu'ici , comme dans les affections des parties molles, on observe souvent une grande discordance entre les lésions des propriétés vitales et les désordres organiques. Combien de fois, par exemple, ne remarque- 1- on pas des douleurs profondes et véritablement térébrantes , qui, par leur disparition complète et quelquefois spontanée , autorisent à penser qu'il n'existait aucune altération de texture? Et par contre, combien de cas où les changemens de texture les plus prononcés n'ont occasioné aucuns symptômes? Bien plus, la même maladie organique ne déterminé-telle pas tantôt des accidens graves, et tantôt aucun symptôme? Un des phénomènes les plus surprenans, dit Howship2, c'est que la même maladie organique de l'os, l'ostéosarcose, produise parfois
i Beobacht. iiber den gesund. u. krankh. Bau der Knochenj cid. Engl. von Cerutti. Leipzig, S. 4°- - 2 Loc. cit., S. 64 u. 65.
des douleurs atroces, tandis que d'autres fois elle ne cause pas la moindre sensation. Certes, rien ne prouve misux que les maladies du système osseux, la vérité de la doctrine que nous avons établie sur la névrosthénie , comme présidant à toutes les altérations organiques (§.45).
§. 630. Quant à la pathogénie de ces mêmes maladies, on peut appliquer ici les remarques que nous avons faites sur les changemens d'organisation des parties molles (§. 4°6); la force de nutrition est le principal agent de ces changemens. Sans vouloir méconnaître le rôle de l'inflammation dans la production de ces maladies, nous pensons que beaucoup de phénomènes s'expliquent d'une manière plus naturelle et plus facile, par la seule influence de la force plastique sur le mécanisme de leur formation. Nous l'avons dit ailleurs (§. 4°9)> ^a force vitale, dont dépend la nutrition et la composition des organes , agit dans le silence et, pour ainsi dire , à l'insçu de l'organisme: or, leur décomposition est sujette à la même loi. Trop d'exemples de transformation de tissus vont se présenter à nos yeux dans la série des maladies des os ; trop de cas de développement accidentel de pièces osseuses vont fixer nos regards, pour que nous puissions hésiter un instant à signaler cette force dans toute la plénitude de son énergie. Si dans l'état physiologique elle déploie son action avec constance et régularité; si nous pouvons la suivre, dans le travail nutritif des os, depuis l'état gélatineux de ces parties dans l'embryon, jusqu'à leur solidification complète dans l'adulte , nous la ver-
ANATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. 5l
rons tenir une marche inverse dans leurs maladies, ramollir ce qui avait été durci , et dissoudre ce qui avait été concrète : exemple frappant de ce que l'on pourrait appeler, en physiologie pathologique, plasticité rétrograde, que nous aurons de fréquentes occasions de signaler.
§. 631. Les recherches anatomiques sur les altérations organiques dont les os sont susceptibles, sont toutes récentes; mais les maladies auxquelles elles s'appliquent 5 sont aussi anciennes que le règne animal; en effet, on les a retrouvées sur des animaux antédiluviens, preuve incontestable que l'organisation des os était sujette aux mêmes désordres que nous remarquons aujourd'hui. C'est ainsi que, sur un quadrupède qui n'existe plus aujourd'hui, l'ours des cavernes (ursus speiœus)y M. de Walther > a observé une nécrose de l'humérus droit. L'os, sain dans ses parties supérieure et inférieure, était affecté de gonflement dans sa portion moyenne; il était percé de plusieurs ouvertures qui conduisaient dans une cavité spacieuse, laquelle renfermait un séquestre encore adhérent au nouvel os dans la plus grande partie de sa longueur. On a rencontré des vertèbres ankylosées, des portions de mâchoire inférieure cariées, une dernière vertèbre lombaire érodée par la carie, une portion de mâchoire inférieure revêtue d'une couche laminée, un radius jet une vertèbre cervicale dont la substance compacte était très-
i Journ. der Chirurgie und AugenheilL, von Grcefe u« Walther; B. 8, S. i~
b2 LIVRÉ II.
amincie, et la spongieuse rendue très-friable. Ces deux os étaient aussi devenus très-légers.
§. 632. Avant d'aborder l'anatomiedes os malades en particulier, disons deux mots de leur classification.
On voit au premier coup d'oeil, que la distribution généralement admise en pathologie chirurgicale ne saurait convenir à l'anatomie pathologique. Les fractures et les luxations n'appartiennent à cette dernière qu'autant qu'elles déterminent un changement organique dans la texture des parties. D'autres altérations du tissu osseux, dont la chirurgie s'occupe, telles que la carie, y sont étudiées principalement sous le rapport de leur étiologie, parce que c'est elle qui influe le plus sur leur traitement. D'autres, enfin, qui pour le praticien peuvent être identiques, sont, sous le rapport de l'anatomie , distinctes les unes des autres, parce que cette science, à l'instar de l'histoire naturelle, dont elle imite la méthode, doit distinguer tous- les objets qui présentent des caractères tranchés et constans. Hoyvship * a proposé une classification, dont les bases sont moins prises dans l'anatomie pathologique, que dans des idées théoriques sur le mode dont cet auteur conçoit que ces maladies se forment. Attribuant, peut-être avec raison, une grande part dans la pathogénie des altérations des os à l'état anatomique et physiologique du périoste et des membranes qui tapissent les petits canaux osseux, il range ces altérations en neuf classes, dont les quatre premières comprennent l'augmentation de volume par suite d'une activité
i Loc. cit. , S. 4@.
exaltée dans ces membranes, et les cinq dernières, l'appauvrissement des os et leur changement de composition par l'effet d'un excès d'absorption.
§. 633. Fidèle au principe qui veut qu'on procède du simple au composé, et convaincu de la nécessité de baser la classification des maladies des os sur des caractères anatomiques, je crois pouvoir les distribuer en deux classes : la première traitera des changemens d'aspect sans altération de structure, et comprendra les irrégularités de forme et de direction dans les principales divisions du squelette, et dans les os en particulier, ainsi que des changemens de couleur. La seconde embrassera les changemens que subit le tissu osseux lui-même , ainsi que la matière dont il est composé.
Cette seconde classe sera elle-même divisée en neuf chapitres , qui traiteront : 1 .° de l'inflammation ; 2 .° du gonflement; 3.° des végétations; 4-° de l'érosion; 5.° de l'appauvrissement de la substance; 6.° de la transformation; 7.0 de la reproduction du tissu osseux ; 8.° des altérations de la moelle; et g.° des maladies des dents.