‹ Traité d'anatomie pathologiqueChapitre 17 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des substances étrangères à V organisation, accidentellement formées dans le tissu des parties.

§. 411. Il se développe, en vertu d'un travail morbide particulier que nous nommerons hétéroplasie 2, des substances étrangères à l'économie ani-

, Pl. 6, fig. i.

a De tjepoç, autre, différent, et 7rXa,ffiç^ formation. I. ^4

maie, qui, déposées peu à peu dans les interstices des parties, les forcent à leur céder la place, soit en les pénétrant, soit en les convertissant en leur propre nature.

On peut réduire à quatre espèces le nombre de ces substances hétérogènes; ce sont : i.° la substance tuberculeuse , 2.0 la substance lardacée, 3.° la substance squirrho-cancéreuse, et \.°\efongus médullaire. On a rapporté à ces deux dernières une substance particulière , connue sous le nom de mélanose , .et dont il sera question à part.

De la substance tuberculeuse,

§. 412. Le tubercule est un corps blanc -jaunâtre, arrondi, opaque, résultant du dépôt dans les mailles d'un tissu d'une substance particulière, qui n'a point d'analogue dans l'économie saine , et n'offre dans toute la durée de son existence aucune trace d'organisation. On trouve le tubercule sous la forme de granulations ou de tumeurs , plus ou moins multipliées dans le parenchyme des organes. Le volume des tubercules varie depuis celui d'un grain de millet jusqu'à celui d'un œuf de poule. Tant qu'il n'excède pas celui d'un noyau de cerise, sa figure est régulière et arrondie ; mais plus il grandit , plus cette figure devient bosselée, et semblable à celle de truffes, dont il partage aussi la forme lobulée. Quelquefois plusieurs tubercules agglomérés forment des masses

plus ou moins considérables ; d'autres fois la matière tuberculeuse est infiltrée dans les tissus.

§. 413. Les tubercules se développent dans le tissu cellulaire et le parenchyme de presque tous les organes.

On les trouve dans le tissu cellulaire sous-cutané, dans le tissu cellulaire sous-muqueux , dans le sousséreux, dans le tissu intersticiel des muscles et des tuniques artérielles , et même dans le tissu cellulaire nouvellement organisé. Quant aux parenchymes, les glandes lymphatiques, le poumon, le foie, la rate? le cerveau, et notamment le cervelet, les reins, les capsules surrénales , la prostate , Tépididyme et même la substance osseuse, eut les organes où l'on rencontre le plus souvent des tubercules.

On a voulu leur assigner pour siège exclusif un des tissus élémentaires du corps , tels que le cellulaire, les capillaires blancs, les vaisseaux lymphatiques; mais il paraît qu'ils peuvent se développer dans tous, quoiqu'ils aient une certaine prédilection pour le système lymphatique.

§. 414. Dans le plus grand nombre des cas, la substance tuberculeuse est intimement unie au tissu des divers organes ; dans d'autres , au contraire , elle est renfermée dans des poches qui, quoique adhérentes aux parties voisines , en sont toujours distinctes ; de là la division des tubercules en enkystés et en non-enkystés. Observons néanmoins, d'après la remarque de M. Meckel1, que les tuber-

1 Patholog. Anatomie $ iter Bel., vtter Th., S. 370.

cules enkystés sont très-rares dans l'espèce humaine et qu'on les rencontre plus fréquemment sur divers animaux, tels que le singe, l'antilope et le chien; car on ne peut pas prendre pour un véritable kyste l'écorce ou la couche extérieure d'un tubercule parvenu à cette période avancée où il représente une cavité remplie d'une matière molle et pultacée. §. 415. Il est rare que les tubercules soient isolés et qu'on n'en trouve que quelques-uns dispersés dans les diverses régions du corps; le plus ordinairement, au contraire, ils sont excessivement nombreux , non - seulement dans le même organe , mais dans plusieurs à la fois , et surtout chez les enfans. Un garçon de cinq ans , mort à l'hôpital dans un état comateux qui avait duré plusieurs jours, m'offrit des tubercules très-nombreux et bien remarquables. Toutes les glandes situées autour de la bronche droite étaient extrêmement gonflées; la veine cave supérieure était comme étranglée par elles (circonstance qui a pu contribuer à produire l'état comateux); leur parenchyme était converti en une matière caséeuse de nature homogène, n'offrant aucune trace d'organisation, renfermée dans des cavités formées par la couche extérieure du tissu de la glande restée saine ; cette matière ayant pu être enlevée, la surface des cavités parut lisse. Le poumon droit était farci de granulations lobulaires, qui, à la partie supérieure de l'organe, s'étaient réunies en une seule masse , au centre de laquelle se trouvait creusée une vomique assez grande pour loger un abricot. Les glandes lymphatiques situées au-dessous de la

ÀNAT0M1E PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 3y5

bronche droite et appartenant au lobe inférieur du poumon, étaient plus volumineuses qu'à l'ordinaire, mais non altérées dans leur tissu. Le poumon gauche était sain , ainsi que les glandes lymphatiques qui lui appartiennent. Le cœur avait contracté des adhérences avec le péricarde au moyen d'un tissu cellulaire lâche, nouvellement développé et rempli de vaisseaux sanguins. Un tubercule arrondi, d'un pouce d'épaisseur et de six lignes de hauteur, s'était formé dans ce tissu cellulaire1; il avait contracté des adhérences avec le péricarde et la pointe du cœur, sans toutefois intéresser la substance charnue de celui-ci: sa substance était dure, ferme, homogène et sèche à l'extérieur , mais ramollie dans le centre. Un autre tubercule avait pris naissance dans la substance spongieuse du sternum; il avait percé cet os à sa face postérieure, et s'était porté dans le médiastin antérieur. Trois autres tumeurs , aplaties, dont la plus grande avait neuf lignes de diamètre et la plus petite quatre , s'étaient développées dans le diploé du coronal et du pariétal droit, et, après avoir usé la table externe de ces os , formaient au-dessus de leur niveau une légère saillie. Enfin , l'extrémité antérieure de l'hémisphère droit du cerveau était entièrement converti en substance tuberculeuse. Ce qu'il y avait de bien particulier chez cet enfant, c'est que les glandes mésentériques n'offraient aucune trace de maladie.

§. 416. Les tubercules affectent les deux sexes:

i Voyez la pi. 10, fig. 1 et 2.

quoiqu'ils se développent dans tous les âges , c'est surtout dans l'enfance, puis dans la jeunesse, qu'on les rencontre le plus communément : ils sont moins fréquens dans l'âge mûr ; toutefois j'en ai vu se développer à cinquante - quatre ans , et Baillie à une époque encore plus avancée 1. Le fœtus n'en est pas exempt; des enfans en ont apporté en naissant. Chaussier 2 a trouvé sur xm fœtus mort pendant l'accouchement, le poumon parsemé d'une multitude de tubercules miliaires; sur un autre, il a rencontré un abcès enkysté, ou plutôt une vomique. J'ai observé moi-même, à cette même époque, non pas précisément des tubercules, mais des indurations dans une assez grande étendue du poumon; ce viscère ressemblait à celui d'un adulte affecté d'engouement; d'autres fois j'ai trouvé dans le parenchyme du même organe, mais seulement sur des fœtus monstrueux , de petites concrétions calcaires. §. 417. Tous les tubercules commencent par des granulations , qui croissent et grandissent, à ce qu'il paraît, par juxta-position et non par intus-susception. Ils sont formés d'une substance propre, qui n'est point le résultat de la dégénérescence d'un tissu préexistant : ce n'est pas non plus un tissu nouveau , puisqu'on n'y découvre aucune apparence de structure , ni aucune propriété vitale ; c'est une matière nouvelle, sécrétée probablement par exhala-

1 Anat. des krankh. Baues; S. $\.

a Procès-verbal de la distribution des prix aux élèves sagesfemmes de Thospice de la Maternité, année 1812, p. 62.

lion, déposée dans les mailles des tissus vivans, et constituant une niasse entièrement inorganique.

§. 418. Cette substance tuberculeuse se présente sous trois formes, qui se rapportent à autant de périodes de la maladie : i.° état de dureté ou de crudité; 2.0 état de ramollissement ; 5.° état de fluidité et ai ulcération. Dans le premier degré la matière a une consistance solide analogue à celle des glandes lymphatiques, mais moins abreuvée qu'elle ; je l'ai même quelquefois trouvée plus dure, et presque aussi dense que la prostate. Dans le second état, cette substance est convertie en une matière caséiforme, cérumineuse , sébacée , semblable , quant à son aspect , à du plâtre délayé dans de l'eau et auquel on aurait mêlé quelque chose de gras et d'onctueux. Enfin, dans le troisième degré cette même matière devient liquide comme de la crème , et disparaît peu à peu : alors le tubercule est converti en une cavité ulcéreuse, qui finit par être tapissée d'une membrane fongueuse, mince et rouge, analogue à celle qui revêt le foyer des abcès; en un mot, d'une membrane pyogénique.

§. 419. Le ramollissement qui caractérise la seconde période de la maladie, commence dans le centre du tubercule et s'étend de là vers la circonférence. Ceci peut être aisément vérifié sur une glande lymphatique grossie, changée en totalité en une substance tuberculeuse et représentant , pour ainsi dire , un seul et gros tubercule : alors toute la masse paraît homogène et d'une même couleur, celle d'un blanc jaunâtre ; mais dans le milieu on rencontre

une pulpe crémeuse. Plus tard, cette pulpe augmente aux dépens de l'écorce, qui devient de plus en plus mince , et dégénère en une substance visqueuse contenant des particules caséeuses ; la matière ramollie verdit le papier de tournesol : soumise à l'action de l'eau bouillante ou à celle des acides, elle se coagule, ne présente aucun globule, soit fibrineux, soit purulent, et ne paraît être que de l'albumine coagulée contenant en excès des sels alcalins1. La matière du tubercule dans l'état de crudité offre quelques différences sous le rapport chimique , comme le prouve l'analyse qu'en a bien voulu faire, à ma prière, M. Hecht, fils : voici le précis de ses recherches.

§. 420. Cette matière traitée d'abord pendant assez long-temps et à plusieurs reprises par l'eau froide , on obtint, moyennant le filtre, un liquide visqueux, qui , soumis à l'action de la chaleur , se coagula ; il s'en précipita une matière blanche et floconneuse.

Ce précipité, insoluble dans l'alcool et dans l'éther, fut reconnu être de l'albumine; car, une partie delà liqueur ayant été traitée, avant d'être coagulée, par l'acide nitrique, il se forma un précipité jaune et floconneux ; par le chlore , elle prit une belle couleur blanche, et il se forma un précipité blanc; traitée, enfin , par du nitrate d'argent, on obtint un précipité brun rougeâtre , insoluble dans l'ammoniaque.

La matière elle-même était dure, opaque et d'un blanc grisâtre ; séchée fortement, elle devint dure et cassante.

1 Gendrin , Histoire anatomique des inflammations 5 1. 2.

Le résidu, insoluble à froid, fut exposé pendant une heure à l'action de l'eau bouillante. On voulait par ce moyen séparer la gélatine, celle-ci étant très-soluble dans l'eau bouillante et presque insoluble dans l'eau froide : effectivement, la liqueur ayant été filtrée, on obtint, par l'infusion de noix de galles, un précipité blanc assez abondant, qui se prit ensuite en masse élastique et collante. Ce précipité fut reconnu être de la gélatine, et par sa dissolubilité dans les acides, et parce que, redissous dans l'eau bouillante, il forma un précipité floconneux avec l'hydrochlorate d'ammoniaque , et prit une couleur verte avec le chlorure de fer.

Ce qui restait encore après ces opérations ne devait être que de la fibrine. Pour s'en assurer, on le traita avec de l'eau froide, il demeura insoluble; avec de l'eau bouillante, il se roula sur lui-même, et au bout de quelque temps la liqueur devint laiteuse : cette dernière, traitée avec de l'acide acétique concentré , devint molle et transparente.

Une autre partie de la matière tuberculeuse fut mise en contact avec l'alcool à 35° bouillant, dans la vue de découvrir si elle ne contenait point de stéarine et d'élaïne; l'alcool ayant été filtré et s'étant refroidi , il se forma quelques petits cristaux dans le fond du vase , mais il y en avait trop peu pour qu'on pût constater leur nature. S'il y avait eu de l'élaïne, elle aurait dû surnager sous forme d'un liquide jaune; mais on n'en vit aucune trace. En résumé, six grammes de matière tuberculeuse dense ont donné :

Albumine ..... 1 gramme 4 décigrammes.

Gélatine 1 — 2 —

Fibrine 1 — 8 —

Eau (ou perte). 1 — 6 —

§. 421. Les tubercules ne déterminent point d'accidens graves, tant qu'ils sont dans leur état de crudité, et qu'ils ne gênent point l'action de quelque viscère important; aussi leur présence ne se trahit souvent par aucun symptôme, et l'altération d'un organe peut même avoir fait des progrès sans que le médecin se doute de son existence. Ce n'est que lorsque l'action de quelque organe essentiel est viciée, que les symptômes de cette lésion se déclarent et qu'ils entraînent la perte du malade. Ordinairement les tubercules finissent par occasioner d'autres affections mortelles; par exemple, ceux du poumon donnent lieu à l'ulcération de ce viscère; ceux du foie, à l'hydropisie aseite; ceux du mésentère, au carreau. Quelquefois aussi ils décident des inflammations, soit aiguës, soit chroniques, dans les parties où ils se sont fixés.

Les tubercules doivent donc être considérés comme des tumeurs inorganiques , formées par un travail vital. Mais quelle est leur origine? Par quel mécanisme se forment ces productions nouvelles? Sous quelles influences changent-elles de consistance dans leurs diverses périodes ?

§. 422. Si l'on consulte Baron1, il répond que

i Recherches, observations et expériences sur le dévelop-

ie tubercule , particulièrement dans le poumon , est dans son origine un petit corps vésiculaire contenant un fluide l ; que sa surface luisante le fait distinguer du tissu qui l'entoure. Ceux qui prennent naissance à la surface des membranes , ressemblent , dit le même auteur 2 , par leur volume et leur caractère général, à ces cristallisations globulaires qui garnissent les tiges et les feuilles de la glaciale ( Mesembryanthemum crislallinum ). Rarement , ajoute- t-il , on a l'occasion de les voir chez l'homme dans leur état primitif; c'est pourquoi on ne se les représente qu'à une époque plus avancée : alors ces tubercules ont déjà perdu leur mollesse, leur transparence j et ont augmenté de volume.

L'auteur dont je rapporte l'opinion, n'est pas éloigné d'attribuer la formation des tubercules à l'action des vers vésiculeux (hydatides); il se fonde sur ce que ces animaux , selon lui, changent de tissu soit dans leur enveloppe, soit dans leur contenu3; qu'ils sont cause de la plupart des altérations de structure 4, et que l'affection hydatoïde et la tuberculeuse ont beaucoup de rapport entre elles. 5

§. 423. Que les tubercules, dans leur première origine, soient au moins à l'état de demi- liquidité,

pement naturel et artificiel des maladies tuberculeuses 5 traduit par madame Boiviw.

3 L. c, p. 96 et 97.

38o LIVRE I.

c'est ce qui paraît très - probable , quoiqu'on n'ait pu jusqu'ici apercevoir leurs premiers rudimens;il en est ici, je crois, comme de la lymphe coagulable, qui de fluide qu'elle était, se condense promptement; ou comme de la matière osseuse , qui, au moment où elle se dépose entre les tuniques des artères, est nécessairement liquide. Quant au second point de l'opinion de Baron , la présence d'hydatides animées , personne n'a cru pouvoir la défendre.

§. 424. On avait cru autrefois que les glandes conglobées se farcissaient de matière tuberculeuse par suite de l'altération et de la stagnation de l'humeur que les vaisseaux lymphatiques charient. Cette opinion dut même se présenter la première à l'esprit des anatomistes, parce qu'on la conçoit sans peine et qu'elle explique la fréquence des tubercules dans le système lymphatique ; cependant elle est aujourd'hui abandonnée , et l'on pense généralement que les tubercules résultent d'une matière déposée par les vaisseaux artériels dans le tissu des parties , qu'elle finit par envahir plus ou moins complètement.

§. 425. Recherchons maintenant la cause prochaine des tubercules : c'est un point sur lequel les anatomistes et les médecins sont loin d'être d'accord. Leurs recherches ont eu surtout pour objet les tubercules du poumon, parce qu'on a cru pouvoir en suivre plus aisément le développement. Ce sont donc aussi les tubercules de cet organe que nous aurons particulièrement en vue dans ce que nous allons dire de la formation de ces corps en général.

§. 426. L'opinion de ceux qui faisaient naître les tubercules de l'épaississement d'une humeur lente , visqueuse et pituiteuse, remonte à Hippocrate et à Arétée de Cappadoce ; elle a été soutenue par Jeannot de Longrois, Ferisel, Morgagni , Reid, etc.; elle est aujourd'hui entièrement abandonnée, parce quelle ne s'appuie sur aucun fait.

§. 427. D'autres médecins, se fondant sur les observations non contestées de tubercules rencontrés chez le fœtus, ont admis pour cette maladie des germes préexistans, ou un vice héréditaire. Quoiqu'une soit que trop vrai que des parens affectés de la maladie tuberculeuse la transmettent à leurs enfans, il n'est pas moins certain, d'un autre côté, qu'elle peut se former, sous l'influence de certaines conditions, suides sujets chez lesquels on ne saurait soupçonner aucun principe morbifique congénital. D'ailleurs, l'hérédité n'expliquerait pas comment les tubercules croissent et changent de nature.

§. 428. Ce sont ces explications que d'autres ont cru pouvoir donner d'une manière satisfaisante, en attribuant à l'inflammation l'origine et le développement des tubercules. Le plus ardent défenseur de cette opinion est M. Brotjssais. Jamais, dit -il, il n'a vu de tubercule du poumon sans inflammation antécédente ; ceux même qu'apportent les enfans en naissant, lui paraissent en dépendre1. Jamais, aj o utet-il2, les ganglions lymphatiques ne se tuméfient,

i Examendes doctrines médicales; t. i, proposition 1 68.. a L. c. , proposition i88>

382 LIVRE ï.

ne se durcissent ou ne se ramollisent que par l'exaltation de leur irritabilité et de leur contractilité, c'est-à-dire, par irritation, qui est une sub-inflammation. Selon le même auteur l , tous les gonflemens lymphatiques et glanduleux qu'on appelle scrophules ou tubercules, sont des inflammations chroniques des tissus blancs; il n'est pas même nécessaire que cette inflammation occupe primitivement le tissu altéré , il suffit qu'elle existe dans un tissu qui soit en rapport de sympathie avec lui : ainsi les tubercules du poumon sont l'effet ordinaire dune phlegmasie prolongée de la membrane muqueuse des bronches ; ceux du mésentère , d'une inflammation de la tunique interne du canal digestif! 2

§. 429. Avant M. Broussais, G. L. Bayle, qui le premier a traité de cette maladie sous le rapport anatomico-médical, considère les tubercules comme préexistans à la phlogose; aussi attribue-t-il à une inflammation accidentelle les symptômes de phlegmasie aiguë qui surviennent dans certaines phthisies tuberculeuses3. Dans un ouvrage postérieur 4, le même auteur affirme que l'affection tuberculeuse, étant très-probablement de nature scrophuleuse , ne saurait être le résultat d'une inflammation, même chronique.

3 Remarques sur les tubercules. J. de méd. chir. et pharni. ; par Corvisart, Leroux et Boyerj Germinal an XI (i8o3), p. 3o.

4 Recherches sur la phthisie pulmonaire , p. 79.

Si l'on consulte Laenneg *, une multitude de faits ont prouvé que le développement des tubercules est le résultat d'une disposition générale; qu'il a lieu sans inflammation préalable, et que, lorsque cette dernière coïncide avec l'affection tuberculeuse, elle lui est le plus souvent postérieure en date. D'ailleurs , la naissance simultanée des tubercules dans presque toutes les parties du corps humain, dépose contre cette étiologie.

Baron professe la même opinion. Les tubercules, dit-il, ne sont point dûs à l'inflammation2; lorsque des symptômes de celle-ci se manifestent, la maladie tuberculeuse l'avait précédée et fait déjà de grands progrès 3. Au reste, si cette inflammation existait avant la formation des tubercules, ne se manifesterait-elle pas par quelques phénomènes? opéreraitelle des transformations si étonnantes sans que sa présence fût indiquée par aucun signet?

D'après M. Louis, l'inflammation a dans certains cas quelque influence sur le développement de la matière tuberculeuse, mais dans d'autres cas elle semble n'y prendre aucune part5. La pneumonie et la phthisie tuberculeuse sont, suivant M. Louis, deux maladies distinctes6, qui peuvent bien coexister, mais ne dépendent pas l'une de l'autre; la

i Auscult. méd. ; t. î , p. 3 1 .

5 Recherches anatomico-patholog. sur la phthisie 5 p. 109.

phthisie peut même se développer indépendamment de toute affection inflammatoire du parenchyme pulmonaire ou de la membrane muqueuse des bronches, qu'on trouve saine près des tubercules crus ou des masses de matière grise demi-transparente. *

M. Leveillé, neveu2, et M. Rostan5, n'admettent pas non plus l'inflammation des tubercules.

Enfin , suivant M. Gendrin , les tubercules sont pendant toute la période de crudité indépendans de toute phlegmasie : les recherches les plus soignées ne lui en ont fait découvrir aucune trace, ni aux tubercules du poumon, ni à ceux des intestins, du foie et de la rate. Ce n'est que lorsque le ramollissement arrive, que le tissu environnant le tubercule s'enflamme, et qu'il s'établit une sécrétion qui aide puissamment la fonte de la matière dense dont ce dernier est composé 4. La formation des tubercules n'est donc, d'après M. Gendrin, que le résultat de la sécrétion d'une lymphe coagulable, mais essentiellement différente de celle qui provient d'une inflammation, incapable de s'organiser jamais, et susceptible de diverses altérations, etc.5

§. 430. La théorie qui place dans l'inflammation la cause prochaine des tubercules , compte

i L. c, p. 36, 37 , 529 et 53o.

2 Recherches sur les tubercules.

3 Clinique médicale 5 t. 2, p. 170.

4 Histoire anatomicjue des inflammations 5 t. 2, §§. 1616. 1617, 1628 et i635.

cependant quelques défenseurs respectables; mais ceux-ci, rejetant ce qu'elle a de trop absolu dans le sens de M. Broussais, la restreignent dans des limites beaucoup plus étroites : c'est ainsi que M. Andral, fils, pense qu'une inflammation ou du moins une congestion active, est la cause occasionelle des tubercules; mais cette ca:ise suppose , selon lui , une prédisposition particulière, sans laquelle cette congestion ne produirait point cette altération organique. 1

M. Lombard, auteur d'une bonne dissertation sur les tubercules2, a embrassé l'opinion de M. Andral. Suivant lui, les congestions, soit actives, soit passives, sont des causes occasionelles des tubercules. M. Cruveilhier, ajoute-t-il , a réussi à produire artificiellement les tubercules miJiaires , au moyen du mercure injecté, soit dans l'artère fémorale, soit dans la trachée -artère des chiens. Quant à la congestion passive, elle fait naître des tubercules par la raison qu'elle détermine une stase sanguine, et celle-ci donne lieu, soit à une surnutrition, soit à une sécrétion morbide dans Les parties.

Après avoir indiqué cette origine des tubercules , M. Lombard cherche à se rendre raison du ramollissement qu'ils éprouvent. Au lieu de l'attribuer % comme Bayle et Laennec, à un changement spontané commençant dans le centre et s7 étendant à la circonférence , il le fait dépendre d'un double phé~

i Dictionnaire de médecine; t. 16, p. 461 , ^62, 2 Essai sur les tubercules. Paris, 1827.

nomène; savoir, d'une mortification centrale, et d'un travail périphérique auquel il donne le nom d'éliminatoire, et qui est destiné à expulser la substance tuberculeuse et à en débarrasser l'organisme. Ce travail consiste dans une action morbide des tissus environnant le tubercule; action par laquelle est sécrété un liquide propre à délayer la matière étrangère. La mortification au contraire a lieu, parce que la matière tuberculeuse comprime les vaisseaux nourriciers et les nerfs, au point que la nutrition et la vie cessent tout -à- fait dans ces parties. Ces idées avaient déjà été avancées par M. Becrer * et M. Schroeter van der Kolk. 2

§. 431. S'il m'est permis maintenant d'émettre mon avis, je dirai que, durant les deux premières périodes des tubercules, je n'ai trouvé, ni en euxmêmes, ni dans le tissu qui les entoure, aucune trace d'un travail phlogistique quelconque. Chargé depuis quinze ans, dans un grand hôpital, du traitement de* enfans depuis la naissance jusqu'à l'âge de douze ans , enfans parmi lesquels il y a beaucoup de scrophuleux, j'ai eu des occasions multipliées d'observer la maladie tuberculeuse pendant la vie, et d'étudier après la mort ce genre d'altération. J'ai vu beaucoup d'individus chez qui tout le système glanduleux était simultanément attaqué , et qui , pendant tout le cours de la maladie, n'avaient jamais présenté aucun symptôme d'inflammation. Les cadavres de ces sujets

i Degland.thorac.lymph.atquetlvym.jp.xQ, i 7. Berol., 1826. 2 Ohserv. anat. path. et pract. arg. Amst,, 1826, p. 63 et seq.

étaient en général exsangues, et tous leurs organes pâles et émaciés. Je me suis attaché à dessein, dans mes recherches anatomiques, à la dissection des glandes lymphatiques, parce qu'étant d'une structure moins complexe, elles offrent la matière tuberculeuse dans un état de pureté, si l'on peut ainsi dire, qu'on rencontre rarement dans le poumon et les autres viscères. Or, j'ai souvent trouvé ces glandes tuberculeuses formant comme une chaîne de tumeurs depuis le mésentère jusqu'à la mâchoire inférieure , sans que , ni dans leurs alentours , ni dans leur intérieur, j'aperçusse le moindre indice d'inflammation. Ces glandes avaient quelquefois le volume d'une châtaigne 5 tantôt elles étaient entièrement changées en matière tuberculeuse, tantôt cette matière ne formait que la moitié de leur volume ; d'autres fois cette même matière alternait par stries ou par bandes avec la substance de la glande restée saine : dans ces cas je n'ai pas vu que cette dernière eût été enflammée , ou seulement injectée. À la vérité , lorsque les glandes mésaraïques étaient tuberculeuses, j'ai rencontré des érosions et des ulcères à la membrane muqueuse des intestins, c'est même un phénomène fréquent* mais il est fort douteux que la dégénération des glandes doive lui être attribuée. En effet, lorsqu'à la suite d'une lésion d'un doigt les glandes axillaires se tuméfient et s'enflamment , ce qui arrive fréquemment aux ana-* tomistes, il n'en résulte jamais de tubercules ; les chancres vénériens n'en produisent pas non plus dans les glandes de l'aine. Si l'état tuberculeux dé-

pendait de l'inflammation de la membrane muqueuse la plus voisine, ne devrait-on pas trouver l'intérieur de la bouche enflammé lorsque les glandes lymphatiques, situées autour de la mâchoire inférieure, sont changées en masse tuberculeuse? or, c'est ce qui n'a pas lieu. Il y a plus ; dans les ulcérations des intestins , ce sont souvent les glandes situées à la racine du mésentère qui sont altérées , et non les plus voisines de l'intestin ulcéré. Le plus ordinairement ces glandes profondes forment un paquet en forme de rocher, qu'il y ait ou non ulcération aux intestins. On trouve ces glandes dans divers degrés d'altération , les unes simplement hypertrophiées, mais non enflammées; d'autres partiellement ou complètement tuberculeuses. Quelques-unes de ces dernières , d'une consistance égale a celle de la prostate, sont formées dune substance homogène et pour ainsi dire sèche ; d'autres , ramollies dans leur centre , sont encore très-dures à leur circonférence. Ces divers degrés de l'affection tuberculeuse s'observent aux glandes situées autour de la trachée-artère et des bronches, à celles qui sont placées le long des veines jugulaires , etc.

A 1 égard du ramollissement central des tubercules , j'ai pu me convaincre un grand nombre de fois, qu'il n'y avait ni dans leur substance, que je pourrais appeler corticale , ni à leur surface , ni dans leur voisinage, aucun vestige d'inflammation ou de congestion sanguine, soit active, soit passive. Quant à l'opinion de ceux qui croient pouvoir expliquer ce ramollissement par une sorte de mor-

ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 58g

tifîcation , je ne crois pas devoir m'arrêter à la réfuter.

Si, quittant les glandes lymphatiques, j'examine les tubercules disséminés dans le parenchyme des organes, je me représente aussitôt les cas de cette espèce que j'ai rencontrés sur des sujets qui avaient succombé dans le dernier degré de marasme, et je suis de plus en plus confirmé dans l'opinion que l'inflammation n'est pas la cause des tubercules.

§. 432. Je n'ignore point qu'il existe des produits morbides dus à un état de phlogose plus ou moins prononcé : ce sont ces granulations miliaires des membranes séreuses et muqueuses dont j'ai déjà indiqué l'existence plus haut (§. 290, n.° 2, et §. 55 1); mais il faut bien se garder de confondre ces granulations avec les tubercules; elles en diffèrent en ce qu'elles sont formées d'une autre substance, qu'elles sont susceptibles de s'organiser et de se transformer en un tissu identique aux tissus anciens. Telles étaient les granulations que j'ai trouvées sur un garçon de douze ans , qui mourut d'une pleurésie devenue chronique; elles s'étaient développées, non dans le tissu cellulaire sous-séreux, mais dans le feuillet séreux lui-même1. Telles étaient aussi celles que m'a offertes le péritoine d'un adulte mort de péritonite chronique. Les unes formaient des pustules discrètes , tandis que d'autres étaient confluentes2. Toutes s'étaient développées dans le tissu

1 Voy. la planche 6, fig. 4-

2 Planche 7.

ùgo LIVRE I.

cellulaire sous-séreux , et étaient formées d'une lymphe coagulable. Je reviendrai plus tard sur les différences essentielles entre les tubercules et les granulations, et sur le développement et les altérations propres à l'une et à l'autre.

§. 433. Quelle que soit, au reste, la cause prochaine des tubercules proprement dits, on ne peut se dispenser d'admettre une prédisposition sans laquelle le développement de cette maladie ne saurait avoir lieu; trop d'exemples attestent que cette prédisposition peut être héréditaire pour qu'il soit permis de la révoquer en doute. J'ai été à même de le vérifier souvent, parce que le pays que j'habite est un de ceux où les maladies tuberculeuses, extrêmement fréquentes, se transmettent manifestement des parens aux enfans.

La constitution scrophuleuse est une cause prédisposante non moins avérée. Les scrophules et les tubercules ont même été considérés comme une seule et même maladie. Quoi qu'il en soit de cette question, encore indécise, je pense qu'une diathèse morbide précède toujours le développement de ces derniers ; elle se caractérise par un tempérament lymphatique , c'est-à-dire , par une habitude molle, lâche et faiblement colorée; par des formes très -arrondies, des chairs très- compressibles et peu élastiques , une chaleur médiocre , une peau humide, des cheveux longs, blonds, presque blancs, un sang séreux, une surabondance de pituite, peu d'excitabilité nerveuse, etc.

L'habitation des lieux bas et humides, le séjour

dans des climats mal-sains, marécageux, et dans des lieux privés de l'influence du soleil ; une nourriture insuffisante, l'usage d'alimens insalubres ou réfraetaires à l'action de l'estomac ; et pour les enfans en bas âge, le lait d'une mère ou d'une nourrice scrophuleuse, constituent bien certainement une prédisposition aux tubercules.

Nous avons déjà dit que la maladie était plus fréquente dans l'enfance et dans la jeunesse ; elle Test aussi plus chez la femme que chez l'homme.

Je renvoie à l'anatomie pathologique spéciale l'examen des effets qui résultent pour l'économie animale de la présence des tubercules dans les organes en particulier.

De la substance lardacée.

§. 434. Cette substance se présente le plus souvent en masses largement étendues dans le tissu des organes, qu'elles altèrent et convertissent en leur propre nature. Alors l'ancien tissu, confondu avec la matière nouvelle et entièrement dégénéré , constitue une substance d'un jaune grisâtre, plus ou moins consistante , dure et rénitente , comme la graisse de porc rancie , sans disposition fibreuse ou même linéaire , et présentant souvent une forme lobuleuse. La fusion de la matière lardacée avec la trame des parties une fois opérée, et leur dégénération consommée, l'ancien tissu ne revient jamais à son premier état. Quelquefois la vie du malade se prolonge pendant un temps très-long; mais à une époque im-

possible à déterminer un travail s'établit dans la partie ; la substance nouvelle se raréfie , se ramollit , et le malade succombe à la fièvre hectique. D'autres fois cette même substance, indolente pendant dix, quinze et même vingt ans, subit à l'âge critique la dégénération cancéreuse, dégénérescence pour laquelle elle a beaucoup d'affinité. 1

§. 435. Le développement accidentel de substance lardacée se remarque, tant aux organes intérieurs qu'aux parties externes , aux viscères parenchymateux comme à ceux dont la structure est fibreuse, aux plus durs comme à ceux dont la texture est la plus molle.

i.° A l'égard des parties externes, nous voyons la peau et le tissu cellulaire sous-cutané convertis en cette substance, notamment dans l'éléphantiasis.2 D'autres fois , par exemple lorsqu'un os , situé superficiellement, est malade, on trouve ces mêmes parties changées en une masse homogène, telle qu'il est difficile d'assigner la limite entre le derme et le tissu cellulaire. Alors aussi les muscles sont confondus avec la peau en une seule masse dense, qui se laisse couper comme du lard , et dont la coupe a quelque chose de luisant , comme celle d'un cartilage ou de l'albumine durcie. On peut annoncer d'avance cet état de désorganisation, quand on voit les jambes tuméfiées, la peau, de couleur brune, fortement tendue et collée aux parties sous-jacentes:

1 Cruveilhier, Anat. pathol. ; t. 1 , p. 80.

a Dictionnaire des sciences médicales, t. 1 1 , p. 4°3.

quelquefois cette peau avait été le siège d'ulcères qui se sont cicatrisés; dans tous ces cas l'os éprouve une altération que nous décrirons plus tard.

2.0 Dans le changement d'organisation des muscles en masse lardacée, les fibres charnues sont les premières à s'altérer ; les fibres aponévrotiques résistent plus long-temps, mais finissent pourtant par céder à la cause désorganisatrice : la graisse change de nature, mais non de couleur, de sorte qu'on peut toujours la reconnaître. Les vaisseaux sanguins et les nerfs sont intimement unis à la matière lardacée, qui pénètre jusque dans le tissu cellulaire qui sépare les filets nerveux, sans que la structure de ceux-ci soit détruite ou du moins rendue méconnaissable.

On rencontre aussi la dégénération lardacée dans certains abcès lombaires ; les muscles psoas et iliaque interne convertis en cette substance , constituent alors les parois d'un foyer purulent dont la source se trouve dans la carie des vertèbres.

3.° Lorsque la matière lardacée s'empare du tissu des os , ce tissu devient mou , pliant, comme charnu , et soumis à une dégénération connue sous le nom d'osleosarcose. Quelquefois cette matière est si largement étendue , que les os , les cartilages et les muscles sont fondus en une seule masse homogène.

4-° Parmi les organes splanchniques , le poumon est susceptible d'une dégénération particulière, désignée communément sous le nom d' hépatisation blanche , que j'ai cru devoir appeler induration bronchi- lardacée , et sur laquelle je donnerai des détails dans la suite de cet ouvrage. Je me borne ici

à annoncer que le poumon est quelquefois changé dans une grande étendue en une masse homogène , et dans laquelle on n'aperçoit plus aucune trace de l'ancien tissu.

5.° Le foie est aussi, dans quelques cas, le siège de la substance lardacée; c'est moins souvent à son bord supérieur et obtus , qu'à son bord tranchant etautqur de la vésicule du fiel, qu'on la rencontre.

6.° Je l'ai aussi trouvée dans la rate : ce viscère avait acquis un volume tel qu'il avait sept pouces et demi de longueur, trois pouces d'épaisseur, et une livre et demie de poids. A ses deux extrémités on remarquait des endroits de couleur blanche et d'une densité plus forte que dans le reste du tissu de cet organe1. Ces endroits étaient formés d'une substance lardacée : celle qui occupait l'extrémité inférieure de la rate était très -dense ; elle avait un aspect lobulaire, et ne ressemblait pas mal à certains corps fibreux de la matrice ou du cerveau : celle qui se trouvait à la partie supérieure n'avait point l'aspect lobulaire; elle ne traversait pas l'organe, mais aboutissait à une bande d'un rouge trèsfoncé , d'un tissu plus rénitent que celui du parenchyme splénique, et qui le bordait en manière de lisière 2. Cette rate était celle d'une femme de trentesix ans, accouchée deux ans avant sa mort, et dont les règles se supprimèrent après cet accouchement : quelque temps après il se déclara une anasarque ; la

i Planche î î , fig. i.

a Même planche 3 fig. 2,

AISATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. $0,5

malade mourut dans une attaque de suffocation. Indépendamment de cette altération de la rate, nous trouvâmes le foie très-volumineux et affecté d'un autre changement d'organisation , que je décrirai plus tard.

C'est sur le cadavre de cette femme que j'ai trouvé les pétéchies externes et internes dont j'ai fait mention aux §§. 35g et 2 40.

7.0 Enfin, le rein m'a présenté souvent la dégénérescence lardacée ; cet organe avait en même temps acquis un volume démesuré, et son tissu primitif était entièrement disparu. Ordinairement un seul rein était affecté.

§. 43 6. La matière lardacée diffère de la tuberculeuse sous plusieurs rapports : i.° elle ne commence pas par des granulations arrondies disséminées dans le tissu des parties ; mais elle l'envahit dans une grande étendue : on dirait qu'elle est subitement épanchée dans ce tissu et non lentement infiltrée; on conçoit, dès -lors, qu'il lui faut plus de temps pour se solidifier et convertir tout l'organe malade en sa propre substance; 2.0 on n'a pas encore vu cette matière enkystée; 3.° quoiqu'elle soit susceptible d'un certain ramollissement, elle ne passe pas, comme la tuberculeuse, par trois degrés distincts de consistance, et ne parait jamais sous la forme d'une bouillie homogène; 4-° ^a substance lardacée n'occupe point, comme la tuberculeuse, un grand nombre d'organes à la fois ; elle n'est point, comme elle, universellement répandue dans un système organique , et paraît moins liée à une diathèse générale , quoiqu'elle suppose aussi une

5g6 livre i.

certaine prédisposition morbide , ainsi que nous le démontrerons plus tard ; 5.° enfin , elle augmente le plus souvent le volume des organes, et en détruit absolument les formes.

§. 437. A ces différences près , la substance lardacée a quelque analogie avec la tuberculeuse. Comme celle-ci, elle est entièrement inorganique, et paraît être déposée dans les mailles des tissus par une anomalie de l'acte nutritif, et non par une inflammation. En effet, je n'ai pu apercevoir de traces de cette dernière dans la dégénération lardacée des organes de la poitrine et du bas -ventre. J'ai vu l'induration bronchi-lardacée se préparer, se former , s'accroître lentement sans aucun appareil inflammatoire. Le malade était un jeune homme de vingt-un ans, dont voici l'histoire. A l'âge de dixneuf ans , étant élève en pharmacie , il éprouva une grande fatigue et de brusques changemens de température, en travaillant à éteindre un incendie. Dès ce moment ce jeune homme s'aperçut qu'il ne pouvait plus supporter aussi facilement les odeurs des préparations pharmaceutiques, ni l'inhalation des substances pulvérulentes : il prit en conséquence le parti d'embrasser une autre carrière , et se voua à l'étude du Droit. Durant deux années qu'il consacra à cette science, on remarqua que son teint était changé, et sa respiration plus courte, ce qui ne l'empêchait pas de se livrer à tous les exercices de son âge, et même à la danse, sans qu'il se plaignît d'aucune incommodité notable, ni même de lassitude. Ainsi se passèrent trois ans et demi; au bout

desquels , et sans cause occasionelle connue , cet état de santé imparfaite dégénéra tout à coup en une véritable maladie, caractérisée par une difficulté de se coucher sur le côté gauche, de la toux et une fièvre lente , qui amena la mort dans l'espace de cinq semaines. Chose remarquable, les symptômes n'étaient nullement alarmans : la toux était insignifiante, comme dans un léger catarrhe ; l'expectoration ne fournissait qu'un mucus écumeux; ce qu'il y avait de bien particulier , la percussion donnait un son creux (le sthétoscope n'était pas encore connu à cette époque) : quant à la respiration, elle n'était ni courte, ni pénible, ni sifflante, ni crépitante, ni accompagnée de râle, ni stertoreuse , mais au contraire tellement régulière et paisible, qu'elle n'indiquait pas la moindre altération de l'organe pulmonaire. A l'ouverture du cadavre, je trouvai la moitié du poumon gauche frappée de la dégénération que je viens de nommer. Des morceaux de ce poumon tombaient au fond de l'eau comme des morceaux de plomb ; leur tissu blanc, dense, et n'offrant plus de traces de sa première organisation, se laissait couper comme du lard durci. Tout annonçait que la maladie était ancienne, et qu'elle remontait à la cause que j'ai signalée plus haut : elle était donc le résultat d'un travail lent, bien plus analogue au travail de nutrition qu'à une inflammation.

§. 438. Je n'ignore pas qu'il existe une dégénérescence lardacée particulière, due à un travail phlogistique. Cette dégénérescence, que je pourrais

5g8 livre i.

appeler transitoire, a lieu lorsque les parties sont imprégnées d'un suc albumineux ou gélatineux , qui leur donne un aspect homogène; c'est ce qui arrive dans les fractures , où une fluxion inflammatoire semble transformer tous les tissus, les muscles, les ligamens, les cartilages , les os, en une même substance; mais bientôt les vaisseaux exhalans , en reprenant l'excédant de ce même suc , laissent les organes dans leur état primitif. Qui ne voit combien cet état diffère de la dégénérescence lardacée proprement dite , dans la production de laquelle une cause spécifique paraît jouer le premier rôle?

§. 439. En résumé, je pense que la matière lardacée, liquide dans le principe, est déposée dans les mailles du tissu cellulaire , s'y condense , envahit l'ancien tissu, le convertit en sa propre substance; que cette matière change à son tour, se ramollit, et que dès -lors elle exerce une influence fâcheuse sur le reste de l'économie, et devient même susceptible de dégénérescence cancéreuse. Les exemples ne manqueraient pas pour appuyer ce que je viens de dire : je me borne à celui du professeur Marcus, qui mourut par suite de la formation d'une tumeur lardacée. Elle avait attaqué les muscles fessiers, et s'était communiquée aux nerfs , au périoste et aux os du bassin eux-mêmes. Une tumeur du poids d'une livre se trouvait placée sur le plexus sciatique. l

i Salzburger medic.-chirurg. Zeitung , 18185 n.° 1 4 , S. 22 ^ •

ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. c>99

De la substance squirrho-cancéreuse.

§. 440. Cette substance, le plus souvent de forme lobuleuse, est dense et demi - transparente. Divisée en lames ténues , elle ne fait voir aucune disposition linéaire ; sa consistance varie depuis celle du cartilage et du fibro-cartilage jusqu'à celle du lard, dont elle offre l'aspect; enfin, elle paraît formée d'un tissu fibreux et cellulaire pénétré d'albumine.

A l'aide de la loupe on découvre deux substances dans le squirrhe : la première est opaque, fibreuse, ayant encore quelque apparence d'organisation, et formant des aréoles qui renferment la seconde substance , laquelle est plus ou moins diaphane, et a quelquefois l'aspect de la corne h Lorsque le squirrheest plus avancé , il s'imprègne d'une matière molle, appelée cérébriforme ? et qui augmente à mesure que la maladie fait des progrès. C'est là le passage de la substance squirrheuse en substance cancéreuse ou carcinomateuse ; aussi le squirrhe n'est -il qu'un premier degré du cancer.

Déjà Deshayes-Gejndron2 avait très-bien indiqué la disposition anatomique qu'offre le squirrhe et le cancer. Ce dernier, dit-il, suppose toujours une substance dure plus ou moins douloureuse, capable

i MeckeVs Pathol. Anat.^ iter B. , iter Th., S. 338. 2 Recherches sur la nature et la guérison du caucer; p. 3i^ Paris, îToi.

d'accroissement, d'une nature uniforme, assez ressemblant à une corne tendre.

§. 441. Le squirrhe se présente tantôt sous la forme d'une tumeur mamelonnée , dure , inégale , rénitente , placée au milieu du tissu cellulaire commun ou du tissu propre des organes , tantôt et plus souvent comme une matière déposée et infiltrée dans le tissu intersticiel des parties , qu'elle imprègne et finit par convertir en sa propre nature. Long-temps, cependant, le tissu primitif conserve son aspect et sa couleur , il n'y a de changé que son volume et sa densité : celui - là n'est pas toujours augmenté, lors même que la densité est trèsprononcée. J'ai vu des glandes mammaires transformées en tumeurs arrondies, composées d'un tissu extrêmement dense et tenace, ayant la dureté du cartilage ; mais pouvant encore être séparées en lobes distincts qu'unissait un tissu cellulaire blanc , sec et extrêmement court. Quelques-uns de ces lobes avaient Une couleur de chair, d'un jaune légèrement rougeâtre, d'un aspect gélatineux et demi - transparent. J'apercevais çà et là de petites vésicules de la grosseur d'une tête d'épingle, semblables à celles que renferme l'ovaire, et remplies d'une goutte d'un liquide jaune.

Dans les squirrhes de la matrice j'ai trouvé ce viscère plus volumineux qu'à l'ordinaire : la maladie résidait tantôt au corps , tantôt au col , et tantôt aux deux parties de ce viscère. J'ai pu saisir les différences de tissu que la maladie fait naître dans cet organe j le squirrhe du corps était singulière-

ment dense, beaucoup plus dur que celui du col : ce qui est l'inverse de Pétat naturel de ces parties. Du reste, il m'a été impossible de reconnaître aucune structure fibreuse , ni même une apparence linéaire , dans ces matrices malades; je n'y ai pas même rencontré les deux sortes de substances que l'on a décrites dans le squirrhe; tout formait une masse entièrement homogène. J'ajoute que, dans le squirrhe proprement dit , qui n'offre pas encore de trace de ramollissement , on ne découvre aucun tissu vasculaire; que l'absence de sang peut même y être constatée de la manière la plus évidente : j'ai pu couper des glandes mammaires squirrheuses sans répandre la moindre goutte de ce fluide. À la loupe on découvrait bien l'orifice de quelques vaisseaux divisés; mais ils étaient vides de sang.

§. 442. Dans la vue de pénétrer d'une manière plus intime dans la nature du squirrhe, j'ai prié M. Hecht, fils, d'entreprendre une série d'expériences chimiques , dont voici le précis.

Un gros d'une glande mammaire squirrheuse fut traité avec de l'eau distillée froide. Après un contact de plusieurs heures, le liquide, séparé au moyen du filtre, fut soumis à l'action de la chaleur : l'ébullition produisit un coagulum, mais si peu considérable qu'il put à peine être recueilli. Néanmoins les réactifs indiquèrent la présence de l'albumine, car l'acide nitrique fit obtenir un précipité jaune ; le nitrate d'argent , un précipité brun rougeàtre, insoluble dans l'ammoniaque , et le nitrate de plomb, un précipité blanc : leau elle-même était i. 26

couverte d'écume, et exhalait l'odeur particulière que prend l'albumine.

La matière à examiner fut soumise ensuite , pendant deux heures, à l'action de l'eau bouillante, l'eau en fut ensuite séparée et évaporée à siccité: on en obtint une espèce de gelée assez soluble dans l'eau bouillante ; cette gelée , également soluble dans les acides, fut reconnue, par les réactifs, être de la gélatine animale ; car l'eau de baryte , versée dans sa dissolution , la rendit laiteuse , et produisit un précipité insoluble dans l'acide nitrique. L'oxalate d'ammoniaque la rendit également laiteuse, tandis que l'eau de chaux ne produisit aucun changement. *

Le reste de la matière , qui , sans être séché , ne pesait plus qu'environ quarante-cinq grains, fut soumis à l'alcool bouillant de 56° B. Après une infusion de douze heures environ, la matière avait perdu dix grains de son poids; il n'y eut absolument aucun dépôt, donc point de stéarine. L'alcool, évaporé jusqu'à siccité, fit voir une matière blanche et huileuse , qui surnageait , et était insoluble dans l'eau; elle fut considérée comme étant de l'oléine.

Ce qui restait encore de cette matière ne pouvait être que de la fibrine : pour s'en assurer, on le traita par l'acide acétique concentré et chauffé; on obtint une espèce de gelée tremblante parfaitement soluble dans l'eau chaude.

Cette substance squirrheuse ne parut point contenir de sels ; car la calcination d'un gros ne donna pour résidu que cinq grains de charbon. Les réactifs

n'indiquèrent point de phosphates de soude ou d'ammoniaque.

D'après ces expériences , la matière squirrheuse du sein peut être considérée comme étant composée de gélatine, de fibrine, d'oléine, de quelques traces d'albumine et d'eau, à peu près dans les proportions suivantes :

Albumine 2 grains.

Gélatine 20 —

Fibrine 20 - —

Matière grasse fluide .... 10 — Eau ou perte 20 —

7 2 grains.

Une matrice squirrheuse fut soumise par M. Hecht à de semblables expériences , c'est-à-dire traitée par l'eau froide , par l'eau bouillante , et par l'alcool bouillant à 56°; ces différens agens firent voir que la substance de cet organe ne contenait pointd^lbumine, mais de la gélatine, de la fibrine, et des parties grasses solubles dans l'alcool. La présence de ces corps lut de plus constatée par les réactifs • et la même opération, répétée une seconde fois, donna à peu près les résultats suivans : soixante-dix grains de la substance squirrheuse de la matrice contenaient

35 grains d'eau,

10 — de parties grasses,

10 — de fibrine,

i5 — de gélatine.

§. 443. Le squirrhe a une prédilection marquée

/fo4 LIVRE I,

pour les tissus abondamment pourvus de vaisseaux blancs. Il survient spontanément, ou succède à un engorgement produit soit par cause externe, soit par cause interne. Il paraît même qu'une diathèse générale préexiste à' l'affection locale. Le squirrlie se montre le plus communément à cette époque de la vie où l'homme et la femme deviennent impropres à la reproduction. Il se manifeste aussi à la suite de longs chagrins- son développement paraît encore favorisé par l'inaction, qui jette les organes dans l'atonie. Lorsqu'une fois le squirrhe est formé, il ne rétrograde plus, et la partie malade ne revient jamais à son premier état. C'est en quoi le squirrhe diffère de l'induration simple, résultant d'une inflammation chronique. Cette maladie peut rester stationnaire pendant plusieurs années , et ne déterminer dans l'économie animale aucun phénomène ; mais le plus souvent il s'établit un travail intérieur- alors le squirrhe est frappé lui-même de dégénérescence. J'ai vu une glande mammaire squirrheuse, indolente pendant quatorze ans , manifester au bout de ce temps de la douleur et motiver l'extirpation.

Le squirrhe affecte non -seulement les parties externes , telles que la glande mammaire , l'épididyme, le testicule, les glandes lymphatiques ; il attaque aussi les parties internes, et surtout celles qui, dans l'état naturel, sont douées d'une sensibilité obscure, comme la matrice, les ovaires, la prostate, la graisse qui environne certains organes, ou celle de l'épiploon. Néanmoins des parties douées d'une grande sensibilité , et qui sont dans un rapport

sympathique très-marqué avec d'autres organes , sont susceptibles de devenir squirrheuses, tels sont l'œsophage, le grand cul-de-sac de l'estomac, le pylore, la valvule iléo-cœcale, l'intestin rectum. Parmi les organes des sens, l'œil et la langue sont les plus susceptibles de devenir cancéreux. Les organes le moins sujets à la dégénérescence squirrheuse, sont les muscles et les membranes séreuses; ces parties n'en sont pas affectées primitivement. Il en est de même des os , des cartilages et des tendons.

§. 444. Le squirrhe se propage de plusieurs manières: i.° par continuité de tissus; 2.° par le tissu cellulaire; 5.° par les vaisseaux lymphatiques; 4-° peut-être par les nerfs ; du moins résulte-t-il de quelques observations faites par M. Breschet, que les nerfs sont quelquefois renflés, durs, et qu'ils contiennent dans les aréoles de leur tissu un liquide semblable à celui que renferme le squirrhe; 5.° il est possible que les veines sanguines qui, d'après les expériences de MM. Mayer, Magendie , Tiedemann, Gmelin , etc. , partagent avec les vaisseaux lymphatiques la fonction d'absorber, ramènent dans tout le système une matière squirrheuse. Ces différens modes de propagation paraissent plus que suffisans pour expliquer la diathèse générale à laquelle le corps est exposé, lors même qu'il n'y a eu primitivement qu'une partie d'affectée.

§. 445. Une tumeur squirrheuse est -elle susceptible de résolution? On serait tenté de le penser, en voyant diminuer et même disparaître certaines tumeurs dures du testicule ? de l'épididyme , de la

4o6 LIVRE I.

matrice et des glandes mammaires; mais il est probable que dans tous ces cas on n'avait affaire qu'à des indurations simples , et non à un véritable squirrhe. Il est donc essentiel de savoir distinguer le squirrhe des maladies qui lui ressemblent , et notamment de l'induration inflammatoire chronique et du tissu fibreux accidentel.

i.° Dans l'induration par inflammation chronique, la partie est plus rouge, par l'effet de la fluxion sanguine qui s'y était dirigée : quelquefois aussi il y a autour d'elle une infiltration de sérosité; on y distingue encore les divers tissus élémentaires qui la composent; elle est aussi à son extérieur moins bosselée; enfin, la densité n'est pas aussi grande dans le tissu simplement induré que dans celui qui est attaqué de squirrhe.

j2.° Le tissu fibreux paraît ordinairement sous forme de corps arrondis, implantés, mais isolés dans la substance propre de l'organe, et n'y tenant que par le moyen d'un tissu lamineux. Lorsqu'on incise ces corps, ils crient sous l'instrument comme le tissu de la matrice : on y remarque quelquefois des vaisseaux dilatés , qui n'existent jamais dans les masses squirrheuses ; enfin, ils n'occasionnent aucune douleur et ne passent point à l'état cancéreux.

5.° Comparée au tubercule et au tissu lardacé, la substance squirrho-cancéreuse présente de notables différences : i.° on ne la trouve point isolée dans le tissu cellulaire ou le parenchyme des organes , sous forme de granulations ou de petites tumeurs arrondies, comme la substance tuberculeuse, ni en masses

largement diffuses , comme la substance lardacée ; 2.0 elle n'est jamais renfermée dans un kyste; 5.° elle augmente peu le volume de l'organe qu'elle a envahi; quelquefois même la partie a diminué, quoiqu'elle soit devenue beaucoup plus dure qu'à l'ordinaire; 4° elle nest pas susceptible du même genre de ramollissement que les substances tuberculeuse et lardacée, mais d'une raréfaction propre, qui se prête à un état fongueux particulier, suivi de la formation de vaisseaux sanguins; 5.° des propriétés vitales s'y développent, et ces propriétés deviennent très -exaltées , ce qu'on n'observe pas dans les tubercules ni dans les masses lardacées.

4-° Enfin , la substance squirrheuse est la plus dense et la plus dure de toutes les substances étrangères à l'économie; seule elle présente un aspect cartilagineux ou corné.

5.° Quant aux indurations inflammatoires, elles sont susceptibles d'une terminaison qui ne se remarque que très - rarement ou peut - être jamais dans le squirrhe proprement dit. On sait que des mouvemens fluxionnaires déterminent quelquefois la résolution de ces indurations; d'autres fois c'est un changement dans la température du système nerveux qui opère cette guérison. Un flux menstruel abondant a parfois dissipé des tumeurs du sein. On a observé le même phénomène à la suite de diarrhées, de dysenteries et de fièvres intermittentes. La grossesse a souvent produit le même effet. Lorsqu'une vie trop sédentaire , ou des affections tristes , ont occasioné des indurations, l'exercice, une vie active

4o8 LIVRE I.

et les passions expansives les résolvent quelquefois.

§. 446. Le squirrhe, après avoir resté stationnaire pendant un temps plus ou moins long, se ramollit, se boursoufle, et donne naissance à des bourgeons charnus, gros et épais, qui constituent comme des végétations mamelonnées; les mamelons sont séparés les uns des autres par des scissures. Alors la maladie reçoit le nom de cancer occulte. Ce progrès résulte du ramollissement de la substance demi-transparente qui , logée dans les aréoles de la substance opaque (§. 44°)? acquiert un tel degré de mollesse, quelle devient pulpeuse ei semblable au cerveau du foetus, d'où lui est venu le nom de matière cérébriforme.

§. 447. Par un progrès ultérieur du travail pathologique, il se forme un ulcère dont les bords, pour ainsi dire coupés à pic, se renversent en dehors. La surface de ces ulcères est grisâtre, il s'en élève des fongosités qui fournissent une sanie ou un ichor fétide , contiennent beaucoup de vaisseaux capillaires, et saignent au moindre attouchement : le sang que répandent ces fongosités est toujours comme dans un état de dissolution. Ce n'est pas le contact de l'air qui détermine leur développement, car on les a rencontrées au centre de larges indurations de la mamelle. Quelquefois, et particulièrement dans les climats chauds, il s'y engendre dr;s vers, qui se multiplient avec une incroyable facilité.

Lul< ère cancéreux est ordinairement de forme irrégulière, dune surface inégale, garni de végéta-

ATvATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 4°9

lions mollasses, blafardes et rouges livides; on y sent des duretés et des inégalités dues à des portions de squirrhe qui ne sont pas encore entièrement ramollies : dans d'autres points on fait sortir par la pression , soit une matière cérébriforme , soit une sanie diaphane, fétide et acre.

Les ulcères chroniques et inflammatoires diffèrent des ulcères cancéreux par l'absence de la matière cérébriforme, de la sanie corrosive et fétide, et par des bords durs, renversés et résistans. Le fond de ces ulcères peut , à la vérité , présenter une consistance assez ferme et presque squirrheuse ; mais loin d'être décoloré comme dans l'ulcère squirrho-cancéreux, il offre au contraire une coloration rouge assez prononcée.

§. 448. La sanie cancéreuse dont nous venons de parler, a été l'objet des expériences d'ÀDAiR Crawford l. Cet auteur a observé que cette matière, généralement très-liquide, n'était pas toujours de la même nature , mais qu'elle variait , suivant les remèdes employés tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et même suivant le genre de nourriture dont avaient usé les malades. Sa couleur est d'un blanc cendré et quelquefois rougeâtre ; d'autres fois on observe sur la surface de l'ulcère un enduit blanc , qui lui est trèsadhérent et peu miscible à l'eau. Une solution de potasse ne produit aucun changement sur cette sanie; l'acide sulfurique y occasionne une efferves-

i Philosoph. transact., ann. 1790J vol. 80,/?. 2.

4lO LIVRE I.

cence; enfin, elle donne au sirop de violette une couleur verte.

§. 449. La sensibilité dans le cancer est extrême, et les douleurs qui l'accompagnent, désignées sous le nom de lancinantes , sont les plus atroces que l'on connaisse. Néanmoins on ne peut suivre de filets nerveux jusque dans la masse cancéreuse; il faut donc qu'elle soit devenue une substance conductrice des impressions, et qu'elle soit comprise dans l'atmosphère nerveuse.

Rien ne prouve mieux que l'intermittence des douleurs dans le cancer, le rôle que nous avons assigné plus haut ( §. 4 3 - 4^ ) à la névrosthénie. On sait qu'il y a des époques où ces douleurs sont intolérables, tandis que dans d'autres elles sont presque nulles : c'est ce que j'ai observé nombre de fois sur des femmes attaquées de cancer à la matrice Dira-t-on que l'ulcère avait successivement entamé des filets nerveux? mais en existait-il dans le tissu dense et semi- cartilagineux de l'utérus? ou s'en serait-il formé dans le tissu ramolli du cancer ? L'une et l'autre de ces propositions sont inadmissibles. Je ferai remarquer à cette occasion que ces douleurs atroces se font sentir long-temps avant le ramollissement du squirrhe, et par conséquent avant la dégénérescence cancéreuse proprement dite; c'est ce dont j'ai pu me convaincre de la manière la plus évidente , en examinant des glandes mammaires squirrheuses , et qui avaient été extirpées à raison des douleurs que les malades y ressentaient.

§. 450. C'est le propre de l'ulcère cancéreux

A.NATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 411

d'attaquer les parties environnantes, et de les frapper de la même désorganisation. Il paraît, d'après les observations d'ABERNETHY T , que les parties qui avoisinent le cancer contractent une disposition à s'ulcérer, en sorte que la maladie s'étend par continuité d'organes; c'est ce qu'on peut vérifier sur le lissu cellulaire et la graisse qui environnent les ulcères cancéreux et même les cancers qui ne sont encore qu'à l'état de squirrhe. En effet, lorsqu'une semblable maladie affecte le pylore ou une partie de l'estomac, on voit fréquemment le tissu adipeux del'épiploon qui entoure l'endroit malade, épaissi et frappé d'une induration très-prononcée : quelquefois ces portions du tissu adipeux représentent des espèces de mamelons ou tubercules graisseux qui offrent une dureté squirrheuse. On observe la même chose dans les cancers à la matrice, à l'intestin rectum , à la vessie urinaire : le tissu cellulaire adipeux situé autour de ces organes , leur devient très-adhérent et se durcit singulièrement.

§.451. Un second moyen de communication est le système lymphatique. On voit très-fréquemment des tumeurs aux glandes situées dans le voisinage d'un ulcère cancéreux. Ce n'est pas uniquement l'absorption de la matière qui produit cette tuméfaction , c'est aussi l'irritation des tissus , et par suite une altération de l'activité des vaisseaux lymphatiques; car pourquoi, dans un cancer au sein, les glandes jugulaires se gonfleraient -elles?

i Meckel, Pathol. Anat., 2ter B., ites St., S. 34o.

Une des manières dont le cancer s'étend et se propage le plus facilement, c'est par l'impression du pus iclioreux. Ce pus est tellement acre , qu'il détermine une prompte ulcération des parties avec lesquelles il se trouve en contact. Le tissu artériel parait être, ici comme dans la gangrène, celui qui résiste le plus long-temps à cette action corrosive, puisqu'on a vu des artères isolées au milieu d'un cancer ulcéré , rester intactes pendant fort longtemps, tandis que les parties environnantes se détruisaient avec rapidité 1. Néanmoins cette même sanie n'est pas contagieuse. M. Alibert a fait avaler à des chiens de la sérosilé ichoreuse qui découlait de cancers ulcérés, il a même eu le courage, ainsi que M. Biett, de s'inoculer cette matière infecte, et dans ses essais il n'a jamais eu lieu d'observer le moindre effet de contagion2. M. Dupuytrejn a introduit dans l'estomac de plusieurs animaux des portions de chairs cancéreuses , il en a injecté le pus dans les veines et dans les diverses cavités splanchniques , sans obtenir d'autres résultats que ceux qu'aurait produits l'injection de toute autre matière irritante S. J'ai vu une femme dont tout le col de la matrice était rongé par un ulcère carcinomateux , devenir enceinte , et accoucher naturellement, sans que le mari ni l'enfant eussent gagné le moindre mal.

i Ba.yle et Cayol, Dict. des sciences méd. ; t. 3, p. 549, article Cancer.

2 Alibert, Description des maladies de la peau, p> 1 1 8.

3 Dict. des sciences méd. \ t. 3 , p. 677.

§. 452. Souvent, dans l'affection cancéreuse, il existe une diathèse générale qui se manifeste par des dégénérescences semblables sur d'autres organes. C'est ainsi que le cancer de l'œil s'est trouvé accompagné de tubercules cancéreux du foie, de l'estomac , de l'épiploon , du mésentère et du poumon 1 -y qu'un état squirrheux, presque général, a été observé sur une femme de quarante-trois ans : un cancer au sein avait déterminé la formation d'innombrables squirrhes répandus dans presque tous les organes.2

§. 453. Quoique le cancer provienne le plus ordinairement du squirrhe, on observe pourtant des cas qui dérogent à cette règle. C'est ainsi qu'on a vu la peau et les membranes muqueuses affectées primitivement de cancer, et que certaines excroissances non squirrheuses , telles que certains polypes , deviennent facilement cancéreuses. Néanmoins le cancer de la peau ne se développe pas sans être précédé d'une altération, quelqu'insignifiante qu'elle paraisse. En effet, c'est tantôt une pustule ou un petit bouton, tantôt une gerçure, tantôt une petite tumeur érysipélateuse, qui constituent les rudimens de la maladie.

§. 454. On a soutenu sur l'origine de la substance squirrho -* cancéreuse différentes opinionsnous allons rapporter les plus récentes.

Richard Carmichael 3 prétend que le cancer est

i Desault, Journ. de chir. 3 t. 1 , p. i3a.

2 Mecrel, Path. Anat.j iterB., iter Th., p. 343.

3 An essay on the effects of carbonat and the other prœp> @f iron upon Cancer. Lond., 1809=

un être à part, jouissant d'une vie indépendante, se développant dans tous les endroits du corps où la vitalité a été affaiblie , et dont la matière organique commence à se décomposer. Dans le principe le cancer se manifeste par une substance comme cartilagineuse, qui n'occupe qu'un seul point, mais d'où bientôt elle s'étend en tout sens en manière de rayons. Ces prolongemens ressemblent à des ligamens formés par un tissu cellulaire épaissi.

En autre médecin anglais, Adams, a émis sur le cancer la même opinion qu'il a soutenue sur la formation des kystes (§, 349) j il établit, d'après J. Hil\ter, que lessence du cancer réside dans la présence d'un animal du genre des hydatides, et qu'il appelle hydatis carcinomatosa. Suivant lui , les cloisons blanchâtres qui enveloppent les parties squirrheuses, ne sont autre chose que des kystes animés, ce qui constitue le caractère des tœnia hydaloidea. L'hydatide du cancer, ajoute-t-il, a la faculté de déterminer, par une irritation spécifique, la formation des fongus qui s'élèvent de l'ulcère cancéreux : la preuve que cette hydatide est vivante , c'est qu'elle se comporte comme celle des moutons, qu'elle se ride, se crispe et prend un aspect bourgeonné sur les parties cancéreuses récemment incisées; tandis que ce phénomène ne s'observe plus lorsqu'on incise la même partie , par exemple , un sein amputé , après son refroidissement ou son immersion dans l'eau froide. « Le fongus qui s'élève sur l'ul- « cère cancéreux (poursuit Adams) sert à défendre * l'hydatide et à la protéger : si celle - ci meurt ,

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ce le fongus se détache de l'ulcère au moyen de la « suppuration. Lorsque les hydatides sont dans « un état d'engourdissement , l'ulcère n'est point c< douloureux, mais dès que l'animal se réveille, « les douleurs se déclarent de nouveau et sont incc supportables. »

Il y a, suivant le même auteur, trois espèces de ces hydatides , qui se multiplient et se propagent d'une manière inconcevable : i.° Yhydatide séreuse ou ordinaire, dont le kyste est presque cartilagineux; 2.0 Yhydatide gélatineuse , et 5.° Yhydatide sanguinolente.

La doctrine des deux médecins anglais a été combattue victorieusement par Cléri , Burins et Hîmly. l

§. 455. D'après M. Broussais le cancer est dû à un état phlogistique. Toutes les inflammations et subinflammations , dit cet auteur 2 , peuvent détermi^ ner le cancer; ses progrès sont toujours en raison de l'inflammation qui s'y trouve5. Le cancer extérieur, produit de la dégénération irritative des tissus où prédomine l'albumine et la graisse, est toujours accompagné d'inflammation : il n'est pas incurable tant qu'il n'est que local 4 : enfin, d'après le même auteur, l'inflammation du cancer extérieur se répète par sympathie dans les principaux viscères; mais le cancer ne s'y développe que par suite de cette

i Meckel, Path. Jnat.j zterB., iter Th., S. 348-355i Examen des doctrines médicales \ t. 1, propos. q5.

3 L. c, propos. 94.

4 L> c.? propos. 93.

4l6 LIVRE t.

inflammation : il peut même ne pas s'y établir y la diathèse cancéreuse n'étant pas aussi fréquente qu'on le dit.

Les auteurs de l'article Cancer, dans le Dictionnaire de médecine1, s'éloignent peu des idées de M. Broussais. Voici les raisonnemens par lesquels ils cherchent à étayer leur opinion. Suivant eux, le cancer succède toujours à une irritation ou à une inflammation, et ne saurait se développer sans que l'un de ces deux états ait précédé. C'est cette irritation inflammatoire qui détermine le dépôt d'une lymphe coagulable, laquelle, en se durcissant, constitue le noyau d'engorgement appelé squirrhe. La résorption de cette lymphe est extrêmement difficile, à raison de sa plasticité et de sa tendance à réunir et confondre les tissus, à oblitérer les vaisseaux , et à s'organiser elle-même. La maladie peut rester stationnaire pendant un temps très -long, jusqu'à ce que l'organe devienne le siège d'un travail particulier. Une inflammation s'empare -t- elle de la partie malade , elle la trouve dans des conditions défavorables à la résolution ou à une suppuration de bonne nature ; bientôt les parties se désorganisent. Mais dans ce passage de l'état organique à l'état inorganique il y aura un détritus de parties qui , déposées dans un foyer , constituent ce qu'on a nommé matière cerebriforme. Si à ce même détritus il se mêle du sang , ou s'il se forme des vaisseaux capillaires nouveaux dans quelques-

i MM. Breschet etFERRi/s, Dict. cit., t. 4> p- 1 35 etsuiv.

ANATOMIE pathologique générale. 4x7

uns des points où la lymphe albumineuse s'est imparfaitement organisée, il en résulte le fongus hé^ matode. On peut donc trouver dans un cancer, et par suite de divers changemens successifs , plusieurs sortes de dégénérescences , et toujours par l'effet d'une inflammation antécédente.

§. 456. Dans cette théorie on invoque donc deux inflammations : Tune primitive, qui, si Ion veut, n'est qu'une irritation inflammatoire , mais détermine la formation du squirrhe; l'autre secondaire, qui change celui-ci en cancer.

La première est difficile à constater , puisque , dans la plupart des cas, elle est tout-à-fait inaperçue. Qu'est-ce qui prouve en effet que l'origine du squirrhe soit due à une irritation inflammatoire? Voit-on les inflammations proprement dites produire la substance squirrheuse dans les tissus qui sont susceptibles d'en être imprégnés? N'estce pas plutôt l'induration inflammatoire qui en est le résultat? Trouve-t-on que les organes le pins fréquemment squirrheux le deviennent à la suite d'une irritation ? Est - ce sur des femmes débauchées que l'on rencontre le plus souvent le cancer de la matrice , ou sur celles qui vivent dans une continence sévère ? Le squirrhe de la glande mammaire est -il plus fréquent chez les femmes qui ont plusieurs fois accouché et nourri , que sur celles qui n'ont jamais été mères ? L'expérience de tous les temps dépose le contraire. On a rencontré des cancers aux parties génitales dç très-jeunes filles ; le Musée de la Faculté possède

ilS LIVRE I.

une pièce sur laquelle on aperçoit une excroissance carcinoniateuse et cérébriforme à la paroi postérieure du vagin d'une fille de neuf ans1. Quelle irritation inflammatoire avait pu, dans ce cas, donner naissance à cette maladie?

Si on examine le squirrhe après sa formation, on ny trouve pas le moindre vestige d'inflammation, cependant il s'accroît. Or , s'il peut augmenter sans le secours d'une inflammation, ne peut-il pas avoir été formé sans elle?

Pour ce qui concerne le second degré de squirrhe, ou son passage en substance cancéreuse proprement dite, il me paraît qu'une cause irritante doit réellement être admise pour que cette dégénérescence s'opère; mais n'existe- t-il qu'une seule espèce d'irritation ? N'y a-t-il que l'irritation inflammatoire qui soit capable de produire cette altération de texture ? Cest ce que nous aurons lieu d'examiner bientôt , quand il s'agira de la formation des substances hétéro-plastiques en général.

§. 457. Si la cause prochaine du cancer est encore couverte d'obscurités , il n'en est pas de même des suites que cette maladie entraîne. Leur ensemble constitue un dérangement de toutes les fonctions , et une dépravation générale, qui conduit inévitablement à la mort : c'est ce qu'on appelle cachexie cancéreuse 9 caractérisée par l'amaigrissement, la mollesse des chairs, l'oedème, la fièvre hectique et une altération particulière du teint, qui devient

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