ÉTHÉRISATION LOCALISÉE
seiir de jDhysiologie à Leeds. Des membres de lapin, engourdis de la sorte, purent être mutilés et complètement retranchés sans que l'animal manifestât le moindre signe de souffrance. Mais M. Simpson ne fut pas, à beaucoup près, aussi satisfeit des résultats qu'il obtint chez l'homme. Après bien des expériences, soit sur lui-môme, soit sur d'autres personnes, sur des tissus sains ou pathologiques , sa conclusion fut que l'on pouvait par ce moyen rendre la peau insensible, mais pas à un degré suffisant pour enlever la douleur pendant une opération. Outre son insuffisance, l'action locale des aneslhésiques lui parut présenter le double inconvénient de congestionner les tissus, et de déterminer une douleur quelquefois intolérable. De tous les agents qu'il avait expérimentés, le chloroforme était encore le moins défectueux.
M. Jules Roux (de Toulon) (1) a essayé l'éthérisation locahsée chez les amputés, dans l'espoir de prévenir le tétanos traumatique. Partant de ce principe que le point de départ de cette redoutable complication siège dans les nerfs sensibles, troncs ou extrémités périphériques, qui réagissent, par action réflexe, sur l'appareil nerveux moteur, il comptait, par l'éthérisation des surfaces traumatiques, engourdir directement les nerfs sensibles qui s'y trouvent, c'est-à-dire ceux dont l'excitation morbide est à redouter, et les rendre ainsi impropres à transmettre aucune impression vers les centres. L'éther fut expérimenté à l'état liquide et en vapeurs. Sous la première forme, on l'employait pour badigeonner la surface traumatique avec un pinceau; sous la deuxième, il servait à entretenir une espèce de bain de vapeur stupéfiante autour de la plaie. Lorsque celle-ci était de petite dimension, il suffisait de la recouvrir d'une ventouse dont le fond était garni d'une éponge imbibée du hquide anesthésique. Étaitelle plus étendue, M. Roux la coiffait avec l'appareil sacci-
(1) .1. Roux, De l'amputation et de l'éthérisation dans le tétanos traumatique {Union médicale, 1848, p. 354 et 355).
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forme qui porte son nom et dans lequel était versée une certaine quantité d'éllier. La durée du bain anesthcsique était variée à dessein. Ces premières tentatives, les seules qui aient été publiées, ne furent ni absolument nulles, ni bien concluantes. Elles firent connaître que par ce procédé, on pouvait engourdir la plaie ; que l'action était plus prompte sur les plaies récentes que sur les blessures anciennes; que les aneslhésiques n'exerçaient aucune influence sur la peau, sur les muqueuses et très probablement sur les séreuses ; enfin que l'éthérisation directe paraissait empêcber les douleurs consécutives et certaines réactions fâcheuses.
Les résultats de l'anesthcsie locale préventive n'étaient guère encourageants ; par un singulier contraste, l'anesthésie locale curative faisait merveille. Dans une noie adressée à l'Académie des sciences, Aran annonça qu'il avait obtenu d'excellents effets de l'emploi de toutes les substances anesthésiques contre la douleur pathologique. « Toutes les fois, dit-il, qu'il existe une douleur vive dans un point quelconque de l'économie, soit que celte douleur constitue à elle seule la maladie, soit qu'elle en fasse seulement partie intégrante et principale , on peut sans inconvénient en débarrasser les malades pour un temps plus ou moins long, par une ou plusieurs appHcations aneslhésiques locales (1). »
En raison sans doute de leur provenance médicale, les résultats remarquables obtenus par Aran n'eurent aucun écho dans la pratique chirurgicale. Trois ans plus lard, M. J. L. Hardy, accoucheur distingué de Dublii), appela de nouveau l'attention sur le même sujet. C'était principalementcontre les douleurs du cancer utérin qu'il avait conslalérefficacité des vapeurs de chloroforme (2). Au lieu do metlre les parties malades en conlacl avec l'agent stupéfiant, il dirigeait sur elles un courant plus ou moins vif de vapeurs ; au lieu d'un bain, il donnait des douches.
(1) Aran, Noie sur la incdicalion aneslhàsique locale {Union médicale, 1850, p. G21).
(2) The Dublin quai lerly Journal, 1853, p. 20G.
ÉTllÉRISATION LOCALISÉE.
On trouve annexé à son travail le plan d'un petit appareil destiné à remplir cette dernière indication. Il se compose d'un récipient métallique, auquel sont adaptées d'un côté une canule vaginale, et de l'autre une poire de caoutchouc pour établir le courant d'air. Le récipient est muni d'une soupape qui s'ouvre de dehors en dedans; il contient une éponge sur laquelle on verse le liquide volatil. Mais l'auteur ne larda pas à modifier ce premier appareil (1). Il fit remplacer la poire de caoutchouc par un soufflet ordinaire, qui avait l'avantage de fournir un courant d'air plus actif et d'agir sur une plus grande étendue. Cette modification lui avait été principalement inspirée par l'espoir d'adoucir le traitement quelquefois si douloureux des anévrysmes par la compression mécanique. Au fond, les effets d'anesthésie locale, ainsi que les procédés pour les obtenir, annoncés par M. Hardy, ne difléraient de ce que Aran avait dit et fait que par un détail d'exécution peu significatif, et cependant, tant est grande quelquefois l'intluence de l'importation sur l'avenir d'une nouveauté, ils provoquèrent une véritable fièvre d'expérimentation. Partout, dans les hôpitaux de Paris et ailleurs, on voulut s'assurer du degré d'efficacité des vapeurs d'élher ou de chloroforme. Non-seulement on s'en servit pour calmer les douleurs du cancer, mais aussi pour déterminer l'insensibilité des parties saines qui devaient être le siège d'incisions ou de manœuvres douloureuses. Les insuccès furent la règle; les demi-succès, l'exception. L'emploi des douches éthérées se montra partout beaucoup moins efficace comme agent d'anesthésie préventive que comme calmant dans certaines affections douloureuses.
Le procédé de M. Hardy subit plusieurs modifications entre les mains des chirurgiens français. M. Maisonneuve, revenant à l'idée de M. Jules Roux, fit usage d'un manchon de caout-
(i) Communicalion de ÛL UaTi!}! (Socictd chirurgicalo d'Irlande , séance du 8 avril 1853).
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cliouc, adapté à la partie qu'il voulait aneslhésier, et dans lequel il versait du chloroforme liquide, de façon à obtenir une sorte de bain de vapeur entretenu pendant vingt, vingt-cinq, trente minutes. Jamais l'insensibilité de la plaie ne fut complète ; il remarqua, au contraire, que le contact du chlorofortne était difficile à supporter au début; qu'il provoquait de la rougeur, des démangeaisons insupportables, une sensation d'ardeur, de brûlure, et quelquefois de l'hyperesthésie.
M. L. Figuier (1) fit espérer qu'en préservant les téguments du contact d'un liquide irritant, et en élevant la température des vapeurs pour favoriser leur absorption, on éviterait ces inconvénients et l'on obtiendrait de meilleurs effets. Il imagina un appareil assez compliqué, dans lequel le courant d'air chargé de vapeurs anesthésiques traversait un réservoir garni de plaques métalliques entretenues à une certaine température à l'aide d'une lampe h alcool. Le mélange anesthésique s'échauffait sur ces plaques, et arrivait au contact de la peau avec une température de 50 degrés. L'appareil de M. Figuier a été essayé à diverses reprises à Sainl-Louis , à Lariboisière, jamais il na donné d'anesthésic complète; il a seulement diminué la sensibilité d'une façon notable.
M. Guérard (2), au lieu de pratiquer des insufflations d'air chargé de vapeurs, ou d'employer les bains, eut l'idée de faire arriver directement l'éther sur les parties qu'il voulait stupéfier. A son instigation, M. Mathieu construisit un appareil dans lequel ces conditions nouvelles pouvaient être réalisées. Il se compose d'une petite seringue mobile, qui, une fois pleine d'éther sulfurique, est placée sur un support allongé portant un ressort à boudin. Ce ressort, en se détendant, fait marcher le piston de la seringue aussitôt que le robinet dont celle-ci est munie, est ouvert. Tout l'appareil est monté sur deux tiges fendues dans lesquelles on engage la douille d'un soufflet ordi-
(1) Moniteur des sciences, 185/i, p.
(2) Comptes rendus de la Société médicalcdes hôpitaux {Union médicale, 18oû, p. 313).
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naire qu'il suffît de mettre en jeu au moment où le jet d'éther est projeté sur la peau. La modification de M. Guérard faisait entrer dans une phase nouvelle la question de l'action locale des substances anesthésiques. L'auteur annonça à la Société médicale des hôpitaux qu'il avait obtenu dans plusieurs circonstances d'excellents effets par son procédé. D'autres observateurs en ont été également satisfaits ; mais aucun d'entre eux n'a étudié cette question avec autant de soin que M. Richet, qui en fit l'objet d'un très intéressant mémoire (1). Les faits relatés par M. Richet sont au nombre de quatorze, répartis en trois catégories : la première ne renferme qu'un seul cas dans lequel la vaporisation de l'éther ne fut suivie d'aucun résultat positif; la seconde en contient trois dans lesquels l'anesthésie fut assez complète pour rendre insensible la section de la peau, mais pas d'assez longue durée pour permettre de terminer l'opération sans douleur; enfin, dans une troisième, se trouvent dix observations relatives à l'ouverture d'un abcès ganglionnaire de l'aine, de deux phlegmons profonds de l'aisselle, d'un abcès du sein, d'un phlegmon du bras; à l'incision d'un anthrax de la cuisse, d'un hygroma suppuré, et enfin de deux panaris anthracoïdes. Dans tous ces cas, l'anesthésie fut complète et suffisamment prolongée. L'auteur a remarqué que, sous l'influence de la vaporisation de l'éther, la peau ne changeait pas notablement de couleur, et la circulation capillaire n'clait en rien modifiée. Quelques malades se plaignent d'une sensation de picotements désagréables; d'autres, et c'est le plus grand nombre, n'accusent qu'une sensation agréable de fraîcheur. En outre, l'éthérisation localisée n'a jamais été suivie du plus léger symptôme inflammatoire. Le procédé employé par M. Richet était, soit l'appareil de M. Guérard, soit le plus souvent, et plus simplement, un soufflet ordinaire. On laissait tomber goutte à goutte l'éther
(1) Richet, Anesthc'sic localisée {Dullelin de la Société de chirurgie, t: IV, p. 519).
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sur la partie qu'on voulait engourrlir; un aide muni d'un soufflet entretenait le courant d'air.
Jamais l'anesthésie localisée n'avait donné d'aussi brillanls résultats. Ici la proposition que nous avons énoncée plus haut se trouve renversée. Le succès complet est la règle ; l'insuccès, l'exception. Mais il faut ajouter que d'autres observateurs, en employant les mêmes moyens, ont été beaucoup moins heureux. Pour notre compte, malgré toutes les précautions, nous n'avons jamais pu obtenir le moindre effet anesthésique digne de ce nom. Souvent nous en avons fait usage pour ouvrir des abcès péri-adéniques, pour exciser des végétations, et une fois pour enlever deux tumeurs hémorrhoïdales: nous aurons longtemps présent à l'esprit le tableau des souffrances endurées, dans cette dernière circonstance, par le pauvre patient que nous n'avions pas cru pouvoir chloroformiser, à cause du mauvais état de la respiration. Et cependant nous avions pris des mesures pour que l'action irritante de l'éther fût amoindrie, le foyer d'évaporation bien baigné de liquide, bien entretenu par un courant d'air très actif; nous avions mis tout le temps nécessaire ; nous avions un bon soufflet, beaucoup d'éther : rien n'y fit. La douleur fut horrible; mais ce qui nous surprit le plus, ce fut l'incertitude où se trouvait le malade, après l'opération, pour décider quel était le plus insupportable, de la sensation de brûlure provoquée par l'éther, ou du broiement causé par la chaîne de l'écraseur.
Tels sont les résultats passablement contradictoires fournis par l'éthérisation locale. On sait que leur signification a été diversement interprétée. Nous avons étudié précédemment ce point intéressant de physiologie, et nous avons donné les raisons qui nous faisaient penser qu'ils étaient dus à une action purement physique , non à une action anesthésique réelle. Le chloroforme et surtout l'éther, par leur vaporisation, provoquent dans le voisinage un abaissement de température bieîi suffisant pour expliquer ces phénomènes d'engourdissement. On ne se rend pas compte, au premier abord, du re-
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froidissement qui s'opère en pareille circonstance. Pour en donner une idée saisissante, M. FoUin (1), de concert avec M. Leconte, en a fait une évaluation tliermométrique approximative. L'évaporalion simple et lente de l'éther amena un froid qui ne diflerait que par quelques degrés de celui que produit un mélange de sel et de glace. Dans une autre expérience, la température extérieure étant à + d6 degrés, le thermomètre, dont la boule était entourée de coton imprégné d'éther, descendit peu à peu à l'air libre jusqu'à — 1/1 degrés : des flocons de n,eige recouvraient le coton qui enveloppait l'instrument. Le chloroforme étant substitué à l'éther, le thermomélre, avec une température initiale de + 13 degrés, marqua une température de — 2 degrés. En favorisant la vaporisation par la diminution de la pression atmosphérique, il est possible d'obtenir un abaissement de température tel que le mercure se congèle.
On comprend de la sorte pourquoi l'éther employé liquide est plus actif que sous la forme de vapeur; pourquoi l'anesthésie est superficielle; pourquoi elle est de si courte durée ; et pourquoi enfin l'éther, agent anesthésique moins énergique, mais liquide plus volatil, a paru préférable au chloroforme.
En résumé, l'éther et le chloroforme, mis en contact avec les téguments, soit à l'état liquide, soit en vapeur, exercent une certaine action sur la sensibihté. Mais il est rare qu'ils déterminent une anesthésie suffisante et assez prolongée pour être utilisée en chirurgie. C'est surtout à titre d'agent de réfrigération qu'ils méritent d'être conservés dans la pratique pour certains cas spéciaux.
Quelques précautions doivent être prises si l'on veut obtenir de bons résultats ; voici celles que l'expérience a suggérées à M. Richet :
L'effet sera d'autant plus rapide que la peau sera plus
(1) Bullelin de la Société de chirurgie, t. IV, p. 547.
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souple, moins épaisse. On choisira de préiërence l'étlier ; il n'irrile point la peau par son contact, il occasionne peu de douleurs. Tout appareil peut être supprimé et remplacé sans inconvénient par un soufflet ou par la bouche. L'éther doit être pur, pour ne point provoquer d'irritation. Il faut le verser lentement, goutte à goutte. Le plus souvent il n'est pas nécessaire de prolonger l'irrigation au delà de trois minutes.
Pendant tout le temps que dure l'éthérisation, il faut avoir soin de frictionner la peau sur laquelle doit porter l'incision, non-seulement pour explorer la sensibilité, mais aussi pour cacher plus facilement au malade le moment où l'opération va commencer. Il faut continuer jusqu'à ce que l'on se soit assuré que l'insensibiUté est suffisante.
Il serait peut-être avantageux de recouvrir la partie sur laquelle on veut agir avec un peu de. charpie ou de ouate, afin de maintenir le liquide volatil en contact avec la peau. Cette précaution préviendrait une trop grande déperdition d'éther, et permettrait d'opérer sur une plus large surface à la fois.
- M. Claisse (de Saint-Valérien) (1) imagina d'associer le camphre à l'éther liquide dans la proportion de deux tiers d'éther pour un de camphre. Le mélange se fait dans un petit flacon bouché à l'émeri. Une fois la dissolution du camphre obtenue, on s'en sert pour badigeonner avec un pinceau les parties que doit attaquer le bistouri.
Un de nos confrères de l'armée, M. Martenot de Cordoux , a proposé aussi l'usage du chloroforme camphré, mais il conseille de pratiquer préalablement la ligature de la partie que l'on veut rendre insensible. En opérant de la sorte, il obtint l'engourdissement complet du gros orteil au bout de quinze à vingt minutes (2). Ce procédé a été depuis expérimenté avec
{]) Union médicale, 1860, p. 55.
(2) Bulletin de la Société de médecine de Besançon, 1861.
MÉLANGES RÉFRIGÉRANTS. oZl7
succès, sur les orteils, par M, Foucher qui n'attribue, il est vrai, l'engourclissement qu'à l'action de la ligature (1).
Au lieu de camphre, M. Fournier eut l'idée d'ajouter de l'acide acétique au chloroforme. Au dire de l'auteur, ce mélange réussit très bien. Si, dans un appartement d'une température supérieure à 17 degrés, on applique exactement sur la peau saine, propre et non privée d'épiderme, l'orifice d'un flacon qui contient une quantité d'acide acétique cristallisable pur, équivalente au quart de sa capacité, et autant de chloroforme, on obtiendra, en ayant soin de chauffer le mélange avec la main, au bout de cinq minutes et au prix d'une très légère soulTrance, une insensibilité complète de la partie. C'est, dit-il, « le moyen anesthésique local le plus sûr, le plus facile, le plus économique, le plus simple et le plus général (2). »
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