Un homme, après un bon repas , apprend une
i Girardin , Recherches physiologiques sur les ga» intestinaux; §.8. Paris, i8 1 4-
nouvelle qui l'attriste ou le consterne ; soudain la digestion se trouble, et les vents qui se dégagent, causent des oppressions qui le suffoquent. P. Franck 1 rapporte l'exemple d'une dame qui, sur la fausse nouvelle de la mort de son mari, tomba en syncope et en convulsions, et eut au même instant une énorme tvmpanite.
3.° On emploie avec succès une petite quantité de substances carminatives dans la vue de dissiper les flatuosités. Est-ce parce que de cette faible quantité il se dégage des gaz qui chassent ceux contenus dans les intestins ? ou n'est-ce pas plutôt parce que ces substances ont la propriété d'en provoquer la sécrétion de la part de la membrane muqueuse du tube alimentaire, et d'occasioner par là un bien-être et un soulagement dont nous déterminerons bientôt les véritables causes?
§. 185. Si nous tournons nos regards vers l'état de maladie, que de faits se présentent en faveur de l'opinion que j'émets!
Il est des affections pathologiques dans lesquelles on observe un dégagement spontané de gaz intestinaux, qu'on ne peut nullement attribuer à la décomposition des alimens.
i.° Les attaques d'hypocondrie sont toujours accompagnées de flatuosités et de borborygmes , et la fin de l'accès est caractérisée par l'éructation d'une grande quantité de vents par le haut, quoique les individus affectés de cette maladie n'aient rien mangé
i P. Franck, 1. c. ; p. ioo.
l58 LIVRE î.
d'indigeste, ou même quoique leurs premières voies soient entièrement vides.
2.° Qui ne connaît Jes accès d'hystérie? qui ne sait quel rôle les vents jouent dans cette maladie en parcourant les intestins, en distendant le bas-ventre? Le calme renaît dès qu'ils sont chassés au dehors, etn'a-t-on pas Vu naître subitement des emphysèmes au cou et aux membres des femmes hystériques l ?
5.° D'où vient qu'un refroidissement des pieds donne des coliques venteuses à des personnes qui ont les premières voies absolument vides?
4-° Pourquoi chaque attaque de goutte est -elle précédée de flatuosités, et pourquoi dans ce cas les vents ont-ils une odeur spécifique qui peut faire prédire l'accès, et cela sans qu'aucune indiscrétion de régime l'ait provoqué ?
5.° Dans une anse d'intestin étranglée par les deux bouts, comme dans le cas de hernie, on voit fréquemment la tumeur intestinale s'accroître, et acquérir une distension considérable par l'accumulation des gaz dans son intérieur. Oh a trouvé sur des cadavres, des portions étranglées du canal intestinal offrir des endroits extrêmement distendus parles fluides aériformes qui s'y étaient accumulés, sans que la pâte alimentaire eut pu parvenir jusqu'au siège de la maladie.
6.° Mais on est allé plus loin, on a fait des expériences sur des chiens 2. On a lié une portion du
1 P. Franck., Epit.P etc.; lib. 6 , p. 15 Pneumatosis , §. 709. a Magendie et Girardik, Dissertation citée 5 p. 1^.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 1 5(j
tube digestif dans deux endroits, et on a vu, après plusieurs heures, Tair s'amasser dans la portion comprise entre les deux ligatures, et s'échapper avec rapidité, à la faveur d'une incision, des parois des intestins, lesquelles étaient en même temps rouges et enflammées.
§. 186. Ai-je besoin d'invoquer les cas de pathologie où des fluides aériformes se trouvent accumulés dans d'autres cavités que celles des voies digestives, comme dans la tympanite abdominale, le pneumothorax, la tympanite de la matrice? J'ai Vu la vésicule du fiel énormément distendue par de l'air, quoiqu'il n'y eût aucun obstacle à son passage dans le canal cystique. La vessie urinaire a été le siège dune grande quantité de gaz, retenus à la suite d'un spasme du canal de l'urètre. On cite, en outre, des exemples dmdivus1, et j'en ai rencontré moi-même , qui ont rendu des vents avec les urines, P. Franck2 a observé en Italie et en Allemagne des fièvres épidémiques qui se terminaient par un emphysème général. Suivant le même auteur, on trouve dans les cadavres des hypocondriaques et des hystériques de l'air entre les feuillets de l'épiploon. 3
Laennec^ a vu la surface des corps cannelés parsemée de granulations fines , formées par des bulles d'air mêlées à un liquide un peu visqueux.
i P. Franck, Epit.; lib. 6, p. î , §. 72$.
2 Ibid. , §. 708.
3 Ibid. , §. 714, p- 61.
4 Auscultation médiate 5 t. 1 , p. 69.
l6o LIVRE ï.
§. 187. Quant au sang, les observateurs ont remarqué, il y a long-temps, que les artères des animaux affaiblis par de fortes hémorrhagies, renfermaient de l'air1. Rosa2 établit comme résultat de ses expériences , qu'il circule avec le sang une vapeur animale et expansible. Des expériences récentes, faites par Krimer5, ont constaté l'existence de cette vapeur, et ont appris qu'elle était composée de 5 2,7 de gaz oxigène, de 27,5 de gaz acide carbonique, et de 20,0 de gaz hydrogène.
Voici comment cet auteur procédait dans ses expériences : il mettait knu l'artère aorte sur des animaux dont il avait rendu la circulation extrêmement languissante au moyen de la digitale pourprée ; il passait deux fils dans cette artère, à une certaine distance l'un de l'autre, et les serrait immédiatement après une contraction du cœur et de l'artère : par ce moyen il isolait un morceau de cette dernière; en l'ouvrant, il la trouva remplie d'air.
§. 188. La présence des gaz dans le tube alimentaire, dans l'intérieur des viscères creux, dans le tissu cellulaire commun , dans le tissu interstitiel des organes , n'est donc pas l'effet d'une décomposition des alimens et des humeurs; elle dépend vraisemblablement d'une sécrétion soumise elle-même aux lois delà vie, et dont l'action se manifeste particulièrement dans les cas de pathologie. Cette sécrétion,
1 Franck, /. c. ; p. 97.
2 Lettere jfisiologiche ; vol. 1."
3 Versuch einer Physiologie des JBluts ; S. 177-185. Leipz., i8a3.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. l6l
déjà soupçonnée par P. Franck *, a été signalée par d'autres physiologistes sous le nom de gazéification vitale, et considérée par eux comme une fonction analogue à celle de l'exhalation de la sueur, de la sérosité, etc.2
§. 189. Les perspirations gazeuses sont à la vérité admises depuis l'origine de la physiologie. En effet, ce sont des fluides gazeux qui s'évaporent, soit au dehors, soit au dedans du corps, et qui se condensent peu à peu. Mais quel est le mécanisme de ces évaporations ? quel en est le principal moteur?
§. 190. Quant à la première question, nul doute que l'évaporation ne s'effectue par les vaisseaux exhalans. Il est également incontestable, que ces vaisseaux sont excessivement fins , puisqu'ils ne laissent échapper qu'une simple vapeur. Mais ils n'en sont pas moins susceptibles de différens degrés de dilatation , suivant le mode d'action qui s'établit dans les maladies. On dirait que les exhalans d'un même organe passent successivement par plusieurs degrés de dilatation , et qu'une humeur ou un produit particulier correspond à chacun de ces degrés. Voilà, du moins, comment on peut s'expliquer la présence de l'air, de la sérosité, d'une humeur sanguinolente , de flocons de lymphe coagulée, de couches membraneuses, molles et pulpeuses dans les
i L. c. , p. 4o , Gaz cjuocjue quodvis seu aëriformis matériel minus secernilur , cjuam in sua principia dccomponitur et resorbetur.
2 Gaspard , Dissertation physiologique sur la gazéification vitale. Paris ,1812.
cavités de la plèvre, du péricarde, du péritoine, etc. Quoique tous ces produits se rencontrent simultanément dans la même cavité, il est peu probable qu'ils y aient été versés en même temps ; il est bien plus vraisemblable que leur formation a eu lieu successivement , les vaisseaux ayant été peu à peu dilatés et montés sur un autre ton.
§. 191. Quant à la cause motrice qui détermine le dégagement des gaz, il me paraît qu'elle réside dans l'influx nerveux. Les nerfs, en effet, accompagnent les artères, ils les embrassent, ils font autour d'elles des réseaux inextricables, et dont les derniers filamens se perdent dans le tissu de ces vaisseaux, ou plutôt ils dégénèrent eux-mêmes en un tissu qui se confond avec celui des artères, et les suit jusque dans leurs dernières extrémités. Nonseulement les filets du nerf grand sympathique se comportent ainsi à l'égard des artères auxquelles ils se distribuent, mais aussi les rameaux des nerfs de la vie animale, comme il est aisé de s'en convaincre par les dissections.
§. 192. L'action des nerfs sur les artères imprime sans doute à ces vaisseaux le ton et l'énergie vitale nécessaires à leurs fonctions de nutrition et de sécrétion, fonctions dont le mécanisme se rapporte peut-être à une sorte d'exhalation. De quelque manière que les nerfs agissent sur les vaisseaux, il faut , ce me semble , admettre un stimulus matériel , au moyen duquel ils opèrent et qui leur est inhérent. D'un autre côté, ce stimulus ne peut être qu'une matière infiniment déliée , impondérable
ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. l65
et douée d'une prodigieuse vitesse. L'hypothèse d'un fluide nerveux n'est pas nouvelle ; on sait qu'elle fut une des bases de la théorie du grand Boerhaave; mais à cette époque on ne pouvait concevoir un fluide assez délié, assez rapide , pour expliquer d une manière satisfaisante les phénomènes de la vie : aujourd'hui que les travaux des physiciens modernes nous ont révélé tant de merveilles sur le principe de la chaleur, sur la lumière, le magnétisme, l'électricité, le galvanisme, l'idée d'un fluide vital dont les nerfs seraient les conducteurs, n'a plus lien qui effraie notre raison.
§. 193. J'admettrai donc dans le cours de cet ouvrage, comme hypothèse vraisemblable, l'existence d'un principe particulier, d'une matière impondérable, élaborée par les nerfs qui en sont en même temps les conducteurs; je soupçonne que cet agent se développe dans la pulpe du cerveau, de la moelle de l'épine, des nerfs et des ganglions, et dans tous les points du système nerveux; qu'il a ses foyers principaux là où cette pulpe est en plus grande quantité, et où par conséquent son organe sécréteur prédomine. Je lui attribue une propriété expansible, au moyen de laquelle il peut se communiquer à certaine distance aussi bien qu'aux parties voisines de ses conducteurs : ici je m'appuie avec confiance sur la belle découverte de M. de Humboldt, relative à l'atmosphère nerveuse, découverte prouvée par d'ingénieuses expériences1,
1 Ueber die gereizte JVerven- und Muskelfaser j t. i , p. 82 } fig. 36 et 87 , et pag. 87.
et confirmée par les commissaires de l'Institut. J §. 194. Quelle que soit au reste la valeur de ces idées sur la nature, l'essence et la forme de l'agent nerveux, tenons-nous en à l'expérience, qui seule établit que toutes les fois que la puissance nerveuse est en jeu, et quelle réagit contre le stimulus qui l'excite, elle se manifeste par des efforts ou des mouvemens d'impulsion manifestes, et qui produisent dans l'économie animale des phénomènes de développement , d'expansion , de raréfaction , non-seulement dans les solides, mais aussi dans les fluides , auxquels ils impriment en outre des changemens bien prononcés dans leur composition chimique. L'expérience démontre même que, sous l'influence de ces mouvemens nerveux , il se dégage des fluides aériformes , soit à la surface de la peau , soit dans les cavités séreuses, soit dans l'intérieur des viscères creux , soit enfin dans le tissu intestitiel des organes*
§. 195. Déjà nous voyons manifestement que les parties de notre corps, susceptibles d'expansion, augmentent visiblement de volume et de capacité, du moment où l'influx nerveux s'y dirige: or, comme celui-ci tient souvent à des irritations passagères, il en résulte que ses effets sont également passagers, et que, semblables à des orages, ou à un flux et reflux* ils tiennent l'organisme dans un balance-
i MM.Codlomu, Sabattier, Pelletan, Charles, Fotjrcroy, Vauquelin, Guyton-M-'Rveaux et Halle, dans leur rapport fait a Tlnstitut eu l'an 4 j P- 97-
ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE, l65
ment très-marqué. Nous allons considérer ces effets dans plusieurs circonstances de la vie , tant en état de santé qu'en état de maladie, et par cet examen nous acquerrons la preuve que des phénomènes qu'on n'avait encore considérés que d'une manière isolée, constituent un ensemble qui les lie à un principe d'un ordre plus relevé.
§.196. Rien ne prouve mieux l'influence nerveuse sur les artères, et probablement sur le sang luimême , que les turgescences vitales qui ont lieu même par des causes purement morales.
La rougeur subite de la face par l'effet âe la pudeur, delà colère, ou d'une autre affection del'ame; le gonflement de la gorge dans certains animaux, lorsqu'ils sont irrités, comme par exemple, la tuméfaction de la poche aérienne de l'orang-outang, observée par M. F. Cuvier1, me démontrent une action locale, dépendante des nerfs seuls, et à laquelle ne prennent part ni l'universalité du système nerveux, ni celle du système sanguin. Les expresTsions étouffer de colère, être gonflé de rage9 sont bien moins des métaphores, que l'énoncé de ce qui existe réellement dans la nature. Il s'opère dans ces circonstances une dilatation subite des vaisseaux capillaires , qu'on expliquait autrefois par un spasme; mais le spasme resserre au lieu de dilater- il étrangle Les vaisseaux , arrête la circulation du sang , et enraie les mouvemens des humeurs, en sorte que le phénomène dont on cherche la solution, est plutôt
; Annales du Muséum d'histoire naturelle; t. 16, p. 5i«
l66 LIVRE I. v
contrarié que favorisé par le spasme : suivant moi, l'explication la plus naturelle est l'expansion qu'éprouve le sang par l'influx nerveux, qui semble ici produire le même effet que le calorique, lorsque, s'unissant à l'eau , il la met en ébullition.
§. 197. La turgescence des membres génitaux, par le seul effet de l'imagination , reconnaît sans doute la même cause. Le sang, dilatant avec force les corps caverneux, leur donne une roideur considérable, non qu'il se fasse une dérivation puissante vers ces organes , non que le cœur y envoie à la hâte quelques onces de sang, mais parce que celui qui occupe déjà les cellules de ces corps est subitement dilaté, qu'il s'y forme une pléthore, avec augmentation de chaleur animale. Tant que l'irritation nerveuse dure, cet état de turgescence subsiste, et l'afflux d'un sang nouveau n'est qu'un phénomène secondaire. L'irritation est -elle éteinte, la turgescence cesse, non que le sang qui remplit les cellules soit promptement ramené dans la masse générale (opération qui serait lente, puisqu'elle est confiée^ à une seule veine ); mais par la cessation de l'influence nerveuse sur le sang des corps caverneux. Ce qui prête de la force à mon opinion , c'est d'abord la présence d'un grand nombre de rameaux nerveux autour des artères honteuses profondes, rameaux qui ne le cèdent en nombre et en force qu'à ceux de la face1. En second lieu, des expériences ten-
i M. Tiedemaivn a remarqué que les filets nerveux qui accompagnent les artères des corps caverneux du cheval, sont, extrême-
tées sur des animaux auxquels on a amputé la verge pendant l'érection, il résulte qu'au lieu d'une grande quantité de sang dont on croyait le tissu caverneux rempli , on n'a rencontré pour ainsi dire que de l'air 1 ; aussi P. Franck , qui rapporte ces expériences , ajoute- t-il : hoc phenomenon nervorum in secreiionem vaporis expansivi injluxiim promptissimum salis manifestai, 2
§. 198. L'embonpoint dont jouissent certains individus n'est pas uniquement dû au tissu cellulaire chargé de graisse, ni à la pléthore véritable; il dépend aussi de la force nerveuse incessamment en action, et qui remplit le parenchyme des organes et la masse du sang elle-même de la matière expansible dont le développement lui est confié.
Un individu peut maigrir d'un jour à l'autre; une nouvelle fâcheuse diminue sensiblement l'embonpoint en moins de vingt-quatre heures : se faitil alors une fonte subite de graisse? ou la quantité de sanga-t-elle été subitement diminuée ? Non, mais la turgescence vitale, due au travail des nerfs, a été suspendue par l'affection morale.
§. 199. Lorsqu'on dissèque des animaux vivans, on observe que les parties que le scalpel divise , sont comme gonflées et boursouflées , et que les organes, quelle que soit leur nature, font entendre
ment considérables Meckel, Deutsch. Arch. fur die Phjsiol. • lier Band , S. 100.
1 Langgcth. Dissert. de vi imaginât, matris in Jœtu , auct. Schumaîik. Vittemb. , .1790.
2 Epit.; t. 6, p. 1, pag. 101.
l68 LIVRE I.
lors de la dissection une espèce de crépitation bien sensible. D'où provient ce phénomène? Ce n'est pas l'air extérieur qui s'introduit dans le tissu de ces parties pour les distendre; car, s'il en était ainsi, le même effet devrait avoir lieu sur le cadavre ; d'ailleurs le sang qui inonde ces plaies, interdit à l'air l'accès du tissu cellulaire. La cause en est indubiiablement dans un gaz développé par l'irritation nerveuse, qu'occasionnent les angoisses auxquelles l'animal est en proie. Les cadavres des animaux morts de la rage offrent ce même phénomène. Ouvrez un de ces cadavres avant que la putréfaction s'en soit emparée , vous trouverez , suivant Andry ] , tous les liquides changés en écume, et l'air dominant partout, au point que dans les muscles de ces animaux on sent une espèce de crépitation. L'altération du sang surtout a été constatée par beaucoup d'auteurs 9 nommément par Boerhaave, et rappelée de nouveau à l'attention des médecins par MM. Trolljet et Magendie. 2
Dans ces deux cas, ne voit- on pas l'effet de la force nerveuse exaltée au plus haut degré ? Les animaux que vous tourmentez dans vos vivisections, ne sont-ils pas, pour ainsi dire, dans un état de rage? et la morsure d'un animal dans cet état ne différerait-elle en aucune manière d'une plaie ordinaire?
§. 200. Si, maintenant nous considérons dans l'ordre pathologique les effets de l'influx nerveux,
i Mémoires de la Société royale de médecine de i 7,7.6 j p. 11 k 2 DicL de méd.j t. 18, p. 191 .
nous trouverons des cas extrêmement nombreux qui , considérés jusqu'ici d'une manière isolée, n'ont pas permis de voir la liaison qu'ils ont entre eux , ni le principe d'où ils découlent.
§. 2.01. Dans les maladies inflammatoires franches, et qui dépendent d'une diathèse phlogistique bien déterminée, la masse du sang paraît être considérablement augmentée, comme l'indique) a température élevée du corps, la dilatation des veines, }a plénitude et la dureté du pouls. Dira-t-on que la quantité de sang a été réellement augmentée dans un espace de temps aussi court? Selon moi, la masse du sang, à laquelle il n'a rien été ajouté, a éprouvé par le fait de la maladie un état d'expansion qui a augmenté son volume ; des mouvemens intérieurs s'y sont établis ; un feu caché entretient ces mouvemens , que j'ai déjà comparés à l'ébullition d'un liquide.
§. 202.. Je suppose que, dans le moment où l'action vitale est exaltée, le principe nerveux se développe en plus grande quantité, que les cordons et filauiens des nerfs sont eux-mêmes dans une sorte de turgescence ou de pléthore. Mais telle est la corrélation entre le système nerveux et le système sanguin, que cette pléthore, se déchargeant dans le système artériel, y produit précisément cette expansion de la masse sanguine. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les nerfs , si étroitement unis aux artères , finissent par se confondre avec le tissu arté^riel ; et ce n'est pas seulement sur les petits rameaux que l'on rencontre cette disposition des filets nerveux, mais aussi sur les çros troncs artériels. J'en
i'JO LIVRE T.
ai vu ramper entre les tuniques de l'aorte. À quel usage peuvent-être destinés ces filamens ? Ce n'est pas sans doute à fournir à ces vaisseaux un principe de sensibilité dont ils ne donnent aucune preuve; ni à leur départir l'irritabilité dont ils n'ont pas besoin : il me paraît que leur fonction consiste uniquement à servir de conducteurs au principe nerveux qui vient se mêler au sang lui-même.
§. 203. Dans les fièvres et dans les maladies inflammatoires aiguë s , ces deux espèces de pléthore , la nerveuse et la sanguine, se confondent. Il n'en résulte pas seulement un mouvement intime des molécules du sang, celui - ci acquiert en outre des qualités plus vitales. La surface interne des cavités du cœur est plus énergiquement stimulée, sa réaction devient plus forte, et ne cesse ordinairement qu'après une copieuse saignée. Comment arrive cette détente subite ? Comment se calme instantanément le système prodigieusement exalté ? C'est qu'outre îa soustraction du sang, on a ouvert une voie de décharge, au principe nerveux surabondant, précisément comme si on eût pratiqué une saignée aux nerfs eux-mêmes. Ces considérations, par lesquelles nous expliquerons plus tard ces crises miraculeuses, opérées quelquefois dans les fièvres céré^ braies par une légère hémorrhagie nasale, sont encore puissamment fortifiées par les expériences de Th. Pi. Trevirainus ', desquelles il résulte que le sang
i Biologie, p. 260 et 644- — V ermischle Schriften anatomischen und phjsiologischen Inhalls; ister Band3S. 99.
AjNATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 171
est doué d'un mouvement propre et intrinsèque, indépendant de l'action du coeur et des vaisseaux; mouvement soumis à l'influence du système nerveux et notamment de la moelle de l'épine.
§. 204. Dans les maladies non inflammatoires, l'influx nerveux s'étend jus qu'aux humeurs sécrétées; on dirait que le principe dont les nerfs sont pour ainsi dire gros, se décharge dans ces mêmes humeurs, et débarrasse par cette voie le système organique de ce qui gênait l'exercice des fonctions.
C'est surtout dans les maladies spasmodiques que l'on trouve des preuves de ce que j'avance.
§. 205. L'hypocondrie et l'hystérie sont, de l'aveu unanime des médecins, des maladies essentiellement nerveuses. Or , quel spectacle frappe dans ces affections l'attention de l'observateur? Quels symptômes tourmentent les malheureux malades ? Ce sont des oppressions, des angoisses inexprimables. Quel est le siège immédiat de la maladie ? Indubitablement c'est le système nerveux abdominal , l'appareil des ganglions nerveux avec toutes les ramifications qui en dérivent. Comment se termine cette scène? Une copieuse éructation de gaz a lieu, et au même instant le calme est rétabli. Ce moment est la véritable crise de l'attaque, crise si connue des malades et des médecins, que les premiers l'appellent de tous leurs vœux, et que les seconds la provoquent par tous les moyens. Pour se faire une juste idée de la nature de tous ces symptômes, et former une théorie rationnelle de la maladie, ne faut -il pas admettre dans les nerfs un état de pléthore? les con-
sidérer comme surchargés de la matière impondérable qui leur est propre, à peu près comme une bouteille de Leyde est surchargée de fluide électrique ?
J'ignore jusqu'à quel point ces deux phénomènes sont analogues; mais je crois du moins qu'ils peuvent être comparés. Quoi qu'il en soit, je demeure persuadé que le dégagement de gaz dans les attaques de spasme abdominal dépend d'un dérangement dans l'action nerveuse. Déjà le célèbre Franck, qui a eu des vues si profondes sur le rôle du système nerveux abdomninal dans la production des spasmes, avait pensé que l'air qui se dégage dans ces maladies, était du à une prompte sécrétion dépendante d'une irritation nerveuse. 1
§. 206. Toutes les fois que je vois un état pathologique qui naît subitement , et se manifeste par des symptômes alarmans qui paraissent avoir leur source dans l'un des principaux foyers de la vie, je me figure aussitôt cette disposition des nerfs que je viens de signaler. Ces spasmes si soudains, ces défaillances si promptes, la mort elle-même, amenée si subitement par des causes morales , comment les expliquer si on n'admet avec nous une altération vitale instantanée dans le système nerveux abdominal, sur lequel on sait que se réfléchissent toutes les afFec-. tions morales? et comment expliquer cette altération elle-même autrement que par un développement
.1 Fr^ut.ck, L c. ; p. io3.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. lfS
excessif du principe nerveux? Morgagtsi1, Lieutaud2, Fabricius5, Portal^ et ZuÊiani5, ont trouvé des bulles d'air dans les vaisseaux du cerveau chez des individus morts apoplectiques. Est-il invraisemblable d'admettre que, sous l'influence nerveuse, il s'est opéré dans la composition du sang un changement tel que des gaz, jusque-là combinés, se sont dégagés des principes auxquels ils étaient unis ? On sait que quelques bulles d'air , soufflées dans la veine jugulaire d'un cheval, suffisent pour produire une apoplexie foudroyante .
§. 207. Un dégagement subit des gaz par influx nerveux extraordinaire, peut aussi produire une mort instantanée, lorsque le poumon devient l'aboutissant de ces mouvemens pathologiques.
La maladie miliaire me semble surtout devoir être rangée dans cette catégorie ; tous les symptômes de cette maladie indiquent une affection bien décidée du système nerveux. L'oppression, les angoisses, l'anxiété, etc., se retrouvent ici comme dans l'hypocondrie. Les accidens précurseurs de l'éruption, toujours plus ou moins graves, tourmentent le malade et inquiètent le médecin , jusqu'à ce que celleci, paraissant à la peau, débarrasse les organes internes de l'action délétère du principe morbifîque. Si
i Epist. anatom. medic. ; 3, art. 17. 3 Anat. medic- t. 4-
3 Acta nat. cur.j vol. 10 , p. 117.
4 Observ. sur la nature et le traitement de Tapopl. 5 p. 358. Paris, an 1 1.
5 Z)s apopl. prces. nerv. Comment., §. 26. Lzps., 1 790.
iy4 livre i.
on examine avec soin les vésicules de la miliaire blanche, on les trouve remplies de gaz bien plus que de sérosité K Or , quand on réfléchit aux symptômes bien décidément nerveux qui caractérisent cette maladie, quand on a égard à l'extrême mobilité du principe qui est en jeu; à cette rapidité avec laquelle il se porte des parties extérieures aux parties internes et réciproquement; à la manière foudroyante dont il anéantit l'action vitale des organes nobles , et notamment du poumon , sans y laisser aucune trace que l'anatomie puisse découvrir; quand, dis-je, on pèse toutes ces circonstances, il est permis, ce me semble, d'admettre comme élément de cette redoutable maladie, un agent délié, conduit par les nerfs, concentré et accumulé dans la pulpe nerveuse, et exerçant principalement sur le poumon une action éminemment délétère , analogue à celle des miasmes les plus pernicieux.
§. 208. J'ai dit que la matière impondérable dont peuvent être surchargés les nerfs , se mêlait aussi aux humeurs sécrétées (§. 204.)- ^eci me paraît avoir lieu dans ces cas où les morsures d'animaux non venimeux, mais fortement en colère, produisent des symptômes graves et alarmans. Les faits de ce genre sont d'une vérité si incontestable , qu'ils dispensent de toute preuve. Mais en réfléchissant sur ces faits , je suis conduit à ce résultat, que l'état particulier du système nerveux pendant la colère produit dans la salive des changemens tels qu'elle acquiert des qua-
1 Franck, /. c. , §. 710.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. l'jS
lités vénéneuses. La rage canine elle-même ne reconnaîtrait-elle pas une semblable étiologie ? Un état mélancolique , qui assurément n'est autre chose qu'un état nerveux, précède la période de Ihydrophobie. Si pendant le premier temps de la maladie on pouvait soustraire les glandes salivaires de l'animal à l'empire du système nerveux, si on pouvait anéantir ou couper tous les filets de nerfs qui se rendent dans ces glandes, avant que le principe dont ils sont les conducteurs n'ait exercé sur elles sa funeste impression, peut-être la salive n'éprouveraitelle plus le redoutable changement qui la transforme en poison atroce. Sans doute l'animal chez lequel s'est développée spontanément la rage, périrait; mais la salive ne deviendrait plus le véhicule du poison , et on pourrait être impunément mordu par un tel animal.
§. 209. Le lait de la femme, humeur douce et innocente, peut aussi recevoir la fatale influence du système nerveux ébranlé. Une frayeur, une colère qu'éprouve la nourrice, change son lait en poison ■mortel. J'ai vu mourir dans des convulsions des -enfans qui quelques heures avant l'accident étaient très-bien portans. Des causes toutes morales produisent donc dans les nerfs un changement, lequel à son tour influe sur lhumeur sécrétée par la glande mammaire. Des changeraens si subits, et pourtant matériels, mais qui ne peuvent être appréciés par nos instrumens, se forment suivant moi par le développement d'un fluide impondérable qui, né dans les nerfs, se décharge dans les humeurs.
ir/G LIVRE I,
• Ce principe matériel que j'admets, je n'ai pas besoin de supposer qu'il soit lui-même altéré dans l'état de maladie; il suffit, pour qu'il puisse produire tous les effets que je lui attribue , qu'il soit en excès, qu'il envahisse soit des organes, soit des fluides dans lesquels il ne doit pas se trouver, du moins en aussi grande abondance.
§. 210. Si l'accumulation du principe nerveux détermine des accidens graves, sa soustraction en produit à son tour de très-alarmans. Cette soustraction est-elle subite, elle enlève aux nerfs ce qu'ils renferment de plus éminemment vital : serait-ce ainsi que tue l'étincelle électrique? qu'une vive affection de l'ame fait périr subitement?
§. 211. Lorsque la pulpe nerveuse reçoit une atteinte telle qu'elle est impropre au développement du principe qui la pénètre, n'en doit -il pas résulter une paralysie permanente ou temporaire, suivant que la pulpe peut ou non recouvrer sa première
énergie ?
§. 212. Tout nous invite donc à considérer les nerfs comme des organes qui préparent , renferment ? conduisent et distribuent une matière impondérable , agent éminemment vivifiant , qui s'exhale des extrémités nerveuses et pénètre toutes les parties où les filamens nerveux ont quelque accès. Cette sorte d'atmosphère intérieure se développe particulièrement dans le réseau des vaisseaux capillaires, s'unit au fluide que ceux-ci charient , lui imprime le dernier degré de vitalité, et le rend propre aux fonctions assimilai! ices, aux sécrétions, et en général
à tous les actes de la vie végétative. En s'étendant au-delà de la terminaison apparente des nerfs , cette atmosphère fait rentrer dans le domaine de la vie, des parties qui semblaient à peine y appartenir • elle prête aux plus insensibles dans l'état naturel, une sensibilité exquise, dès qu'une irritation l'appelle vers ces parties. Quoique ce même agent s'unisse aux fluides les plus grossiers , il nous est impossible de le saisir et de l'analyser à la manière des chimistes. Comment, en effet, nos instrumens pourraient-ils atteindre un principe dont les propriétés sont éminemment vitales ? Connaissons-nous mieux la nature du principe vivifiant renfermé dans le sperme , celle du principe délétère des poisons animaux, des virus variolique , vaccinal, etc.?
§. 213. Ce n'est donc pas seulement la pulpe, le névrilème et les vaisseaux sanguins qu'il faut étudier dans les cordons nerveux : l'anatomie, je le sais , ne nous fait découvrir rien autre chose dans les nerfs morts ; aussi ne nous montre- 1- elle que linstrument; ce qui le faisait agir pendant la vie a disparu; il faut étudier encore l'organisme vivant et les organes en action, et aussitôt l'existence de nouveaux agens nous est révélée. J'ai voulu, à l'occasion d'une altération organique simple, signaler celui qui vivifie les nerfs. Il était nécessaire que j'entrasse dans quelques détails, afin de mieux faire comprendre par la suite comment ce principe intervient dans la production des maladies organiques plus composées , et comment il complique ces mêmes maladies.
De la raréfaction de tissu par infiltration, ou épanchement de sérosité , ou raréfaction par hjdranose.
§. 214. La formation d'humeurs séreuses infiltrées ou épanchées , doit être considérée sous un point de vue général, par la raison qu'elle se lie à une fonction distincte, qui a sa source dans la direction vicieuse imprimée aux sécrétions. Je donne à cette action pathologique le nom &hydranose 1 ; ses résultats sont connus sous celui à'hydropisie.
Les parties qui sont le siège de ces infiltrations sont, dans l'ordre de leur fréquence:
i.° Le tissu cellulaire sous-cutané, d'abord celui des extrémités inférieures , celui des parties génitales , ensuite celui des membres thorachiques de la face, du cou et du tronc.
2.0 Le tissu cellulaire sous -séreux et sous -muqueux ; par exemple celui du péritoine , du mésentère ; celui qui est interposé entre les différentes tuniques de l'estomac, des intestins, de la vésicule du fiel , et particulièrement celui qui lie la membrane muqueuse à la tunique musculaire du- canal intestinal.
5.° Le tissu cellulaire du poumon, celui de l'épiglotte et des ligamens de la glotte.
1 De o'cftyp, eau, et vocoç, maladie.
4-° Le tissu cellulaire de la pie -mère , celui qui revêt extérieurement les cordons nerveux, et s'interpose entre leurs filamens.
5.° Le tissu cellulaire qui unit la conjonctive à la sclérotique ; celui qui lie entre eux les faisceaux charnus qui composent les muscles.
6.° Le tissu cellulaire qui entre dans la composition du parenchyme de certains organes, par exemple, des glandes lymphatiques, des glandes salivaires , etc.
n.° Enfin , le tissu cellulaire fin et serré, qui unit entre elles les différentes tuniques des artères et des veines • encore la sérosité qui s'y rencontre, est-elle d'une nature toute particulière.
Dans ces infiltrations le tissu cellulaire est nonseulement raréfié, il est aussi ramolli, et se rompt avec la plus grande facilité. D'un autre côté, des couches celluleuses extrêmement minces et presque imperceptibles, sont rendues évidentes du moment qu'elles sont raréfiées par une infiltration séreuse.
§. 215* Les parties qui n'ont encore présenté aucun cas d'infiltration séreuse, sont :
i.° Les organes d'un parenchyme dense et serré, comme le foie, le rein, la glande prostate, les glandes surrénales, la matrice en état de vacuité.
1? Ceux qui ont un tissu absolument homogène, tel que le cerveau , la rate , les corps caverneux et spongieux des parties génitales.
Les tendons , les aponévroses , les ligamens , les cartilages et le tissu osseux , n'ont pas offert non
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plus d'exemple d'infiltration. Quant au périoste , et surtout à la membrane médullaire qui tapisse les cavités des os longs, ces parties n'en sont nullement exemptes.
§. 216. Voyons maintenant quelles parties peuvent être le siège d'un épanchement séreux. Observons d'abord que cette différence de siège n'en apporte aucune drois la nature de la maladie; car l'infiltration de la sérosité dans les interstices du tissu cellulaire est un véritable épanchement, comme celui qui a lieu dans le péritoine, dans la plèvre, dans la tunique vaginale; le mécanisme suivi par la nature dans la production de ces deux sortes d'hydropisies est absolument le même.
Nous allons nommer les hydropisies des cavités dans l'ordre de leur fréquence :
i.° Celle du péritoine, hydropisie ascite;