MÉLANGES RÉFRIGÉRANTS
Si l'on applique sur la peau, soit de la glace pilée, soit un mélange de glace et de sel, ou tout autre mélange réfrigérant, les parties vivantes ne tardent pas à être profondément modifiées ; après une courte sensation de brûlure, il survient de l'engourdissement, et bientôt après une insensibilité absolue. En même temps les tissus pâlissent, ils se rident, durcissent, et deviennent aussi froids que l'agent frigorifique lui-même. Ces efl'ets ne se produisent pas toujours avec la même rapidité. L'état inflammatoire est une cause depuis longtemps connue de résistance au froid. D'après l'observation de M. Coste, professeur à l'école de médecine de Marseille, deux minutes suflisent, quand on agit sur des tissus sains, pour amener l'in-
fl) Itevue tnédicale française cl élratigère, 18G2, p. 2li8
(2) Comptes rendus do l'Académie des sciences, t. LUI, p. 106G,
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sensibilité, tandis qu'il en faut six, huit et môme dix quand on opère sur des tissus envahis par l'inflammation.
M. James Arnott (de Brighton) songea à introduire dans la pratique ce procédé d'anesthésie locale. Quelques essais tentés en Angleterre lui parurent assez satisfaisants pour mériter d'être renouvelés. Étant venu en France , il en parla à M. Velpeau, dans le service duquel les mélanges réfrigérants furent mis à l'épreuve par M. Arnott lui-même. Celui dont il se servit était composé de deux parties de glace pilée et d'une partie 3e sel marin. Après avoir promené ce mélange renfermé dans une gaze, sur diverses parties du corps, la sensibilité disparut rapidement ; on put faire des incisions sans causer aucune douleur. Mais on remarqua que l'insensibilité ne s'étendait pas au delà de la peau et du tissu cellulaire sousjacent. C'est ainsi que, dans une amputation du sein, la malade commença à soufl'rir dès que le bistouri vint intéresser les parties profondes de la glande mammaire.
« Toujours est-il, conclut M. Velpeau, que cette application et la congélation temporaire, qui en est la conséquence, donnent à la peau une insensibilité suflîsante pour les opérations superficielles (I). »
Les mêmes effets ont été constatés depuis par un grand nombre d'observateurs. M. Coste a fait connaître les excellents résultats qu'il en avait obtenus dans une foule de petites opérations (2).
En faisant usage d'un mélange composé de glace et de sel marin par parties égales, et d'un cinquième de sel ammoniac (chlorhydrate d'ammoniaque), M. Adolphe Richard (3) parvint, après sept minutes d'attente, à déterminer une insensibilité, assez profonde et assez prolongée pour permettre la désarticulation d'un doigt sans causer de douleur. A notre
(1) Bulletin de VAcadèmie de médecine, t. XV, p. 85.
(2) Cosle, Noie sur l'aneslhcsie locale au moyen de glace {Union médicale, 1855, p. ^Gl).
(3) Gazelle des hôpitaux, 185^1, p. 150.
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connaissance, c'est l'opération la plus sérieuse qui ait été pratiquée sous l'influence du froid. Il est vrai que l'opérateur avait fait usage d'un mélange plus actif, capable d'abaisser la température à— 16 degrés. L'application en fut douloureuse, mais inoffensive pour les tissus.
La réfrigération, outre l'insensibilité qu'elle provoque, peut encore devenir une ressource précieuse, quand on veut se mettre à l'abri de l'écoulement du sang, car tant que son action persiste, les plaies restent exsangues. M. Margrave sut habilement saisir cette indication dans un cas où il avait à extraire une aiguille engagée sous l'aponévrose plantaire (I).
Néanmoins l'usage des mélanges réfrigérants s'est peu répandu, et surtout peu généralisé. Ce n'est guère que dans quelques cas spéciaux, et en particulier dans l'opération de l'ongle incarné , l'excision de l'exostose sous-unguéale , que l'on continue à s'en servir.
Quelques reproches leur ont été adressés. Leur application est un peu douloureuse, mais il y a loin de la légère sensation de brûlure qu'ils provoquent tout d'abord à la douleur qu'ils préviennent.
On a pensé que la congélation devait favoriser la gangrène. Un certain nombre de faits nous autorisent à penser que cet accident est beaucoup moins à craindre qu'on ne pourrait le supposer. Chez un malade en particulier, auquel nous voulions pratiquer l'excision d'un ongle incarné, le mélange réfrigérant ayant été, par une circonstance accidentelle, maintenu en place plus longtemps que de coutume, l'orteil tout entier fut mis en état de congélation complète ; il élait glacé, terne, sonore : l'excision de l'ongle et du bourrelet ne fut nullement ressentie, et n'amena pas une goutte de sang. Nous n'étions pas sans quelque inquiétude sur le sort de l'organe, lorsqu'au bout de dix minutes environ un écoulement de [sang assez abondant, au niveau de la plaie, et une sensation de brûlure, vinrent
(1) Comptes rendus de la Société de chirurgie d'Irlande [Dublin nedical Press, i8i>à, p. 385).
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nous rassurer sur le rétablissement complet des fonctions. Il survint, pour tout dommage, une petite phlyctène sur la face dorsale de la première phalange.
, On a menacé de réactions inflammatoires consécutives. Ici encore l'expérience est rassurante. M, Coste, dont l'attention s'est portée sur ce point, n'a rien observé, de semblable.
Enlin on a prétendu que la glace dénaturait tellement les tissus, qu'elle rendait souvent l'opération plus difficile. S'agit-il, par exemple, d'ouvrir une collection purulente, la sensation de fluctuation devient moins nette ; elle peut même disparaître. Le point où il faut plonger le bistouri n'est plus indiqué sur des tissus racornis et devenus uniformément blafards. Ces remarques ont quelque fondement ; mais rien n'est plus facile que de prendre ses mesures avant l'application du froid.
Le. mélange dont on fait le plus communément usage est celui de M. Arnott, composé, avons-nous dit, de deux parties de glace et d'une de sel marin. Il faut qu'il soit aussi intime que possible. Pour cela, on pile la glace dans un vase quelconque ou simplement dans un nouet, et l'on y ajoute successivement le sel. Après l'avoir préparé, on le place dans une gaze ou tout autre tissu poreux, puis on l'applique sur les parties qu'il s'agit de congeler. La vessie de porc, dont plusieurs opérateurs ont conseillé de se servir, a l'inconvénient, à cause de son imperméabilité, de s'opposer à l'écoulement de l'eau qui provient de la fusion, et qui n'a point été absorbée par le sel. Il en résulte que le mélange devient très promptement déliquescent, et acquiert une température supérieure à zéro. , La durée de l'application est très variable selon les indications, l'état des parties , et selon que le mélange est plus ou moins bien fait, plus ou moins exactement appliqué. En interrogeant directement la sensibilité, on peut facilement être renseigné à cet égard.
La méthode de la réfrigération des tissus nous paraît estimée beaucoup au-dessous de sa valeur. Du moment que l'insensibilité qu'elle procure est complète, que son action sur les
tissus sains est inoffensive, existe-t-il quelque motif, en dehors d'une légère perte de temps, pour ne pas y recourir dans toutes les opérations qui se pratiquent sur les doigts ou les orteils et dans toutes celles qui n'intéressent que la peau et les plans superficiels? Nous faisons seulement une réserve à l'égard des tissus malades ou enflammés. Bien que la question ait été déjà envisagée à ce point de vue, de nouvelles observations nous paraissent encore nécessaires pour déterminer leur degré de tolérance. Si, comme il est permis de le croire, la congélation est tout aussi bien supportée dans ces conditions, on peut prévoirie moment où, grâce à la réfrigération, l'anestliésie pourra être étendue à toute la pratique usuelle de la chirurgie. Certes, ce ne serait pas un service vulgaire que de fournir un moyen inoffensif de pratiquer, sans causer de douleur, l'ouverture d'un abcès, le débridement d'un phlegmon, d'un panaris, d'un anthrax, etc. Un pareil sujet de recherches nous paraît bien digne de tenter quelque ami de l'humanité.
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