APPLICATION LOCALE DE L'ACIDE CARBONIQUE
On peut faire remonter très haut l'usage de l'acide carbonique comme agent anesthésique. Nous avons établi (1) que la fameuse pierre de Memphis devait très probablement à ce gaz la meilleure part de ses vertus. Avec un peu de bonne volonté, on peut aussi retrouver des traces de cette médication dans la plupart des auteurs anciens et jusque dans Hippocrate.
Mais la notion en devient beaucoup plus explicite dans les recelles que donne Ambroisc Paré pour combattre l'état névropathique de l'aménorrhée et les douleurs du cancer utérin, ce Tel remède , dit-il, corrige la pourriture et malice de l'hu- » meur, laquelle souvent est cause delà douleur.
(1) Voyez Historique, p. 3.
B On pourra faire des parfums tels que s'ensuivent :
Escoi'ce d'encens, mastic, graines de genièvre, labda-
num, de chacun 1/2 once.
Orpiment rouge ou cilrin 2 gros.
Cinnabre 1/2 once.
'» et seront formés trochisques avec térébenthine pour ielter » sur le feu et en faire recevoir la fumée (1). »
Sans contester absolument l'influence que pouvaient avoir les principes aromatiques fournis par ces substances, il est permis de réserver une part d'action à l'acide carbonique, qui, certainement, figurait, pour une proportion considérable, dans les produits de leur combustion.
C'est aussi à la présence de l'acide carbonique qu'on peut attribuer l'efficacité de certains cataplasmes prônés de longue date comme calmants et résolutifs, et composés de levûre de bière, de marc de raisin, de pâte fraîche, etc.
Quoi qu'il en soit, parmi toutes ces formules enfouies dans nos vieilles pharmacopées, aucune n'était basée sur la connaissance des vertus anestbésiques de l'acide carbonique. On en tirait parti peut-être, mais sans le savoir. C'est donc avec raison que M. Salva (2) attribue la découverte de cette médication à Percival, qui fut conduit vers 1772, après avoir obtenu de bons effets des inhalations d'acide carbonique dans le traitement de la phthisie pulmonaire, à l'essayer par analogie dans des cas d'ulcères sordides et de cancers. Il parvint de la sorte à calmer la douleur. Percival lui-même, ayant un aphlhe ulcéré à la pointe de la langue, trouva un grand soulagement dans l'application de Vair fixe à la partie affectée, tandis que tous les autres remèdes étaient sans effet. En tenant la langue au-dessus d'un mélange de potasse et de vinaigre, il apaisait toujours la douleur et l'emportait même presque à coup sûr ; aussi y
(1) OEuvres d'Ambroise Paré, édition de M. Malgaigne, t. IF, p. 268.
(2) Ernest Salva, Thèse inaugurale, Paris, 18G0, n" 135.
ACIDE CARDOiNIQUE.' 653
eut-il recours toutes les l'ois que le tourment cause par l'ulcère était plus grand qu'à l'ordinaire (1).
Quelque temps après , un médecin hollandais, qui habita longtemps l'Angleterre, Ingenhousz, essaya l'aclion de l'acide carbonique sur la peau dénudée : il obtint une sédation très marquée,. Celte expérience devint le point de départ de nouvelles recherches sur l'anesthésie locale, dont on trouve l'exposé dans l'intéressante notice de M. Follin (2).
Au mois d'août 1794 , Ingenhousz communiqua le résullat qu'il avait obtenu à Beddoès, en ajoutant que le docteur Webster avait été informé des mêmes faits par un Français dont il avait oublié le nom. Beddoès répéta sur lui-même l'épreuve d'Ingenhousz. Un vêsicatoire fut appUqué sur la face dorsale du troisième doigt de la main gauche; lorsque la douleur due à l'action des cantharides fut entièrement calmée, il enleva l'épiderme, ce qui causa une vive douleur. Il noua alors autour du doigt une vessie contenant de l'acide carbonique, et bientôt la douleur disparut. Tant que ces conditions persistèrent, la partie demeura insensible et se recouvrit d'une pellicule blanchâtre. Lorsque le derme fut de nouveau exposé à l'air, la douleur revint , et persista jusqu'au moment où l'on eut recours au même moyen. En substituant l'oxygène à l'acide carbonique , la douleur devenait beaucoup plus intense. M. Salva (3) a obtenu des résultats beaucoup moins satisfaisants. Malgré l'application d'un manchon rempli d'acide carbonique, la cuisson déterminée par la dénudation du derme à l'aide d'un vêsicatoire persista avec la même intensité pendant dix minutes. Elle finit par se calmer, mais sans disparaître complètement. Les mêmes parties étant ensuite exposées à l'air, la douleur n'en devint pas plus vive.
(1) Lellres de Thomas Percival, dans les OEuvres de Prieslley, Ira luiles en français par Gibelin, édition de 1775, t. lit, p. 397.
(2) Élude historique sur l'ancflhasio l):a,'e pxr l'iùlo c.n b) liim ( Irj.'iiyjj générales (le médecine, 5" série, t. VIII, p. 038).
(3"' Salva, Thèse citée, p. 15.
CôA ANESTIIÉSIE LOCALE,
L'expérience si encouragCcanle deBeddocs suggéra à quelques médecins la pensée d'employer l'acide carbonique pour calmer là douleur de certains cancers. Un chirurgien de Balli, John Ewart, publia même un mémoire sur ce sujet, à la suite de deux cas heureux de sa pratique, dans lesquels les douches d'acide carbonique avaient réussi à calmer les douleurs et à modifier avantageusement les surfaces ulcérées de deux cancers du sein (1).
D'autres faits particuliers avaient aussi depuis longtemps attiré l'attention des médecins allemands sur les propriétés anesthésiques du gaz acide carbonique. Une guérison surprenante, observée par un médecin sur lui-même, contribua surtout à vulgariser cette connaissance. M. Struve, souffrant depuis plusieurs années d'une affection très douloureuse au membre inférieur gauche, eut un jour l'idée d'exposer sa jambe au courant de gaz carbonique qui se dégage de l'une des sources de Marienbad. La première impression qu'il en ressentit fut un fourmillement bientôt suivi d'une sensation agréable et d'une abondante transpiration. Lorsqu'il retira son pied, le malade fut tout étonné de ne plus ressentir de douleur, et de pouvoir marcher sans béquilles. Il continua l'usage de ces douches , et quitta les eaux complètement guéri {'2). Depuis lors les douches et les bains d'acide carbonique ont été, dans le pays, fréquemment recherchés pour calmer les douleurs.
Enfin, en IS^li, Mojon, professeur de médecine à Gênes, fît connaître dans une note sommaire les heureux effets qu'il avait obtenus en employant l'acide carbonique pour combattre l'aménorrhée et les douleurs névralgiques qui l'accompagnent si souvent. C'était à l'action déprimante, contro-stimulante du gaz qu'il attribuait celte sédation (3).
(1) The History of Iwo cases of ulccraled cancer of Ihe mamma, one of which was heen cured^ Ihe olher much relieved by a new method of applying carbonic acid air, by John Ewart. In-8, London, 179Û.
(2) Salva, Thèse cilde, p. 10.
(3) Bullelin de thérapeutique, 1834, l- VU, p. 350.
Toutes ces tentatives eurent assez peu d'écho dans la pratique médicale, pour que M. Simpson ait proposé comme une pratique nouvelle les douches d'acide carbonique dans la plupart des affections douloureuses de l'utérus et de quelques organes voisins, telles que le cancer utérin, les névralgies utéro-vaginales, le prurit de la vulve, la dysurie, etc.
C'est alors que quelques expériences furent tentées dans les hôpitaux de Paris, mais avec des résultats variables. On reconnutla justesse des observations de Simpson. Employé en douches vaginales par MM. FolUn, Monod, Demarquay, l'acide carbonique réussit généralement à calmer les douleurs violentes, après avoir développé d'abord une sensation d'ardeur légère dans tout le conduit utéro-vulvaire. L'influence parut surtout prompte quand on agissait sur des surfaces ulcérées, quoique pourtant on en ait aussi tiré quelque avantage dans les engorgements sans ulcérations de la matrice et dans de simples névralgies de ces organes. Mais ces effets n'avaient qu'une durée limitée; au bout d'une heure ou de deux tout au plus, les douleurs revenaient si l'on n'avait pas le soin de renouveler les injections.
Entre les mains de M. Demarquay, les mêmes procédés eurent moins de succès pour calmer les douleurs d un cancer du rectum. 11 échoua complètement aussi toutes les fois qu'il fit agir le courant gazeux sur des téguments sains, dans le but, tantôt de calmer des douleurs pathologiques, tantôt d'obtenir l'insensibilité de la peau. MM. Yerneuil et Follin ne réussirent pas davantage à calmer, soit par des bains, soit par des douches, le premier les douleurs d'un phlegmon du pied, le second les douleurs d'une arthrite du poignet.
Cependant M. Broca (1) n'eut qu'à s'en louer dans le traitement de certaines formes de cystite, compliquées de ténesme et de contractions vésicales excessives. Chez un jeune homme, en particulier, des injections vésicales d'acide carbonique ame-
(1) Moniteur des hôpitaux, 1857.
^^^^ ANESTIIÉSIE LOCALE.
lièrent inslanlanément du c.ilme, cl diminuèrent progressivement les envies d'uriner, sans toutefois avoir d'influence marquée sur l'élat des urines. Pour s'assurer si ce changement était dû à une action sédative réelle, ou seulement à la distension de l'organe, M. Broca remplaça par de l'air l'acide carbonique. La douleur fut très vive et spontanément accusée par le malade, qui n'avait point été prévenu de celte substitution. Après le résultat de celle contre-épreuve, il parut hors de doute à l'auteur que l'action aneslhésiquc devait être attribuée à une propriété particulière du gaz injecté. Ce n'est pas sans faire une réserve qu'il faudrait accepter comme démontrées par cette observation les propriétés ancsthésiques de l'acide carbonique. Dans certaines formes de cystite, la distension régulière et progressive du viscère par des liriuides anodins ou émollients, est, de tous les traitements employés, celui dont on retire les meilleurs effets. Rien de surprenant , à priori , que des injections faites avec un gaz inoffensif produisent le même résultat. C'est pour éloigner toute cause d'illusion que M. Broca voulut avec beaucoup de raison recourir au même mode de traitement en employant un autre gaz. Seulement le choix de ce dernier fut-il irréprochable? L'air atmosphérique est de nature à faire naître par lui-même de la douleur, s'il est mis au conlact d'une muqueuse irritée, dépouillée de son épithélium et parfois criblée d'ulcérations. Il en résulte que cette seconde lenlative démontre peut-être moins l'action anesthésique de l'acide carbonique que l'action irritante de l'air sur la muqueuse vésicale enflammée. Pour être admis à conclure, il faudrait faire usage d'un gaz inerte, tel que l'azote, par exemple.
L'emploi local de l'acide carbonique a élé de tout temps considéré comme inoffensif. Cependant M. Charles Bernard paraît avoir observé, chez des femmes affectées d'engorgement du col utérin, de véritables accidents, dépendants d'un commencement d'asphyxie. Ces accidents consistaient en céphalalgie, bourdonnements d'oreilles, étourdissements, nausées,
somnolence continuelle , faiblesse Irès grande. Chez une malade il y eut même incontinence d'urine pendant quelques jours (1) .
Dans un fait rapporté par M. Scanzoni, l'usage de l'acide carbonique détermina brusquement la mort ; mais les circonstances de l'observation ne permettent pas de douter que l'influence du gaz ne soit tout à fait étrangère à l'événement. Il s'agit, en effet, d'une femme enceinte de quatre mois, chez laquelle furent pratiquées des douches intra-utérines. Dans ce genre de mort subite dont M. Depaul a depuis rapporté un autre exemple, l'accident, quelle que soit la manière de l'interpréter, paraît indépendant de la nature du gaz employé.
On peut conclure de ce qui précède que l'acide carbonique employé, soit en bains, soit en douches, ne vaut rien pour déterminer l'anesthésie locale préventive. C'est à juste titre qu'il a été abandonné. Jusqu'alors il ne s'est guère montré efficace que pour calmer les douleurs de certaines affections des voies génito-urinaires. C'est encore dans les mêmes circonstances que les injections de vapeur d'éther ont fait merveille. Cette singulière coïncidence de deux agents médicamenteux différents, qui se montrent efficaces dans les mêmes cas parti- ^ culiers, est propre à faire naître des doutes sur la nature des services que l'un et l'autre sont appelés à rendre. S'agit-il bien là d'une action médicalrice réelle, ou seulement d'une influence morale passagère?
L'administration de l'acide carbonique ne présente aucune difficulté. On peut se contenter d'un vase quelconque, d'un flacon de verre, par exemple, dans lequel on opère la réaction, et d'un tube de caoutchouc adapté à son col, qui conduit le gaz partout où il le faut. Il suffit de prendre certaines précautions pour que le dégagement d'acide carbonique s'efl'ectue d'une façon modérée et régulière. Le pro-
(1) Archives générales de médecine, 5" série, l. X, p. 529.
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cédé qui paraît à M. Follin réaliser les meilleures conditions, consiste à faire réagir l'acide tartrique sur le bicarbonate de soude dans un flacon à trois tubulures d'une contenance de 2 litres. A l'une des tubulures, celle du milieu, on adapte un tube de sûreté ; à une deuxième, on dispose un tube ou une canule de caoutchouc ; la troisième est surmontée d'un entonnoir à robinet. On verse dans le flacon, rempli d'eau aux deux tiers, un excès de bicarbonate de soude. L'entonnoir est alors rempli d'une solution saturée d'acide tartrique. L'appareil étant ainsi préparé, il suffit de tourner le robinet de l'entonnoir, de façon que l'acide tombe goutte à goutte dans le récipient. Par la graduation de l'acide tartrique, on gradue l'émission du gaz.
On peut aussi employer avec le même appareil le carbonate de chaux et l'acide sulfurique ou chlorhydrique ; mais par ce dernier procédé, le dégagement est très irrégulier. Excessif au début, il peut occasionner une explosion ; trop lent et presque nul quelques instants après, il ne fournit pas un courant suffisant. Un autre inconvénient réside dans l'impureté du gaz, qui entraîne avec lui de la vapeur d'eau chargée d'acide sulfurique ou chlorhydrique. Il est indispensable, à cause des propriétés irritantes de ces principes étrangers, de le laver en le faisant traverser un flacon rempli d'eau distiflée , avant d'en faire usage. Quand on veut maintenir une surface dans un bain d'acide carbonique, il suffit de la recouvrir d'un sac imperméable, soit de baudruche, soit de caoutchouc, dans lequel on dirige le courant gazeux.
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