CLASSE PREMIÈRE
CHANGEMENS DE FORME DANS LES OS SANS ALTÉRATION DANS LEUR STRUCTURE ET LEUR COMPOSITION, ET CHAN- GEMENS DANS LEUR COULEUR.
§. 634. En passant en revue les différentes parties du squelette, nous découvrons des conformations vicieuses à la tête, au tronc et aux extrémités.
Les mauvaises conformations de la tête ont déjà été signalées par nous lorsque nous avons parlé de
l'hypertrophie, de l'atrophie, du développement enrayé ou mal dirigé. Nous reviendrons d'ailleurs sur ce sujet en traitant des fœtus monstrueux.
§. 635. Les changemens de formes que subit la colonne vertébrale, constituent les gibbosités, qui sont de trois espèces : la scoliose ou gibbosité latérale, la plus fréquente de toutes, et dans laquelle la colonne vertébrale éprouve aussi une torsion plus ou moins prononcée; la cyphose ou gibbosité en arrière, la moins rare après la précédente, mais qui, d'après une inspection attentive des parties , dépend souvent de celle-ci ; et enfin , la lordose ou la gibbosité en avant, la plus rare de toutes, et qui ne peut avoir lieu que dans la région lombaire, ou vers les dernières vertèbres dorsales.
Les différentes déviations de la colonne vertébrale se présentent à nous: i.° tantôt isolées; 2.0 tantôt associées deux à deux ou même toutes à la fois; 3.° souvent réunies à d'autres difformités, soit du thorax, soit du bassin, soit des membres. Il est certain que, lorsque la déviation de la colonne vertébrale est un peu prononcée, elle influe plus ou moins sur la conformation de la poitrine ; mais comme elle peut exister sans que le bassin ou les membres s'écartent le moins du monde de leur forme naturelle, elle doit être distinguée des cas où une cause générale, telle qu'une nutrition dépravée , frappe à la fois toute l'économie. Je parlerai principalement ici des change- ,mens de forme qui affectent les os d'une seule région.
§. 636. Reprenons en particulier les diverses espèces de gibbosités:
AJN'ATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. 55
i.° La scoliose, examinée dans les cas où elle est peu prononcée, n'offre que des changemens légers dans les vertèbres qui concourent à sa formation. Sans parler de l'altération de structure , qui n'y est en aucune manière perceptible , chacune des vertèbres ne présente qu'une déviation de forme et de direction. Souvent elles n'ont éprouvé qu'une torsion à peine sensible sur leur axe; d'autres fois, un côté de leur corps est un peu plus affaissé que l'autre; mais ce changement, peu marqué dans chaque pièce en particulier, en produit un très-frappant sur l'ensemble de la colonne vertébrale et du thorax, si bien qu'un des côtés de la poitrine est alors plus déjeté en dehors et plus voûté, tandis que l'autre est plus aplati; que le flanc du côté malade rentre, tandis qu'il est plus saillant du côté opposé, et qu'en général, il y a entre les deux moitiés du corps un défaut de symétrie marqué.
Quoique la scoliose, suivant la remarque de Shaw !> affecte souvent les jeunes enfans; elle ne se déclare ordinairement que vers la neuvième ou dixième année. Le premier indice de cette maladie, dont les mères s'aperçoivent les premières, se manifeste à l'épaule et à la région mammaire du même côté; avant d'avoir porté leur attention sur la colonne vertébrale, les mères s'imaginent qu'il existe une dislocation de l'épaule. Les enfans paraissent boiter; une des extrémités inférieures semble plus longue que l'autre. Quand ils marchent , ils avancent un des
i Ueber die V erkriimmungen j a. d. EngL Weimar, 182 5; 5.90.
côtés du corps, placent un de leurs bras sur le dos^ et saisissent avec lui le coude de l'autre bras; quoi-* qu'ils fassent ce mouvement pour ainsi dire machinalement, il a néanmoins pour but d'abaisser l'épaule saillante, et de rétablir l'équilibre dans les deux moitiés du corps.
Lorsque la maladie fait des progrès, la colonne vertébrale prend la forme d'un S romain; un des côtés du corps devient de plus en plus voûté; les côtes du côté convexe, qui est presque toujours le côté droit, s'éloignent, leurs interstices deviennent plus grands; celles du côté opposé se rapprochent et se touchent par leurs bords. Cette disposition est surtout apparente quand l'enfant place les deux bras sur le sommet de sa tête. Les applique-t-il sur les côtés du tronc, il reste un intervalle vide entre l'un des , bras et son côté correspondant, tandis qu'il n'y en a pas du côté opposé. L'omoplate change de direction et de forme ; au lieu d'être porté de plus en plus en dehors, par l'augmentation de la saillie de la poitrine, cet os se rapproche au contraire des apophyses épineuses. Son angle inférieur, qui dans l'état • naturel est assez distant des côtes pour qu'on puisse le saisir avec la main, est appliqué sur ces parties, Son corps , au lieu d'être aplati , prend une forme voûtée, qui s'adapte à la convexité des côtes.
Les parties supérieures et inférieures de la colonne vertébrale éprouvent aussi des changemens par suite de la scoliose; ainsi la partie latérale du cou du côté de la convexité dorsale offre une saillie que des personnes inexpérimentées prennent pour une tumeur
ANATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. Sj
particulière , mais qui provient de ce que les apophyses transverses des vertèbres cervicales se portent un peu en dehors. La partie inférieure de la colonne offre presque toujours une courbure en sens opposé à celle de la région dorsale: il en résulte que le ventre commun des muscles sacro-lombaire et long dorsal du côté concave est tendu comme une corde, et en impose parfois pour la portion lombaire de la colonne vertébrale elle-même. Souvent la torsion , dans la scoliose, est si grande que la face antérieure des corps des vertèbres devient latérale, et que les côtes des deux côtés, loin d'être placées dans un même plan horizontal, sont situées à plusieurs pouces l'une au-dessus de l'autre,
2.0 La cyphose, ou saillie en arrière de la colonne vertébrale , se remarque particulièrement à la partie supérieure du dos, à moins qu'elle ne soit l'effet d'un ramollissement ou d'une carie du corps des vertèbres. Si on l'observe dans le jeune âge, elle provient d'une courbure habituelle du corps en avant, par une application soutenue au travail, surtout chez les sujets affectés de myopie. Dans un âge plus avancé, et dans la vieillesse, elle est due à un affaissement de la substance intervertébrale, ainsi qu'à une faiblesse des muscles destinés à soutenir le tronc dans sa rectitude naturelle.
A une convexité très-considérable en arrière et en dehors correspond nécessairement une concavité au dedans. Il arrive fréquemment que la portion du poumon qui s'y engage, y adhère fortement, et ce qu'il y a de très-particulier, c'est qu'il s'y développe
des concrétions calcaires, en partie implantées dans le parenchyme pulmonaire, et en partie nichées dans la concavité formée par la courbure des vertèbres.
Lorsqu'on examine en particulier les vertèbres correspondantes à la gibbosité en arrière, on trouve que leur corps est aminci à sa partie antérieure, qu'il y a moins de hauteur qu'à sa partie postérieure, et qu'en conséquence les faces supérieure et inférieure de ce corps sont inclinées l'une vers l'autre eu avant.
3.° La lordose est, comme je viens de le dire, la plus rare des gibbosités, et ne se remarque qu'à la partie lombaire de la colonne vertébrale. Cependant je l'ai encore trouvée assez fréquemment dans des cas où elle était la suite de la torsion qu'éprouve la colonne vertébrale affectée de scoliose.
§.637. Un phénomène que l'on remarque souvent dans les déviations de toute espèce de la colonne vertébrale, c'est la soudure de plusieurs vertèbres, qui a lieu particulièrement sur le côté de leur corps , ou sur leur face antérieure, et jamais à leurs lames. Cette ossification ne consiste pas dans la conversion des ligamens intervertébraux en substance osseuse, mais en une tumeur en forme de cal, qui passe en manière de pont d'une vertèbre à l'autre., et ne touche pas même la substance intervertébrale. Dans les cas de scoliose, il est plus fréquent de voir cette ankylose vraie au côté convexe qu'au côté concave. Dans la lordose on la trouve à la face antérieure des vertèbres, quoiqu'elle existe aussi, comme nous le dirons plus bas, sur des vertèbres nullement déviées.
Il est facile de concevoir comment l'état de la
ANATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. 5g
colonne vertébrale influe sur celui de la poitrine. En effet, celle-ci est entraînée dans différentes directions ; les côtes sont quelquefois extrêmement àlongées d'un côté, aplaties et collées sur la convexité formée par l'inflexion latérale des vertèbres ; celles du côté opposé sont fléchies dans leur longueur , de telle sorte qu'elles forment une saillie en dedans de la poitrine et une excavation en dehors , et finissent par aboutir au sternum , qui est lui-même déjeté de leur côté. Outre cette difformité, les côtes en ont une qui leur appartient en propre, et qui consiste dans une tuméfaction de leurs extrémités sternales, qui figurent une suite de nœuds de chaque côté du sternum. Enfin, celui-ci offre une proéminence en avant plus ou moins considérable , et qui quelquefois forme une véritable crête qui rappelle la forme du thorax des oiseaux.
§. 638. La déviation de la colonne vertébrale, dans quelque sens qu'elle ait lieu, ne préjuge rien sur l'état du bassin. En effet, les observations de Sandifort, de Cheselden, de Walter et de Hunter, prouvent que ces déviations peuvent être trèsprononcées, et la difformité du thorax être la plus grande possible, sans que le bassin soit le moins du monde altéré dans son étendue, sa capacité et la régularité de sa structure. On a même observé quelquefois, qu'au lieu d'être rétréci dans ses diverses parties , il était au contraire trop ample dans toutes ses dimensions. Nous possédons , au Muséum de la Faculté, le tronc d'une femme qui offre, dans la conformation de sa poitrine, la scoliose la plus
forte. Sa colonne vertébrale forme une saillie trèsconsidérable à droite et en arrière; les côtes de ce côté sont alongées, aplaties et collées sur la convexité de cette bosse; le thorax est déjeté à gauche, et la cage osseuse qu'il représente est singulièrement raccourcie. Or le bassin, très - régulier dans sa conformation, quoique trop fortement incliné en avant, offre les diamètres suivans : l'antéro- postérieur, quatre pouces trois lignes; le transverse, quatre pouces dix lignes; un des diamètres obliques, quatre pouces six lignes; l'autre, quatre pouces quatre lignes : les trois derniers diamètres étaient un peu rétrécis; mais celui qui l'était le plus, était le coccypubien , qui n'avait que deux pouces neuf lignes , quoique, par l'effet de la trop forte inclinaison de ce bassin , le diamètre sciatique fût de trois pouces onze lignes.
§. 639. Toutefois, le bassin, surtout chez les femmes, n'est que trop souvent affecté de mauvaise conformation. Tantôt il y a défaut de symétrie dans les os des hanches, dont l'une est plus élevée que l'autre, ou plus inclinée ? soit en dehors, soit en dedans. Tantôt le détroit supérieur est vicieusement affecté par la mauvaise direction des parties osseuses qui le composent; tantôt c'est le détroit inférieur. Comme c'est du premier surtout que dépend la difficulté ou même l'impossibilité de l'accouchement, c'est aussi celui qu'on a le plus étudié sous le rapport de ses irrégularités. Osiajnder ? a cru pouvoir les
i Grundriss der JEntbindungskunst; ister B. , S. 65.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. 6l
rapporter à six espèces , savoir : i.° le bassin rénijftjrme, dans lequel l'angle sacro - vertébral avance beaucoup trop dans le plan du détroit supérieur, ce qui diminue l'étendue du diamètre sacro - pubien ; 2.0 le bassin elliptique dans le sens transversal. Dans celui-ci les deux os des îles sont trop éloignés l'un de l'autre, la base du sacrum ne proémine pas trop dans le détroit, mais les pubis sont plus rapprochés de lui par leur aplatissement et le défaut absolu de convexité en dehors : de là une diminution de longueur dans le diamètre sacro-pubien , et un excès d'étendue dans l'iliaque. 5.° Le bassin à figure ovoïde d'arrière en avant ? dans lequel le diamètre antéro-postérieur est trop long et le transverse trop court. 4-° Le bassin ayant la forme d'un huit de chiffre , et qui est caractérisé par la saillie considérable de l'angle sacro-vertébral et un enfoncement des os pubis, de telle sorte qu'ils forment une forte convexité à leur face interne. Dans ce cas , le détroit supérieur est très-resserré dans son diamètre antéro-postérieur, tout en ayant sa largeur ordinaire des deux côtés de ce diamètre. 5.° Le bassin devient oblique, lorsqu'une des cavités cotyloïdes rentre et fait une convexité considérable dans le détroit supérieur. 6.° Enfin , le bassin est tout-à-fait triangulaire, ou plutôt le détroit supérieur est circonscrit par trois lignes convexes, qui s'unissent à angles très-aigus, lorsque les deux cavités cotyloïdes font une saillie en dedans , en même temps que l'angle sacro-vertébral est trop proéminent. Dans ce cas , les deux dia/nètres obliques tombent sur cet angle, et
le pubis forme en devant une saillie aiguë : les tubérosités sciatiques sont aussi trop rapprochées l'une de l'autre.
Indépendamment de ces difformités , qu'on pourrait appeler cardinales, quelquefois le bassin est, si l'on peut ainsi dire, singulièrement recoquillé par l'effet de la convexité des deux os des îles, par celle du sacrum et par le rapprochement des tubérosités sciatiques. Il n'y a presque pas de cabinet anatomique où l'on ne rencontre des bassins viciés, soit par défaut de symétrie, soit par l'étroitesse des détroits ou des cavités. Notre Musée en particulier en renferme de très-curieux et très-intéressans.
§. 640. A l'occasion des bassins difformes, je ne puis passer sous silence une autre irrégularité de cette partie du squelette , que l'on remarque le plus souvent sur des femmes contrefaites, mais qui ne consiste pas dans un vice de conformation proprement dit; je veux parler des bassins mal inclines. On sait que le plan du détroit supérieur des bassins naturels est tellement incliné d'arrière en avant, qu'il forme avec la ligne horizontale un angle de trente et un à trente-cinq degrés. Or, il arrive quelquefois que cet angle est beaucoup plus ouvert : alors l'angle sacro - vertébral est situé très -haut, et les os pubis très-bas; en même temps ces os sont tellement contournés que leur bord supérieur est devenu antérieur, leur bord inférieur postérieur, leur face interne supérieure , et leur face externe inférieure ; d'où il suit que, pendant la grossesse, la matrice est affectée d'une obliquité antérieure très -prononcée;
que, pendant l'accouchement , la tête du fœtus repose trop long-temps sur les os pubis , qui lui fournissent comme une espèce de support, et que les contractions de l'utérus le poussent continuellement contre ces os , jusqu'à ce qu'enfin elles cessent entièrement et que le travail soit tout-à-fait suspendu. Lorsque, dans ces cas, on est forcé de venir au secours de la nature, et de terminer ces accouchemens par les moyens de l'art, on ne réussit pas avec le forceps; parce qu'on ne peut pas le porter suffisamment dans l'axe du détroit supérieur, trop fortement incliné lui-même en avant, et qu'on ne peut pas saisir la tête, située sur la surface interne des pubis , devenue, comme je viens de le dire, supérieure. La version de l'enfant sur les pieds est alors une ressource plus certaine, et réussit d'autant mieux, que le bassin est plus large qu'à l'ordinaire.
Lamotte ] et Levret 2 avaient rencontré de pareils accouchemens , qui avaient pour eux quelque chose d'inexplicable , parce qu'ils ignoraient la véritable cause qui les rendait laborieux, et qu'ils l'attribuaient faussement à la mauvaise position des épaules de l'enfant. Gomme ces cas sont assez rares » et qu'il ne s'en trouve point d'exemples clairement rapportés dans nos auteurs, je crois devoir consigner ici le fait suivant.
§. 641. Une femme forte et bien constituée, âgée
i Traité complet des accouchemens naturels, non naturel* et contre nature ] obs. 248-
2 Suite des observations sur les causes et les accidens d« plusieurs aceouchemeas laborieux, p. 3«s
de trente-cinq ans, enceinte pour la première fois, et ayant le bassin en apparence bien conformé, fut reçue à l'hôpital civil de Strasbourg le 22 Mai 181 1 , au commencement du neuvième mois de sa grossesse. Elle entra en travail dans la nuit du 4 au 5 Juillet : les douleurs furent vives pendant la journée du 5 , elles amenèrent la rupture des membranes , et opérèrent la descente de la tête dans le détroit supérieur. Celle-ci se présentait dans la meilleure position; c'est-à-dire, l'occiput à gauche et en devant, et la face à droite et en arrière. Aucun accident ne compliquant le travail , on abandonna l'accouchement aux seuls efforts de la nature. Cependant, malgré les contractions de la matrice, la tête ne fit pas beaucoup de chemin dans le bassin, en sorte que, le 6 au matin, je ne la trouvai pas encore descendue dans l'excavation. Je demeurai encore tranquille spectateur, par la raison qu'il ne se présentait aucune indication à remplir, et que, ni du côté delà femme ni du côté de l'enfant, je ne découvris aucun obstacle à l'accouchement. Il y avait, à la vérité, une obliquité antérieure de la matrice; mais on sait combien cette disposition est fréquente, et combien il est aisé de la corriger par la position horizontale qu'on fait prendre à la femme en travail. Quoique cette position fut donnée de bonne heure à celle qui fait le sujet de l'observation, l'accouchement n'avança plus; la tête, dont une portion s'était engagée dans l'excavation du bassin , ne fît point le moindre mouvement progressif. Le travail avait déjà duré pendant quarante-huit heures et, quoique les
ANATOMIE pathologique spéciale. 65
forces de la femme eussent déjà beaucoup diminué, il y avait encore des contractions, mais qui demeuraient sans effet. Dans cet état de choses, je me déterminai à l'accouchement artificiel. Le choix du moyen n'était point douteux; le forceps était clairement indiqué. Je n'avais dans le principe aucune mauvaise opinion du bassin, que j'avoue n'avoir pas examiné durant la grossesse , ni au commencement du travail, attendu que la bonne conformation de la femme m'éloignait de cette idée. La tête se trouvant encore dans le diamètre oblique, j'appliquai l'instrument, suivant les règles établies par Baudelocque. Je n'éprouvai aucune difficulté dans cette application , mais j'en rencontrai beaucoup dans l'extraction. La tête n'avança pas, et le forceps glissa. Je l'appliquai de suite une seconde et même une troisième fois, sans être plus heureux. Ayant remarqué que la tête était écrasée, j'appliquai sur elle les crochets, et je l'amenai sans difficulté, ainsi que le tronc de l'enfant. Quoique la première eût perdu toute sa forme , je pus néanmoins en apprécier le volume, et me convaincre qu'il ne dépassait pas celui des têtes des enfans à terme ; les épaules n'avaient non plus que leur diamètre ordinaire; le cordon n'était pas trop court, et n'était passé sur aucune partie du fœtus ; l'orifice de la matrice avait été souple, aminci, et s'était déjà retiré derrière la petite circonférence de la tête , lorsque j'appliquai l'instrument. Il était donc démontré que l'obstacle qui s'opposait à cet accouchement , et ensuite à l'extraction de la tête avec le forceps, ne pouvait il 5
provenir ni du fœtus ni de la matrice ; il fallait donc le chercher dans la conformation du bassin. En portant la main dans l'utérus pour délivrer la femme , je trouvai avec étonnement qu'il n'y avait aucune étroitesse, et que je pouvais non-seulement introduire ma main dans le détroit supérieur, mais, en fermant le poing, la porter librement de droite à gauche et d'arrière en avant. Je me rappelai alors la doctrine de Levret, concernant la position vicieuse et l'arrêt des épaules au détroit supérieur; mais pouvais -je raisonnablement admettre cette position dans le cas actuel, où la base du crâne occupait encore ce détroit, et où les épaules étaient par conséquent à quelque distance de lui? Cette femme étant morte, le cinquième jour de ses couches, de péritonite puerpérale, l'examen du bassin vint m'éclairer sur les difficultés de cet accouchement, dont, jusque-là, je ne pouvais me rendre raison. Le détroit supérieur avait quatre pouces et demi dans son diamètre antéro-postérieur, cinq pouces dans le transverse , quatre pouces onze lignes dans le diamètre oblique, qui de la cavité cotyloide gauche s'étend à la symphyse ilio-sacrée droite ; quatre pouces neuf lignes dans l'autre diamètre oblique, qui de la cavité cotyloide droite s'étend à la symphyse iliosacrée gauche. L'excavation avait quatre pouces sept lignes de diamètre antéro-postérieur, et quatre pouces entre les deux épines sciatiques. Le détroit inférieur avait trois pouces sept lignes de la pointe du sacrum à l'arcade du pubis, et quatre pouces huit lignes entre les deux tubérosités sciatiques. Il n'y
avait donc rien d'irrégulier dans les diamètres du bassin. Mais une chose qui me frappa, ce fut la grande ouverture qu'il présentait supérieurement* la hauteur à laquelle se trouvait la saillie du sacrum , et l'abaissement du pubis, qui était tel que, sur le bassin couché sur un plan horizontal , une ligne verticale, partant de la partie supérieure de la symphyse du pubis, tombait au devant de la pointe du coccyx. Dans ce même bassin, considéré dans une position perpendiculaire, le pubis était tellement incliné d'avant en arrière, que la surface interne devenait en •quelque sorte supérieure et l'externe inférieure. Je reconnus alors, mais trop tard, que j'avais eu à opérer sur un bassin fortement incliné en avant, c'est-à-dire dont le détroit supérieur formait avec le plan horizontal un angle trop ouvert; et, en le mesurant, je trouvai que cet angle était de cinquantequatre degrés. Dès-lors il me fut facile de me rendre compte de la marche de cet accouchement, de la longueur du travail, de l'inefficacité des douleurs, du mauvais succès de l'emploi du forceps ; en un mot, de tous les accidens qui s'étaient manifestés.
J'ai cru devoir consigner ici cette observation avec tous ses détails, parce qu'elle constate une disposition peu connue du bassin, qui entraîne des suites très-fàcheuses lors de l'accouchement.
§. 642. Rien de plus fréquent que des changemens de forme et de direction dans les os des extrémités. La clavicule est souvent tellement courbée en avant dans sa moitié interne, qu'elle ne repré-
sente plus qu'un petit cerceau qui fait saillie audessus de la première côte. L'humérus est fréquemment contourné en dehors et en avant, raccourci et gonflé à ses extrémités articulaires. Les os de l'avant-bras offrent un pareil gonflement; ils sont de plus amincis dans leur milieu, et courbés dans le sens de leur convexité. Les os des extrémités inférieures offrent plus souvent que les supérieures des changemens de forme et de direction. Le fémur décrit une courbe dont la convexité est dirigée en dehors, de sorte qu'il s'écarte de la ligne médiane, et qu'il tend à porter le centre de gravité en dehors de cette ligne. Les os des jambes sont courbés dans le même sens, et décrivent, avec ceux du côté opposé, Une espèce d'ellipse, dont la convexité est en dehors et la concavité en dedans. Enfin, ces divers os sont gonflés à leurs extrémités articulaires.
Cependant les os des extrémités inférieures ne sont pas toujours plies dans le sens que je viens de décrire. Quelquefois les fémurs et les os des jambes, considérés comme une seule pièce , décrivent une courbe dont la convexité est dirigée en dedans , les genoux se rapprochent et se frottent l'un contre l'autre; afin d'échapper à cet inconvénient, les individus ainsi conformés font avec chaque extrémité une rotation en dehors, et leur marche est vacillante.
Quelquefois aussi les os de cette extrémité sont plies directement en avant, et font une saillie considérable soit au fémur, soit au tibia. Enfin, ces os, au lieu d'être contournés dans un seul sens, le sont
dans plusieurs; comme cela arrive particulièrement au tibia , qui peut prendre la forme d'un S italique. Mais quelle que soit la courbure de cet os , on remarque que le péroné est dirigé de même, et qu'il lui reste constamment parallèle.
Dans tous les cas de mauvaise conformation des os longs des membres , et dans quelque sens que leur courbure ait lieu, on remarque que ces os perdent leur forme ronde on prismatique, pour devenir plus ou moins aplatis, au point qu'ils n'ont que deux surfaces , et que leurs angles sont de véritables crêtes presque tranchantes. Ceci s'applique surtout aux os de la jambe.
Lorsqu'on scie suivant la longueur un os ainsi conformé, et qu'on le divise en deux moitiés, on trouve constamment qu'il est très-riche en substance compacte à sa partie concave , tandis qu'à sa partie convexe il a sa consistance et sa structure naturelles. Cest une remarque déjà faite par Stanley j , qui considère cette disposition comme un effort de la nature, qui vient au secours des parties de l'os qui ont cédé d'abord, et leur donne, au moyen de phosphate calcaire surabondant, un plus grand degré de solidité.
§. 643. Les causes occasionelles de îa déviation de la colonne vertébrale en général, et de la scoliose en particulier, sont:
i.° Les mauvaises attitudes des enfans, principarlement chez ceux qui sont d'une complexion déli-
1 Bict, de méd. en 21 vol. $ t. 18, p. i65,
cate, soit par l'effet d'une disposition originelle, soit par une croissance trop rapide. On a observé que les jeunes filles, lorsqu'elles restent long-temps assises sans que leur corps soit soutenu, ou qu'elles se livrent à certains exercices, par exemple celui de la harpe, se penchent toujours d'un côté; ou bien encore, qu'en écrivant elles avancent beaucoup plus l'épaule droite, et font exécuter un mouvement de torsion à la colonne vertébrale. Si les défauts dans la conformation de cette colonne sont moins apparens sur les garçons que sur les filles, cela provient de ce que dans les premiers ils sont corrigés et même peu à peu effacés par des exercices de corps plus forts et plus souvent répétés.
La même remarque s'applique aux cas où on tient les enfans plus ou moins long-temps courbés dans la même position , surtout quand leur corps ne s'appuie que sur deux points, savoir: sur la tête et le bassin. C'est ce que j'ai observé sur une petite fille de neuf ans, qui, dans un voyage de cent vingt Heues, se tint constamment dans le même coin de la diligence. A dater de ce voyage, sa colonne vertébrale subit une petite inflexion, et la hanche sur laquelle elle était toujours restée appuyée, est restée un peu plus saillante que celle du côté opposé.
2.° L'action irrégulière des muscles. On a dit que l'antagonisme pouvait être rompu entre les muscles sacro-lombaire et long dorsal des deux côtés du corps; que ces muscles agissant plus fortement d'un côté, ou qu'étant spasmodiquement contractés, ils courbaient vers ce côté la colonne, et produi-
saient une saillie au côté opposé; d'où il suivrait que ceux qui sont situés du côté concave, sont plus forts que ceux du côte convexe !. Outre que cette action n'expliquerait pas la déviation partielle de quelques vertèbres , il est bien plus vraisemblable que ces courbures doivent être attribuées à l'action prépondérante des muscles qui, d'un côté de la colonne vertébrale, se rendent à l'épaule correspondante, et l'entraînent dans cette direction : en effet, c'est presque toujours du côté droit que se remarque la convexité de la colonne dorsale.
3.° Quant à l'alongement des ligamens et à leur relâchement, il nous paraît devoir être bien plutôt l'effet que la cause de déviation de la colonne vertébrale. La gibbosité peut -elle être le résultat dune luxation des vertèbres ? On est disposé dans le monde à l'attribuer à cette cause , dont pourtant il existe à peine quelques exemples. Nous citerons ici l'histoire d'un individu2 mort à quarante ans > qui, à l'âge de huit ans, était tombé sous les roues d'un chariot, et qui depuis ce moment fut affecté de gibbosité. La colonne vertébrale était pliée en deux presque à angle droit; les vertèbres avaient subi une torsion latérale : plusieurs étaient ankylosées; deux côtes, la quatrième vertèbre lombaire et le sacrum, portaient des traces de fractures; la cavité pectorale droite était très-rétrécie, la gauche par contre était très-ample.
1 Qbserv. on distort, of the spine», hy W^ard,; p, 2 5.
2 Pope, Dissert, de scoliosi, Regiom.; 1808, Salzburg, mediz* chir. Zeitungy igfer Ergdnzungsband , S, 19^.
4-° On a parlé d'une quatrième cause de déviation de la colonne vertébrale, laquelle réside dans une maladie aiguë, souvent de courte durée, d'une fièvre éphémère, par exemple, et qui-, après avoir attaqué subitement des enlans et de jeunes sujets, particulièrement des filles, produit tout à coup une saillie de la colonne vertébrale, de la hanche et du grand trochanter. Hippocràte1, qui connaissait ce cas, avait remarqué qu'il consistait dans une distorsion des vertèbres cervicales à la suite d'une angine, et que les malades se rétablissaient avant le quatrième jour. Van Swieten 2, a observé une seule fois cette espèce d'angine sur un enfant de dix ans; elle détermina un dérangement tel dans le cou, que la nuque offrait une cavité très- enfoncée. P. Frank 5 cite aussi l'exemple dune jeune demoiselle de quatorze ans, née d'une mère extrêmement rachitique, et qui, à la suite d'une esquinancie, eut une déviation marquée dans les vertèbres cervicales et dorsales. Le quinquina et les bains froids rétablirent promptement cette malade , et remirent la colonne vertébrale dans son premier état.
§. 644. Quoique nous ayons considéré ces causes des déviations et des distorsions de la colonne vertébrale et des autres os comme agissant d'une façon en quelque sorte mécanique , il n'en faut pas moins admettre que, dans la plupart des cas, il existe un état
i De morbis popularité*- vagarttibus ,• lib. 2.
2 Comment, in Boerh. • lib. 2, §. 818.
3 Diseurs, de rachitide acuto et adultorum y Opuscula med, Lips., 179o; p. 184.
morbide qui prédispose à ces altérations. Or, cette cause prédisposante, les auteurs l'ont désignée sous le nom de rachitis.
Disons un mot de ce dernier, quoique son histoire soit plus particulièrement du domaine de la pathologie.
§. 645. Le rachitis, ou la maladie anglaise, est une cachexie caractérisée par un état fluxionnaire vers la tête, un amaigrissement du corps, une intumescence du bas-ventre, un ramollissement et une difformité des os. Le mot qui exprime cette maladie, est tiré de rachis \ qui veut dire épine du dos , attendu que cette partie du squelette en est le plus souvent affectée. Quelques auteurs, d'après Pinel, lui substituent le nom de ostéomalacie ; mais nous croyons devoir réserver cette dernière dénomination pour exprimer une altération organique qui doit être distinguée du rachitis, et dont nous traiterons plus tard.
Les anciens connaissaient le rachitis; nous lisons dans le second chant de l'Iliade , que Thersites, un des capitaines grecs, était extrêmement contrefait. Hippocrate 1 parle des hommes qui deviennent bossus à la suite dune maladie interne, et distingue expressément la déviation de la colonne vertébrale par cause externe et mécanique , d'avec celle qui est le résultat d'une fluxion humorale sur les vertèbres 2. Celse signale également des enfans en tra-
i -Aphorism. ^6 , sect. 6.
1 Lib. de articulis.
vail de dentition , auxquels il survient des déviations de la colonne vertébrale " , une tuméfaction des glandes et toutes sortes de tubercules. Avi- CEinjne2, dit aussi un mot de la gibbosité , qu'il attribue à une fluxion sur les os d'humeurs aqueuses et salées. Enfin, quelques passages de Plaute et de Martial prouvent qu'il y avait de leur temps des enfans affectés de torsion congénitale des pieds. Cependant ce n'est que dans le dix-septième siècle que le rachitis , étudié avec plus de soin , fut considéré comme une maladie particulière; il fut d'abord observé en Angleterre dans les comtés de Dorset et de Sommerset, et les premières descriptions que nous en ayons, sont dues à Glissoin 5 et à Mayow.4
§. 646. Cette maladie, chez les enfans, coïncide ordinairement avec la dentition , et commence rarement avant le sixième mois , et elle attaque rarement après la septième année. On a prétendu aussi qu'elle n'était jamais congénitale, quoique Glisson eût déjà soutenu le contraire , et qu'il eût même rapporté un exemple de ce fait 5. Un second est consigné dans une Dissertation publiée à Strasbourg 6. Pinel en a décrit un autre 7. Romberg 8 a donné la description
i De medicina ,• /. i , c. i.
2 Lib. de re medica. p^enet., 1 564-
3 Tract, de rachitide, s. morb. puer. Loud., i65o.
4 Tract. 5, De rackitide. Oxon., 1674»
6 Klein, Diss. sistens casum rachit. cong. Arg., 1765.
7 Fourcroy, Méd. éclairée.; t. 1, p. ni.
8 Diss. de rachitide cong. BeroL, 1817.
ANÀTOMIE PATHOLOGIQUE SPÉCIALE. 7 5
et la figure d'un fœtus rachitique ; M. Meckel * a vu quelques cas de scoliose et de lordose sur des fœtus. Fleischmaisjn 2 décrit plusieurs courbures congénitales de la colonne épinière. Ficrer3 a publié sur cette maladie un Mémoire, dans lequel sont rapportées quelques histoires de rachitis congénital. Dans la collection de feu M. Osiander4, se trouve un embryon de trois mois et demi , ayant des pieds bots et une disposition rachitique de tout le squelette. M. Carus fait mention d'un fœtus du sexe féminin, né d'une mère rachitique, et qui était attaqué de scoliose et de gonflement des côtes et des extrémités articulaires des os. M. le docteur Ni vert 5 rapporte le cas d'un enfant hydrocéphale avec gibbosité, qui vint au monde par un accouchement laborieux: la gibbosité était considérable, elle occupait toute la région lombaire, de manière à former une saillie demi-ovaire , ayant deux pouces de diamètre dans un sens , et quinze à dix-huit lignes dans l'autre ; les vertèbres qui formaient la tumeur, étaient dures et comme boursouflées; elles avaient empêché le fœtus de franchir le détroit inférieur du bassin. J'ai vu moi-même, dans la collection de pièces préparées , déposées à l'école d'accouchement de Colmar (département du Haut-Rhin), le squelette d'un fœtus rachitique.
1 Pathol. sénat, j B. 1 , S. 35o.
2 De 'vitiis cong. circa thor. et abdom. ; p. 3 et 9.
3 Hufelatvd, Med. biblioth.; B. fa.
4 Epigramm. in compl. mus. anat. res. Gœtting. , 1807.
5 Archives générales de médecine, t. i3, p. 618.
§. 647. Si nous examinons les symptômes, soit précurseurs, soit concomitans du rachitis , nous observons que l'enfant devient lent, indolent et trop sérieux pour son âge ; qu'il ne s'amuse plus de ses jeux ordinaires, qu'il ne veut plus marcher, qu'il a de la peine à soutenir sa tête ; le visage se décolore et devient bouffi; les chairs se ramollissent; la peau se ride; la tête est souvent couverte de sueur, surtout pendant le sommeil ; la dentition devient irrégulière et les dents noircissent. En même-temps la digestion languit; des acides se développent dans les premières voies ; le ventre se tuméfie ; l'enfant appelé les mets farineux. La tête, augmentée de volume, paraît s'enfoncer entre les épaules; les facultés intellectuelles sont quelquefois plus prononcées. Les extrémités articulaires se gonflent, mais ce sont surtout les os du tronc qui sont vicieusement affectés. Enfin, la nutrition de tout le système osseux est notablement altérée. Si le thorax est très-déformé, la respiration est gênée, et la circulation accélérée, Malgré tous ces symptômes, le rachitis n'entraîne pas la mort par lui-même , et ne devient funeste qu'autant qu'il détermine le marasme et la consomption, ou -qu'il est compliqué d'autres maladies, ou de lésions graves dont à la vérité il a été la cause prédisposante.
La maladie peut aussi avoir une heureuse issue par les efforts critiques de la puberté; par l'éruption de dartres ou de la gale; par les influences salutaires d'un bon climat et d'un bon régime. Plus l'enfant est faible, plus ses muscles sont flasques, plus le
mouvement musculaire est lent, plus ses dents sont noires, vacillantes et prêtes à tomber, plus les pieds sont dans un état d'engourdissement, moins il y a lieu d'espérer. Une fièvre hectique s'associe aux autres symptômes; il y a des sueurs colliquatives , et des diarrhées de même nature.
§. 648. Les cadavres conservent long-temps leur chaleur, et les membres quelque temps leur souplesse après la mort. Le sang est dissous et non susceptible de se coaguler. Les os sont en général légers , tendres , d'une couleur tantôt rougeâtre, tantôt grisâtre, quelquefois d'un blanc cendré; ceux des membres ont perdu leur forme prismatique, et leurs angles sont arrondis. D'autres fois, au contraire , ces angles sont devenus plus tranchans , parce que le corps des os est aplati et comme comprimé. Au reste, leur tissu, devenu plus celluleux et plus vasculaire, est imprégné d'un liquide sanguinolent qu'on peut facilement en exprimer; il est, en un mot, attaqué de cette disposition morbide que nous décrirons dans la suite sous le nom d'ostéoporose. La cavité des os longs est remplie d'une sérosité rougeâtre. Suivant M. Portal } les os ramollis des rachitiques ont sensiblement la même structure que le périoste; on y découvre des filets longitudinaux et d'autres transversaux, entre lesquels passent les nerfs et les vaisseaux sanguins et lymphatiques. Ces mêmes filets forment , en s'écartant ? des cellules non-seulement aux extrémités articu-
1 Observation sur le rachitisme 5 p. 2 56.
laires, mais aussi à la partie moyenne des os. Quoiqu'on les trouve remplies le plus ordinairement d'une substance semblable à de la moelle , on y rencontre néanmoins quelquefois une matière compacte, analogue au plâtre. Très-souvent les vaisseaux sanguins, qui appartiennent à ces os, sont beaucoup plus dilatés que dans les os sains.
C'est une chose digne de remarque, que les os des rachitiques, quoique ramollis, se rompent facilement , lorsqu'on leur fait subir une flexion brusque et forte. Bien des enfans rachitiques se fracturent les membres en se retournant dans leur lit, et les fractures se soudent sans qu'on s'en occupe; mais il en résulte toujours de certaines difformités.
Les os du crâne en particulier sont plus épais, mais moins denses, que dans l'état sain; leur tissu paraît réticulaire et spongieux. Les sutures ont perdu une partie de leur forme et de leur direction; elles sont quelquefois écartées dans le premier âge, et les fontanelles ne sont pas ossifiées. On a fait la remarque que la forme, le tissu et la connexion des os de la base du crâne et de ceux de la face sont le moins altérés.
Le thorax est très-défîguré; les côtes sont disposées de façon que leur convexité est en dedans, et leur concavité en dehors, et qu'elles forment une gouttière de chaque côté du corps : il en résulte que la poitrine est comme partagée en deux cavités, dont l'antérieure renferme le cœur, et la postérieure le poumon. D'autres fois un des côtés de la poitrine est entièrement effacé , et les deux poumons , ainsi
que le cœur, sont refoulés dans une seule et même cavité.
Les muscles des rachitiques sont en général jaunes, émaciés et très-faciles à déchirer.
Le cerveau est très-volumineux, mais ordinairement sain; il y a quelquefois beaucoup d'eau épanchée dans les ventricules. Le poumon est rempli de tubercules , tantôt denses , tantôt ramollis. Le thymus est très-volumineux, il est logé dans une fosse du sternum qui à l'extérieur est marquée par une convexité.
Les glandes lymphatiques affectées de dégénérescence tuberculeuse, sont souvent farcies d'une substance crétacée et terreuse. Serait-ce le phosphate calcaire que les vaisseaux lymphatiques ont absorbé dans les os ? Ce qui prouve du moins que ce sel terreux est repris par les Vaisseaux, c'est l'observation de Fourcroy 1 , par laquelle l'urine rendue par les rachitiques , à l'époque où leurs os se ramollissent et se déforment, est souvent chargée de phosphate de chaux, et en dépose une grande quantité par son refroidissement.
Le foie est ordinairement volumineux, sans être changé dans son tissu et sa composition , quoiqu'il soit d'une consistance plus flasque. La rate est trèsvolumineuse dans quelques sujets rachitiques.
§. 649. Telle est la description du rachitis chez les enfans , et tels sont les résultats que fournissent les ouvertures des cadavres. Ils ne doivent plus laisser
1 Système des connaissances chimiques, t. 10, p. 176.
aucun doute sur l'étiologie des déformations des os ; puisque, d'une part, on en connaît les causes déterminantes, et que, d'une autre part, il existe une cause prédisposante bien prononcée, et qui favorise singulièrement l'action des premières. Quant à ce qui concerne l'essence ou la nature intime du rachitis, c'est une question qui se représentera plus tard, lorsqu'il s'agira du ramollissement des os sur les adultes ; maladie avec laquelle le rachitis des enfans semble avoir de l'analogie. En attendant, reconnaissons l'influence de celui-ci sur le travail de la nature, qui produit la difformité des os; ajoutons, en même temps, qu'il est douteux que le vice rachi tique soit en jeu dans toutes les espèces de déviations. En effet, nous voyons souvent des difformités tout-à-fait locales et partielles, par exemple à la colonne vertébrale, tandis que les os du bassin et ceux des membres sont tout-à-fait intacts. D'autres fois le squelette est affecté en entier, et une cause plus énergique et un vice radical paraissent avoir exercé une influence plus profonde et plus directe. §. 650. Au reste, les effets des courbures de l'épine dorsale sur toute l'économie animale se manifestent lentement, par la raison que les organes s'habituent peu à peu à l'impression qu'exerce sur eux la colonne vertébrale déviée. Néanmoins elles se montrent plus tôt, si des causes occasionelles viennent y ajouter leur funeste influence. On conçoit facilement comment ces dispositions de la colonne vertébrale, dérangeant la position des gros vaisseaux, troublent d'une manière plus ou moins marquée la
AîsATOMIE PATHOLOGIQUE SPECIALE. 8ï
circulation du sang : de là des palpitations de cœur et une singulière disposition aux anévrismes et aux apoplexies. Chez les jeunes filles aucun accident fâcheux ne se déclare tant qu'elles sont impubères; mais que l'époque de la menstruation arrive et qu'elle soit accompagnée de quelques symptômes orageux f ou qu'une affection vive de lame se développe, bientôt des maladies de poitrine les plus funestes se manifesteront.
Toutefois la déviation de la colonne vertébrale , quelque considérable qu'elle soit, n'exerce pas une influence fâcheuse sur le jeu du poumon et la fonction de la respiration. A la vérité , les personnes affectées de cette disposition du thorax sont sujettes à un asthme habituel; mais on remarque qu'elles peuvent en être attaquées toute leur vie, sans qu'il en résulte aucun accident grave. La raison en est, qu'indépendamment de l'habitude que contractent les poumons de la gêne qu'ils éprouvent, ils trouvent en quelque sorte une compensation dans l'agrandissement de la cavité thoracique par l'abaissement du diaphragme : le jeu perpétuel de ce muscle, qui refoule incessamment en bas et en devant les viscères abdominaux, me paraît être une des causes déterminantes de l'inclinaison vicieuse du bassin et de l'ampleur de cette partie du squelette chez les femmes bossues.
§. 651. La coloration contre nature des os, dont il me reste à dire deux mots, se réduit à un changement plus ou moins apparent de leur couleur à l'occasion de certaines maladies. C'est ainsi qu'ils sont il 6
quelquefois blancs comme de la craie dans l'arthritis; qu'ils deviennent en quelque sorte transparens, lorsque, privés de quelque portion de leur phosphate calcaire, ils sont imprégnés de graisse. Le rachitis les rend plus ou moins rouges, et dans l'ictère ils sont d'une couleur jaune trèsprononcée et qu'ils gardent long- temps après leur dessiccation. Quant à la couleur qui dépend d'un changement manifeste de texture, il en sera question plus tard.